De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 7

Chapter 73,931 wordsPublic domain

De Banso à Dioufourma, étape du lendemain, c’est un enchantement. Que faudrait-il pour faire de cette contrée l’un des plus beaux pays du monde ? Quelques bras, un peu de volonté. L’avenir de cette terre privilégiée — et je ne répéterai la même formule pour aucune autre contrée du Soudan traversée au cours de ma route — est assuré du jour où des voies de communication auront mis ces territoires à la portée des convoitises européennes.

Auprès de Banso, au village de Kountzéni, est une forêt de rômiers que les indigènes exploitent pour en extraire le vin de palme.

A Dioufourma, nous recevons bon accueil du chef, frère de Kharamokho- Oulé-Ouattara, chef de Kong. Il se dépense en protestations d’amitiés de toutes sortes en souvenir de Crozat et du blanc ami de son frère (Binger) jusqu’au moment où je lui ai fait un beau cadeau, puis il s’éclipse, tandis que des habitants du village continuent à m’entourer de mille marques de sympathie. Le moindre grain de mil eût mieux fait mon affaire, mais je ne pus réussir à en obtenir.

Il est vrai que je suis arrivé l’après-midi, vers quatre heures. Or c’est là, pour le voyageur, chose à éviter quand il le peut.

La vie au pays Noir est réglée le matin. C’est le matin que le chef de case donne la provision de grain pour la journée, qu’il distribue le travail à ses esclaves, qu’il indique les achats et ventes à faire au marché. Il reçoit aussi ceux qui ont à lui causer d’affaires personnelles. C’est le matin qu’il part à la chasse ou qu’il va voir ses travailleurs dans les champs. Vers deux heures, il est de retour ; alors a lieu le repos, après lequel il va visiter ses amis ou plus généralement va s’asseoir à l’ombre sur la place du village, pour y deviser de tout et de rien, ou y traiter des affaires publiques, des potins du jour. Le voyageur qui passe s’arrête un instant pour donner les nouvelles de la route ou du village voisin.

La femme, le matin, vaque aux soins de la maison, distribue l’ouvrage aux femmes esclaves, va au marché quelquefois à 10 et 15 kilomètres de là pour en revenir le jour même. Le marché est hebdomadaire ; dans un rayon de 20 à 30 kilomètres, les villages s’entendent pour avoir un jour différent.

Le marché se tient toujours pendant les heures chaudes de la journée, de midi à trois heures, de manière à permettre aux femmes des villages voisins de venir et de s’en retourner le même jour.

Après le repas du milieu du jour, femmes et captives vont généralement à la rivière ou au puits laver les ustensiles de cuisine et le linge ; elles se rendent aussi dans les jardins potagers pour les arroser.

Le puits ou la rivière est pour les femmes ce qu’est pour les hommes la place du village ; pendant qu’on savonne et se baigne, les potins vont leur train ; les jeunes filles, les enfants s’ébattent, pendant que les graves matrones dissertent. Tout à coup se forme un cercle de quelques jeunes femmes et jeunes filles, dont l’une reprend un refrain que les autres accompagnent de battements rythmés des mains et une danse s’improvise. Mais voici que dans le sentier vient un homme grave, appuyé sur un long bâton ; c’est un chef de case qui s’est aperçu qu’un ouvrage qu’il a donné à la maison n’est pas en train ; il sait où trouver la négligente, elle est au puits ; aussitôt l’essaim se disperse au milieu d’une envolée d’éclats de rire et de cris d’oiseaux effarouchés. Au milieu du désordre, la délinquante n’oublie pas de ramasser sa calebasse ou sa cruche, et, relevant son pagne, de s’enfuir à toutes jambes par un autre chemin.

A la tombée de la nuit, tout le monde est rentré pour le repas du soir. On prend ensuite le frais dans la cour ou devant les portes. Mais, si la lune éclaire, des danses, conduites par les griots armés de leurs tambourins et de leurs guitares, s’organisent bientôt. Tout le monde peut y prendre part en entrant dans le cercle formé par les spectateurs qui rythment de leurs battements de mains les chants improvisés des griots, femmes ou hommes.

