De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 2
Le but était net, précis : délivrer Émin-Pacha et ses fidèles auxiliaires, les ramener à la côte pour les soustraire aux fureurs des hordes mahdistes victorieuses. Et je comprends, j’excuse, j’approuve les voies et moyens employés par Stanley et ses officiers pour percer jusqu’à Émin au travers de la forêt mystérieuse, pour arriver quand même jusqu’à Wadalaï, au milieu des peuplades mises en défiance par la force du corps expéditionnaire. Chaque minute perdue, c’est une chance qui échappe de trouver Émin vivant : il faut passer ! il faut manger ! J’approuve aussi le retour à la côte, d’Émin délivré, heureux de rentrer en Égypte et en Europe, reconnaissant envers ses libérateurs. Et Stanley a ainsi accompli une grande œuvre, une épopée superbe, dans laquelle les sentiments les plus généreux de la nature humaine ont été son guide unique. La civilisation dans ses plus sublimes aspirations représentée par un conquérant pacifique, dévoué jusqu’à la mort à sa tâche, menaçait d’être étouffée ; un homme est venu, il s’appelait Stanley, qui a arraché à la barbarie sa victime désignée, et cela au prix de mille périls, de mille privations, avec un désintéressement dont l’antiquité ne cite que des exemples démodés de vétusté. Honneur à lui ! Gloire à Stanley ! Les moyens s’excusent par l’élévation du but, les hécatombes humaines ne sont que la conséquence de l’inéluctable nécessité : la guerre ! La guerre, dans quel but ? Obtenir des vivres de populations qui sont ou trop pauvres pour les fournir ou trop effrayées pour accepter d’entrer en relations avec les Européens. Le but est devant, Émin meurt ! il faut passer !
Et le succès fut magnifique ! Stanley a bien mérité de la civilisation chrétienne !
Mais est-ce bien ainsi que doit se définir le but de la trouée sanglante ?
Les idées généreuses dont il était fait si grand étalage au départ de l’expédition n’étaient-elles pas destinées à cacher la plus honteuse des spoliations ? Les événements plus récents sont un précieux enseignement pour ceux qui, au début, ont pu croire à la sincérité d’une entreprise qui ne fut qu’un cynique guet-apens.
Les Anglais occupent l’Égypte contre toute justice, les Mahdistes se sont emparés de Khartoum, coupant les communications de la Basse-Égypte avec le Soudan égyptien. Vainement on a essayé de repousser au Kordofan et au Darfour les bandes du Mahdi et d’Osman-Digma : Hicks-Pacha a péri avec toute sa colonne, lord Woolseley a vu sombrer sa réputation militaire aux cataractes de Wady-Alpha.
La proie échappe à l’Angleterre. Que lui importe l’Égypte sans le Soudan ? Le Soudan doit être la rançon de l’Égypte, parce que le Soudan est riche. L’Égypte n’assure même pas à l’Angleterre le canal de Suez ; n’en détient-elle pas l’entrée et la sortie par Chypre et Périm ?
Il faut à l’Angleterre le Soudan ; or elle considère comme trop onéreux les sacrifices en argent et hommes qu’il lui faudra s’imposer pour le reconquérir par le Nord et peut-être au profit de l’Égypte si la coalition européenne l’oblige à évacuer.
La légende d’Émin habilement exploitée va lui permettre d’arriver à ses fins. Tant qu’Émin sera au Soudan, vassal du Khédive, les revendications égyptiennes seront possibles ; il faut que de gré ou de force il abandonne sa province. Se créerait-il un empire personnel, quoi qu’y pût gagner la civilisation, l’Angleterre ne pourrait que perdre ; car Émin indépendant se tournerait plus volontiers du côté de l’Allemagne, dont les visées tendancieuses se sont fait jour par les expéditions des docteurs Peters et Lenz, que vers l’Angleterre.
Et Stanley sera celui qui rendra à l’Angleterre l’immense service de supprimer Émin, de préparer l’accès de l’Angleterre au Soudan qu’elle convoite.
En passant au Caire, Stanley obtient du Khédive, beaucoup plus par la force que par la persuasion, un firman qui consacre l’abandon définitif du Soudan, qui relève Émin de sa vassalité et de son commandement.
