Part 1
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DELPHINE,
PAR
MME LA BARONNE DE STAËL;
ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE,
TERMINÉE PAR UN NOUVEAU DÉNOUEMENT, ET PRÉCÉDÉE DE RÉFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DE L'OUVRAGE.
Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.
Mélanges, de Mme Necker.
A PARIS, A STRASBOURG et à LONDRES, même Maison de commerce.
1820.
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR,
POUR CETTE NOUVELLE ÉDITION.
Il y a plusieurs changemens dans cette édition, mais le plus important de tous, c'est la conclusion, qui est entièrement nouvelle. Je me suis rendue aux observations qui m'ont été faites sur le dénoûment qui existoit d'abord. On m'a dit qu'il rappeloit les événemens de la révolution, au milieu d'une situation tout idéale. On m'a dit que ce dénoûment n'étoit pas l'effet immédiat des caractères, et qu'il ôtoit au roman de _Delphine_ le mérite qu'il a peut-être de ne contenir que des circonstances amenées par les sentimens, et qui ne peuvent être considérées comme l'effet du hasard. Ces réflexions m'ont convaincue; et quoiqu'il ne soit pas dans les usages de l'amour-propre de faire une si grande concession à la critique, _Delphine_ est réimprimée dans cette édition avec un dénoûment entièrement nouveau, et je prie les écrivains anglois et allemands qui ont bien voulu traduire ce roman dans leur langue, d'adopter, pour la traduction, le changement que j'ai fait dans l'original.
Cependant, comme je crois que l'ancien dénoûment de _Delphine_ avoit un avantage, celui de retracer avec quelque force les circonstances déchirantes qui accompagnent la mort de ceux qu'on fait périr pour des opinions politiques, j'ai conservé ce morceau dans une anecdote nouvelle intitulée _Charles et Pauline_ [Cette nouvelle ne s'est point trouvée dans les manuscrits de ma mère; et j'ai même tout lieu de croire qu'elle n'a jamais été achevée. (Note de l'Éditeur.)], qui se trouve aussi dans cette édition; enfin j'y ai de plus ajouté quelques réflexions sur le but moral de Delphine.
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DE DELPHINE.
Ce n'est point une apologie de _Delphine_ que je veux écrire, il faut qu'un livre se défende lui-même: on est souvent injuste pour les personnes, on ne l'est jamais à la longue pour les ouvrages. La calomnie défigure à son gré les opinions et les sentimens qui composent l'existence privée d'une femme, et peut ainsi remplir d'amertume une vie sans défense; mais les écrits étant aussi publics que les critiques dont ils deviennent l'objet, le combat est moins inégal; et je crois fermement que ni la bienveillance ni la haine n'ont jamais fait le sort d'un ouvrage: le cercle de la faveur ou de la défaveur est si petit, en comparaison de l'imposante impartialité du temps et de la justice éclairée des hommes livrés à leurs impressions naturelles! Mais il m'a semblé qu'en montrant le but que je m'étois proposé dans _Delphine_, je pourrois présenter quelques réflexions utiles sur la véritable moralité des actions humaines et les jugemens que la société porte sur ces actions. Cette espérance m'a déterminée à traiter ce sujet.
