# Delphine

## Part 11

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/delphine-7812/index.md

--Je le sais, me dit-elle, quoique sa beauté soit remarquable, jamais elle ne pourroit lutter avec avantage contre une femme qui chercheroit à plaire; elle ne s'apercevroit seulement pas des efforts qu'on feroit pour lui enlever celui qu'elle aimeroit, et surtout elle ne sauroit point le retenir. Si vous n'aviez, point assuré son sort par de généreux sacrifices, personne ne l'auroit épousée par inclination; elle ne devoit pas se flatter de se marier jamais à un homme de la fortune et de l'éclat de Léonce.--Pourquoi, lui dis-je, un autre n'auroit-il pas réuni des avantages à peu près semblables? Ce neveu de M. de Fierville auquel vous aviez pensé....--Je ne connoissois pas Léonce alors, interrompit-elle; comment une mère pourroit-elle comparer ces deux hommes, lorsqu'il s'agit du bonheur de sa fille? D'ailleurs le neveu de M. de Fierville a perdu son procès qu'il avoit d'abord gagné; il n'a plus rien; la succession de M. de Vernon doit une somme très-forte à madame de Mondoville, et comme je ne puis la payer sans ce mariage, je serois ruinée s'il manquoit: ne cherchez point à diminuer, ma chère, le service que vous me rendez; il est immense, et tout le bonheur de ma vie en dépend.

Je me jetai dans les bras de madame de Vernon; j'allois parler, mais elle m'interrompit précipitamment, pour me dire que son homme d'affaires lui avoit apporté, le matin, l'acte de donation de la terre d'Andelys, parfaitement rédigé comme nous en étions convenues, et qu'elle me prioit de le signer, pour que tout fût en règle, avant de dresser le contrat de Léonce et de Matilde. A ce mot je sentis mon sang se glacer; mais un mouvement presque aussi rapide succédant au premier, j'eus honte d'avouer mon secret à madame de Vernon, dans le moment même où j'allois m'engager au don que j'avois promis, et je craignis de m'exposer ainsi à ce qu'il fût refusé.

Je me levai donc pour la suivre dans son cabinet: en passant devant une glace, je fus frappée de ma pâleur, et je m'arrêtai quelques instans; mais enfin je triomphai de moi, je pris la plume et je signai avec une grande promptitude, car j'avois extrêmement peur de me trahir; et malgré tous mes efforts, je ne conçois pas encore comment madame de Vernon ne s'est pas aperçue de mon trouble. Je sortis presqu'à l'instant même; je voulois être seule pour penser à ce que j'avois fait; madame de Vernon ne me retint pas, et ne prononça pas un seul mot d'inquiétude sur mon agitation.

Rentrée chez moi, je tremblois, j'éprouvois une terreur secrète, comme si j'avois mis une barrière insurmontable entre Léonce et moi: je réfléchis cependant que la terre que je venois d'assigner à Matilde, serviroit également à faciliter un autre mariage, si l'on pouvoit l'amener à y consentir. Un autre mariage! Ah! puis-je me dissimuler que rien au monde ne consolera jamais personne de la perte de Léonce. Quel art madame de Vernon n'a-t-elle pas employé pour entourer mon coeur par ces liens de délicatesse et de sensibilité qui vous saisissent de partout! Combien elle seroit étonnée si je ne répondois pas à sa confiance! elle a l'air de repousser bien loin d'elle cette crainte. Ah! si du moins elle vouloit me soupçonner! Mais rien, rien ne peut l'y engager; il faudra lui parler, il le faudra, j'y suis résolue; dussé-je tout sacrifier, elle ne doit pas ignorer ce qu'il m'en coûte! Mais ce premier mot qui dira tout, que de douleur j'éprouverai pour le prononcer!

LETTRE XXVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 20 juin.