Nombre de ces danses sont lascives, d’autres sont simplement des acrobaties, d’autres sont héroïques, d’autres, enfin, sont des mimiques intéressantes souvent.

Il me souvient, à ce propos, d’une danse de la pileuse, que j’ai vue dans un village à la suite d’un mariage.

En voici le thème : Les deux amoureux se sont épousés depuis quelques jours ; pendant que l’homme sort pour aller aux champs, sa femme l’accompagne, qui, sur le devant de la porte, va piler le mil pour la préparation de la nourriture ; elle marche soutenue par le bras de son mari amoureusement penché sur son épaule ; ils se séparent, s’envoyant de la main d’affectueux saluts. Le champ est aux abords du village, ils pourront se voir de loin pendant qu’ils travailleront chacun de leur côté. L’homme parti, la femme installe son mortier, y met son grain, prend son pilon et commence à travailler avec ardeur. Mais voilà que trois ou quatre voisines viennent se placer auprès d’elle pour se livrer à la même occupation. Les caquetages vont bientôt leur train, il y a une série de bonnes petites histoires bien croustillantes, la langue travaille, les pilons se reposent. La jeune femme craintive, se sachant observée, s’est placée de manière à être masquée par ses amies. De temps en temps, elle lève la tête pour regarder furtivement au loin dans la direction de son mari ; s’il travaille penché sur le sol, alors la mimique s’accentue, marquant une conversation des plus animées, entrecoupée d’éclats de rire des amies. Si, au contraire, il paraît se reposer, le regard rivé dans la direction de la maison, alors les pilons font rage au milieu des rires étouffés. Et ainsi jusqu’au retour de l’homme. Résultat : rien n’est prêt pour le repas et la petite ménagère pourrait bien encourir le reproche de paresse. Elle se porte toute frissonnante et câline vers son mari et le reconduit à la maison en le faisant passer à distance des pileuses qui, cette fois, se sont sérieusement mises à la besogne. Aussitôt entrée, elle s’empresse de sortir à nouveau, et, un panier à la main, se précipite chez une voisine complaisante, pour lui demander de lui prêter la farine nécessaire à la préparation de son repas. Autant rieuse et volage elle était tout à l’heure, autant sérieuse, active, préoccupée elle est maintenant. Elle disparaît enfin dans sa maison, soulagée d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.

Je n’ai vu qu’une seule fois cette danse et il y a dix ans déjà, mais la jeune femme qui la mimait mettait à son rôle tant d’originalité et d’expression que je crois la voir encore.

Cette digression un peu longue n’avait qu’un but, celui de faire comprendre comment il vaut mieux arriver le matin que le soir dans un village ; le matin, vous compterez peut-être sans les préoccupations du jour ; le soir, vous ne prendrez que date pour le lendemain.

J’ajouterai, en outre, que c’est une coutume très générale au pays Noir, et même au pays arabe, que le voyageur doit se présenter le matin, que celui qui s’est absenté pour quelque temps de chez lui n’y doit pas rentrer dans la journée ou la nuit, sous peine de voir mille malheurs fondre sur sa maison. J’ai eu souvent maille à partir avec mes guides pour cette cause ; et combien n’ai-je pas connu d’hommes, même très importants, préférer passer la journée et la nuit à portée de fusil de leur maison plutôt que d’y rentrer après midi. Mais les anecdotes sur ce sujet m’entraîneraient trop loin. J’en conterai quelques-unes qui se placeront au cours du récit.

Le lendemain, avec des guides fournis par le chef de Dioufourma, je vais faire étape à Nanthéma. La route, en forêt, longe les bords du Bafing. C’est un merveilleux territoire de chasse où la plume et le poil abondent.

