Delphine

Part 17

Chapter 17 3,977 words Public domain Markdown

Louise, c'est ainsi que l'heureuse Delphine se fût appelée, si Thérèse.....Ah! ce n'est pas Thérèse; c'est lui, c'est lui seul! A l'abri de ce nom de Mondoville, si doux, si harmonieux quand il présageoit sa présence; à l'abri de ce nom, Matilde s'avançoit avec fierté, avec confiance; et moi qu'il en a dépouillée, je n'osois lever les regards sur elle, je pouvois à peine me soutenir. Elle m'aborda fort simplement, et ne me parut pas avoir la moindre idée des motifs de mon absence; elle attribua tout à mes soins pour madame d'Ervins, et me parut avoir gagné depuis qu'elle passoit sa vie avec Léonce. _Je ne suis pas la rose_, dit un poète oriental, _mais j'ai habité avec elle_. Dieu! que deviendrai-je, moi condamnée à ne plus le revoir!

Une fois, dans la conversation, il me sembla que Matilde avoit pris un geste, un mot familier à Léonce; mon sang s'arrêta tout à coup à ce souvenir, si doux en lui-même, si amer quand c'étoit Matilde qui me le retraçoit. Un des gens de Léonce servoit Matilde à table; tous ces détails de la vie intime me faisoient mal. Si je restois ici, j'éprouverois à chaque instant une douleur nouvelle. Voir sans cesse Matilde, sentir son bonheur goutte à goutte! non, je ne le puis. Quand il falloit m'adresser à elle, lui offrir ce qui se trouvoit sur la table, j'évitois de lui donner aucun nom; madame de Vernon l'appeloit souvent madame de Mondoville, et chaque fois je tressaillois.

