Delphine

Part 15

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Je n'ai plus rien à vous dire sur moi; aujourd'hui, à six heures du soir, mon sort a fini, et à neuf, j'ai reçu la lettre qui me l'annonce. J'existe; je crois que je ne mourrai pas; j'irai vous rejoindre dès que madame d'Ervins sera rétablie. Il y a quelques heures que je me suis crue très-mal, mais c'est une des illusions de la douleur: souffrir, ce n'est pas mourir, c'est vivre.

Lisez cette lettre; je suis parvenue à vous la copier; mais il faut que j'en conserve l'original toujours sous mes yeux; si je ne la voyois pas, je n'y croirois plus; j'irois trouver Léonce, j'irois lui dire que je l'aime encore; et de ma vie je ne dois le voir, ni lui parler.

_Madame de Vernon à madame d'Albémar._

Ce 10 juillet.

La peine que je vais vous causer, ma chère Delphine, m'est extrêmement douloureuse. J'ai remis votre billet à Léonce; je lui ai parlé avec la plus grande vivacité, mais il étoit déjà tellement prévenu par le bruit qu'a fait cette malheureuse aventure, qu'il m'a été impossible de le ramener; il prétend que vos caractères ne se conviennent point, que vous l'offenseriez sans cesse dans ce qu'il a de plus cher au monde, le respect pour l'opinion, et que vous vous rendriez malheureux mutuellement. Il avoit, d'ailleurs, reçu une lettre de sa mère, qui s'opposoit formellement à ce qu'il vous épousât, et le sommoit de remplir ses engagemens avec ma fille.

J'ai voulu lui rendre à cet égard toute sa liberté, mais il l'a refusée; et comme il étoit décidé à ne point s'unir avec vous, il m'a paru naturel de revenir à nos anciens projets; le contrat de Matilde et de Léonce a donc été signé aujourd'hui, et après-demain, à six heures du soir, ils se marient; je voudrois vous voir avant cet instant si solennel pour moi; venez demain à Paris, et j'irai chez vous. Adieu, je suis bien affectée de votre chagrin.

SOPHIE DE VERNON

Cette lettre, qui m'est parvenue par la poste, devoit, d'après la date, m'arriver avant-hier: est-ce la fatalité, ou madame de Vernon vouloit-elle s'épargner mes plaintes? Oh! j'en suis sûre, elle a froidement servi ma cause; je me suis confiée dans son amitié pour moi, et j'avois tort; son affection pour sa fille a sans doute affoibli toutes ses expressions en ma faveur. Mais Léonce! juste ciel! Léonce devoit-il avoir besoin qu'on me défendît? la vérité ne lui suffisoit-elle pas?

Ce matin je m'éveillois aux espérances des plus tendres affections du coeur; la nature me sembloit la même; je pensois, j'aimois, j'étois moi; et il se préparoit à conduire une autre femme à l'autel! Il ne me donnoit pas même un regret! il me croyoit indigne de son nom! Je voulois ce soir même aller trouver Léonce, oui, l'époux de Matilde, lui demander la raison de cette cruauté, de ce mépris qui l'avoient forcé de rompre nos liens. Mais quelle honte, grand Dieu! l'implorer! lui, qui me croit dégradée dans l'opinion des hommes! Ah! que je meure, mais que je meure immobile à la place où j'ai reçu le coup mortel.

Qu'avois-je donc fait, cependant, qui pût inspirer à Léonce cette haine subite contre moi? J'avois cédé à la pitié que m'inspiroit l'amour de Thérèse: ne la comprend-il donc pas, cette pitié? Se croit-il certain de n'en avoir jamais besoin? Ma condescendance peut être blâmée, je le sais; mais pouvois-je aimer comme j'aimois Léonce, et n'avoir pas un coeur accessible à la compassion? L'amour et la bonté ne viennent-ils pas de la même source?

Non, ce ne sont pas les motifs de mon action qu'il juge, c'est ce que les autres en ont dit; c'est leur opinion qu'il consulte, pour savoir ce qu'il doit penser de moi; jamais il ne m'auroit rendue heureuse, jamais. Ah! qu'ai-je dit, Louise? aucune femme sur la terre ne l'auroit été comme moi: je me serois conformée à son caractère, je l'aurois consulté sur toutes mes actions; il m'aimoit, j'en suis sûre! sans cet éclat cruel.... Ah! Thérèse, vous nous avez perdues toutes les deux!

