Part 16
J'ai vu madame de Vernon; elle est venue passer deux jours à Bellerive; je me promenois seule sur ma terrasse, lorsque de loin je l'ai aperçue: j'ai été saisie d'un tel tremblement à sa vue, que je me suis hâtée de m'asseoir pour ne pas tomber; mais cependant, comme elle approchoit, un sentiment d'irritation et de fierté m'a soutenue, et je me suis levée pour lui cacher mon trouble.
Toute l'expression de son visage étoit triste et abattue; nous avons gardé l'une et l'autre le silence; enfin elle l'a rompu, en me disant que sa fille alloit la quitter, et s'établir avec son mari dans une maison séparée.--Ce projet n'étoit pas le vôtre, lui ai-je dit.--Non, répondit-elle; il dérange, et mon aisance de fortune, et l'espoir que j'avois d'être entourée de ma famille; mais qui peut prétendre au bonheur!--J'ai soupiré.--Vous avez fait cependant, lui dis-je avec amertume, beaucoup de sacrifices à votre fille; elle, du moins, vous devroit de la reconnoissance.--Vous m'accusez, répondit-elle après quelques momens de réflexion, vous m'accusez de vous avoir mal défendue auprès de Léonce; je peux mériter ce reproche; cependant je vous l'assure, son irritation ne pouvoit être calmée; vos ennemis l'avoient prévenu avant que je le visse; le blâme que vous avez encouru avoit particulièrement offensé son respect pour l'opinion publique, et vos caractères se convenoient si peu, que vous auriez été très malheureux ensemble.--Vous avois-je chargée d'en juger, lui dis-je, et n'aviez-vous pas accepté, ou plutôt recherché le devoir de me justifier?--Et vous aussi, s'écria-t-elle, vous voulez m'abandonner! vous en avez plus le droit que ma fille, et je me résigne à mon sort, sans vouloir lutter contre lui.--Elle s'assit en finissant ces mots; je la vis pâlir et trembler; je l'avouerai, d'abord je n'en fus point émue; j'ai tant souffert depuis huit jours, que mon âme est devenue plus ferme contre la douleur des autres; cependant lorsqu'elle versa des larmes, je me sentis attendrie, je lui pris la main, je lui demandai de se justifier; elle se tut, et continua de pleurer. C'étoit la première fois de ma vie que je la voyois dans cet état; tous mes souvenirs parlèrent pour elle dans mon coeur.--Eh bien! lui dis-je, eh bien! je puis vous aimer assez pour vous pardonner le malheur de ma vie; vous ne m'avez point servie auprès de Léonce, mais en effet c'étoit à son coeur à plaider pour moi; lui qui étoit l'objet de ma tendresse, lui qui ne pouvoit douter de mon amour, ne savoit-il pas ma meilleure excuse? Cependant, comment avez-vous pu vous résoudre à précipiter ce mariage? n'aviez-vous pas besoin de mon consentement, après l'aveu que je vous avois fait? Vous étiez mère; mais n'étois-je pas devenue votre fille en vous confiant mon sort?--Oui! s'écria-t elle en soupirant, ma fille, et bien plus tendre que ma fille: je suis coupable, je le suis.--Et sa pâleur et l'altération de ses traits devenoient à chaque instant plus remarquables. Je ne pus résister à ce spectacle, et je me jetai dans ses bras en lui disant:--Je vous pardonne; si j'en meurs, souvenez-vous que je vous ai pardonné.--Elle me regarda avec une émotion extrême; elle eut presque le mouvement de se jeter à mes pieds; mais se reprenant tout à coup, elle se leva, et me demanda la permission de se promener un instant seule.
Je résolus, pendant qu'elle fut loin de moi, de l'interroger sur tout ce qui s'étoit passé. Quand elle revint, je le tentai: cette conversation lui étoit pénible, et j'étois sans cesse combattue entre l'intérêt qui me faisoit dévorer ses réponses, et le sentiment de pitié qui me défendait d'insister: si elle avoit voulu se vanter et me tromper, notre liaison étoit rompue; mais elle me peignit avec une telle vérité les nuances précises de son désir secret en faveur de sa fille, et de son exactitude cependant à dire ce que j'avois exigé d'elle, qu'elle exerça sur moi l'empire de la vérité. Je la condamnois, mais je l'aimois toujours; et comme ses manières étoient restées naturelles, son charme existoit encore.