Je m'aperçus aisément que madame de Vernon étoit blessée contre sa fille; mais je gardois le silence sur tout ce qui pouvoit amener une conversation animée; à peine pouvois-je articuler les mots les plus insignifians sans me trahir. Enfin, après le dîner, madame de Vernon demanda à Matilde quand son nouvel appartement seroit prêt.--Dans six jours, répondit Matilde; et se retournant vers moi, elle me dit: Je vois bien que cet arrangement déplaît à ma mère, mais je vous en fais juge, ma cousine, n'est-il pas convenable que nous vivions dans des maisons séparées? nos goûts et nos opinions diffèrent extrêmement; ma mère aime le jeu, elle passe une partie de la nuit au milieu du monde, la solitude me convient, et nous serons beaucoup plus heureuses toutes les deux, en nous voyant souvent, mais en n'habitant pas sous le même toit.--Finissons-en sur ce sujet, lui dit madame de Vernon assez vivement; j'aurois modifié mes habitudes avec plaisir, je les aurois même sacrifiées, si je m'étois crue nécessaire à votre bonheur: quant à vos opinions, puisque c'est moi qui ai dirigé votre éducation, il n'y a pas apparence que je ne sache pas ménager une manière de penser que j'ai voulu vous inspirer; mais vous parlez de goûts, d'habitudes, et jamais d'affections; celle que vous avez pour moi, en effet, a bien peu d'ascendant sur votre vie; n'en parlons plus: j'avois encore une illusion, vous venez de me prouver qu'il suffit d'en avoir une, quelque aride que soit d'ailleurs la vie, pour éprouver de la douleur.--Matilde rougit, je serrai la main de madame de Vernon, et nous gardâmes toutes les trois le silence pendant quelques minutes; enfin madame de Vernon le rompit, en demandant à Matilde si elle avoit été voir sa cousine madame de Lebensei.--Je ne pense pas assurement, répondit Matilde, que vous exigiez de moi d'aller voir une femme qui s'est remariée pendant que son premier mari vivoit encore; un pareil scandale ne sera jamais autorisé par ma présence.--Mais son premier mari étoit étranger et protestant, lui répondit madame de Vernon; elle a fait divorce avec lui selon les lois de son pays.--Et sa religion, à elle-même, reprit Matilde, la comptez-vous pour rien? Elle est catholique: pouvoit-elle se croire libre, quand sa religion ne le permettoit pas?--Vous savez, reprit madame de Vernon, que son premier mari étoit un homme très-méprisable; qu'elle aime le second depuis six ans; qu'il lui a rendu des services généreux.--Je ne m'attendois pas, je l'avoue, interrompit Matilde, que ma mère justifieroit la conduite de madame de Lebensei.--Je ne sais si je la justifie, répondit madame de Vernon; mais quand madame de Lebensei auroit commis une faute, la charité chrétienne commanderoit l'indulgence envers elle.--La charité chrétienne, répondit Matilde, est toujours accessible au repentir; mais quand on persiste dans le crime, elle ordonne au moins de s'éloigner des coupables.--Et vous voudriez, ma fille, que madame de Lebensei quittât maintenant M. de Lebensei?--Oui, je le voudrois, s'écria Matilde, car il n'est point, car il ne peut être son mari. On dit de plus que c'est un homme dont les opinions politiques et religieuses ne valent rien; mais je ne m'en mêle point: il est protestant, il est tout simple que sa morale soit fort relâchée. Il n'en est pas de même de madame de Lebensei, elle est catholique, elle est ma parente; je vous le répète, ma conscience ne me permet pas de la voir.--Eh bien, j'irai seule chez elle, répondit madame de Vernon.--Je vous y accompagnerai, ma chère tante, lui dis-je, si vous le permettez.--Aimable Delphine! s'écria madame de Vernon en soupirant! eh bien! nous irons ensemble; elle demeure à deux lieues de chez vous, elle passe sa vie dans la retraite, elle sait combien sa conduite a été, non-seulement blâmée, mais calomniée; elle ne veut point s'exposer à la société qui est très-mal pour elle.--Dites-lui bien, reprit Matilde avec assez de vivacité, que ce n'est point ce qu'on peut dire d'elle qui m'empêche d'aller la voir; je ne suis point soumise à l'opinion, et personne ne sauroit la braver plus volontiers que moi, si le moindre de mes devoirs y étoit intéressé; au premier signe de repentir que donnera madame de Lebensei, je volerai auprès d'elle, et je la servirai de tout mon pouvoir. Matilde, m'écriai-je involontairement, Matilde, croyez-vous qu'on se repente d'avoir épousé ce qu'on aime?--A peine ces mois m'étoient-ils échappés, que je craignis d'avoir attiré son attention sur le sentiment qui me les avoit inspirés; mais je me trompois; elle ne vit dans ces paroles qu'une opinion qui lui parut immorale, et la combattit dans ce sens. Je me tus, elle et sa mère repartirent pour Paris, et je vis ainsi finir une contrainte douloureuse. Mais que de sentimens amers se sont ranimés dans mon coeur! Quelle conduite que celle de Léonce! Il ne me fait pas dire un mot, il ne veut pas me voir, il m'accable de mépris!... Louise, j'ai écrit ce mot; malgré ce qu'il m'en a coûté, j'ai pu l'écrire! car c'est de toute la hauteur de mon âme que je considère l'injustice même de Léonce. Je voudrois cependant, je voudrois au prix de ma misérable vie, qu'il me fût possible de le rencontrer encore une fois par hasard, sans qu'il put me soupçonner de l'avoir recherché. Je saurois alors, soyez-en sûre, je saurois reconquérir son estime; je m'enorgueillis à cette idée; je l'aime peut-être encore; mais ce qui m'est nécessaire surtout, c'est qu'il me rende cette considération à laquelle il a sacrifié son bonheur, oui, son bonheur.... Je valois mieux pour lui que Matilde. Se peut-il qu'un mouvement de regret ne lui inspire pas le besoin de me parler! Louise, ne condamnez pas celle que vous avez élevée; ce souhait, Le ciel m'en est témoin, je ne le forme point pour me livrer aux sentimens les plus criminels. Mais je voudrois du moins refuser de le voir, qu'il le sût, qu'il en souffrît un moment, et qu'il cessât de me croire le plus foible des êtres, le plus indigne de son inflexible caractère. Louise, j'éprouve les douleurs les plus poignantes, et celles que je confie, et celles qui me font mal à développer! Pardonnez-moi si j'y succombe; c'est pour vous seule que je vis encore.

LETTRE VII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 8 août.

