Part 12
Cette danse expressive et, pour ainsi dire, inspirée, exerce sur l'imagination un grand pouvoir; elle vous retrace les idées et les sensations poétiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux vers peuvent à peine décrire.
Quand Delphine eut cessé de danser, de si vifs applaudissemens se firent entendre, qu'on put croire pour un moment tous les hommes amoureux, et toutes les femmes subjuguées.
Quoique je sois encore foible et qu'on m'ait défendu tout exercice qui pourroit enflammer le sang, je ne sus pas résister au désir de danser une angloise avec Delphine; il s'en formoit une de toute la longueur de la galerie; je demandai à madame d'Albémar de la descendre avec moi.--Le pouvez-vous, me répondit-elle, sans risquer de vous faire mal?--Ne craignez rien pour moi, répondis-je, je tiendrai votre main.--La danse commença, et plusieurs fois mes bras serrèrent cette taille souple et légère qui enchantoit mes regards: une fois, en tournant avec Delphine, je sentis son coeur battre sous ma main; ce coeur, que toutes les puissances divines ont doué, s'animoit-il pour moi d'une émotion plus tendre?
J'étois si heureux, si transporté, que je voulus recommencer encore une fois la même contredanse; la musique étoit ravissante; deux harpes mélodieuses accompagnoient les instrumens à vent, et jouoient un air à la fois vif et sensible; la danse de Delphine prenoit par degrés un caractère plus animé, ses regards s'attachoient sur moi avec plus d'expression; quand les figures de la danse nous ramenoient l'un vers l'autre, il me sembloit que ses bras s'ouvroient presque involontairement pour me rappeler, et que, malgré sa légèreté parfaite, elle se plaisoit souvent à s'appuyer sur moi; les délices dont je m'enivrois me firent oublier que ma blessure n'étoit pas parfaitement guérie: comme nous étions arrivés au dernier couple qui terminoit le rang, j'éprouvai tout à coup un sentiment de foiblesse qui faisoit fléchir mes genoux; j'attirai Delphine, par un dernier effort, encore plus près de moi, et je lui dis à voix basse:--Delphine, Delphine! si je mourois ainsi, me trouveriez-vous à plaindre?--Mon Dieu! interrompit-elle d'une voix émue, mon Dieu! qu'avez-vous?--L'altération de mon visage la frappa; nous étions arrivés à la fin de la danse; je m'appuyai contre la cheminée, et je portai sans y penser la main sur ma blessure, qui me faisoit beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus maîtresse de son trouble, et s'y livra tellement, qu'à travers ma foiblesse je vis que tous les regards se fixoient sur elle; la crainte de la compromettre me redonna des forces, et je voulus passer dans la chambre voisine de celle où l'on dansoit. Il y avoit quelques pas à faire. Delphine n'observant rien que l'état où j'étois, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit, et me voyant chanceler en marchant, s'approcha de moi pour me soutenir; j'eus beau lui répéter que j'allois mieux, qu'en respirant l'air je serois guéri, elle ne songeoit qu'à mon danger, et laissa voir à tout le monde l'excès de sa peine et la vivacité de son intérêt.
O Delphine! dans ce moment, comme au pied de l'autel, j'ai juré d'être ton époux: j'ai reçu ta foi, j'ai reçu le dépôt de ton innocente destinée, lorsqu'un nuage s'est élevé sur ta réputation, à cause de moi!