La partie est gagnée dès cet instant. Que reste-t-il ? Émin démuni de tout contre Stanley puissamment armé et secondé, la partie est trop inégale. Émin doit la perdre.
Un instant cependant Stanley hésite. Ses ouvertures, qu’il croyait voir acceptées immédiatement par le Pacha, sont repoussées. Celui-ci a percé à jour les projets de son intéressé libérateur ; il refuse de quitter sa province, de laisser à la merci des Mahdistes ceux qui l’ont secondé, protégé, de livrer sans défense aux fanatiques les populations qui avaient accepté son gouvernement.
Stanley sent la réprobation de ses propres officiers, qui alors seulement comprennent la honteuse besogne à laquelle inconscients ils se sont dévoués en apôtres. Au lieu d’un prisonnier qu’ils venaient délivrer, c’est un homme libre qu’ils vont comme un esclave ramener à la côte.
Stanley temporise et ici se font jour enfin les projets véritables qu’il a charge d’exécuter comme mandataire des Compagnies de Londres.
A Émin il propose, après lui avoir bien fait comprendre que le Khédive l’a définitivement abandonné, d’entrer au service de l’État indépendant du Congo, puis de la Compagnie anglaise de l’Est africain.
Refus formel d’Émin-Pacha qui, voyant dans cette défection un manquement aux lois de l’honneur, ne se laisse pas séduire par les avantages pécuniaires qui lui sont généreusement offerts. Stanley n’hésite plus : il enlève le Pacha et, en lui infligeant toutes les tortures morales imaginables, comme un colis encombrant, l’entraîne vers la côte, pour servir à son triomphe d’explorateur invaincu !
Que lui importait ? Son but était atteint, et, depuis, le capitaine Lugard, puis sir Gérard Portal ont mis à exécution le programme de l’Angleterre au Soudan égyptien.
M. Stanley a mis au service d’une cause injuste une énergie, une ténacité dont peu d’hommes ont donné dans aucun temps de l’histoire exemple aussi complet.
Il a déployé toutes les qualités que doit réunir un chef d’expédition ; mais de quelque mysticisme qu’il veuille entourer ses actions, elles portent en elles-mêmes leur condamnation. Émin, libre à la côte, lui a craché son mépris à la face, pour retourner aussitôt dans les régions d’où la violence l’avait arraché.
Un explorateur est un pionnier de la civilisation, et, si certaines violences peuvent se défendre, commandées qu’elles sont par les événements, il n’en est point de même lorsqu’elles sont voulues pour l’obtention d’un résultat qui est la spoliation du faible.
Stanley allant au secours d’Émin-Pacha, à sa délivrance, si celui-ci acceptait son concours pour gagner la côte, n’avait pas à reculer devant les voies et moyens pour mener à bien cette généreuse entreprise. Il était de lui-même absous par le résultat, et aussi bien l’opinion contemporaine que l’histoire auraient consacré le souvenir de cette action mémorable.
Stanley, au contraire, prêtant délibérément le concours de son énergie, de son expérience, de son tempérament d’explorateur à une entreprise qui consacrait de la part de l’Angleterre la spoliation d’un protégé, l’Égypte, qui, au point de vue humain, revêtait ce caractère inique de forger des fers à celui qu’il avait mission de libérer, Stanley, dis-je, est tombé du rang d’apôtre de la civilisation à celui d’aventurier heureux dont les actes ont été moins sévèrement jugés par ses contemporains qu’ils ne le seront par l’histoire.