De Nanthéma, nous nous dirigeons, le 8 mars au matin, sur Bana. Ce n’est pas sans peine que nous passons le long des murs du village où ont lieu des fêtes de sorcellerie très singulières appelées Koma, et dont je parlerai plus loin. A onze heures, nous campons de l’autre côté du Baoulé (deuxième branche de la Volta. Bafing et Baoulé se réunissent dans le nord de la route pour former la Volta). Je me résous à passer la matinée au bord de la rivière plutôt que de continuer ; le paysage est enchanteur et tous nous profitons de la halte pour prendre un bain délicieux. Le soir, à quatre heures et demie, après une très courte marche, nous sommes à Balankénendara. Le lendemain matin, 9 mars, nous arrivons de bonne heure à Bobo-Dioulasso. Je me rends aussitôt à un groupe en dehors du village où habite la sœur du Fama de Dioufourma, Guimbi, l’hôtesse de Binger d’abord, puis de Crozat. Ce dernier, en me donnant des notes sur la route, m’avait marqué Guimbi, _cote 20_. Et, en effet, en son souvenir et celui de Binger, je suis reçu à bras ouverts. Nous ne sommes pas longs à faire connaissance : Guimbi est d’une exubérance, d’une activité étourdissantes.

C’est tôt fait que nous installer. L’accueil de l’aimable hôtesse devient du transport, lorsque, dans la journée, je lui fais, en mon nom et en celui de mes amis, des cadeaux royaux.

Elle est partout à la fois, se jette à ma tête, dans mes jambes, entre dans ma case à tout propos pour s’enquérir si je n’ai besoin de rien, me fait apporter du lait, du beurre, des œufs, des poulets, des bœufs, etc.

Enfin, nous allons pouvoir prendre quelques jours de repos dont chacun a besoin, et je vais pouvoir à l’aise préparer la route en me renseignant.

CHAPITRE IV

=De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra=

Séjour à Bobo-Dioulasso. — Mes porteurs désertent. — Mon cuisinier. — Sa fin tragique. — Les sorciers et les fêtes du Koma. — Le Fama de Boussoura. — Les funérailles au pays bobo. — Le frère et la femme du Fama. — Traité de Boussoura. — Le Mansakié toqué. — Le griot et les notables de Ouakouoy. — Les caravanes et les ruses et coutumes des Bobos. — Ouoronkouoy. — Retour d’une expédition à Kari. — Les Bobos et leurs sifflets. — Le passage de la Volta. — Le Mansakié de Koumbara. — Le Dafina. — Arrivée à Lanfiéra.

Le séjour à Bobo-Dioulasso, qui semblait devoir être, grâce à l’accueil de l’aimable Guimbi, réparateur pour tous, fut marqué, au contraire, par une série d’ennuis d’ordre divers.

J’avais été, le jour de mon arrivée, voir le chef de village. Son abord avait été plutôt froid, mais il m’importait peu, j’en savais la cause ; elle résidait dans ce fait que j’étais descendu chez Guimbi au lieu de lui demander l’hospitalité à lui-même, revenant bon qui lui eût été des plus agréables.

Le lendemain, l’Almamy vient me faire visite. Crozat me l’a représenté comme un personnage dont il y avait lieu de se défier ; qu’il lui avait montré quelque hostilité lors de son passage, et qu’en particulier il l’avait empêché de signer un traité à Boussoura avec le Fama des Bobos- Dioulas, dont Bobo-Dioulasso dépend.

Je fais à l’hypocrite l’accueil qu’il mérite, car la considération pour les Français lui est subitement venue lorsqu’il a appris que je suis loin d’être démuni de ce qui pourrait le satisfaire.

Pas plus au pays Noir qu’en Europe, il n’est de bon goût de tenir rigueur à un homme riche. Donner assaut à son coffre est méritoire ; c’est lui reprendre ce superflu dont tant d’autres ont besoin. Pour une fois que je me suis trouvé dans cette situation privilégiée, j’ai su, malgré le manque d’habitude, faire bonne et longue résistance. D’aucuns diront peut-être que de mon mien propre je n’eusse point su être si sagement ménager.

Mais la richesse était mon arme principale de combat ; si la défendre devait être l’objet de mille soucis, souvent même de périls, d’elle seule je pouvais attendre le succès. Je me procure le plaisir de faire lire à mon visiteur le traité de San ; la rédaction l’enchante, car d’un regard il a inventorié les nombreuses caisses qui garnissent ma case. Cette vue, qui allume dans ses yeux les flammes ardentes de la convoitise, le convainc mieux que tous les raisonnements que l’Almamy de San est un sage dont chacun doit suivre l’exemple ; quant à moi-même, je suis, certes, le fils du Roi des Français lui-même pour voyager si loin en si grand équipage. Binger et Crozat, qui faisaient moindre mine, devaient être mes captifs peut-être, venus pour préparer les voies. Je le détrompe en l’assurant que ce sont seulement mes amis ; c’est à peine s’il veut le croire.