Quand je fus près d'une fenêtre, je me remis entièrement; alors Delphine, se rappelant ce qui venoit de se passer, me dit les larmes aux yeux:--Je viens d'avoir la conduite du monde la plus extraordinaire; votre imprudence, en persistant à danser, a mis mon coeur à cette cruelle épreuve. Léonce, Léonce, aviez-vous besoin de me faire souffrir pour me deviner?--Pourriez-vous me soupçonner, lui dis-je, d'exposer volontairement aux regards des autres ce que j'ose à peine recueillir avec respect, avec amour, dans mon coeur? Mais si vous redoutez le blâme de la société, je saurai bientôt...--Le blâme de la société, interrompit-elle, avec une expression d'insouciance singulièrement piquante; je ne le crains pas: mais mon secret sera connu avant que je l'aie confié à l'amitié, et vous ne savez pas combien cette conduite me rend coupable!--Elle alloit continuer, lorsque nous entendîmes du bruit dans le salon, et le nom de madame d'Ervins plusieurs fois répété. Delphine me quitta précipitamment, pour demander la cause de l'agitation de la société.--Madame d'Ervins, lui répondit M. de Fierville, vient de tomber sans connoissance, et on l'emporte dans sa voiture, par ordre de M. d'Ervins; il ne veut pas qu'elle reçoive des secours ailleurs que chez elle.
A peine Delphine eut-elle entendu ces dernières paroles, qu'elle s'élança sur l'escalier. atteignit M. d'Ervins, monta dans sa voiture sans rien lui dire, et partit à l'instant même; c'est tout ce que je pus apercevoir. Le mouvement rapide d'une bonté passionnée l'entraînoit. Elle me laissa seul au milieu de cette fête, que je ne reconnoissois plus. Je cherchois en vain les plaisirs qui se confondoient dans mon âme avec l'amour; mais j'étois pénétré de cette émotion tendre, et néanmoins sérieuse, qui remplit le coeur d'un honnête homme, lorsqu'il a donné sa vie, lorsqu'il s'est chargé du bonheur de celle d'un autre.
Je ne sais si j'abuse de votre amitié en vous confiant les sentimens que j'éprouve; mais pourquoi la gravité de votre âge et de votre caractère me défendroit-elle de vous peindre ce pur amour qui me guide dans le choix de la compagne de ma vie? Mon cher maître! ils vous seront doux les récits du bonheur de votre élève; s'ils vous rappellent votre jeunesse, ce sera sans amertume, car tous vos souvenirs tiennent à la même pensée; ils se rattachent tous à la vertu.
J'attendrai pour m'expliquer entièrement avec madame d'Albémar, que j'aie reçu la réponse de ma mère. Dans quelques jours je serai près de vous à Mondoville, puisque vous y avez besoin de moi. Je veux que nous écrivions ensemble à ma mère, de ce lieu même où elle a passé les premières années de son mariage et de mon enfance; ces souvenirs la disposeront à m'être favorable.
LETTRE XXVIII.
Madame de Vernon à M. de Clarimin.
Paris, ce 30 juin 1790.
On vous a mandé que M. de Mondoville étoit très-occupé de madame d'Albémar, et qu'il paroissoit la préférer à ma fille; vous en avez conclu que le mariage que j'ai projeté n'auroit pas lieu. Vous devriez avoir cependant un peu plus de confiance dans l'esprit que vous me connoissez. Je suis témoin de tout ce qui se passe; Léonce et Delphine n'ont pas un seul mouvement que je n'aperçoive, et vous imaginez que je ne saurai pas prévenir à temps cette liaison qui renverseroit tous mes projets de bonheur et de fortune!
J'ai fait quelquefois usage de mon adresse pour de très-légers intérêts; aujourd'hui c'est mon devoir de protéger ma fille, et je n'y réussirois pas! Vous me dites que madame d'Albémar me cache son affection pour Léonce. Mon Dieu! je vous assure que j'aurai sa confiance quand je le voudrai; je ne suis occupée qu'à une chose, c'est à l'éviter; car elle m'engageroit, et il me plaît de rester libre.
Les caractères de Léonce et de Delphine ne se conviennent point; Léonce est orgueilleux comme un Espagnol, épris de la considération presque autant que de Delphine, aimable, très-aimable; mais il faut les séparer pour leur intérêt à tous les deux. L'occasion s'en présentera; il ne faut que du temps, et je défie bien Léonce et Delphine de presser les événemens que j'ai résolu de ralentir. Personne ne sait mieux que moi faire usage de l'indolence: elle me sert à déjouer naturellement l'activité des autres. Je veux le mariage de Léonce et de Maltide. Je ne me suis pas donné la peine de vouloir quatre fois en ma vie; mais quand j'ai tant fait que de prendre cette fatigue, rien ne me détourne de mon but, et je l'atteins; comptez-y.