Mais revenons à mon sujet. Je l’ai démontré ci-dessus, une troupe un peu nombreuse en Afrique ne peut songer à passer sans faire la guerre pour subsister. Au contraire, une escorte de quelques hommes peut partout se ravitailler et n’éveille pas la défiance des populations. Dix hommes d’escorte suffisent au voyageur pour s’affranchir des maléfices des coupeurs de route et constituent une garde du corps suffisante pour imposer le respect. Il est évident que, si des empires comme le Mossi, le Haoussa (Sokkoto), le Bornou lui ferment leurs portes, le voyageur ne saurait songer à recourir à la force pour passer quand même, mais je pose en fait qu’une escorte même décuple ne pourrait obtenir résultat meilleur. Pour ne parler que du Haoussa et de Bornou par exemple, qui sont les dénominations des territoires compris entre le Niger et le lac Tchad, ce sont des pays très fortement organisés au point de vue militaire. L’Empereur de Sokkoto, sous mes yeux, a levé une armée de quarante mille hommes dont moitié cavalerie pour aller mettre le siège devant Argoungou ; le Cheik du Bornou, le jour de la fête du Baïram, m’a fait sortir quinze mille chevaux pour me montrer sa puissance. Qu’est-ce qu’une troupe de trois ou quatre cents hommes pourrait entreprendre à la distance où est Say de la côte, par la route que j’ai suivie (4000 kilomètres environ), contre de tels empires ? Gagner le Tchad, en partant de Say, par une route dont le développement est d’environ 1500 kilomètres, au travers d’États de la puissance du Sokkoto et du Bornou, serait folie. Il fallait passer avec le consentement des chefs d’États, c’était à la fois moins téméraire et plus profitable.
Toutefois, ainsi que nous le verrons par la suite du récit, foule de petits États ou de groupes indépendants de villages existent dans l’intérieur, dont la traversée est souvent plus difficile pour le voyageur que celle des grands empires nommés ci-dessus ; très souvent aussi ils sont en hostilité les uns vis-à-vis des autres. Dans de telles conditions, à l’improviste une attaque peut prendre naissance ; mais j’avais eu soin de prévoir la conduite à tenir. J’emportais les outils de terrassement et de défrichement nécessaires à la construction rapide d’un poste ; une entreprise sur un village m’eût donné les ressources en vivres pour tenir un mois ou deux, vu le peu de bouches que j’aurais eu à nourrir, et je pouvais présumer que des négociations habilement engagées m’auraient permis de me sortir de situation en m’ouvrant la route.
Mais je n’ai que trop longuement insisté sur ces préliminaires, je vais reprendre mon récit.
Aussitôt les crédits mis à ma disposition, je m’occupai de mes achats et aussi de la constitution de mon personnel.
Sur la recommandation de mon ami le capitaine Binger, je pris comme secrétaire interprète d’arabe un élève diplômé de l’École des langues orientales, M. Rosnoblet. Il ne devait pas aller bien loin, à Khayes, c’est-à-dire à la porte du Soudan ; son état de santé m’obligea à me priver de ses services et à le renvoyer en France.
Je cherchais un chef de convoi. Un matin que j’entrais dans le bureau de mon ami Jean-Louis Deloncle, alors sous-chef de cabinet de M. Étienne, un sergent de l’administration pénitentiaire qui faisait l’office de planton vint apporter un pli et sortit.
M. Deloncle me demanda si je ne voulais pas emmener un sous-officier.
« Si, lui dis-je, je cherche un chef convoyeur.
— Je crois que le surveillant qui sort ferait votre affaire ; il m’a demandé en termes si pressants de vous parler de lui que je crois devoir vous le recommander.
— Faites-le venir. »
Un instant après, Badaire, car c’était lui, entrait à nouveau.
« Vous demandez à m’accompagner ? lui dis-je. Mais savez-vous à quoi vous vous engagez ? Peut-être ne savez-vous point que je suis un chef très dur, que pendant deux ou trois ans il vous faudra faire abstraction complète de toute volonté ?
— Je sais tout cela et j’y suis résolu.
— Mais avez-vous déjà été aux colonies ?
— Non, j’étais sous-officier au 1er régiment de chasseurs à cheval. Mais je vous promets que vous n’aurez pas à regretter de m’avoir pris ; ce qui me manque, je l’aurai vite acquis. Emmenez-moi partout où vous voudrez, faites-moi faire ce qu’il vous plaira, je vous serai dévoué jusqu’à la mort, je vous le jure. Ne me demandez pas comment ce sentiment m’est venu en vous voyant passer depuis quelques jours, je ne puis pas le dire. Mais essayez, vous ne regretterez pas. »
Et il avait les larmes aux yeux, le brave garçon, en disant cela très simplement, mais avec un accent énergique et convaincu qui me plut.