J'ai eu soin de lui cacher qu'elle étoit la cause de mon désespoir: elle est assez malheureuse. Cependant elle n'a point à se plaindre de son amant; c'est le sort qui les sépare. Mais Léonce, ce sort, c'est ta volonté, c'est toi.... Louise, est-il sûr qu'ils sont mariés maintenant! qui le sait, qui me le dira? Sans doute, ils le sont depuis plusieurs heures; tout est irrévocable.

J'irai pourtant à Paris demain; je n'y verrai personne, je ne verrai pas madame de Vernon. Qu'a-t-elle affaire de moi? mais je saurai l'heure, le lieu, les circonstances; je veux me représenter l'événement qui sera désormais l'unique souvenir de ma vie: je veux d'autres douleurs que cette lettre, d'autres pensées non moins déchirantes, mais qui soulagent un peu ma tête: elle est là devant moi, cette lettre, je la regarde sans cesse, comme si elle devoit s'animer, et répondre à mes avides questions.

Louise, vous aviez raison de craindre le monde pour votre malheureuse Delphine; voilà mon âme bouleversée; le calme n'y rentrera plus, la tempête a triomphé de moi; vous qui m'aimez encore, il faut que vous me le pardonniez, mais je crois que je ne peux plus vivre; j'ai horreur de la société, et la solitude me rend insensée; il n'y a plus de place sur la terre où je puisse me reposer.

LETTRE XXXVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, le 13 juillet, à minuit.

Louise, hier il n'étoit pas marié, non il ne l'étoit pas encore! Juste ciel! seule maintenant, abandonnée de tout ce que j'aimois, vous dirai-je ce que mon désespoir peut à peine me persuader encore! Écoutez-moi: si je me rappelle ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti, ma raison n'est pas encore entièrement égarée.

Il me fut impossible de rester plus longtemps à Bellerive; l'inaction du corps, quand l'âme est agitée, est un supplice que la nature ne peut supporter; je montai en voiture; j'ordonnai qu'on me conduisît à Paris, sans aucun projet, sans aucune idée qu'il me fût possible de m'avouer; je sentois encore, non de l'espérance, mais quelque chose qui différoit cependant de l'impression qu'une nouvelle certaine fait éprouver. A force de réfléchir, mes idées s'étoient obscurcies, et j'étois parvenue à douter.

Je contemplois tous les objets dans le chemin avec ce regard fixe qui ne permet de rien distinguer: j'aperçus cependant un pauvre vieillard sur la route; je fis arrêter ma voiture pour lui donner de l'argent; ce mouvement n'appartenoit point à la bienfaisance; il étoit inspiré par l'idée confuse qu'une action charitable détourneroit de moi le malheur qui me menaçoit; je frémis en découvrant quelques restes d'espoir dans mon âme, en sentant que je n'étois pas encore au dernier terme de la douleur; je tombai à genoux dans ma voiture sans avoir la force de prier, et j'arrivai dans une anxiété inexprimable.

Antoine étoit chez moi; je n'osai lui faire une question directe; mais je lui dis, sur madame de Vernon, un mot qui devoit l'amener à me parler d'elle.--Sans doute, me répondit-il, madame vient ici pour assister au mariage de mademoiselle Matilde avec M. de Mondoville: c'est à six heures, à Sainte-Marie, près de Chaillot, à l'extrémité du faubourg, dans l'église du couvent où mademoiselle de Vernon a été élevée: il n'est pas cinq heures. Madame a bien le temps de faire sa toilette.--Oh! Louise! il n'étoit pas encore son époux! j'étois à cinquante pas de lui, je pouvois aller me jeter en travers de la porte, et sa voiture auroit passé sur mon coeur avant que le mariage s'accomplît!