Je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez; mais quand il y va du sort de ma fille, de ma ruine ou de mon aisance, de tout enfin pour moi, pensez-vous que je puisse rien négliger? Je me garde bien cependant d'agir dans un grand intérêt, avec plus de vivacité que dans un petit; car ce qui arrange tout, c'est la patience et le secret. Adieu donc, mon cher Clarimin; comme j'espère vous voir à Paris dans peu de temps, je vous y invite pour les noces de ma fille.
LETTRE XXIX.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 2 juillet.
Thérèse est perdue, ma chère Louise, et je ne sais à quel parti m'arrêter pour adoucir sa cruelle situation. J'entrevoyois quelque espoir pour mon bonheur, il y a deux jours, à la fête de madame de Vernon; Léonce et moi, nous nous étions presque expliqués; mais depuis le malheur arrivé à Thérèse, je suis tellement émue, que j'ai laissé passer deux soirées sans oser aller chez madame de Vernon. Léonce auroit remarqué ma tristesse, et je n'aurois pu lui en avouer la cause; s'il est un devoir sacré pour moi, c'est celui de garder inviolablement le secret de mon amie; et comment ne pas se laisser pénétrer par ce qu'on aime? Je ne sais donc rien de Léonce; et madame d'Ervins occupe seule tous mes momens.
Madame du Marset, cette cruelle ennemie de tous les sentimens, qu'elle ne peut plus inspirer ni ressentir, a connu M. d'Ervins à Paris il y a quinze ans, avant qu'il eût épousé Thérèse. Avant-hier au bal, madame du Marset, placée à côté de lui, n'a cessé de lui parler bas, pendant que Thérèse dansoit avec M. de Serbellane; je ne crois point que madame du Marset ait été capable d'exciter positivement les soupçons de M. d'Ervins; les caractères les plus méchans ne veulent pas s'avouer qu'ils le sont, et se réservent toujours quelques moyens d'excuse vis-à-vis des autres et d'eux-mêmes; mais j'ai cru reconnoître par quelques mots échappés à la fureur de M. d'Ervins, que madame du Marset, en apprenant que M. de Serbellane avoit passé six mois dans son château avec sa femme, s'étoit moquée du rôle ridicule qu'il devoit avoir joué, en tiers avec ces deux jeunes gens; et de tous les mots qu'elle pouvoit choisir, le plus perfide étoit celui de _ridicule_; depuis, M. d'Ervins l'a répété sans cesse dans sa fureur, et quand elle s'apaisoit, il lui suffisoit de se le prononcer à lui-même, pour qu'elle recommençât plus violente que jamais.
Je passai devant M. d'Ervins, quelques momens après sa conversation avec madame du Marset, et je fus frappée de son air sérieux; comme je ne connois rien en lui de profond que son amour-propre, je ne doutai pas qu'il ne fût offensé de quelque manière. Thérèse me fit part des mêmes observations, et cependant, soit, comme elle me l'a dit depuis, qu'un sentiment funeste l'agitât, soit que cette fête, nouvelle pour elle, l'étourdît, et lui otât le pouvoir de réfléchir, son occupation de M. de Serbellane n'étoit que trop remarquable pour des regards attentifs. M. d'Ervins affecta de s'éloigner d'elle; mais j'aperçus clairement qu'il ne la perdoit pas de vue: j'en avertis M. de Serbellane; je comptais sur sa prudence: en effet, il évita constamment de parler à Thérèse. Si je n'avois pas quitté madame d'Ervins alors, peut-être aurois-je calmé le trouble où la jetoit l'apparente, froideur de M. de Serbellane: elle en savoit la cause, et cependant elle ne pouvoit en supporter la vue. Entièrement occupée de Léonce, le reste de la soirée, j'oubliai madame d'Ervins: c'est à cette faute, hélas! qu'est peut-être due son infortune.