M. Haussmann, le chef de cabinet, était entré sur ces entrefaites.
Me tournant vers lui, je lui dis :
« Verriez-vous inconvénient à ce que je prenne Badaire ?
— Aucun, répondit-il ; c’est un bon sujet, je serais enchanté de ce qui pourrait lui arriver d’heureux. »
En quelques instants la situation de mon nouveau compagnon était réglée ; moins de dix minutes après, il sortait, ne sachant trop quelle contenance tenir, il pleurait et riait à la fois. Rarement j’ai vu un homme aussi heureux.
Je n’ai pas eu à regretter le choix que j’ai fait de lui, l’impression première qu’il m’avait faite ne m’a pas trompé. Badaire a été au cours de cette longue route un aide toujours dévoué, énergique et soumis ; il m’a rendu dans sa sphère tous les services que j’étais en droit d’attendre de lui.
Il a été largement récompensé de son dur labeur. C’était justice.
En quelques jours, tous les achats furent mis en caisses ou ballots d’un poids maximum de 25 kilogrammes et, le 13 septembre, tous les colis de la mission étaient expédiés à Bordeaux.
Les instructions qui me furent remises par M. Étienne portaient que je devais reconnaître la ligne Say-Barroua ; elles laissaient à ma disposition la route de retour quand j’aurais atteint sur le Tchad le point terminus de la ligne de démarcation franco-anglaise.
Dans la dernière entrevue que j’eus avec le sous-secrétaire d’État, je lui demandai instamment de me laisser toute initiative pour les détails d’exécution. « Allez, me dit M. Étienne, vous avez mieux que personne conscience de la tâche que vous avez assumée. Ma confiance entière vous est acquise. Nous vous suivrons. »
Le 20 septembre, à bord de l’_Équateur_ des Messageries maritimes qui deux fois déjà m’avait porté au Sénégal, la mission quittait la France. J’estimais à deux ans et demi, trois ans au plus, l’absence probable ; elle devait durer exactement vingt-sept mois.
En même temps que nous partait, confiant lui aussi dans l’avenir, un de mes jeunes amis, le capitaine Ménard, de l’infanterie de marine. Il allait à la côte d’Ivoire comme chef d’une mission que j’avais contribué à lui faire confier. De la côte il devait remonter vers le pays de Kong et, par les sources du Niger et de la Mellacorée, regagner la côte.
Ce fut une des douleurs les plus vives de mon retour que d’apprendre la triste mais héroïque fin de cet excellent ami et camarade, qui n’a laissé que des regrets dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu. La Ville de Paris a rendu justice à sa mémoire en donnant son nom à l’une des rues de la capitale ; mon ami le gouverneur Binger a donné le nom de _Capitaine Ménard_ au navire du service local de la côte d’Ivoire ; enfin Mizon a baptisé en son honneur Ménardville, une factorerie qu’il a fondée sur la Bénoué dans le Mauri.
Quelques jours avant notre départ de Bordeaux, également le 10 septembre, était partie la mission de M. le lieutenant de vaisseau Mizon dont le but était de gagner le Tchad par le Niger, la Bénoué et, si possible, le Chari. Gaiement nous nous étions donné rendez-vous au bord du grand lac africain, qui semble placé là comme pour repérer le centre de gravité du continent Noir.
Je fus seul au rendez-vous dix-huit mois après, mais il n’a point dépendu de Mizon d’exécuter son programme. La suite de sa première expédition a bien établi que, sans l’immixtion des Européens dans ses affaires, il eût atteint le but qu’il s’était assigné.
Le 28 septembre, l’_Équateur_ arrivait à Dakar où nous dûmes purger une quarantaine de trois jours.
Par le chemin de fer, la mission fut transportée à Saint-Louis où elle était le 4 octobre. Pendant la traversée du Cayor, j’étais émerveillé de l’aspect de ces régions que j’avais connues quelques années auparavant presque incultes, dans lesquelles les populations nous accueillaient avec une hostilité mal déguisée. Le chemin de fer avait tout transformé. Les champs de mil et d’arachides s’étendaient à perte de vue, de grandes agglomérations s’étaient créées autour des principales stations : Thiès, Tivaouane, Louga, M’Pall ; la pacification était venue d’elle-même. La vie commerciale avait pris une grande activité ; à chaque station montaient les agents noirs des maisons de commerce qui, entre deux gares, venaient renseigner leurs chefs sur l’état des récoltes, la qualité des arachides, etc. ; car tout était alors à maturité.