En le laissant se retirer sans lui parler de préparer un traité pour Boussoura où, m’a-t-il complaisamment informé, il n’y a pas de marabout (lettré musulman), je lui fais cadeau de quelques feuilles de papier. Il a dû en faire usage pour préparer contre moi quelque maléficieux grigri.

Dans la soirée du 10, vers quatre heures, je m’aperçois de l’absence de dix de mes porteurs ; aussitôt j’envoie deux hommes à leurs trousses, accompagnés de quatre autres que me donne Guimbi.

Peine superflue ; deux jours après, mes batteurs d’estrade rentrent bredouille. Ils ont su le passage des fugitifs à Balankénendara. Ceux-ci ont montré au chef de village un morceau de journal, disant que c’était un courrier pour le blanc, ami de Tiéba ; qu’ils allaient à Sikasso chercher des charges.

Cette invention de ces hommes, qui ne connaissent pas nos habitudes, me semble étrange ; j’ai tout lieu de suspecter un de mes hommes d’avoir favorisé leur fuite. Mes soupçons se portent sur mon cuisinier, que je fais surveiller. Le lendemain, sous couleur d’aller au village acheter des vivres, il ne revient pas. Je fais prévenir le chef ; on fait des recherches en apparence, mais qui sont, ainsi que je pouvais le prévoir, sans résultat. J’ai toujours eu le regret, au cours de la route, de n’avoir pas fait un exemple sur ce misérable, que j’avais eu déjà dans une de mes précédentes missions et qui m’avait fort mal servi. Par commisération, je l’avais emmené ; mais, au cours du voyage, je m’étais aperçu que sa fidélité, aussi bien que son honnêteté, étaient des plus douteuses.

A ma rentrée en France, j’eus le bonheur d’apprendre qu’il avait porté la peine de sa trahison. Il avait réussi à gagner, en s’enfuyant, Sikasso, puis Ségou ; mais, arrivé là, reconnu comme un de mes hommes, il s’était rendu à la Résidence, où il avait raconté au capitaine Briquelot une histoire de brigands. Le capitaine Quiquandon et le docteur Grall, Hourst aussi, étaient encore là à cette époque, je crois. Certains détails donnés par cet homme leur parurent suspects ; d’après lui, ma mission avait été massacrée ; seul, il avait réussi à s’enfuir. Mais le récit qu’il donnait fourmillait de contradictions ; il mettait dans ses récits des situations qui parurent invraisemblables pour mes amis, qui me connaissaient ; on n’eut pas de peine à le convaincre d’imposture ; il avoua. Son sort fut vite réglé ; ordre fut donné et exécuté de le raccourcir de 25 centimètres, suivant la formule humoristique de mon ami Underberg.

