Part 3
Le roi Charles est un homme de stature moyenne, de tempérament sec et nerveux, de tournure franchement militaire. Il a quarante-cinq ans, mais il ne porte pas son âge. Il parle le français sans accent; on assure qu’il possède à fond et qu’il écrit élégamment la langue roumaine. On dit aussi que ce prince de la maison des Hohenzollern s’est attaché de cœur à son pays d’adoption, et qu’il est aussi bon patriote en Roumanie que Bernadotte le fut en Suède. Ce que nous avons pu juger par nous-mêmes, c’est qu’il exerce avec un vrai talent, dans les réceptions officielles, le difficile métier de roi, trouvant un mot aimable pour chacun et s’efforçant de mettre ses interlocuteurs à l’aise. Le grand _interwiewer_, M. de Blowitz, prétend qu’il a été _interwiewé_ par le roi et que Charles Ier lui a extrait son opinion sur la politique de l’Autriche.
Je ne dirai pas que la reine nous a plu, ce serait peu: elle nous a charmés tous tant que nous étions, Français, Belges et étrangers. C’est une grande et belle personne, au profil grec, aux yeux superbes, aux dents éblouissantes, à la physionomie noble et gracieuse. On sait qu’elle est artiste et lettrée et qu’elle a publié en français un livre dont Louis Ulbach a revu les épreuves. Elle paraît avoir gardé un goût très vif pour notre nation, quoique M. Camille Barrère, à la conférence de Londres, ait tout fait pour nous aliéner le peuple et le gouvernement de Roumanie. La reine et ses dames d’honneur, avec qui j’ai eu la bonne fortune de m’entretenir un instant, portaient le costume national. Il est, à mon avis, plutôt grec que romain, mais il est à coup sûr antique, car il se compose essentiellement de la tunique, du peplum et du voile. Le fond est toujours blanc, rehaussé par des broderies dont la couleur et le dessin varient à l’infini, mais sans que la décoration la plus riche dénature la simplicité grandiose du motif.
Les compliments échangés, le roi nous invita à parcourir les appartements de ce palais probablement unique au monde non seulement par la situation et par le style, mais parce qu’il est l’œuvre d’un architecte couronné. L’intérieur et l’ameublement sont d’un goût plus original que classique, mais généralement heureux. On a fait une véritable débauche de boiseries; quelques salles, et non pas des plus petites, sont ouvragées du haut en bas comme un bahut de la Renaissance. Il paraît que le roi a mis la main sur un de ces artistes modestes et désintéressés qui s’enferment dans leur travail comme le moine dans son cloître. Je n’en connais plus guère; et vous?
Une autre particularité de la construction, c’est le soin qu’on a pris d’ouvrir les principales baies sur les points de vue les plus beaux; et il y en a d’admirables. Les torrents, les rochers, les grands arbres deux ou trois fois centenaires, les vallons où l’eau des sources claires entretient une fraîcheur perpétuelle, forment un panorama varié que nous voyons maintenant tout à l’aise, car chaque fenêtre est le cadre d’un tableau.
Nous pensions qu’il ne nous restait plus qu’à prendre congé de nos très gracieux hôtes, lorsqu’on nous fit entrer dans un salon presque aussi grand et aussi haut qu’une église, et l’on nous invita à nous asseoir dans des stalles de bois sculpté, comme des chanoines au chœur. Nous étions dans la salle de musique. Une jeune Roumaine de bonne famille qui a brillamment débuté à l’Opéra de Madrid et qui, m’assure-t-on, est engagée à Nice, chantait au piano et la reine l’accompagnait. O vénérable baronne de Pluskow, grande-maîtresse du palais d’Athènes sous le règne du pauvre Othon, que dirait votre ombre pointue si elle voyait traiter si familièrement la sacro-sainte étiquette des cours? Vous relèveriez votre noble vertugadin pour voiler votre visage solennel si vous entendiez cette foule d’intrus malotrus applaudir sans façon, comme dans un salon vulgaire, le chant qui est très beau et l’accompagnement qui est parfait. Mais ce sera bien pis dans un instant: la reine n’est plus au piano; elle a cédé la place à une demoiselle d’honneur et, assise dans un grand fauteuil, elle écoute. Tout à coup elle s’aperçoit qu’il y a une page à tourner: Sa Majesté se lève et va, de ses augustes mains, tourner la page. Pauvre étiquette! On me raconte qu’elle a reçu des atteintes plus rudes encore pendant la guerre des Balkans, lorsque la reine était aux ambulances et qu’elle pansait jour et nuit de malheureux soldats blessés qui n’avaient pas même été présentés à la cour.