Que les incrédules qui pensent que les voies rapides ne sont pas les plus sûrs agents de civilisation dans les colonies aillent se convaincre, par un voyage de quelques jours sur les navires les plus confortables du monde, des résultats merveilleux qu’a produits le chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans des territoires qui semblaient par la nature voués à l’infécondité. Pour fixer mieux les idées, disons que le mouvement commercial du Cayor est passé en quelques années de 6 millions à 25 millions de francs.
A Saint-Louis, je fus l’hôte de M. Alphée Lézongar, chef de la maison Devès et Chaumet, l’une des plus importantes et des plus estimées du Sénégal. M. A. Lézongar est originaire du pays ; une vie de labeur et de probité lui a fait conquérir la situation élevée qu’il occupe aujourd’hui en remplacement de M. Delor, avec lequel je m’étais lié beaucoup pendant mes séjours antérieurs dans la colonie. Adjoint au maire de Saint-Louis, M. Lézongar est en même temps membre du Conseil privé. Je déposai entre ses mains une somme de 10000 francs pour le payement de mon personnel au retour de l’expédition.
Je me préoccupai d’engager des hommes, mais je désirais surtout retrouver des hommes ayant déjà servi sous mes ordres. En effet, quelques-uns se présentèrent qui, d’enthousiasme, acceptèrent de m’accompagner aux conditions suivantes : ils s’engageaient à me suivre partout ; je leur concédais trois mois d’avance de solde, mais il était bien stipulé qu’ils ne recevraient aucun argent en cours de route. Au retour, ils trouveraient leur solde intégrale chez Lézongar, à Saint- Louis.
De même le renvoi de la mission impliquait l’obligation de venir se faire régler à Saint-Louis. Je voulais éviter ainsi, et j’y ai pleinement réussi, les défaillances en cours de route, les désertions en masse sous le prétexte le plus futile.
Le noir est capricieux, volage et jouisseur. Il séjourne quelques jours dans un village, il se toque d’une femme ; aussitôt tout disparaît à ses yeux, famille, pays, situation. Il vient trouver son chef, lui déclare qu’il ne veut aller plus loin, qu’il a besoin de sa solde, et le dialogue suivant s’engage :
« Mais qu’as-tu ?
— Je suis fatigué
— Tu ne travailles pas plus que les autres ; tu as des vêtements, une bonne ration ; on ne t’a pas fait d’injustice.
— Je suis fatigué. »
Et à toutes les questions c’est la réponse invariable. Il voit le présent : quelques pièces d’argent et une femme. Au delà plus rien n’existe.
Et ainsi se fondent en quelques jours les escortes, même les mieux conduites.
Une autre des conditions et non moins formelle de l’engagement était que je ne souffrirais pas de femmes dans la mission.
Bien peu de missions partent sans que cette condition soit formulée ; mais un mois ne s’est pas passé que la proscription contre le sexe faible a subi de multiples contraventions. Du premier jour au dernier j’ai tenu la main à l’exécution rigoureuse de cette clause du contrat ; je m’en suis très bien trouvé, mes hommes aussi. Je n’affirmerai point qu’il n’y a pas eu de cas de maraude, j’ai su ne m’en apercevoir que lorsqu’ils étaient gênants. Après un séjour de cinq jours à Saint-Louis, où le nouveau gouverneur, M. de Lamothe, mit la plus entière bienveillance à m’aider dans nos derniers préparatifs, la mission s’embarquait, le 9 octobre, sur le ponton _Espérance_ — c’était d’heureux pronostic — qui, remorqué par le vapeur _Camargue_, devait nous conduire à Khayes, chef-lieu du Soudan français.