Je parlois encore à Léonce, lorsque j'appris subitement qu'on emportoit madame d'Ervins sans connoissance; je courus après son mari qui la suivoit, je montai dans sa voiture presque malgré lui, et je pris dans mes bras la pauvre Thérèse, qui étoit tombée dans un évanouissement si profond, qu'elle ne donnoit plus un signe de vie.--Grand Dieu! dis-je à M. d'Ervins, qui l'a mise en cet état?--Sa conscience, madame, me répondit-il; sa conscience!--Et il me raconta alors ce qui s'étoit passé, avec un tremblement de colère dans lequel il n'entroit pas un seul sentiment de pitié pour cette charmante figure mourant devant ses yeux.
Placé derrière une porte au moment où sa femme passoit d'une chambre à l'autre, il l'avoit entendu faire à M. de Serbellane des reproches dont l'expression supposoit une liaison intime: il s'étoit avancé alors, et prenant la main de sa femme, il lui avoit dit à voix basse, mais avec fureur:--Regardez-le, ce perfide étranger; regardez-le, car jamais vous ne le reverrez. A ces mots Thérèse étoit tombée comme morte à ses pieds; M. d'Ervins étoit fier de la douleur qu'il lui avoit causée; son orgueil ne se reposoit que sur cette cruelle jouissance.
Quand nous arrivâmes à la maison de madame d'Ervins, sa fille Isore, la voyant rapporter dans cet état, jetoit des cris pitoyables, auxquels M. d'Ervins ne daignoit pas faire la moindre attention. On posa Thérèse sur son lit, revêtue, comme elle l'étoit encore, de guirlandes de fleurs et de toutes les parures du bal; elle avoit l'air d'avoir été frappée de la foudre au milieu d'une fête.
Mes soins la rappelèrent à la vie; mais elle étoit dans un délire qui trahissoit à chaque instant son secret. Je voulois que M. d'Ervins me laissât seule avec elle; mais loin qu'il y consentît, il s'approcha de moi pour me dire que ma voiture étoit arrivée, et que dans ce moment il désiroit d'entretenir sa femme sans témoins.--Au nom de votre fille, lui dis-je, M. d'Ervins, ménagez Thérèse; n'oubliez pas dix ans de bonheur; n'oubliez pas....--Je sais, madame, interrompit-il, ce que je me dois à moi même: croyez que j'aurai toujours présent à l'esprit ma dignité personnelle.--Et n'aurez-vous pas, repris-je, n'aurez-vous pas présent à l'esprit le danger de Thérèse?--Ce qui est convenable doit être accompli, répondit-il, quoi qu'il en coûte; elle a l'honneur de porter mon nom, je verrai ce qu'exigent à ce titre et son devoir et le mien.--Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien voir dans la nature que lui seul, et dans lui-même, que son orgueil. Je retournai encore une fois vers l'infortunée Thérèse; je l'embrassai en lui jurant l'amitié la plus tendre, et lui recommandant la prudence et le courage; elle ne me répondit à demi-voix que ces seuls mots:--Faites que je le revoie.--Je partis le coeur déchiré.
En rentrant chez moi vers deux heures du matin, je trouvai M. de Serbellane qui m'attendoit: combien je fus touché de sa douleur! ces caractères habituellement froids sortent quelquefois d'eux-mêmes, et produisent alors une impression ineffaçable. Il se faisoit une violence infinie pour contenir sa fureur contre M. d'Ervins; cependant il lui échappa une fois de dire:--Qu'il ne me fasse pas craindre pour sa femme; qu'il ne la menace pas d'indignes traitemens; car alors je trouverai qu'il vaut mieux se battre avec lui, le tuer, et délivrer Thérèse; et si jamais j'arrivois à trouver ce parti le plus raisonnable, ah!--que je le prendrois avec joie!--Je le calmai en lui disant que je reverrois le lendemain Thérèse, et que je lui raconterois fidèlement dans quelle situation je la trouverois. Nous nous quittâmes après qu'il m'eut promis de ne prendre aucun parti sans m'avoir revue.