Elle m'avoua, avec confusion, qu'elle avoit en effet pressé Léonce de conclure son mariage avec sa fille; mais elle m'affirma que jamais il ne m'auroit épousée, après l'éclat du duel de M. de Serbellane. Il étoit convaincu, me dit-elle, que tout le monde sauroit un jour que j'avois réuni chez moi une femme avec son amant, à l'insu de son mari, et que la mort de M. d'Ervins en étant la suite, on ne me pardonnerait jamais. Le prétexte dont on vouloit couvrir ce malheur, les opinions politiques, lui déplaisoit presque autant que la vérité même. Enfin, madame de Vernon ajouta que Léonce avoit reçu la lettre de sa mère la plus vive contre moi, et ne cessa de me répéter que ma destinée eût été très-malheureuse, avec deux personnes qui auroient traité la plupart de mes qualités comme des défauts.
Je repoussai ces consolations pénibles, et je ne lui trouvois pas le droit de me les donner. Je n'aimois pas davantage ses conseils répétés de fuir Léonce, et d'aller passer quelque temps auprès de vous, jusques à ce qu'il partît pour l'Espagne, comme c'étoit son dessein; ces conseils étoient d'accord avec mes résolutions; mais je n'avois pas rendu à madame de Vernon le pouvoir de me diriger; et c'étoit presque malgré moi que je me laissois captiver par sa grâce et sa douceur.
Dans le cours de cette conversation, je lui demandai une fois si Léonce n'avoit pas imaginé que je m'intéressois trop vivement à M. de Serbellane; mais elle repoussa bien facilement cette supposition, qui m'auroit été plus douce. En effet, la jalousie que M. de Serbellane avoit un moment inspirée à Léonce, n'étoit-elle pas tout-à-fait détruite, par la confidence même du secret de madame d'Ervins? Non, Louise, il ne reste aucune pensée sur laquelle mon coeur puisse se reposer.
Madame de Vernon me parla ensuite de Matilde et de Léonce.--Il ne l'aime pas, me dit-elle; depuis leur mariage, il la voit à peine, mais elle lui convient mieux qu'aucune autre, parce qu'elle ne fera jamais parler d'elle, et que c'est ainsi que doit être la femme d'un homme si sensible au moindre blâme. Quant à Matilde, elle aimera Léonce de toutes les puissances de son âme; mais elle a une telle confiance dans l'ascendant du devoir, qu'elle ne forme pas un doute sur l'affection de son mari pour elle; elle n'observe rien, et passe la plus grande partie de sa journée dans les pratiques de dévotion. Elle ne sera point ombrageuse en jalousie; mais si quelques circonstances frappantes lui découvroient l'attachement de Léonce pour une autre femme, elle seroit aussi véhémente qu'elle est calme, et la roideur même de son esprit et l'inflexibilité de ses principes ne lui permettroient plus ni tolérance, ni repos.--Hélas! m'écriai-je, ce ne sera pas moi qui troublerai son bonheur; l'on n'a rien à craindre de moi; ne suis-je pas un être immolé, anéanti: Ah! Sophie, lui dis-je, deviez-vous.... Mais ne parlons plus ensemble de Léonce, afin que je puisse goûter le seul plaisir dont mon âme soit encore susceptible, le charme de votre entretien.
Madame de Vernon vouloit voir madame d'Ervins, elle s'y est refusée; Thérèse ne se montrant pas, pendant que madame de Vernon étoit à Bellerive, j'ai passé deux jours tête-à-tête avec elle. Je l'avoue, le second jour j'éprouvai quelque soulagement; il y a dans l'attrait que je ressens pour madame de Vernon à présent quelque chose d'inexplicable: elle ne m'inspire plus une estime partaite, ma confiance n'est plus sans bornes; mais sa grâce me captive; quand je la vois, je m'en crois aimée, je suis moins oppressée auprès d'elle, et je ne puis l'entendre quelques heures, sans imaginer confusément qu'elle m'a offert des consolations inattendues. Hélas! cette illusion a peu duré! Quand madame de Vernon a été partie, je me suis retrouvée plus mal qu'avant son arrivée: le bien qu'elle fait au coeur n'y reste pas.