Vous êtes bien dangereuse pour moi, ma chère Louise; je vous conjure de me fortifier dans mes cruels combats, et vous m'écrivez une lettre, dans laquelle vous rassemblez tous les motifs que mon coeur pourroit me suggérer, pour me livrer aux sentimens que j'éprouve. Vous voulez me persuader que Matilde ne sera point malheureuse de la perte de Léonce; vous me rappelez que madame de Vernon étoit disposée à s'occuper d'un autre choix, lorsque la vie de Léonce étoit en danger; vous prétendez que j'ai fait assez pour mon amie, en lui prêtant une fois quarante mille livres, et en assurant, par mes dons, la fortune de sa fille: mais vous n'aimez pas madame de Vernon; mais vous ne sentez pas combien l'affection que je lui ai témoignée, le goût vif que j'ai toujours eu pour son esprit et pour son caractère, me rendroient douloureux ce qui pourroit lui déplaire. Je l'aime depuis l'âge de quinze ans, je lui dois les momens les plus agréables de ma vie; tout ce qui tient à elle ébranle fortement mon âme: je me suis accoutumée à croire que son bonheur importoit plus que le mien; il me sembloit que mon âme orageuse n'étoit destinée qu'à souffrir; mais je me flattois du moins que je préserverois de toutes les peines l'être doux et paisible qui se confioit à mon amitié. Je vais perdre six années d'affections et de souvenirs, pour ce sentiment nouveau qui peut-être sera brisé par le caractère de Léonce; je crains déjà même que vous n'en soyez convaincue par ce que je vais vous dire.

Thérèse étoit hier plus tourmentée que jamais: on a commencé à mettre dans la tête de M. d'Ervins, que les opinions politiques de M. de Serbellane étoient très-dangereuses, et qu'il ne convenoit pas à un défenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reçoit donc beaucoup plus froidement, et ne l'invite presque plus: Thérèse en est au désespoir, et vouloit m'engager à avoir chez moi tous les jours M. de Serbellane avec elle; je m'y suis refusée; je ne puis protéger une liaison contraire à ses devoirs, je lui donnerai tous les soins qui peuvent consoler son coeur, mais si les circonstances la ramènent dans la route de la morale, je ne repousserai point le secours que la Providence lui donne. Elle a écouté mon refus avec douceur, en me rappelant seulement la promesse que je lui avois faite, si M. de Serbellane étoit obligé de partir; je l'ai confirmée, cette promesse; j'avois quelque embarras de m'être montrée si sévère; hélas! en ai-je encore le droit? Thérèse se livra bientôt après à me peindre tous les sentimens de douleur qui l'agitoient: elle ne savoit pas combien elle me faisoit mal; je lui disois à voix basse quelques mots de calme et de raison, mais j'étois prête à me jeter dans ses bras, à confondre ma douleur avec la sienne, à me livrer avec elle à l'expression du sentiment dont je voulois la défendre; je me retins cependant, je le devois; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assurée.

Cet après-midi M. de Serbellane est venu me voir; il m'a parlé de Thérèse, et ce n'est jamais sans attendrissement que je retrouve en lui le touchant mélange d'une protection fraternelle, et de la délicatesse de l'amour. Il avoit encore quelques détails essentiels à me dire; l'heure me pressoit pour me rendre au concert que donnoit madame de Vernon; il me proposa de m'accompagner: il m'est arrivé plusieurs fois de faire des visites avec M. de Serbellane; vous savez que je ne consens point à me gêner pour ces prétendues convenances de société auxquelles on s'astreint si facilement, quand on a véritablement intérêt à dissimuler sa conduite; mais il me vint dans l'esprit que je pourrois déplaire à Léonce, en arrivant avec un jeune homme, et j'hésitois à répondre. M. de Serbellane le remarqua, et me dit:--Est-ce que vous ne voulez pas que j'aille avec vous?--J'étois honteuse de mon embarras; je ne savois que faire de cette apparence de pruderie qui convient si mal à un caractère naturel; et ne pouvant ni dire la vérité, ni me résoudre a me laisser soupçonner d'affectation, j'acceptai la main que m'offroit M. de Serbellane, et nous partîmes ensemble.