Aujourd'hui je n'ai pu être reçue chez Thérèse qu'à huit heures du soir; j'y ai été dix fois inutilement; son mari la tenoit enfermée; son état m'a plus effrayée encore que la veille. Ah! mon Dieu, quelle destinée! M. d'Ervins ne l'avoit pas quittée un seul instant, ni la nuit ni le jour; il l'avoit accablée des reproches les plus outrageans; il avoit obtenu d'elle tous les aveux qui l'accusoient, en la menaçant toujours, si elle le trompoit, d'interroger lui-même M. de Serbellane. Enfin il avoit fini par lui déclarer qu'il exigeoit que M. de Serbellane quittât la France dans vingt-quatre heures.--Je ne m'informe pas, lui dit-il, des moyens que vous prendrez pour l'obtenir de lui; vous pouvez lui écrire une lettre que je ne verrai pas; mais si après-demain, à dix heures du soir, il est encore à Paris, j'irai le trouver, et nous nous expliquerons ensemble: aussi-bien je penche beaucoup pour ce dernier moyen, et il ne peut être évité que s'il me donne une satisfaction éclatante, en s'éloignant au premier signe de ma volonté.
Thérèse avoit tout promis; mais ce qui l'occupoit peut-être le plus, c'étoit la parole que je lui avois donnée il y a quinze jours, d'assurer ses derniers adieux; son imagination étoit moins frappée de la crainte d'un duel entre son amant et son mari, que de l'idée qu'elle ne reverroit plus M. de Serbellane; elle s'est jetée à mes pieds pour me conjurer de détourner d'elle une telle douleur. Ces mots terribles que M. d'Ervins a prononcés au bal, ces mots: _vous ne le verrez plus_, retentissent toujours dans son coeur: en les répétant, elle est dans un tel état, qu'il semble qu'avec ces seules paroles on pourroit lui donner la mort: elle dit que si ce sort jeté sur elle ne s'accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle sera sûre que leur séparation ne doit point être éternelle, elle aura la force de supporter son départ; mais que si ce dernier adieu n'est pas accordé, elle ne peut répondre d'y survivre. J'ai voulu détourner son attention; mais elle me répétoit toujours:--Le verrai-je, lui dirai-je encore adieu?--Et mon silence la plongeoit dans un tel désespoir, que j'ai fini par lui promettre que je consentirois à tout ce que voudroit M. de Serbellane; eh bien! dit-elle alors, je suis tranquille, car je lui ai écrit des prières irrésistibles.
Vous trouverez peut-être, ma chère Louise, vous qui êtes un ange de bonté, que je ne devois pas hésiter à satisfaire Thérèse, surtout après l'engagement que j'avois pris antérieurement avec elle. Faut-il vous avouer le sentiment qui me faisoit craindre de consentir à ce qu'elle désiroit? Si Léonce apprend par quelque hasard que j'ai réuni chez moi une femme mariée avec son amant, malgré la défense expresse de son époux, m'approuvera-t-il? Léonce, Léonce! est-il donc devenu ma conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-même ce que la générosité et la pitié peuvent exiger de moi?
En sortant de chez Thérèse, j'allai chez madame de Vernon; Léonce en étoit parti; il m'avoit cherchée chez moi, et s'étoit plaint, à ce que m'a dit Matilde fort naturellement, du temps que je passois chez M. d'Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur l'emploi de mes heures. Ces plaisanteries me firent tout à coup comprendre qu'il avoit vu sortir M. de Serbellane, à trois heures du matin, de chez moi, le jour du bal. J'en éprouvai une douleur insensée; je ne voyois aucun moyen de me justifier de cette accusation; je frémissois de l'idée que Léonce auroit pu l'entendre. M. de Serbellane arriva dans ce moment, il venoit de chez moi; il me le dit. M. de Fierville sourit encore; ce sourire me parut celui de la malice infernale; mais, au lieu de m'exciter à me défendre, il me glaça d'effroi, et je reçus M. de Serbellane avec une froideur inouïe. Il en fut tellement étonné, qu'il ne pouvoit y croire, et son regard sembloit me dire: mais où êtes-vous, mais que vous est-il arrivé? Sa surprise me rendit à moi-même. Non, Léonce, me répétai-je tout bas, vous pouvez tout sur moi; mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la généreuse bonté, le culte de toute ma vie. Je me décidai alors à prendre M. de Serbellane à part, et lui rendant compte en peu de mots de ce qui s'étoit passé, je lui dis qu'une lettre de Thérèse l'attendoit chez lui, et il partit pour la lire.