C'est une question intéressante à se proposer que de savoir pourquoi la société en général est infiniment plus sévère pour les fautes qui tiennent à une trop grande indépendance de caractère, à des qualités trop peu mesurées, à une âme trop susceptible d'enthousiasme, que pour les torts de personnalité, de sécheresse et de dissimulation. Puisque la société est ainsi, il faut en chercher la cause; et sans se perdre en déclamations contre l'injustice des hommes, examiner par quelle association d'idées ils sont conduits à un tel résultat. Chaque individu pris séparément vous dira qu'il aime infiniment mieux rencontrer un caractère tel que celui de _Delphine_, sensible, imprudent, inconsidéré, qu'un caractère égoïste, habile et froid; et cependant la société ménagera l'un, et poursuivra l'autre sans pitié. La raison de ce contraste entre les opinions de chacun et de tous, c'est, je crois, que chaque homme en particulier trouve de l'avantage dans ses rapports avec ceux qui ont, si je puis m'exprimer ainsi, des torts généreux, une bonté sans calcul, une franchise imprévoyante; mais la société réunie prend un esprit de corps, un désir de se maintenir telle qu'elle est, une personnalité collective enfin, et ce sentiment la porte à préférer les caractères égoïstes et durs dans leurs relations intimes, lorsqu'ils respectent extérieurement les convenances reçues, aux caractères plus intéressans en eux-mêmes, quand ils s'affranchissent trop souvent du joug que l'opinion veut imposer. Une morale parfaite s'accorde avec tous les genres d'intérêts que peuvent avoir les individus et la société, parce que la morale dans sa pureté est tellement en harmonie avec la nature de l'homme, que les puissans comme les foibles, les particuliers comme les corps, les esprits médiocres comme les esprits supérieurs l'approuvent et la respectent. Il n'en est pas de même des qualités naturelles; elles ont beaucoup moins de régularité que les vertus, et quand elles ne sont pas guidées par des principes très-austères, elles causent plus d'ombrage à la foule des gens médiocres, que des défauts négatifs, préservateurs de soi-même, mais qui ne troublent point cette législation des convenances à l'abri de laquelle se reposent les préjugés et les amours-propres. On a dit que l'hypocrisie étoit un hommage rendu à la vertu; la société prend cet hommage pour elle, et, comme toutes les autorités, elle juge les actions des hommes seulement dans leurs rapports avec son intérêt. Il y a aussi dans les caractères d'une franchise remarquable, tels que celui de Delphine, dans ces caractères qui n'admettent ni prétextes ni détours pour les témoignages et l'expression des sentimens nobles et tendres, une puissance singulièrement importune à la plupart des hommes. Plusieurs essayent de traduire par une vertu ce que leur intérêt leur inspire, et mutuellement on se passe tous ces sophismes, espérant bien tromper à son tour, pour récompense de s'être laissé tromper; mais quand il arrive au milieu de ce paisible et doucereux accord un caractère inconsidérément vrai, il semble que ce qu'on appelle la civilisation en soit troublée et qu'il n'y ait plus de sûreté pour personne, si toutes les actions reprennent leur nom, et toutes les paroles leur sens. Enfin la supériorité de l'esprit et de l'âme suffit à elle seule pour alarmer la société. La société est constituée pour l'intérêt de la majorité, c'est-à-dire des gens médiocres: lorsque des personnes extraordinaires se présentent, elle ne sait pas trop si elle doit en attendre du bien ou du mal; et cette inquiétude la porte nécessairement à les juger avec rigueur. Ces vérités générales s'appliquent aux femmes d'une manière bien plus forte encore: il est convenu qu'elles doivent respecter toutes les barrières, porter tous les genres de joug; et comme il y auroit de l'inconvénient pour le bonheur de la société en général à ce que le plus grand nombre des femmes eût des sentimens passionnés ou même des lumières très-étendues, il n'est pas étonnant qu'à cet égard la société redoute tout ce qui fait exception, même dans le sens le plus favorable.
Le caractère de Delphine, les malheurs qui résultent pour elle de ce caractère prouvent précisément ce que je viens de développer. Je n'ai jamais voulu présenter Delphine comme un modèle à suivre; mon épigraphe prouve que je blâme et Léonce et Delphine, mais je pense qu'il étoit utile et sévèrement moral de montrer comment avec un esprit supérieur on fait plus de fautes que la médiocrité même, si l'on n'a pas une raison aussi puissante que son esprit; et comment avec un coeur généreux et sensible, l'on se livre à beaucoup d'erreurs, si l'on ne se soumet pas à toute la rigidité de la morale. Il faut un gouvernail d'autant plus fort qu'il y a plus de vent dans les voiles. On demandoit à Richardson pourquoi il avoit rendu Clarisse si malheureuse: _C'est_, répondit-il, _parce que je n'ai jamais pu lui pardonner d'avoir quitté la maison de son père_. Je pourrois aussi dire avec vérité que je n'ai pas dans mon roman pardonné à Delphine de s'être livrée à son sentiment pour un homme marié, quoique ce sentiment soit resté pur. Je ne lui ai pas pardonné les imprudences que l'entraînement de son caractère lui a fait commettre, et j'ai présenté tous ses revers comme en étant la suite immédiate.