J'espérois que Léonce ne seroit point encore chez madame de Vernon; il y étoit déjà: je reconnus en entrant sa voiture dans la cour; un des amis de M. de Serbellane le retint sur l'escalier: je le précédai d'un demi-quart d'heure, et je croyois avoir évité ce que je redoutois; mais au moment où M. de Serbellane entra, madame de Vernon, je ne sais par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n'étions pas venus ensemble; il répondit fort simplement que oui. A ce mot Léonce tressaillit, il regarda tour à tour M. de Serbellane et moi, avec l'expression la plus amère, et je ne sus pendant un moment si je n'avois pas tout à craindre. M. de Serbellane remarqua, j'en suis sûre, la colère de Léonce; mais voulant me ménager, il s'assit négligemment à côté d'une femme, dont il ne cessa pas d'avoir l'air fort occupé.

Léonce alla se placer à l'extrémité de la salle, et me regarda d'abord avec un air de dédain: j'étois profondément irritée; et ce mouvement se seroit soutenu, si, tout à coup, une pâleur mortelle couvrant son visage, ne m'avoit rappelé l'état où il étoit, quand je le vis pour la première fois. Le souvenir d'une impression si profonde l'emporta bientôt malgré moi sur mon ressentiment. Léonce s'aperçut que je le regardois, il détourna la tête, et parut faire un effort sur lui-même pour se relever et reprendre à la vie.

Matilde chanta bien, mais froidement; Léonce ne l'applaudit point; le concert continua sans qu'il eût l'air de l'entendre, et sans que l'expression sévère et sombre de son visage s'adoucît un instant. J'étois accablée de tristesse; votre lettre, je l'avoue, avoit un peu affoibli l'idée que je me faisois des obstacles qui me séparaient de Léonce: j'étois arrivée avec cette douce pensée, et Léonce, en me présentant tous les inconvéniens de son caractère, sembloit élever de nouvelles barrières entre nous. Peut-être étoit-il jaloux, peut-être blâmoit-il, de toute la hauteur de ses préjugés à cet égard, une conduite qu'il trouvoit légère: l'un et l'autre pouvoit être vrai, mais je ne savois comment parvenir à m'expliquer avec lui.

Le concert fini, tout le monde se leva; j'essayai deux fois de parler à ceux qui étoient près de Léonce; deux fois il quitta la conversation dont je m'étois mêlée, et s'éloigna pour m'éviter. Mon indignation m'avoit reprise, et je me préparois à partir, lorsque madame de Vernon dit à quelques femmes qui restoient, qu'elle les invitoit au bal qu'elle donneroit à sa fille jeudi prochain, pour la convalescence de M. de Mondoville. Jugez de l'effet que produisirent sur moi ces derniers mots; je crus que c'étoit la fête de la noce; que Léonce s'étoit expliqué positivement; que le jour étoit fixé: je fus obligée de m'appuyer sur une chaise, et je me sentis prête à m'évanouir. Léonce me regarda fixement, et levant les yeux tout à coup avec une sorte de transport, il s'avança au milieu du cercle, et prononça ces paroles avec l'accent le plus vif et le plus distinct:--On s'étonneroit, je pense, dit-il, de la bonté que, madame de Vernon me témoigne, si l'on ne savoit pas que ma mère est son intime amie, et qu'à ce titre elle veut bien s'intéresser à moi.--Quand ces mots furent achevés, je respirai, je le compris; tout fut réparé. Madame de Vernon dit alors en souriant avec sa grâce et sa présence d'esprit accoutumées:--Puisque M. de Mondoville ne veut pas de mon intérêt pour lui-même, je dirai qu'il le doit tout entier à sa mère; mais je persiste dans l'invitation du bal.

La société se dispersa; il ne resta pour le souper que quelques personnes. Le neveu de madame du Marset, qui a une assez jolie voix, me demanda de chanter avec Matilde et lui, ce trio de Didon que votre frère aimoit tant: je refusois; Léonce dit un mot, j'acceptai. Matilde se mit au piano avec assez de complaisance: elle a pris plus de douceur dans les manières depuis qu'elle voit Léonce, sans qu'il y ait d'ailleurs en elle aucun autre changement. On me chargea du rôle de Didon; Léonce s'assit presque en face de nous, s'appuyant sur le piano: je pouvois à peine articuler les premiers sons; mais en regardant Léonce, je crus voir que son visage avoit repris son expression naturelle; et toutes mes forces se ranimèrent, lorsque je vins à ces paroles sur une mélodie si touchante:

Tu sais si mon coeur est sensible; Épargne-le s'il est possible: Veux-tu m'accabler de douleur?