Quel trouble je sens dans mon âme! mes idées, mes sentimens sont bouleversés: je ne sais pour quel but, ni dans quel espoir je dois me créer un esprit, une manière d'être nouvelle! je flotte dans la plus cruelle des incertitudes, entre ce que j'étois, et ce que je veux devenir; la douleur, la douleur est tout ce qu'il y a de fixe en moi: c'est elle qui me sert à me reconnoître. Mes projets varient, mes desseins se combattent; mon malheur reste le même; je souffre, et je change de résolution pour souffrir encore. Louise, faut-il vivre, quand on craint l'heure qui suit, le jour qui s'avance, comme une succession de pensées amères et déchirantes? Si le temps ne me soulage pas, tout n'est-il pas dit? Le secret de la raison, c'est d'attendre; mais qui attend en vain n'a plus qu'à mourir.
LETTRE IV.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 5 août.
Vous me demandez comment je passe ma vie avec Matilde: ma vie! elle n'est pas là. Je me promène seul tout le jour, et Matilde ne s'en inquiète pas; pendant ce temps elle va à la messe, elle voit son évêque, ses religieuses, que sais-je? elle est bien. Quand je la retrouve, de la politesse et de la douceur lui paroissent du sentiment; elle s'en contente, et cependant elle m'aime. La fille de la personne du monde qui a le plus de finesse dans l'esprit et de flexibilité dans le caractère, marche droit dans la ligne qu'elle s'est tracée sans apercevoir jamais rien de ce qu'on ne lui dit pas. Tant mieux.... Je ne la rendrai pas malheureuse. Et que m'importe son esprit, puisque je ne veux jamais lui communiquer mes pensées?
Nous avancerons l'un à côté de l'autre dans cette route vers la tombe, que nous devons faire ensemble; ce voyage sera silencieux et sombre comme le but. Pourquoi s'en affliger? Un seul être au monde changeoit en pompe de bonheur cette fête de mort que les hommes ont nommée le mariage; mais cet être étoit perfide, et un abîme nous a séparés.
Mon ami, je voudrois venger M. d'Ervins. Pourquoi M. de Serbellane existe-t-il après avoir tué un homme? n'a-t-il tué que ce d'Ervins? Et moi, juste ciel! est-ce que je vis? Je ne suis pas content de ma tête, elle s'égare quelquefois; ce que j'éprouve surtout, c'est de la colère: une irritabilité que vous aviez adoucie ne me laisse plus de repos; je n'ai pas un sentiment doux. Si je pense que je pourrois la rencontrer, je ne me plais qu'à lui parler avec insulte; il n'y a plus de bonté en moi: mais qu'en ferois-je? ne disoit-on pas que Delphine étoit remarquable par la bonté? je ne veux pas lui ressembler.
Tous les jours une circonstance nouvelle accroît mon amertume; j'étois étonné de ce que le départ de madame d'Albémar n'avoit pas encore eu lieu; je remarquois le séjour de madame d'Ervins chez elle, et j'avois fait de ce séjour même une sorte d'excuse à sa conduite; je me disois qu'apparemment elle n'avoit point pris avec trop de chaleur et d'éclat le parti de M. de Serbellane, puisque la femme de M. d'Ervins avoit choisi sa maison pour asile; et, quoique cette circonstance ne changeât rien aux relations de madame d'Albémar avec M. de Serbellane, à ces vingt-quatre heures passées chez elle, misérable que je suis! je sentois mon ressentiment adouci: mais hier, mon banquier, chez qui j'étois entré pour je ne sais quelle affaire, reçut devant moi deux lettres de M. de Serbellane pour madame d'Albémar, et les lui adressa dans l'instant même, en faisant une plaisanterie sur ce qu'elle avoit envoyé plusieurs fois demander si ces lettres étoient arrivées. Je n'apprenois rien par cet incident; eh bien! j'en ai été comme fou tout le jour.