Mais la moralité de ce roman ne se borne point à l'exemple de Delphine: j'ai voulu montrer aussi ce qui peut être condamnable dans la rigueur que la société exerce contre elle; et, quoique je vienne de développer avec impartialité les motifs de cette rigueur, je crois que dans les grandes villes surtout les jugemens que l'on porte sur les actions et les caractères n'ont pas pour base les véritables principes de la moralité. La première des vertus, la plus touchante des qualités, c'est la bonté; il me semble que nous avons un tel besoin de la pitié les uns des autres, que ce que nous devons craindre avant tout, ce sont les êtres qui peuvent se résoudre à faire du mal, ou même ceux qui ne sont pas impatiens de soulager la peine, dès qu'ils en ont le pouvoir. Or pour condamner une action, pour plaindre, approuver ou blâmer un caractère, il me semble qu'il faudroit toujours se demander quel rapport a cette action ou ce caractère avec le principe de tout bien, la bonté. Je sais qu'une personne imprudente peut faire du mal sans le vouloir, mais il est si facile de la ramener, mais on est si certain de son repentir et de son besoin de réparer, qu'il est impossible d'assimiler ce genre de tort à la moindre action réfléchie qui auroit pour but d'affliger qui que ce fût. Il me semble que toutes les pages de _Delphine_ rendent à la bonté le culte qui lui est dû, et sous ce rapport encore il me semble que cet ouvrage est utile; car après une longue révolution, les coeurs se sont singulièrement endurcis, et cependant jamais on n'eut plus besoin de cette sympathie pour la douleur qui est le véritable lien des êtres mortels entre eux.
Il est si vrai que la première qualité des hommes est la bonté, que dans les grandes crises de la destinée, lorsque le malheur fait taire et l'amour-propre et l'envie, ce qu'on cherche d'abord c'est la touchante qualité qui apaise les fureurs de l'homme et conserve dans son coeur quelques rayons de la miséricorde éternelle. Qui n'a pas éprouvé, dans les temps orageux où nous avons vécu, que notre premier regard jeté sur un homme puissant étoit pour démêler dans sa physionomie une expression de bonté? et parmi des juges silencieux, une sorte de douceur dans les traits ou d'attendrissement dans les regards nous désignoit d'avance notre semblable. Ce que tous les hommes éprouvent dans le malheur, les âmes tendres le sentent habituellement; il n'est point pour elles de prospérités qui les rendent invulnérables, et dans les momens les plus heureux de leur vie elles savent combien aisément la pitié pourroit leur devenir nécessaire.
C'est donc dans la bonté et la générosité, dans ces deux qualités qui se tiennent par les plus nobles liens et dont chacune est le complément de l'autre, que consiste la véritable moralité des actions humaines, savoir résister aux forts et protéger les foibles: _Parcere subjectis et debellare superbos_. Ces anciens mots renferment tout ce qu'il y a de divin dans le coeur de l'homme. _Que mon fils soit bon et fier_, peuvent dire les mères, _et l'indulgence du ciel couvrira le reste!_ mais l'indulgence des hommes n'est pas si facile à obtenir, et quelquefois la puissance de la société lutte contre les meilleurs mouvemens naturels. Souvent un homme est méconnu pour ses qualités même; plus souvent une femme est perdue par un sentiment d'autant plus vrai qu'elle étoit moins maîtresse de le cacher, d'autant plus généreux qu'elle y sacrifioit tous les intérêts de sa vie; et celle qui, assise en paix au milieu de son cercle, se sera permis d'accuser le malheur, verra sa considération augmentée par l'impitoyable preuve de sévérité qu'elle aura nonchalamment donnée. Ce sont ces bizarres contrastes des jugemens de l'opinion que le roman de _Delphine_ est destiné à faire ressortir; il dit aux femmes: ne vous fiez pas à vos qualités, à vos agrémens; si vous ne respectez pas l'opinion, elle vous écrasera. Il dit à la société: ménagez davantage la supériorité de l'esprit et de l'âme; vous ne savez pas le mal que vous faites et l'injustice que vous commettez, quand vous vous laissez aller à votre haine contre cette supériorité, parce qu'elle ne se soumet pas à toutes vos lois; vos punitions sont bien disproportionnées avec la faute, vous brisez des coeurs, vous renversez des destinées qui auroient fait l'ornement, du monde; vous êtes mille fois plus coupable à la source du bien et du mal, que ceux que vous condamnez.