Non, jamais une heure n'a fait naître tant de pensées diverses, tant de projets adoptés, rejetés à l'instant! je me suis crue vingt fois décidée à tout hasarder pour lui parler encore, avant qu'il eût prononcé le serment éternel; et vingt fois la fierté, la timidité glacèrent mes mouvemens, et renfermèrent en moi-même la passion qui me consumoit: je me disois: Léonce, que mon imprudence a détaché de moi, que pensera-t-il d'une action inconsidérée? Faut-il le voir marcher à l'autel après avoir foulé ma prière! Cette réflexion m'arrêtoit, mais le souvenir des jours où il m'avoit aimée la combattoit bientôt avec force. Pendant ces incertitudes je voyois l'heure s'écouler, et le temps décidoit pour moi de l'irrévocable destinée.

Je ne sais par quel mouvement je pris tout à coup un parti, dont l'idée me donna d'abord quelque soulagement. Je résolus d'aller moi-même, couverte d'un voile, à cette église où ils devoient se marier, et d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas encore quel étoit mon projet; je n'avois pas celui de m'opposer au mariage, d'oser faire un tel scandale; j'espérois, je crois, que je mourrois; ou plutôt, la réflexion ne me guidoit pas: la douleur me poursuivoit, et je fuyois devant elle. Je sortis seule, et tellement enveloppée d'un voile et d'un vêtement blanc, qu'on ne me reconnut point à ma porte; je marchois dans la rue rapidement; je ne sais d'où me venoit tant de force; mais il y avoit sans doute dans ma démarche quelque chose de convulsif, car je voyois ceux qui passoient s'arrêter en me regardant; une agitation intérieure me soutenoit; je craignois de ne pas arriver à temps, j'étois pressée de mon supplice; il me sembloit qu'en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque chose se briseroit dans ma tête ou dans mon coeur, et qu'alors j'oublierois tout.

J'entrai dans l'église sans avoir repris ma raison; la fraîcheur du lieu me calma pendant quelques instans; il y avoit très-peu de monde; je pus choisir la place que je voulois, et je m'assis derrière une colonne qui me déroboit aux regards; mais cependant, hélas! me permettoit de tout voir. J'aperçus quelques femmes âgées dans le fond de l'église, qui prioient avec recueillement; et comparant le calme de leur situation avec la violence de la mienne, je haïssois ma jeunesse qui donnoit à mon sang cette activité de malheur.

Des instrumens de fête se firent entendre en dehors de l'église; ils annonçoient l'arrivée de Léonce; les orgues bientôt aussi la célébrèrent, et mon coeur seul mêloit le désespoir à tant de joie. Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel; dans quelque lieu que j'entendisse l'air que l'on a joué, il seroit pour moi comme un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'écoutant, à des torrens de larmes, et cette émotion profonde fut un secours du ciel; j'éprouvai tout à coup un mouvement d'exaltation qui soutint mon âme abattue: la pensée de l'Être suprême s'empara de moi: je sentis qu'elle me relevoit à mes propres yeux: Non, me dis-je à moi-même, je ne suis point coupable; et lorsque tout bonheur m'est enlevé, le refuge de ma conscience, le secours d'une Providence miséricordieuse me restera. Je vivrai de larmes; mais aucun remords ne pouvant s'y mêler, je ne verrai dans la mort que le repos. Ah! que j'ai besoin de ce repos!

Je n'avois pas encore osé lever les yeux; mais quand les sons eurent cessé, cette douleur déchirante qu'ils avoient un moment suspendue, me saisit de nouveau; je vis Léonce à la clarté des flambeaux; pour la dernière fois sans doute je le vis! il donnoit la main à Matilde; elle étoit belle, car elle étoit heureuse; et moi, mon visage couvert de pleurs ne pouvoit inspirer que de la pitié.

Léonce, est-ce encore une illusion de mon coeur? Léonce me parut plongé dans la tristesse; ses traits me sembloient altérés, et ses regards erroient dans l'église, comme s'il eût voulu éviter ceux de Matilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lorsqu'il se tourna vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il devoit à sa femme, Léonce soupira profondément, et sa tête se baissa sur sa poitrine.

Vous le dirai-je! un instant après je crus le voir qui cherchoit dans l'ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je prononçai dans mon égarement ces mots d'une voix basse:--_C'étoit à Delphine, Léonce, que cette affection étoit promise; oui, Léonce la devoit à Delphine; elle n'a point cessé de la mériter_.--Il se troubla visiblement, quoiqu'il ne pût m'entendre; madame de Vernon se leva pour lui parler; elle se mit entre lui et moi: il s'avança cependant encore pour regarder la colonne; son ombre s'y peignit encore une fois.