Craignant, en suite de ces désertions, de voir ma mission se fondre, j’entrepris de quitter Bobo-Dioulasso au plus vite. Mais, nouveau contretemps : impossible de traiter aucune affaire, vente ou achat. La cause en était que les fêtes du Koma venaient de commencer et qu’elles devaient durer cinq jours. Les fêtes du Koma sont des fêtes de sorcellerie, basées sur de vieilles coutumes fétichistes, dont je ne puis donner d’autres détails que ceux que j’ai été à même de voir. Dans les pays fétichistes, surtout chez les Bobos et les Mossi, les sorciers ont une organisation très puissante ; ils forment une sorte de caste dans laquelle on n’entre que par une initiation accompagnée de coutumes barbares et bizarres. Les sorciers jugent du présent et de l’avenir ; ils exercent, en outre, un sacerdoce qui s’accomplit d’après des rites déterminés ; jamais on n’entreprend, au pays fétichiste, une opération de quelque importance, soit individuelle, soit collective, sans consulter le sorcier. Les entrailles des poulets ou des animaux de boucherie sont les révélateurs ordinaires de leurs oracles. Les endroits où les sorciers se réunissent, où ils consultent le sort sont sacrés ; malheur à l’étranger inconscient qui les viole : il doit être frappé de mort par la puissance occulte qui est supposée détenir ces lieux. Si la dite puissance oublie de s’exercer, la corporation y supplée par la suppression violente. Les sorciers détiennent, en outre, les secrets de la fabrication des poisons, que les Bambaras appellent korté ; c’est là surtout la vraie cause de leur omnipotence. Il est hors de conteste que certains de ces poisons sont d’une efficacité extraordinaire et amènent la mort en quelques heures. Les noirs craignent beaucoup le korté ; il en est de toutes sortes. Les uns servent à empoisonner les flèches, d’autres se mélangent aux aliments. Ces deux catégories semblent avoir pour base, d’après le docteur Crozat qui les a spécialement étudiés, une graine de strophantus, qui est un poison du cœur. Il est une autre sorte de korté, dont j’ai souvent entendu parler ; il se présente sous la forme d’une poudre très fine. L’individu qui veut se débarrasser d’un ennemi en place une très petite parcelle sous l’ongle de l’annulaire et la lance avec l’ongle du pouce sur un membre quelconque, jambe, bras, cou, laissé à nu par les vêtements. L’effet n’en est pas immédiat. Peu à peu s’éveillent des démangeaisons qui amènent la victime à se gratter. Par les points ainsi avivés, le poison s’insinue dans l’économie ; puis les démangeaisons deviennent de plus en plus vives, jusqu’à ce que, l’empoisonnement étant complet, cela au bout de plusieurs mois, la victime succombe. Il ne m’a pas été donné de vérifier d’empoisonnement de cette espèce ; mais nombre de fois j’ai entendu parler de gens qui avaient fini de cette manière ; bien des chefs, que je n’ai pu voir, avaient de moi la crainte avouée que je pouvais leur lancer un korté perfectionné.

Les fêtes du Koma ont lieu annuellement ; pendant leur durée, les sorciers sont maîtres absolus de se livrer aux pires excentricités. Vêtus à se rendre méconnaissables de peaux ou de feuillage, le visage bariolé, souvent couvert d’un masque, ils courent tout le jour dans les rues du village et aux alentours, armés d’une forte matraque. Aussitôt qu’ils aperçoivent une femme ou un enfant, des hommes même, non affiliés, surtout des esclaves, ils se mettent à leur poursuite et les frappent, s’ils ne se garent à temps en entrant dans une maison. Grâce à ces sottes coutumes, les affaires, pendant la durée des fêtes, sont suspendues ; les petits marchés journaliers même ne sont plus tenus.

J’eus recours à Guimbi et, grâce à son entremise, je pus enfin terminer mes approvisionnements.

Bobo-Dioulasso est un marché important où se tissent des cotonnades célèbres d’une grande finesse de trame en même temps que de grande solidité. Les principales transactions du marché portent sur l’or, la noix de kola et le coton.

La noix de kola vient du sud du Ouorodougou et du Gondia. Il y en a à Bobo-Dioulasso deux variétés, l’une rouge, l’autre blanche, également estimées. Les blanches viennent du Ouorodougou. Je ferai la monographie de la kola en traitant de cet important commerce à propos des caravanes de Kano.

Le 14 mars au matin, nous quittons Bobo-Dioulasso. Guimbi, son mari et sa petite fille de six ans, mignonne enfant qui avait égayé de son gentil babil ma case, me font un bout de conduite. Notre guide est le neveu de Guimbi, qui doit nous mener jusqu’à Boussoura.

En passant à Dafinso j’apprends par des dioulas[10] la prise de Kinian par Tiéba. Nous campons sous les murs de Sandibougou.