Il y a parmi les personnes qui vivent dans l'obscurité beaucoup de vertus souvent bien supérieures à toutes celles qu'accompagne l'éclat; mais il y a aussi une espèce de gens médiocres qui sont le vrai fléau des esprits remarquables et des âmes imprudentes et généreuses: ils tendent leurs fils imperceptibles pour enlacer tout ce qui prend un vol élevé; ils s'arment de leurs petites plaisanteries, de leurs insinuations qu'ils croient fines, de leur ironie qu'ils croient de bon goût, pour rabattre l'enthousiasme de tous les sentimens nobles; la morale elle-même perd dans leurs discours son caractère de générosité et d'indulgence; elle n'est qu'un moyen de blâmer amèrement les inconvéniens de quelques qualités, mais ne sert plus à exciter dans le coeur aucun genre d'émulation pour ce qui est bien. Ah! qu'il n'en est pas ainsi des personnes parfaitement vertueuses et sévères pour elles seules! quel repos l'on goûte auprès d'elles, lors même qu'elles vous blâment! On se sent corrigé par la main qui vous soutiendra; on sait que si l'on n'est pas d'accord en tout, on s'entend du moins par ce qui constitue véritablement une bonne et généreuse nature, et je ne craindrois pas de dire à ces âmes privilégiées que Delphine leur est inférieure, mais qu'elle vaut souvent mieux que le reste du monde.
On a écrit qu'il n'étoit pas vraisemblable que Delphine pût résister à l'amour de Léonce, en se livrant autant qu'elle le fait à un sentiment condamnable. Je pense sans doute, et Delphine même le répète plusieurs fois, que sa conduite ne doit point être imitée, et c'est parce qu'elle a donné cet exemple qu'il faut qu'elle soit punie; mais je crois cependant qu'il y a dans le caractère de Delphine un sentiment qui doit la préserver, ce sont les sacrifices même qu'elle a faits pour celui qu'elle aime. Il est doux de dédaigner tous les avantages de la vie, en respectant sa propre fierté, de se compromettre aux yeux du monde sans cesser de mériter l'estime de son amant, de le suivre, s'il le falloit, dans les prisons, dans les déserts, d'immoler tout à lui, hors ce qu'on croit la vertu, et de lui montrer dans le même moment que l'univers n'est rien auprès de l'amour, mais que la délicatesse triomphe encore de cet amour qui avoit triomphé de tout le reste. Ce sont des sentimens exaltés, romanesques, et qu'une morale plus sévère doit réprimer; ce sont des sentimens pour lesquels il est juste de souffrir, mais pour lesquels aussi il est juste d'être plainte; et les romans qui peignent la vie ne doivent pas présenter des caractères parfaits, mais des caractères qui montrent clairement ce qu'il y a de bon et de blâmable dans les actions humaines, et quelles sont les conséquences naturelles de ces actions.