J'entendis la question solennelle qui devoit décider de moi, un frissonnement glacé me saisit; je me penchai en avant, j'étendis la main; mais bientôt épouvantée de la sainteté du lieu, du silence universel, de l'éclat que feroit ma présence, je me retirai par un dernier effort, et j'allai tomber sans connoissance derrière la colonne. Je ne sais ce qui s'est passé depuis; je n'ai point entendu le _oui_ fatal; le froid bienfaisant de la mort m'a sauvé cette angoisse.

A dix heures du soir, le gardien de l'église, au moment où il alloit la fermer, s'est aperçu qu'une femme étoit étendue sur le marbre; il m'a relevée, il m'a portée à l'air; enfin, il m'a rendu cette fièvre douloureuse qu'on appelle la vie: je me suis fait conduire chez moi; j'ai trouvé mes gens inquiets, et de quoi, juste ciel! que ne pleuroient-ils de me revoir!

Après trois heures d'une immobilité stupide, j'ai retrouvé la force de vous écrire; Louise, ma seule amie, rappelez-moi près de vous; ils sont tous heureux ici, qu'ai-je à faire dans ce pays de joie? Peut-être les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les sentimens que j'y ai long-temps éprouvés; une année ne peut-elle se retrancher de la vie? mais un jour, un seul jour! Ah! c'est celui-là qui ne s'effacera point.

LETTRE XXXVIII.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 14 juillet.

Je vous ai mandé ma résolution: sachez à présent que je suis marié; oui, depuis hier, à Matilde, je suis marié: je vous ai épargné tout ce que j'ai souffert; pourquoi mêler à vos douleurs les inquiétudes de l'amitié? Mais il faut cependant, si je ne veux pas devenir fou, que je vous confie une seule chose; et que direz-vous de moi si ce secret impossible à garder est une apparition, un fantôme, une chimère? Voilà ce qu'est devenu votre misérable ami, voilà dans quel état elle m'a jeté par sa perfidie.

Je savois hier que madame d'Albémar étoit à Bellerive, s'occupant de son départ pour Lisbonne; je le savois; eh bien! au milieu de la cérémonie imposante, qui pour jamais disposoit de mon sort; dans cette église, où la fierté, le devoir, la volonté de ma mère m'ont entraîné, j'ai cru voir, derrière une colonne, madame d'Albémar couverte d'un voile blanc; mais sa figure s'offrit à mes regards si pâle et si changée, que c'est ainsi que son image devroit m'apparaître après sa mort. Plus je fixois les yeux sur cette colonne, plus mon illusion devenoit forte, et je crus que mon nom et le sien avoient été prononcés par sa voix, que j'entends souvent, il est vrai, quand je suis seul.

Madame de Vernon s'approcha de moi, et me rappela doucement à ce que je devois à Matilde: je me levai pour prononcer le serment irrévocable; à l'instant même je vis cette même ombre s'avancer, étendre la main, et mon trouble fut tel qu'un nuage couvrit mes yeux. Je fis cependant un nouvel effort pour examiner cette colonne, dont j'avois cru voir sortir l'image persécutrice de ma vie; mais je n'aperçus plus rien; l'effet des lumières dans cette vaste église, et mon imagination agitée avoient sans doute créé cette chimère.

Mon silence et mon trouble, cependant, embarrassoient Matilde; je me hâtai de dire _oui_, comme dans l'égarement d'un rêve. Mon âme tout entière étoit ailleurs; n'importe, le lien est serré, je suis l'époux de Matilde! quand il seroit vrai que Delphine m'auroit aimé quelques instans, elle a senti, je n'en puis douter, qu'après l'éclat de son aventure, elle seroit perdue, si elle n'épousoit pas M. de Serbellane; mais si je savois au moins qu'elle m'a regretté! indigne foiblesse! Delphine m'a trompé, la nature n'a plus rien de vrai.

Vous saurez une fois, si je puis raconter ces derniers jours sans tomber dans des accès de rage et de douleur, vous saurez une fois tout ce qui s'est passé. Mais ce fantôme blanc, hier, qu'étoit-il? Je le vois encore.... Ah! mon ami, quand vous serez guéri, venez; j'ai plus besoin de vous que dans les débiles jours de mon enfance; ma raison est sans force, et je n'ai plus d'un homme que la violence des passions.