Ne puis-je donc faire un pas qui ne renouvelle plus cruellement encore les chagrins que je ressens? pourquoi m'a-t-on conduite chez madame de Lebensei? Elle est heureuse par le mariage; elle l'est parce que son mari a su braver l'opinion, parce qu'il a méprisé les vains discours du monde, et qu'à cet égard il est en tout l'opposé de Léonce. Madame de Lebensei est heureuse, et je l'aurois été bien plus qu'elle, car son caractère ne la met point entièrement au-dessus du blâme; son coeur est bien loin d'aimer comme le mien; et quel homme, en effet, pourroit inspirer à personne ce que j'éprouve pour Léonce?

Madame de Vernon vint me prendre hier pour aller à Cernay comme nous en étions convenues. En arrivant nous apprîmes que M. de Lebensei étoit absent. Madame de Lebensei, en nous voyant, fut émue; elle cherchoit à le cacher, mais il étoit aisé de démêler cependant qu'une visite de ses parens étoit un événement pour elle, dans la proscription sociale où elle vivoit. Vous avez connu madame de Lebensei à Montpellier: elle a près de trente ans; sa figure, calme et régulière, est toujours restée la même. Nous parlâmes quelque temps sur tous les sujets convenus dans le monde, pour éviter de se connoître et de se pénétrer: cette manière de causer n'intéressoit point une personne qui, comme madame de Lebensei, passe sa vie dans la retraite; néanmoins elle craignoit de s'approcher la première d'aucun sujet qui pût nous engager à lui parler de sa situation. J'essayai de nommer quelques personnes de sa connoissance; il me parut, par ce qu'elle m'en dit qu'elle ne les voyoit plus; je remarquai bien qu'elle souffroit d'en avoir été abandonnée, mais je ne m'en aperçus qu'à la fierté même avec laquelle elle repoussoit tout ce qui pouvoit ressembler à une tentative pour se justifier, ou à des efforts pour se rapprocher du monde. Elle veut briser ce qu'elle pourroit conserver encore de liens avec la société, non par indifférence, mais pour n'avoir plus aucune communication avec ce qui lui fait mal.

Madame de Lebensei a pris tellement l'habitude de se contenir en présence des autres, qu'il étoit difficile de l'amener à nous parler avec confiance. Cependant, comme madame de Vernon lui faisoit quelques excuses polies sur l'absence de sa fille, il lui échappa de dire:--Vous avez la bonté de me cacher, madame, la véritable raison de cette absence; madame de Mondoville ne veut pas me voir depuis que j'ai épousé M. de Lebensei.--Madame de Vernon sourit doucement, je rougis, et madame de Lebensei continua.--Vous, madame, dit-elle en s'adressant à madame de Vernon, vous, qui m'avez connue dans mon enfance, et qui avez été l'amie de ma famille, je vous remercie d'être venue me trouver dans cette circonstance; je remercie madame d'Albémar de vous avoir accompagnée ici; je ne cherche pas le monde; je ne veux pas lui donner le droit de troubler mon bonheur intérieur; mais une marque de bienveillance m'est singulièrement précieuse, et je sais la sentir.--Ses yeux se remplirent alors de larmes; et, se levant pour nous les dérober, elle nous mena voir son jardin et le reste de sa maison.

L'un et l'autre étoit arrangé avec soin, goût et simplicité; c'étoit un établissement pour la vie, rien n'y étoit négligé: tout rappeloit le temps qu'on avoit déjà passé dans cette demeure, et celui plus long encore qu'on se proposoit d'y rester. Madame de Lebensei me parut une femme d'un esprit sage sans rien de brillant, éclairée, raisonnable, plutôt qu'exaltée. Je ne concevois pas bien comment, avec un tel caractère, sa conduite avoit été celle d'une personne passionnée, et j'avois un grand désir de l'apprendre d'elle; mais madame de Vernon ne m'aidoit point à l'y engager; elle étoit triste et rêveuse, et ne se mêloit point à la conversation.