Lé caractère de Matilde sert à faire ressortir les torts de Delphine, sans cependant détruire l'intérêt qu'elle doit inspirer; et sous ce rapport encore, je crois ce roman moral. Matilde n'a point de grâce dans l'esprit ni dans les manières; son caractère est sec et sa religion superstitieuse; mais par cela seulement que sa conduite est vertueuse et ses sentimens légitimes, elle l'emporte dans plusieurs occasions sur une personne beaucoup plus distinguée et beaucoup plus aimable qu'elle. Si j'avois fait de Matilde une femme charmante et de Delphine une femme haïssable, la morale n'a voit rien à gagner à la préférence qu'auroit méritée Matilde; car l'on auroit pu se dire avec raison qu'il n'est pas de règle générale que toutes les épouses soient charmantes et toutes les maîtresses haïssables: mais si une femme dépourvue d'agrément balance l'intérêt qu'on ressent pour Delphine, par la simple autorité du devoir et de la vertu, je crois le résultat de ce tableau très-moral. Si j'avois supposé des vices à Matilde, j'aurois avili ses droits; si je lui avois donné beaucoup de charmes, je prêtois à la vertu une force étrangère à elle: mais lorsque Matilde, avec des défauts et point de séduction, trouve un appui si puissant dans la seule arme de l'honnêteté, et que Delphine, malgré toutes ses qualités et tous ses charmes, se sent humiliée en présence de Matilde, est-il possible de mieux montrer la souveraine puissance de la morale?
Ce n'est pas tout encore: si j'avois placé la scène dans un des pays où les moeurs domestiques sont le plus en honneur, l'exemple auroit eu moins de force; mais c'est au milieu de Paris, dans la classe de la société où la grâce avoit tant d'empire, que Delphine est impitoyablement condamnée. La plus amère punition d'une âme délicate qui a commis une faute, c'est la rigueur exercée contre elle par les personnes les plus immorales elles-mêmes. Ceux qui ont abjuré tous les principes trouvent de la protection parmi leurs semblables. Il y a entre ces sortes de gens un langage qui les aide à se reconnoître; mais les caractères naturellement vertueux, lors qu'ils dévient de la route qu'ils s'étoient tracée, sont l'objet d'un déchaînement universel, et leurs ennemis les plus ardens sont ceux que leurs vertus mêmes avoient humiliés.
Les malheureux succès de l'immoralité, dont il existe quelques exemples, ne se rencontrent presque jamais parmi les femmes. La puissance de la société donne tant de ressources aux hommes, les intérêts compliqués dont ils se mêlent leur offrent tant de détours, qu'il en est quelques-uns qui ont su échapper à la punition de leurs vices; mais les femmes sont mises, par l'ordre social, dans la noble impossibilité de se soustraire aux malheurs causés par les torts. Il me semble que le roman de Delphine développe de plusieurs manières cette utile vérité.
Il étoit nécessaire au but moral que je m'étois proposé que le caractère de Léonce fût, à beaucoup d'égards, en contraste avec celui de Delphine; car si, comme elle, il avoit été indépendant de l'opinion, comment auroit-elle senti les inconvéniens de son propre caractère? Elle ne pouvoit être punie que dans le coeur de celui qu'elle aimoit: n'est-ce pas là qu'il falloit la frapper? Au milieu de toutes les injustices, de tous les revers, si l'affection de l'objet qui nous est cher restoit profonde, sensible, enthousiaste, par quel malheur seroit-on atteint! mais ne falloit-il pas montrer que l'amour ne règne presque jamais seul dans le coeur des hommes, et que leur affection s'altère quand on la met souvent aux prises avec des circonstances défavorables. Sans doute c'est à un homme qu'il appartient de braver la calomnie et de protéger contre elle la femme qu'il aime; mais c'est précisément parce qu'il a la responsabilité d'une autre destinée, qu'il s'inquiète davantage de tout ce qui peut la compromettre. Il ne faut à une femme, pour être heureuse, que la certitude d'être parfaitement aimée. L'homme qui fait le sort, la gloire et le bonheur des objets qui l'entourent, s'occupe nécessairement de tout ce qui peut influer sur leur avenir.