La beauté de cet air, l'ébranlement de mon coeur donnèrent, je le crois, à mon accent toute l'émotion, toute la vérité de la situation même. Léonce, mon cher Léonce laissa tomber sa tête sur le piano: j'entendois sa respiration agitée, et quelquefois il relevoit, pour me regarder, son visage baigné de larmes. Jamais, jamais je ne me suis sentie tellement au-dessus de moi-même; je découvrois dans la musique, dans la poésie, des charmes, une puissance qui m'étoient inconnus: il me sembloit que l'enchantement des beaux-arts s'emparoit pour la première fois de mon être, et j'éprouvois un enthousiasme, une élévation d'âme dont l'amour étoit la première cause, mais qui étoit plus pure encore que l'amour même.

L'air fini, Léonce, hors de lui-même, descendit dans le jardin pour cacher son trouble. Il y resta long-temps, je m'en inquiétois; personne ne parloit de lui; je n'osois pas commencer; il me sembloit que prononcer son nom c'étoit me trahir. Heureusement il prit au neveu de madame du Marset l'envie de nous faire remarquer ses connoissances en astronomie; il s'avança vers la terrasse pour nous démontrer les étoiles, et je le suivis avec bien du zèle. Léonce revint; il me saisit la main sans être aperçu, et me dit avec une émotion profonde:--Non, vous n'aimez pas M. de Serbellane, ce n'est pas pour lui que vous avez chanté, ce n'est pas lui que vous avez regardé.--Non, sans doute, m'écriai-je, j'en atteste le ciel et mon coeur!--Madame de Vernon nous interrompit aussitôt; je ne sus pas si elle avoit entendu ce que je disois, mais j'étois résolue à lui tout avouer: je ne craignois plus rien.

On rentra dans le salon; Léonce étoit d'une gaîté extraordinaire; jamais je ne lui avois vu tant de liberté d'esprit; il étoit impossible de ne pas reconnoître en lui la joie d'un homme échappé à une grande peine. Sa disposition devint la mienne; nous inventâmes mille jeux, nous avions l'un et l'autre un sentiment intérieur de contentement qui avoit besoin de se répandre. Il me fit indirectement quelques épigrammes aimables sur ce qu'il appeloit ma philosophie, l'indépendance de ma conduite, mon mépris pour les usages de la société; mais il étoit heureux, mais il s'établissoit entre nous cette douée familiarité, la preuve la plus intime des affections de l'âme; il me sembla que nous nous étions expliqués, que tous les obstacles étoient levés, tous les sermens prononcés; et cependant je ne connoissois rien de ses projets, nous n'avions pas encore eu un quart d'heure de conversation ensemble; mais j'étois sûre qu'il m'aimoit, et rien alors dans le monde ne me paroissoit incertain.

Je m'approchai de madame de Vernon, et je lui demandai le soir même une heure d'entretien; elle me refusa en se disant malade: je proposai le lendemain; elle me pria de renvoyer après le bal ce que je pouvois avoir à lui dire; elle m'assura que jusqu'à ce jour elle n'auroit pas un moment de libre. Je m'y soumis, quoiqu'il me fût aisé d'apercevoir qu'elle cherchoit des prétextes pour éloigner cette conversation. Soit qu'elle en devine ou non le sujet, ma résolution est prise, je lui parlerai; quand elle saura tout, quand je lui aurai offert de quitter Paris, d'aller m'enfermer dans une retraite pour le reste de mes jours, afin d'y conserver sans crime le souvenir de Léonce, elle prononcera sur mon sort, je l'en ferai l'arbitre; et quel que soit le parti qu'elle prenne, je n'aurai plus du moins à rougir devant elle. Ma chère Louise, je goûte quelque calme depuis que je n'hésite plus sur la conduite que je dois suivre.

LETTRE XXVII.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 29 juin.