Que me demandez-vous encore? si Matilde et moi nous restons chez madame de Vernon? Matilde veut avoir un établissement séparé; elle aime l'indépendance dans les arrangemens domestiques, et d'ailleurs la vie de sa mère n'est point d'accord avec ses goûts. Madame de Vernon se couche tard, aime le jeu, voit beaucoup de monde; Matilde veut régler son temps d'après ses principes de dévotion. Je la laisse libre de déterminer ce qui lui convient: comment, dans l'état où je suis, pourrois-je avoir la moindre décision sur quelque objet que ce soit? Je ne remarque rien, je ne sens la différence de rien; j'ai une pensée qui me dévore, et je fais des efforts pour la cacher; voilà tout ce qui se passe en moi.
Il m'a paru cependant que madame de Vernon étoit plus affectée du projet de sa fille, que je ne m'y serois attendu d'un caractère aussi ferme que le sien; elle a prononcé à demi-voix, et avec émotion, les mots d'_isolement_ et d'_oubli_; mais, reprenant bientôt les manières indifférentes dont elle sait si bien couvrir ce qu'elle éprouve:--Faites ce que vous voudrez, ma fille, a-t-elle dit; il ne faut vivre ensemble que si l'on y trouve réciproquement du bonheur.--Et en finissant ces mots, elle est sortie de la chambre. Singulière femme! Excepté un seul et funeste jour, elle ne m'a jamais parlé avec confiance, avec chaleur, sur aucun sujet; mais, ce jour-là, elle exerça sur moi un ascendant inconcevable.
Ah! quels mouvemens de fureur et d'humiliation ce qu'elle m'a dit ne m'a-t-il pas fait éprouver! Ne me demandez jamais de vous en parler; je ne le puis. Je veux aller en Espagne voir ma mère, m'éloigner d'ici; je l'ai annoncé à Matilde; je pars dans un mois, plus tôt peut-être, quand je serai sûr de ne pas rencontrer madame d'Albémar sur la route.
Un homme de mes amis m'a assuré que madame de Vernon avoit beaucoup de dettes, cela se peut; la précipitation avec laquelle j'ai tout signé ne m'a permis de rien examiner. Si madame de Vernon a des dettes, il est du devoir de sa fille de les payer; ce mariage avec Matilde me ruinera peut-être entièrement; eh bien! cette idée me satisfait; madame d'Albémar aura jeté sur moi tous les genres d'adversités; elle ne croira pas du moins qu'en m'unissant à une autre, je me sois ménagé pour le reste de ma vie aucune jouissance, ni même aucun repos. Elle ne croira pas.... Mais insensé que je suis, s'occupe-t-elle de moi? n'écrit-elle pas à M. de Serbellane? ne reçoit-elle pas de ses lettres? ne doit-elle pas le rejoindre?... Ah! que je souffre! Adieu.
LETTRE V.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 4 août.
Depuis que j'existe, vous le savez, ma soeur, l'idée d'un Dieu puissant et miséricordieux ne m'a jamais abandonnée; néanmoins dans mon désespoir je n'en avois tiré aucun secours: le sentiment amer de l'injustice que j'avois éprouvée s'étoit mêlé aux peines de mon coeur, et je me refusois aux émotions douces qui peuvent seules rendre aux idées religieuses tout leur empire; hier je passai quelques instans plus calmes, en cessant de lutter contre mon caractère naturel.
Je descendis vers le soir dans mon jardin, et je méditai pendant quelque temps, avec assez d'austérité, sur la destinée des âmes sensibles au milieu du monde. Je cherchois à repousser l'attendrissement que me causoit l'image de Léonce; je voulois le confondre avec les hommes injustes et cruels, avides de déchirer le coeur qui se livre à leurs coups. J'essayai d'étouffer les sentimens jeunes et tendres dont j'ai goûté le charme depuis mon enfance. La vie, me disois-je, est une oeuvre qui demande du courage et de la raison. Au sommet des montagnes, à l'extrémité de l'horizon, la pensée cherche un avenir, un autre monde, où l'âme puisse se reposer, où la bonté jouisse d'elle-même, où l'amour enfin ne se change jamais en soupçons amers, en ressentimens douloureux: mais dans la réalité, dans cette existence positive qui nous presse de toutes parts, il faut, pour conserver la dignité de sa conduite, la fierté de son caractère, réprimer l'entraînement de la confiance et de l'affection, irriter son coeur lorsqu'on le sent trop foible, et contenir dans son sein les qualités malheureuses qui font dépendre tout le bonheur des sentimens qu'on inspire.
