Décadence et grandeur

Part 4

Chapter 4625 wordsPublic domain

Ce ne fut qu’au bout d’un instant qu’un des hommes de cire revint à la vie. Célestin eut la force de tendre son bras dans la direction de Planchet et de balbutier:

--C’est lui...

On ne comprit pas immédiatement; mais, lorsqu’on eut compris, ce fut un beau tapage... Les femmes poussèrent des cris stridents. Trois brownings, un revolver d’artilleur et un trousseau de clefs se braquèrent dans la direction de M. Planchet. Cet être, à moitié anesthésié, possédait encore heureusement de bons réflexes qui lui firent accomplir, presque à son insu, l’élévation rituelle des bras.

Le commissaire de police, l’affaire ayant envahi son territoire, prit la direction des opérations.

--Montez dans sa chambre, dit-il à Célestin, et rapportez-moi tout ce que vous y trouverez... S’il y a des engins qui vous paraissent dangereux, ne les touchez pas. On préviendra les pompiers de Belfort.

Cependant, le maître de la maison, dans un discours si confus et si désordonné qu’il semblait proféré par un enfant de quatre ans, tâchait de raconter comment ce domestique s’était présenté, sans papiers et sans bagages, en compagnie d’une institutrice...

--Au fait, où est-elle, cette institutrice?

On reconnut Catherine, blottie contre le bois sacré du piano. On la dirigea avec l’index d’un revolver, dans le coin où M. Planchet était gardé à vue.

Cependant, Célestin était revenu avec les habits de Planchet. Le commissaire, séance tenante, procéda à l’inventaire. Il retira d’une poche de pantalon un mouchoir propre, mais froissé, un trousseau de clefs, probablement de fausses clefs, et une feuille de vraie salade dont personne ne s’expliqua la destination. Il n’y avait rien dans les poches du gilet. Dans la poche intérieure gauche de la jaquette, une carte d’entrée pour le casino de Bront-les-Eaux...

Dans l’autre poche, enfin, une lettre non décachetée...

--Une lettre non décachetée? fit le commissaire.

--Une lettre non décachetée? fit M. Planchet qui ne soupçonnait pas l’existence de ce pli, inséré par sa concierge, pendant son sommeil, dans une poche qu’il n’utilisait jamais.

--Voulez-vous me permettre de la lire? dit-il au commissaire.

--Elle est à vous. Décachetez-la, mais vous me la rendrez ensuite.

Planchet ouvrit la lettre. Il commença par lire l’entête: _Étude de Maître Girardinon, notaire à Paris._

On le vit poursuivre sa lecture, avec des yeux agrandis et un souffle de plus en plus oppressé... Il tendit la lettre au commissaire qui en fit la lecture à demi-voix.

--On vous annonce que votre oncle de Montevideo est décédé et que vous héritez de deux millions de piastres.

M. Planchet, soudain très exalté, raconta d’affilée, mais dans un ordre un peu bousculé, son voyage à Bront, la perte à la boule, le soporifique, le refuge dans le garage, le départ inconscient sous les couvertures...

--C’est un conte à dormir debout, dit le commissaire en prenant à témoin un des convives, M. Tholozène, professeur de philosophie à la Faculté de Besançon.

Heureusement, M. Tholozène n’était pas un esprit terre à terre et banal...

--Il y a bien des cas, dit-il, où je crois plus à l’incroyable qu’au croyable, pour la simple raison que le croyable se fabrique plus aisément.

M. Planchet proposa lui-même qu’on l’enfermât dans une des salles du château, autant que possible avec quelque nourriture, car le repas des gens de service n’avait pas encore été entamé... Pendant ce temps, il serait loisible à ces Messieurs de faire une enquête sur ses dires. Il demandait seulement qu’on voulût bien utiliser le télégraphe et le téléphone.

--Je comprends que vous teniez à vérifier ce que j’avance, avant de classer l’affaire. En attendant, permettez-moi de vous inviter dans trois semaines à mon mariage avec Catherine... Catherine comment? demanda-t-il à sa fiancée.

Elle était tellement troublée, remuée, reconnaissante, qu’elle ne trouvait plus son nom de famille...

--... Frépillot, dit avec humeur Célestin...

ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR LES ÉDITIONS DES PORTIQUES, LE 27 JUILLET 1928, PAR L’IMPRIMERIE FLOCH, A MAYENNE (FRANCE).