Le soir, je suis témoin d’un trait de mœurs bobos quelque peu singulier. A la nuit faite, au milieu du silence, s’élève dans le village la voie stridente d’un griot qui prononce une assez longue tirade. La voix s’éloigne et ainsi fait le tour du village. Je fais chercher l’explication. J’apprends que le griot a fait une annonce. Un homme du village, celui-là même qui a fait faire l’annonce, avait caché dans la brousse un pécule en cauries ; étant retourné à sa cachette, il l’avait trouvée vide ; il en avait conclu que quelqu’un de son propre village avait découvert son magot et l’avait emporté. Le réclamant voulait bien croire que si, en effet, un homme du village avait pillé sa cachette, c’est qu’il en ignorait le propriétaire ; aussi le priait-il instamment de lui rapporter le bien dérobé dont le griot donnait le montant exact.

C’est là un trait de mœurs bien primitives ; je fus bien étonné quand on me dit que très probablement le réclamant rentrerait dans son bien, car il est d’usage bien établi que les Bobos, ceux d’un même village au moins, ne se volent pas entre eux.

Le lendemain, nous faisons étape à Satiri ; merveilleux campement sous des doubalels gigantesques aux abords du village, dont l’accueil est des plus cordiaux. Je reste deux jours à cause de deux de mes hommes qui ont été fortement luxés par un de mes bœufs porteurs, véritable bête féroce.

Le deuxième jour est jour de grand marché. Je puis y faire des provisions. Nous trouvons en abondance du bon beurre, du laitage apportés par des femmes peules, charmantes de grâce et de coquetterie. Nous trouvons aussi des œufs, dont nous sommes sevrés depuis Sikasso.

Le 17 mars, après étape dans la journée à Dougou-Birama, nous sommes à Boussoura à cinq heures et demie. J’ai envoyé à l’avance Makoura et le guide prévenir le Fama Mahmadou-Sanou de mon arrivée. Je trouve préparée une très large installation dans de bonnes cases en terre, recouvertes de toits de chaume. Sélou, le frère du Fama, vient à ma rencontre, et tout de suite, en sa compagnie, je vais saluer ce dernier. C’est un vieillard très doux et affable, je ne crois pas que celui-là ait jamais pressuré personne.

Dès le lendemain matin il est chez moi, pour m’apporter une chèvre, du miel et du riz ; armé de sa longue pipe, il me regarde curieusement vaquer à mes diverses occupations ; nous causons de Binger et de Crozat ; il a gardé des deux le meilleur souvenir.

Dans la journée, je lui fais remettre de très beaux cadeaux, et à Sélou qui vient me voir je fais des ouvertures pour un traité. Je lui fais lire et interpréter le traité de San. Au cours de la conversation, j’apprends qu’ils redoutent la venue de Tiéba qui, maintenant débarrassé de Kinian, va certainement se porter sur Bobo-Dioulasso pour s’ouvrir la route de ce marché. Or la prise de Bobo-Dioulasso serait leur ruine, et, d’autre part, Tiéba a contre les Sanous une vieille rancune. Dans son enfance, il a été enlevé à son père et vendu comme captif à Satiri ; mais un homme de Bobo-Dioulasso a pu le racheter et le rendre à Daouda. Ils pensent que Tiéba a gardé mauvais souvenir de ce fait et pourra le leur faire expier durement, aujourd’hui qu’il est si puissant et qu’allié aux Français il possède de si nombreux fusils.

Je rassure Sélou et lui dis que, dès l’instant que son frère sera notre allié, Tiéba ne pourra rien contre le pays des Bobos-Dioulas ; que, s’il veut passer un traité avec moi, je lui remettrai au nom du chef des Français un pavillon qu’il lui suffira de hisser sur son village le jour où Tiéba se présentera et que, devant cet emblème qu’il connaît bien, il s’arrêtera.

Sélou et Makoura se rendent chez le Fama et celui-ci accepte le traité. On se met à la rédaction et la signature en est arrêtée pour le 19 mars.

Le 19, je pars de bonne heure pour aller aux bords du Baoulé, qui coule à 5 kilomètres environ au nord-est de Boussoura. C’est une rivière de 40 mètres de large et de 1 mètre de profondeur en cette saison. Les berges surplombent le lit normal de 4 à 5 mètres, mais le lit d’inondation doit avoir une étendue considérable. Les vestiges appendus aux arbres sont à 5 mètres environ au-dessus des berges.