Une dernière accolade à mes amis de Kersaint-Gilly, commissaire de la marine ; Robert, chef du service des travaux publics ; Lézongar, et, enfin, à mon pauvre ami Ménard, qui doit attendre quelques jours encore un navire à destination de Grand-Bassam. Les mouchoirs s’agitent pendant que nous gagnons le milieu du fleuve, et, en route pour le grand voyage, la traversée d’Afrique commence.
Bien agréablement, d’ailleurs. Nombreux sont les passagers de l’_Espérance_ ; ce sont les officiers d’infanterie et d’artillerie de marine, de spahis qui vont prendre part à la prochaine colonne du Soudan, sous les ordres du colonel Archinard.
Celui-ci est parti devant nous avec le gouverneur, la veille, sur la _Cigale_.
Nous passons successivement Richard Toll, Dagana, Podor, Saldé, Matam, Bakel, autant de postes et centres d’échanges sur le Sénégal ; enfin, nous sommes à Khayes, le 18 octobre.
La navigation s’arrête en ce point ; on peut bien gagner Médine avec les avisos ; mais ce qui se faisait autrefois par nécessité, ne se pratique plus, maintenant que Khayes est tête de ligne du chemin de fer qui est aujourd’hui poussé jusqu’à Bafoulabé.
Aussitôt commence le débarquement, et, dès l’après-midi, mon camp, avec tous mes bagages, est installé près du nouvel hôpital, sur une crête, à 1km,500 du bord du fleuve.
J’emploie les quelques jours de séjour forcé à recruter le complément d’hommes d’escorte : domestique, cuisinier, interprète. Le 21, je me rends à Médine, d’où je reviens l’après-midi avec quatre chevaux.
Gracieusement, le 26, le commandant supérieur me prévient qu’il met à ma disposition trente mulets d’un convoi qui partira le 28 pour Kita. Le colonel Archinard prépare une colonne sur Nioro, et il m’a été impossible de trouver ni porteurs à loyer, ni animaux de transport à acheter.
Sur ces entrefaites, M. Rosnoblet, très souffrant depuis quelques jours, tombe très sérieusement malade de typho-malaria. Je fais venir le docteur Colomb, chef du service de santé du Soudan, qui déclare qu’il est incapable de partir et prescrit son entrée d’urgence à l’ambulance.
Le 28, après avoir pris les mesures pour régler la situation de M. Rosnoblet et son rapatriement, la mission, au complet, quitte Khayes avec le convoi sous les ordres de M. le capitaine d’artillerie de marine Parisot.
La mission compte, outre Badaire, un interprète, un traitant (marchand indigène chargé de la vente de nos marchandises), dix hommes d’escorte, un cuisinier, deux domestiques.
Je n’insisterai point sur la traversée du Soudan, de Khayes à Bamakou ; ces régions sont trop connues du lecteur par les faits d’armes et les campagnes où se sont illustrés les colonels Borgnis-Desbordes, Combes, Frey, Galliéni, Archinard.
Ce n’est, d’ailleurs, pas pour moi une impression neuve ; car j’ai parcouru autrefois ces contrées dans leurs moindres détails, en 1884 et en 1885, à la recherche d’un tracé de chemin de fer dont Binger, alors lieutenant, sous mes ordres, exécuta le levé régulier. L’heure n’est pas éloignée, il faut l’espérer, où ce projet sera enfin mis à exécution, pour le plus grand bien du Soudan qui en retirera des avantages bien supérieurs à ceux que j’ai cités pour le Cayor, car ici les terres sont riches et bien arrosées.
Nous atteignons Bafoulabé, le 3 novembre. Bafoulabé, où rien n’existait il y a dix ans, quand on y établit le poste, compte aujourd’hui quatre à cinq mille habitants. Le poste est sous le commandement du lieutenant Manet[1].
J’engage un nouvel interprète, Makoura-Seck[2], Ouoloff de Saint-Louis. En ce point, nous traversons le Sénégal ; on forme un convoi de voitures et nous nous mettons en route pour Kita.
Le 18 novembre, nous entrons dans le poste qui est le plus important du Soudan. Kita, par le fait de sa position, en un pays sain, au pied d’un massif très peuplé, est destiné à un grand avenir, quand la locomotive, venant de Bafoulabé, éveillera de son sifflet strident les échos des montagnes de Badougou, de Manambougou, de Oualiha.