Je me ferai, disois-je encore, une destinée fixe, uniforme, inaccessible aux jouissances comme à la douleur; les jours qui me sont comptés seront remplis seulement par mes devoirs. Je tâcherai surtout de me défendre de cette rêverie funeste, qui replonge l'âme dans le vague des espérances et des regrets; en s'y livrant, on éprouve une sensation d'abord si douce, et ensuite si cruelle! on se croit attiré par une puissance surnaturelle, elle vous fait pressentir le bonheur à travers un nuage; mais ce nuage s'éclaircit par degrés, et découvre enfin un abîme où vous aviez cru voir une route indéfinie de vertus et de félicités.
Oui, me répétois-je, j'étoufferai en moi tout ce qui me distinguoit parmi les femmes, pensées naturelles, mouvemens passionnés, élans généreux de l'enthousiasme; mais j'éviterai la douleur, la redoutable douleur. Mon existence sera tout entière concentrée dans ma raison, et je traverserai la vie, ainsi armée contre moi-même et contre les autres.
Sans interrompre ces réflexions, je me levai, et je marchai d'un pas plus ferme, me confiant davantage dans ma force. Je m'arrêtai près des orangers que vous m'avez envoyés de Provence; leurs parfums délicieux me rappelèrent le pays de ma naissance, où ces arbres du Midi croissent abondamment au milieu de nos jardins. Dans cet instant, un de ces orgues que j'ai si souvent entendus dans le Languedoc passa sur le chemin, et joua des airs qui m'ont fait danser quand j'étois enfant. Je voulois m'éloigner, un charme irrésistible me retint; je me retraçai tous les souvenirs de mes premières années, votre affection pour moi, la bienveillante protection dont votre frère cherchoit à m'environner, la douce idée que je me faisois, dans ce temps, de mon sort et de la société; combien j'étois convaincue qu'il suffisoit d'être aimable et bonne pour que tous les coeurs s'ouvrissent à votre aspect, et que les rapports du monde ne fussent plus qu'un échange continuel de reconnoissance et d'affection. Hélas! en comparant ces délicieuses illusions avec la disposition actuelle de mon âme, j'éprouvai des convulsions de larmes, je me jetai sur la terre avec des sanglots qui sembloient devoir m'étouffer: j'aurois voulu que cette terre m'ouvrît son repos éternel.
En me relevant j'aperçus les étoiles brillantes, le ciel si calme et si beau.--O Dieu! m'écriai-je, vous êtes là, dans ce sublime séjour, si digne de la toute-puissance et de la souveraine bonté! les souffrances d'un seul être se perdent-elles dans cette immensité? ou votre regard paternel se fixe-t-il sur elles pour les soulager et les faire servir à la vertu? Non, vous n'êtes point indifférent à la douleur; c'est elle qui contient tout le secret de l'univers; secourez-moi, grand Dieu! secourez-moi. Ah! pour avoir aimé, je n'ai pas mérité d'être oubliée de vous! Aucun être, dans le petit nombre d'années que j'ai passées sur cette terre, aucun être n'a souffert par moi; vous n'avez entendu aucune plainte qui fût causée par mon existence; j'ai été jusqu'à ce jour une créature innocente; pourquoi donc me livrez-vous à des tourmens si cruels? Ma Louise, en prononçant ces mots, j'avois pitié de moi-même: ce sentiment a quelque douceur.
Un secours plus efficace pénétra dans mon coeur; je me blâmai d'avoir tardé si longtemps à recourir à la prière; je repoussai le système que je m'étois fait de froideur et d'insensibilité: ce que je craignois, c'étoit l'amour, c'étoit la foiblesse, qui m'inspiroit quelquefois le désir d'aller vers Léonce, de me justifier moi-même à ses yeux, de braver pour lui parler, tous les devoirs, tous les sentimens délicats: je trouvai bien plus de ressource contre ces indignes mouvemens dans l'élévation de mon âme vers son Dieu, dans les promesses que je lui fis de rester fidèle à la morale, et je revins chez moi plus satisfaite de mes résolutions.