Mon sort est décidé, mon cher maître, jamais un autre objet que Delphine n'aura d'empire sur mon coeur: hier au bal, hier elle s'est presque compromise pour moi. Ah! que je la remercie de m'avoir donné des devoirs envers elle! je n'ai plus de doutes, plus d'incertitudes; il ne s'agit plus que d'exécuter ma résolution, et je ne vous consulte que sur les moyens d'y parvenir.

Je serai le 4 juillet à Mondoville; nous concerterons ensemble ce qu'il faut écrire à ma mère; madame de Vernon ne m'a pas encore dit un mot du mariage projeté; à mon retour de Mondoville, je lui parlerai le premier; c'est une femme d'esprit, elle est amie de Delphine: dès qu'elle sera bien assurée de ma résolution, elle la servira. Je ne craignois que la force des engagemens contractés; ma mère a évité de me répondre sur ce sujet; il faut qu'elle n'y croie pas son honneur intéressé; elle n'auroit pas tardé d'un jour à me donner un ordre impérieux, si elle avoit cru sa délicatesse compromise par ma désobéissance. Elle n'insiste dans ses lettres que sur les prétendus défauts de madame d'Albémar: on lui a persuadé qu'elle étoit légère, imprudente; qu'elle compromettoit sans cesse sa réputation, et ne manquoit pas une occasion d'exprimer les opinions les plus contraires à celles qu'on doit chérir et respecter. C'est à vous, mon cher Barton, de faire connoître madame d'Albémar à ma mère; elle vous croira plus que moi.

Sans doute Delphine se fie trop à ses qualités naturelles, et ne s'occupe pas assez de l'impression que sa conduite peut produire sur les autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connoissance du monde, et de se garantir de son indifférence pour cette opinion publique, sur laquelle les hommes médiocres ont au moins autant d'influence que les hommes supérieurs. Il est possible que nous ayons des défauts entièrement opposés; eh bien! à présent je crois que notre bonheur et nos vertus s'accroîtront par cette différence même; elle soumettra, j'en suis sûr, ses actions à mes désirs, et sa manière de penser affranchira peut-être; la mienne: elle calmera du moins cette, ardente susceptibilité qui m'a déjà fait beaucoup souffrir. Mon ami, tout est bien, tout est bien, si je suis son époux.

Hier enfin.... Mais comment vous raconter ce jour? c'est replonger une âme dans le trouble qui l'égare. Quel sentiment que l'amour! quelle autre vie dans la vie! Il y a dans mon coeur des souvenirs, des pensées si vives de bonheur, que je jouis d'exister chaque fois que je respire. Ah! que mon ennemi m'auroit fait de mal en me tuant! Ma blessure m'inquiète à présent: il m'arrive de craindre qu'elle ne se rouvre; des mouvemens si passionnés m'agitent, que j'éprouve, le croiriez-vous, la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant l'instant où je dois la revoir.

Ne pensez pas cependant que je vous exprime l'amour d'un jeune homme, l'amour qu'un sage ami devroit blâmer. Quoique vous vous soyez imposé de ne point contrarier les vues de ma mère, vous désirez qu'elle préfère madame d'Albémar à Matilde. Oui, mon cher maître, votre raison est d'accord avec le choix de votre élève; ne vous en défendez pas. Ah! si vous saviez combien vous m'en êtes plus cher!

J'avois reçu, avant d'aller au bal de madame de Vernon, une réponse de vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c'étoit l'homme que madame d'Albémar vous avoit toujours paru distinguer le plus; et quoique vous cherchassiez à calmer mon inquiétude, votre lettre l'avoit ranimée. J'arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une disposition assez triste; Matilde s'étoit parée d'un habit à l'espagnole, qui relevoit singulièrement la beauté de sa taille et de sa figure: elle ne m'a jamais témoigné de préférence; mais je crus voir une intention aimable pour moi dans le choix de cet habit: je voulus lui parler, et je m'assis près d'elle, après l'avoir engagée à se rapprocher de la porte d'entrée vers laquelle je retournois sans cesse la tête. J'étois si vivement ému par l'impatience de voir arriver Delphine, que je ne pouvois pas même suivre, avec Matilde, cette conversation de bal si facile à conduire.