En parcourant les jardins de madame de Lebensei, je découvris, dans un bois retiré, un autel élevé sur quelques marches de gazon; j'y lus ces mots: _A six ans de bonheur, Élise et Henri_. Et plus bas: _L'amour et le courage réunissent toujours les coeurs qui s'aiment_. Ces paroles me frappèrent; il me sembla qu'elles faisoient un douloureux contraste avec ma destinée; et je restai tristement absorbée devant ce monument du bonheur. Madame de Lebensei s'approcha de moi; et, troublée comme je l'étois, je m'écriai involontairement:--Ah! ne m'apprendrez-vous donc pas ce que vous avez fait pour être heureuse? Hélas! je ne croyois plus que personne le fût sur la terre.--Madame de Lebensei, touchée, sans doute, de mon attendrissement, me dit avec un mouvement très-aimable:--Vous saurez, madame, puisque vous le désirez, tout ce qui concerne mon sort; je ne puis être insensible à l'espoir de captiver votre estime. Un sentiment de timidité, que vous trouverez naturel, me rendroit pénible de parler long-temps de moi; j'aurai plus de confiance en écrivant.--Madame de Vernon nous rejoignit alors, et fut témoin de l'expression de ma reconnoissance.

Madame de Lebensei nous pria toutes les deux de rester chez elle quelques jours; je m'y refusai pour cette fois, n'en ayant pas prévenu Thérèse; mais nous promîmes de revenir; je désirois revoir madame de Lebensei, et j'aurois craint de la blesser en la refusant: on a de la susceptibilité dans sa situation, et cette susceptibilité, les âmes sensibles doivent la ménager, car elle donne aux plus petites choses une grande influence sur le bonheur.

En revenant avec madame de Vernon, je fus encore plus frappée que je ne l'avois été le matin de sa pâleur et de sa tristesse, et je lui demandai à quelle heure elle s'étoit couchée la nuit dernière.--A cinq heures du matin, me répondit-elle.--Vous avez donc joué?--Oui.--Mon Dieu! repris-je, comment pouvez-vous vous abandonner à ce goût funeste? vous y aviez renoncé depuis si long-temps!--Je m'ennuie dans la vie, me répondit-elle; je manque d'intérêt, de mouvement, et mon repos n'a point de charmes: le jeu m'anime sans m'émouvoir douloureusement; il me distrait de toute autre idée, et je consume ainsi quelques heures sans les sentir.--Est-ce à vous, lui dis-je, de tenir ce langage? votre esprit....--Mon esprit! interrompit-elle; vous savez bien que je n'en ai que pour causer, et point du tout pour lire, ni pour réfléchir; j'ai été élevée comme cela; je pense dans le monde; seule, je m'ennuie ou je souffre.--Mais ne savez-vous donc pas, lui dis-je, jouir des sentimens que vous inspirez?--Vous voyez quelle a été la conduite de ma fille pour moi, me répondit-elle; de ma fille à qui j'avois fait tant de sacrifices; peut-être qu'en voulant la servir, je me suis rendue moins digne de votre amitié; vous me l'accordez encore, mais votre confiance en moi n'est plus la même; tout est donc altéré pour moi. Néanmoins les momens que je passe avec vous sont encore les plus agréables de tous; ainsi ne parlons pas de mes peines dans le seul instant où je les oublie.--Alors elle ramena la conversation sur madame de Lebensei; et comme elle a tout à la fois de la grâce et de la dignité dans les manières, il est impossible de persister à lui parler d'un sujet qu'elle évite, ni de résister au charme de ce qu'elle dit.

Elle fut si parfaitement aimable pendant la route, qu'elle suspendit un moment l'amertume de mes chagrins. La finesse de son esprit, la délicatesse de ses expressions, un air de douceur et de négligence, qui obtient tout sans rien demander; ce talent de mettre son âme tellement en harmonie avec la vôtre, que vous croyez sentir avec elle, en même temps qu'elle, tout ce que son esprit développe en vous; ces avantages qui n'appartiennent qu'à elle, ne peuvent jamais perdre entièrement leur ascendant. Il me semble impossible, quand je vois madame de Vernon, de ne pas me confier à son amitié; et cependant, dès que je suis loin d'elle, le doute me ressaisit de nouveau: que le coeur humain est bizarre! on a des sentimens que l'on cherche à se justifier, parce qu'on a toujours en soi quelque chose qui les blâme; et l'on cède à de certains agrémens, à de certains esprits, avec une sorte de crainte, qui ajoute peut-être encore à l'attrait qu'ils inspirent et qu'on voudroit combattre.