Depuis, je me suis occupée de Thérèse; il y avoit quelques jours que je ne l'avois vue: elle passe presque toutes ses heures seule avec un prêtre vénérable qui a pris beaucoup d'ascendant sur elle; son dessein est d'aller à Bordeaux pour arranger ses affaires, lorsqu'elle se croira sûre de n'avoir rien à craindre de la famille de son mari. Comme nous causions ensemble, je reçus des lettres de M. de Serbellane que mon banquier m'envoyoit, parce que c'est sous mon nom qu'il écrit à Thérèse; je les lui remis; elle pleura beaucoup en les lisant et me dit:--Il m'est permis de les recevoir encore, mais dans quelques mois je ne le pourrai plus.--Je voulois qu'elle s'expliquât davantage; elle s'y refusa: je n'osai pas insister. J'ignore par quelles pratiques, par quelles pénitences elle essaie de se consoler; sans partager ses opinions, je n'ai point cherché jusqu'à ce jour à les combattre; qui sait, Louise, s'il n'y a pas des malheurs pour lesquels toutes les idées raisonnables sont insuffisantes?
LETTRE VI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 6 août.
Je me croyois mieux, ma soeur, la dernière fois que je vous ai écrit; aujourd'hui les circonstances les plus simples, telles qu'il en naîtra chaque jour de semblables, ont rempli mon âme d'amertume: le fond triste et sombre sur lequel repose ma destinée ne peut varier, et cependant ma douleur se renouvelle sous mille formes, et chacune d'elles exige un nouveau combat pour en triompher. Oh! qui pourroit supporter long-temps l'existence à ce prix?
Ce matin un de mes gens m'a apporté de Paris des lettres assez insignifiantes, et la liste des personnes qui sont venues me voir pendant mon absence: je regardais avec distraction ces détails de la société, qui m'intéressent si peu maintenant, lorsqu'une lettre imprimée, que je n'avois point remarquée, attira mon attention; je l'ouvris et j'y vis ces mots: _M. Léonce de Mondoville a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Vernon._ Le mal que m'a fait cette vaine formalité est insensé; mais tout n'est-il pas folie dans les sensations des malheureux? J'ai été indignée contre Léonce; il me semblent qu'il auroit dû veiller à ce qu'on ne suivît pas l'usage envers moi: je trouvois de l'insulte dans cet envoi d'une annonce à ma porte, comme s'il avoit oublié que c'étoit une sentence de mort qu'il m'adressoit ainsi, par forme de circulaire, sans daigner y joindre je ne sais quel mot de douceur ou de pitié. Je passai la matinée entière dans un sentiment d'irritation inexprimable. Le croiriez-vous? je commençai vingt lettres à Léonce pour m'abandonner à peindre ce qui m'oppressoit; mais je savois, en les écrivant, que je les brûlerois toutes; soyez-en sûre, je le savois: je ne puis répondre des mouvemens qui m'agitent, mais quand il s'agira des actions, ne doutez pas de moi.
Ce jour si péniblement commencé me réservoit encore des impressions plus cruelles: madame de Vernon vint me demander à dîner. Une demi-heure après son arrivée, comme j'étois appuyée sur ma fenêtre, je vis dans mon avenue cette voiture bleue de Léonce qui m'étoit si bien connue; un tremblement affreux me saisit; je crus qu'il venoit avec sa femme accomplir encore son barbare cérémonial: j'étois dans un état d'agitation inexprimable, je regardai madame de Vernon, et ma pâleur l'effraya tellement, qu'elle avança rapidement vers moi pour me soutenir. Elle aperçut alors cette voiture que je regardois fixement, sans pouvoir en détourner les jeux.--C'est ma fille seule, me dit-elle promptement; il n'y sera pas, j'en suis sûre; il ne viendroit pas chez vous.--Ces mots produisirent sur moi les impressions les plus diverses; je respirai de ce qu'il ne venoit pas. L'attente d'une si douloureuse émotion me faisoit éprouver une terreur insupportable; mais je fus couverte de rougeur, en me répétant les paroles de madame de Vernon: il ne viendrait pas chez vous. Elle sait donc qu'il me croit indigne de sa présence, ou qu'il a pitié de ma foiblesse, de l'amour qu'il me croit encore pour lui. Ah! si je le voyois, combien je serois calme, fière, dédaigneuse! Pendant que je cherchois à reprendre quelque force, les deux battans de mon salon s'ouvrirent, et l'on annonça madame de Mondoville.