SECONDE PARTIE.

LETTRE PREMIÈRE.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, 20 juillet 1790.

Après avoir reçu votre lettre, j'ai passé le jour entier dans les larmes, et je peux à peine voir assez pour vous écrire, tant mes yeux sont fatigués de pleurer. Ma chère enfant, à quelles douleurs vous avez été livrée! ah! que n'étois-je là, pour exprimer ma haine contre les méchans, et pour consoler la bonté malheureuse! Je m'étois attachée à Léonce, je le regardois déjà comme un époux, comme un ami digne de vous; il a été capable d'une telle cruauté; il a volontairement renoncé à la plus aimable femme du monde, parce qu'il avoit à lui reprocher une faute dont toutes les vertus généreuses étoient la cause; une faute, comme les anges en commettroient s'ils étoient témoins des foiblesses et des souffrances des hommes!

Sans doute, madame de Vernon n'a point su vous défendre; je vais plus loin, et je la soupçonne d'avoir empoisonné l'action qu'elle étoit chargée de justifier; mais ce n'est point une excuse pour Léonce. Celui que vous aviez daigné préférer devoit-il avoir besoin d'un guide pour vous juger? Non, il ne vous a jamais aimée; il faut l'oublier et relever votre âme par le sentiment de ce que vous valez. Ma chère Delphine, la vie n'est jamais perdue à vingt ans; la nature, dans la jeunesse, vient au secours des douleurs, les forces morales s'accroissent encore à cet âge, et ce n'est que dans le déclin que sont les maux irréparables.

J'ose vous le conseiller, quittez pour quelque temps le monde, et venez auprès de moi; je l'entrevois confusément ce monde, mais il me semble qu'il ne suffit pas de toutes les qualités du coeur et de l'esprit pour y vivre en paix; il exige une certaine science qui n'est pas précisément condamnable, mais qui vous initie cependant trop avant dans le secret du vice, et dans la défiance que les hommes doivent inspirer. Vous avez l'esprit le plus étendu, mais votre âme est trop jeune, trop prompte à se livrer; mettez votre sensibilité sous l'abri de la solitude, fortifiez-vous par la retraite, et retournez ensuite dans la société; si vous y restiez maintenant, vous ne guéririez point des peines que vous avez éprouvées.

Venez goûter le calme, venez vous reposer par l'absence des objets pénibles, et par la suspension momentanée de toute émotion nouvelle; ce tableau sans couleurs n'a rien d'attirant, mais, à la longue, une situation monotone fait du bien; si les consolations qu'il faut puiser en soi-même ne sont pas rapides, leur effet au moins est durable.

Je ne vous parle point de mon affection, c'est avec timidité que je la rappelle, quand il s'agit des peines de l'amour; cependant une fois, je l'espère, votre âme tendre y trouvera peut être encore quelque douceur.

LETTRE II.

Réponse de Delphine à mademoiselle d'Albémar,

Bellerive, 26 juillet 1790.

Oui, j'irai vous rejoindre et pour toujours; cependant, pourquoi dites-vous qu'il ne m'a jamais aimée? Je sais bien que je n'ai plus d'avenir, mais il ne faut pas m'ôter le passé.

Au concert, au bal, la dernière fois que je l'ai vu, j'en suis sûre, il m'aimoit! il y a maintenant douze jours que je ne fais plus que repasser sur les mêmes souvenirs; je me suis rappelé des mots, des regards, des accens dont je n'avois pas assez joui, mais qui doivent me convaincre de son affection. Il m'aimoit, j'étois libre, et il est l'époux d'une autre; ne croyez pas que jamais ma pensée puisse sortir de ce cercle cruel que les regrets tracent autour de moi. Depuis le jour où j'aurois dû mourir, j'ai vécu seule, je n'ai vu que Thérèse, je n'ai point répondu aux lettres de madame de Vernon, je lui ai fait dire que je ne pouvois pas la voir, vous-même vous ne m'auriez pas fait du bien.