Des personnes dont je considère beaucoup les jugemens, parce qu'ils sont fondés sur des motifs respectables, ont trouvé que dans la peinture du caractère de Léonce j'avois l'air de trop honorer une grande erreur des institutions sociales, le duel. Sans chercher à discuter ce qu'il ne me convient pas d'approfondir, je dirai que voulant représenter Léonce comme craintif devant l'opinion, il falloit nécessairement qu'un autre genre d'audace relevât son caractère, et qu'une hardiesse, même imprudente, servît à lui faire pardonner une timidité quelquefois misérable; d'ailleurs, il est utile d'apprendre aux femmes qu'en bravant les convenances elles ne se compromettent pas seules, et que l'homme qui les aime, s'il attache du prix à l'opinion, cherchera, même inconsidérément, tous les moyens de se venger des attaques dirigées contre leur réputation. Je suis loin, cependant, d'approuver le caractère de Léonce en entier; puisqu'il est destiné à faire le malheur de Delphine, il doit nécessairement avoir do grands torts; mais je crois que Léonce, tel que je l'ai peint, pouvoit être vivement aimé. Un caractère plus analogue à celui de Delphine auroit sans doute mieux convenu pour former une union bien assortie, mais il y a quelque chose d'orageux dans les passions, qui s'accroît par les inquiétudes mêmes que devoit exciter Léonce.
Un homme susceptible, ombrageux, et cependant doué d'une âme forte et courageuse, un homme dont le caractère vous présente à la fois un appui contre les autres, et un danger pour votre propre bonheur, s'empare vivement de l'imagination des femmes. Les hommes aiment à éprouver pour les femmes la douce émotion qu'inspire la foiblesse et la douceur; les femmes veulent admirer et presque redouter cet être protecteur qui doit soutenir leurs pas tremblans. La chevalerie nous a représenté les hommes aux pieds des femmes, obéissant à leurs ordres, se prosternant devant elles; ce sont des formes brillantes dont il faut conserver toute la grâce; mais il est peut-être vrai qu'il n'y a point de passion dans le coeur des femmes, si elles n'éprouvent pas pour l'objet de leur amour une admiration, un respect qui n'est pas exempt de crainte, et des sentimens de déférence qui vont presque jusqu'à la soumission. Or, il me semble que les défauts mêmes de Léonce sont de nature à produire ce genre d'impression. Malheureusement les causes qui inspirent l'amour ne sont en aucune manière des garanties de bonheur: il y a dans ce sentiment des illusions toutes magiques, des peines qui redoublent l'affection, des torts qui n'éclairent point sur les défauts de ce qu'on aime. Tant que la surprise n'a point cessé, tant que le charme n'a point disparu, tant que l'objet de ce sentiment est resté pour vous un être surnaturel, l'âme agitée n'est point capable de juger ce qui lui conviendroit à la longue, ce qui pourroit lui donner une destinée, un repos tranquille et durable. Je ne dis point qu'un sentiment si tumultueux rende heureux ceux qui l'éprouvent, mais je crois que quand il existe véritablement, tels sont ses caractères, et qu'un homme semblable à Léonce est singulièrement fait pour inspirer cette passion, et pour rendre malheureuse celle qui s'y livre.
Les femmes règnent en souveraines dans les commencemens de l'amour, et l'on ne peut pas exagérer, même dans les romans, tout ce que la passion inspire à l'homme qui craint de n'être pas aimé; mais quand la tendresse d'une femme est obtenue, si le lien sacré du mariage ne donne pas aux sentimens un nouveau caractère, ne fait pas succéder à la passion toutes les affections profondes et douces qui naissent de l'intimité, il est certain que le coeur qui se refroidit le premier, c'est celui des hommes; il ne leur est pas donné, comme à nous, d avoir avant tout besoin d'être aimé: leur sort est trop indépendant, leur existence trop forte, leur avenir trop certain, pour qu'ils éprouvent cette terreur secrète de l'isolement, qui poursuit sans cesse les femmes dont la destinée est la plus brillante.