Après cet acte de courage et d'honnêteté, car c'étoit moi que je sacrifiois, je voulus tenter de ramener M. de Fierville; je me demandai pourquoi je ne pourrois pas me servir de mon esprit pour écarter des soupçons injustes; mais M. de Fierville étoit calme, et j'étois émue; mais toutes mes paroles se ressentoient de mon trouble, tandis qu'il acéroit de sang-froid toutes les siennes. J'essayai d'être gaie pour montrer combien j'attachois peu de prix à ce qu'il croyoit important; mes plaisanteries étoient contraintes, et l'aisance la plus parfaite rendoit les siennes piquantes. Je revins au sérieux, espérant parvenir de quelque manière à le convaincre; mais il repoussoit par l'ironie l'intérêt trop vif que je ne pouvois cacher. Jamais je n'ai mieux éprouvé qu'il est de certains hommes sur lesquels glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentimens les plus propres à faire impression; ils sont occupés à se défendre de la vérité par le persiflage; et comme leur triomphe est de ne pas vous entendre, c'est en vain que vous vous efforcez d'être compris.
Je souffrois beaucoup cependant de mon embarrassante situation, lorsque madame de Vernon vint me délivrer; elle fit quelques plaisanteries à M. de Fierville, qui valoient mieux que les siennes, et l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre, en me disant tout bas qu'elle alloit le détromper sur tout ce qui m'inquiétoit, si je la laissois seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chère Louise, combien je fus touchée de cette action, de ce secours accordé dans une véritable détresse. Je serrai la main de madame de Vernon, les larmes aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un secret qui me pèse; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu'il doit arriver de moi.
LETTRE XXX.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 4 juillet.
J'ai passé un jour très-agité, ma chère Louise, quoique je n'aie pu parvenir encore à parler à madame de Vernon. Il a eu des momens doux, ce jour, mais il m'a laissé de cruelles inquiétudes. En m'éveillant, j'écrivis à madame de Vernon, pour lui demander de me recevoir seule, à l'heure de son déjeûner; et sans lui dire précisément le sujet dont je voulois lui parler, il me semble que je l'indiquois assez clairement. Elle fit attendre mon domestique deux heures, et me le renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s'excusoit de ne pas pouvoir accepter mon offre, et finissoit par ces mots remarquables: _Au reste, ma chère Delphine, je lis dans votre coeur aussi bien que vous-même, mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous parler_.
J'ai réfléchi long-temps sur cette phrase, et je ne la comprends pas bien encore. Pourquoi veut-elle éviter cet entretien? Elle m'a dit elle-même, il y a deux jours, qu'elle n'avoit point eu, jusqu'à présent, de conversation avec Léonce, relativement au projet du mariage; auroit-elle deviné mon sentiment pour lui? Seroit-elle assez généreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen à cause de moi, et sans m'en parler? Combien j'aurois à rougir d'une si noble conduite! Qu'aurois-je fait pour mériter un si grand sacrifice? Mais si elle en avoit l'idée, comment exposeroit-elle Matilde à voir tous les jours Léonce? Enfin, dans ce doute insupportable, je résolus d'aller chez elle, et de la forcer à m'écouter.
Qu'avois-je à lui dire cependant? Que j'aimois Léonce, que je voulois m'opposer au bonheur de sa fille, traverser les projets que nous avions formés ensemble! Ah! ma Louise, vous donnez trop d'encouragement à ma foiblesse; au moins je ne me livrerai point à l'espérance avant que madame de Vernon m'ait entendue, ait décidé de mon sort.