Je saurai recouvrer quelque empire sur moi-même, mais le bonheur! votre raison même vous dira qu'il n'en est plus pour moi. Vous ne pensez pas que jamais je puisse aimer un autre homme que Léonce; ce charme irrésistible, qui m'avoit inspiré la première passion de ma vie, vous ne pensez pas que jamais je puisse l'oublier. Eh bien! le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime; la société n'a laissé dans la destinée des femmes qu'un espoir; quand le lot est tiré et qu'on a perdu, tout est dit: on essaie de vains efforts, souvent même on dégrade son caractère en se flattant de réparer un irréparable malheur; mais cette inutile lutte contre le sort ne fait qu'agiter les jours de la jeunesse, et dépouiller les dernières années de ces souvenirs de vertu, l'unique gloire de la vieillesse et du tombeau.

Que faut-il donc faire quand une cause, inconnue ou méritée, vous a ravi le bien suprême, l'amour dans le mariage? que faut-il donc faire, quand vous êtes condamnée à ne jamais le connoître? Éteindre ses sentimens, se rendre aride, comme tant d'êtres qui disent qu'ils s'en trouvent bien; étouffer ces élans de l'âme qui appellent le bonheur et se brisent contre la nécessité; j'y ai presque réussi, c'est aux dépens de mes qualités, je le sais; mais qu'importe! pour qui maintenant les conserverois-je?

Je suis moins tendre avec Thérèse; j'ai quelque chose de contraint dans mes paroles, dans mon air, qui m'inspire de la déplaisance pour moi-même; ces défauts me conviennent: Léonce ne m'a-t-il pas jugée indigne de lui! pourquoi ne lui donnerois-je pas raison? Vous voulez que je retourne vers vous, ma chère Louise; mais pourrez-vous me reconnoître? J'ai fait sur moi un travail qui a singulièrement altéré ce que j'avois d'aimable; ne falloit-il pas roidir son âme pour supporter ce que je souffre! S'éveiller sans espoir, traîner chaque minute d'un long jour comme un fardeau pénible, ne plus trouver d'intérêt ni de vie à aucune des occupations habituelles, regarder la nature sans plaisir, l'avenir sans projet; juste ciel, quelle destinée! et si je me livre à ma douleur, savez-vous quelle est l'idée, l'indigne idée qui s'empare de moi? le besoin d'une explication avec Léonce.

Il me semble que je lui dirois des paroles qui me vengeroient...; mais à quoi me serviroit-il de me venger? la fierté seule peut me conserver quelques restes de son estime. Cependant pourra t-il éviter de me voir? c'est à moi de m'y refuser, je le dois, je le veux; Louise, ce qui m'a perdue, c'est trop d'abandon dans le caractère; je me sens de l'admiration pour les qualités, pour les défauts même qui préservent de l'ascendant des autres. J'aime, j'estime la froideur, le dédain, le ressentiment; Léonce verra si moi aussi je ne puis pas lui ressembler.... Que verra-t-il? Il ne me regarde plus; je m'agite, et il est en paix. Ma vie n'est de rien dans la sienne; il continue sa route et me laisse en arrière, après m'avoir vue tomber du char qui l'entraîne.

Vous me parlez de la retraite! j'ai le monde en horreur, mais la solitude aussi m'est pénible. Dans le silence qui m'environne, je suis poursuivie par l'idée que personne sur la terre ne s'intéresse à moi; personne! ah! pardonnez, c'est à Léonce seul que je pensois; funeste sentiment, qui dévaste le coeur, et n'y laisse plus subsister aucune des affections douces qui le remplissoient! C'est pour vous, pour vous seule, ma soeur, que j'essaie de vivre; madame de Vernon que j'ai tant aimée ne m'est plus qu'une pensée douloureuse; je lui adresse, au fond de mon coeur, des reproches pleins d'amertume; hélas! peut-être que Léonce seul les mérite; je veux me préserver du premier tort des malheureux, de l'injustice. Je recevrai madame de Vernon, puisqu'elle veut me voir: elle m'écrit que mon refus l'afflige; oh! je ne veux pas l'affliger: peut-être, en la revoyant, reprendrai-je à son charme.

Je redemande un intérêt, un moment agréable, comme on invoqueroit les dons les plus merveilleux de l'existence; il me semble que cesser de souffrir est impossible, et qu'il n'y a plus au monde que de la douleur.

LETTRE III.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 30 juillet.