Tout à coup je sentis un air embaumé; je reconnus le parfum des fleurs que Delphine a coutume de porter, et je tressaillis; elle entra sans me voir: je n'allai pas à l'instant vers elle; je goûtai d'abord le plaisir de la savoir dans le même lieu que moi. Je ménageai avec volupté les délices de la plus heureuse journée de ma vie: je laissai Delphine faire le tour du bal avant de m'approcher d'elle; je remarquai seulement qu'elle cherchoit quelqu'un encore, quoique tout le monde se fût empressé de l'entourer. Elle étoit vêtue d'une simple robe blanche, et ses beaux cheveux étoient rattachés ensemble sans aucun ornement, mais avec une grâce et une variété tout à-fait inimitables. Ah! qu'en la regardant j'étois ingrat pour la parure de Matilde; c'étoit celle de Delphine qu'il falloit choisir. Que me font les souvenirs de l'Espagne? Je ne me rappelle rien, que depuis le jour où j'ai vu madame d'Albémar.

Elle me reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'avois été me placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne perdis point; bientôt après elle aperçut Matilde, et son costume la frappa tellement, qu'elle resta debout devant elle, rêveuse, distraite et sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne, qu'on nomme madame d'Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre dans le salon à côté. Delphine hésitoit, et j'en suis sûr, pour me parler; cependant madame d'Ervins eut l'air affligée de sa résistance, et Delphine n'hésita plus.

Cet entretien avec madame d'Ervins fut assez long, et je le souffrois impatiemment, lorsque Delphine revint à moi et me dit:--Il est peut-être bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans savoir si vous vous y intéressez; enfin dussiez-vous trouver cette démarche imprudente, vous penserez de mon caractère ce que vous en pensez peut-être déjà, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des soupçons injustes. Un intérêt, qu'il m'est interdit de vous confier, me force à causer quelques instans seule avec M. de Serbellane; cet intérêt est le plus étranger du monde à mes affections personnelles; je connoîtrois bien mal Léonce, s'il pouvoit se méprendre à l'accent de la vérité, et si je n'étois pas sûre de le convaincre, quand j'atteste son estime pour moi, de la sincérité de mes paroles.--La dignité et la simplicité de ce discours me firent une impression profonde: ah! Delphine! quelle seroit votre perfidie, si vous faisiez servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent créés que pour rendre plus aimables encore les premiers mouvemens, les affections involontaires, pour réunir enfin dans une même femme les grâces élégantes du monde à toute la simplicité des sentimens naturels!

Quand la conversation de madame d'Albémar avec M. de Serbellane fut terminée, elle revint dans le bal; et M. d'Orsan, ce neveu de madame du Marset, qui a toujours besoin d'occuper de ses talens, parce qu'ils lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de danser une polonoise, qu'un Russe leur avoit apprise à tous les deux, et dont on étoit très-curieux dans le bal. Delphine fut comme forcée de céder à son importunité, mais il y avoit quelque chose de bien aimable dans les regards qu'elle m'adressa; elle se plaignoit à moi de l'ennui que lui causoit M. d'Orsan; notre intelligence s'étoit établie d'elle-même, son sourire m'associoit à ses observations doucement malicieuses.

Les hommes et les femmes montèrent sur les bancs pour voir danser Delphine; je sentis mon coeur battre avec une grande violence, quand tous les yeux se tournèrent sur elle: je souffrois de l'accord même de toutes ces pensées avec la mienne; j'eusse été plus heureux si je l'avois regardée seul.

Jamais la grâce et la beauté n'ont produit sur une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire; cette danse étrangère a un charme dont rien de ce que nous avons vu ne peut donner l'idée; c'est un mélange d'indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaîté tout-à-fait asiatique. Quelquefois, quand l'air devenoit plus doux, Delphine marchoit quelques pas la tête penchée, les bras croisés, comme si quelques souvenirs, quelques regrets étoient venus se mêler soudain à tout l'éclat d'une fête; mais, bientôt reprenant la danse vive et légère, elle s'entouroit d'un schall indien, qui, dessinant sa taille, et retombant avec ses longs cheveux, faisoit de toute sa personne un tableau ravissant.