Ce matin, comme je me levois, ayant passé presque toute la nuit à réfléchir sur l'heureux et doux asile de Cernay, je reçus la lettre que madame de Lebensei m'avoit promis de m'écrire: la voici; jugez, Louise, de ce que j'ai dû souffrir en la lisant.

Madame de Lebensei à madame d'Albémar.

PARMI les sacrifices qui me sont imposés, madame, le seul que j'aurois de la peine à supporter, ce seroit de vous avoir connue, et de ne pas chercher à vous prouver que je ne mérite point l'injustice dont on a voulu me rendre victime. Mettez quelque prix à mes efforts pour obtenir votre approbation; car jusqu'à ce jour, satisfaite de mon bonheur, et fière de mon choix, je n'ai pas fait une démarche pour expliquer ma conduite.

En prenant la résolution de faire divorce avec mon premier mari, et d'épouser quelques années après M. de Lebensei, j'ai parfaitement senti que je me perdois dans le monde, et j'ai formé, dès cet instant, le dessein de n'y jamais reparoître. Lutter contre l'opinion, au milieu de la société, est le plus grand supplice dont je puisse me faire l'idée. Il faut être, ou bien audacieuse, ou bien humble pour s'y exposer. Je n'étois ni l'une ni l'autre, et je compris très-vite qu'une femme qui ne se soumet pas aux préjugés reçus, doit vivre dans la retraite, pour conserver son repos et sa dignité; mais il y a une grande différence entre ce qui est mal en soi, et ce qui ne l'est qu'aux yeux des autres; la solitude aigrit les remords de la conscience, tandis qu'elle console de l'injustice des hommes.

Si j'avois été très-aimable, très-remarquable par la grâce et l'esprit de société, le sacrifice de mes succès m'eût peut-être été pénible; mais j'étois une femme ordinaire dans la conversation, quoique j'eusse une manière de sentir très-forte et très-profonde; je pouvois donc renoncer au monde, sans craindre ces regrets continuels de l'amour-propre, qui troublent tôt ou tard les affections les plus tendres.

Je n'avois point à redouter non plus le réveil des passions exaltées; j'ai de la raison, quoique ma conduite ne soit pas d'accord avec ce qu'on appelle communément ainsi. C'est d'après des réflexions sages et calmes, que j'ai pris un parti qui sort de toutes les règles communes; et rien de ce qui m'a décidée ne peut changer, car c'est d'après mon caractère et celui de Henri que je me suis déterminée.

Les événemens de ma vie sont très-simples et peu multipliés; la suite de mes impressions est le seul intérêt de mon histoire.

Un Hollandois, M. de T., avoit rapporté des colonies une très-grande fortune; il passa quelque temps à Montpellier pour rétablir sa santé. Il se prit, je ne sais pourquoi, d'une passion très-vive pour moi, me demanda, m'obtint, et m'enmena dans son pays, où je ne connoissois personne. Il fallut, à dix-huit ans, rompre avec tous les souvenirs de ma vie. Je voulois m'attacher à mon mari: il y avoit, dans nos esprits et dans nos caractères, une opposition continuelle; il étoit amoureux de moi, parce qu'il me trouvoit jolie: car, d'ailleurs, il sembloit qu'il auroit dû me haïr. Cette espèce d'attachement que je lui inspirois ajoutoit donc encore à mon malheur; car si ma figure ne lui avoit pas été agréable, il se seroit éloigné de moi, et je n'aurois pas senti à chaque instant de la journée les défauts qui me le rendoient insupportable.

Avarice, dureté, entêtement, toutes les bornes de l'esprit et de l'âme se trouvoient en lui. Je me brisois sans cesse contre elles; j'essayois sans cesse un plan quelconque de bonheur, et tous échouoient contre son active et revécue médiocrité.

Il avoit fait sa fortune en Amérique, en exerçant sur ses malheureux esclaves un despotisme tyrannique; il y avoit contracté l'habitude de se croire supérieur à tout ce qui l'entouroit; les sentimens nobles, les idées élevées lui paraissoient de l'affectation ou de la niaiserie: exerciez-vous une vertu généreuse a vos dépens; il se moquoit de vous: l'opposiez-vous à ses désirs; non-seulement il s'irritoit contre vous, mais il cherchoit à dégrader vos motifs; il vouloit qu'il n'y eût qu'une seule chose de considérée dans le monde, l'art de s'enrichir, et le talent de faire prospérer, en tout genre, ses propres intérêts. Enfin, je l'ai doublement senti, dans le temps de mon malheur et dans les années heureuses qui l'ont suivi, l'étendue des lumières, le caractère et les idées que l'on nomme philosophiques, sont aussi nécessaires au charme, à l'indépendance, et à la douceur de la vie privée, qu'elles peuvent l'être à l'éclat de toute autre carrière.

Il falloit, pour vivre bien avec M. de T. que je renonçasse à tout ce que j'avois de bon en moi; je n'aurois pu me créer un rapport avec lui qu'en me livrant à un mauvais sentiment.

Quoiqu'il ne cherchât point à plaire, il étoit très-inquiet de ce qu'on disoit de lui; il n'avoit ni l'indifférence sur les jugemens des hommes, que la philosophie peut inspirer, ni les égards pour l'opinion, qu'auroit dû lui suggérer son désir de la captiver. Il vouloit obtenir ce qu'il étoit résolu de ne pas mériter, et cette manière d'être lui donnoit de la fausseté dans ses rapports avec les étrangers, et de la violence dans ses relations domestiques.

Il songeoit du matin au soir à l'accroissement de sa fortune; et je ne pouvois pas même me représenter cet accroissement comme de nouvelles jouissances, car j'étois assurée qu'une augmentation de richesses lui faisoit toujours naître l'idée d'une diminution de dépense, et je ne disputois sur rien avec lui dans la crainte de prolonger l'entretien, et de sentir nos âmes de trop près dans la vivacité de la querelle.

L'exercice d'aucune vertu ne m'étoit permis; tout mon temps étoit pris par le despotisme ou l'oisiveté de mon mari. Quelquefois les idées religieuses venoient à mon secours; néanmoins combien elles ont acquis plus d'influence sur moi depuis que je suis heureuse! Des souffrances arides et continuelles, une liaison de toutes les heures avec un être indigne de soi, gâtent le caractère, au lieu de le perfectionner. L'âme qui n'a jamais connu le bonheur ne peut être parfaitement bonne et douce; si je conserve encore quelque sécheresse dans le caractère, c'est à ces années de douleur que je le dois. Oui, je ne crains pas de le dire, s'il étoit une circonstance qui pût nous permettre une plainte contre notre Créateur, ce seroit du sein d'un mariage mal assorti que cette plainte échapperoit; c'est sur le seuil de la maison habitée par ces époux infortunés qu'il faudroit placer ces belles paroles du Dante, qui proscrivent l'espérance. Non, Dieu ne nous a point condamnés à supporter un tel malheur! le vice s'y soumet en apparence, et s'en affranchit chaque jour; la vertu doit le briser, quand elle se sent incapable de renoncer pour jamais au bonheur d'aimer, à ce bonheur dont le sacrifice coûte bien plus à notre nature que le mépris de la mort.

Je ne vous développerai point ici mon opinion sur le divorce; quand M. de Lebensei sera assez heureux pour vous connoître, madame, il vous dira mieux que personne les raisonnemens qui m'ont convaincue; je ne veux vous peindre que les sentimens qui ont décidé de mon sort.

Un jour, à La Haye, chez l'ambassadeur de France, on m'annonça qu'un jeune François étoit arrivé le matin de Paris, et devoit nous être présenté le soir même. Une femme me dit que ce François passoit pour sauvage, savant et philosophe, que sais-je? tout ce que les François sont rarement à vingt-cinq ans; elle ajouta qu'il avoit fait ses études à Cambridge, et que sans doute il s'étoit gâté par les manières angloises; mais comme il n'existe pas, selon mon opinion, de plus noble caractère que celui des Anglois, je ne me sentois point prévenue contre l'homme qui leur ressembloit. Je demandai son nom, elle me nomma Henri de Lebensei, gentilhomme protestant du Languedoc; sa famille étoit alliée de la mienne; je ne l'avois jamais vu, mais il connoissoit le séjour de mon enfance; il étoit François; il avoit au moins entendu parler de mes parens; cette idée, dans l'éloignement où je vivois de tout ce qui m'avoit été cher, cette idée m'émut profondément.