Le petit concert achevé, on nous invite à prendre le thé dans une salle à manger monumentale où l’on vient d’allumer pour la première fois les bougies. Le problème de l’éclairage dans un bâtiment aussi vaste est assez sérieux; je ne crois pas qu’il soit encore définitivement résolu: mais j’incline à penser que la lumière électrique aura le dernier mot ici, et peut-être dans toute la Roumanie. La reine nous fait voir un procès-verbal de la fête écrit et illustré par elle-même sur une grande feuille de vélin, dans la forme et dans le goût des manuscrits du moyen âge. La principale façade du château y est vivement esquissée en camaïeu entre deux quatrains commémoratifs dont l’un est de M. Alexandri, le grand poète de la Roumanie, l’autre de la reine elle-même, qui a daigné nous les traduire tous les deux. Il commençait à se faire tard lorsque le roi et la reine, après un dernier cercle, nous permirent de prendre congé. Toute la bande se précipita en masse vers l’escalier d’honneur, où un bon domestique, qui nous prenait sans doute pour des ouvriers du château, nous arrêta poliment. Il nous mena lui-même par de jolis petits couloirs jusqu’à un escalier de service qui nous mit dans la cour, juste sous une gouttière. Or il pleuvait comme en Bretagne et nous avions laissé nos paletots et nos parapluies au bas du grand escalier. Il fallut donc retourner sur nos pas, puis retrousser nos pantalons, puis revenir sous les ondées, de flaque en flaque, à la gare où notre train nous attendait. Chemin faisant, la nature nous offrit, elle aussi, un curieux spectacle: le rideau de montagnes qui fermait l’horizon derrière nous changea subitement de couleur: il était noir, il devint blanc dans l’espace de quelques minutes; c’était la première neige de la saison.
Nous ne rentrons pas seuls à Bucarest; outre mon jeune confrère Frédéric Damé, le général Falcoïano, directeur général des chemins de fer, et le colonel Candiano Popesco, aide de camp du roi, s’en viennent dîner avec nous. Le colonel, dont la physionomie martiale et l’esprit pétillant me rappellent un peu le général Lambert, s’est couvert de gloire à Plewna. C’est un chaud patriote, un libéral fougueux et un poète de talent, m’a-t-on dit. De quoi parlerait-on avec deux militaires distingués, sinon de la guerre? De la guerre d’hier et de celle qui peut-être s’allumera demain. Ces messieurs nous parlent des Turcs, leurs anciens ennemis, avec une profonde estime. Ils admirent de bonne foi ce pauvre soldat musulman qui a tant de courage et si peu de besoins. Ils parlent très modestement d’eux-mêmes, mais ils ont une légitime confiance dans la valeur physique et morale de leurs hommes, et ils envisagent stoïquement l’avenir qui n’est pas rose, vu d’ici. La diplomatie a beaucoup créé dans ces derniers temps, mais elle n’a rien organisé. Elle a constitué deux royaumes indépendants qui dépendent l’un et l’autre de leur puissant voisin, l’empire austro-hongrois; nous voyons en revanche deux principautés vassales de la Porte se livrer plus ou moins spontanément à la Russie. On a cédé beaucoup à la Grèce, mais on ne l’a ni contentée ni désarmée; on a donné aux Roumains la Dobrudja, mais on leur a pris la Bessarabie; la Dobrudja vaut la Bessarabie; peut-être même se vendrait-elle plus cher dans une étude de notaire, mais le patriotisme calcule-t-il ainsi? Quand le traité de Francfort nous a violemment arraché l’Alsace et la Lorraine, nous eût-on consolés en nous octroyant la Belgique? Aux yeux de l’optimisme le plus résolu, tous les pays détachés de la Turquie sont un terrain d’intrigue qui peut redevenir en peu de jours un champ de bataille; la Russie et l’Autriche s’y disputent la prépondérance, y sèment l’or à pleines mains, y font travailler l’opinion par leurs agents les plus habiles. Dirons-nous qu’elles y préparent la lutte ouverte à bref délai? Ce serait peut-être beaucoup, mais les peuples pas plus que les hommes n’échappent à leurs destinées et les deux grandes puissances orientales de l’Europe doivent se heurter tôt ou tard dans les plaines que nous parcourons si gaiement. Des flots de sang rougiront encore ce vieux Danube limoneux; la lutte qu’on ne saurait éviter sera d’autant plus formidable que l’Allemagne a promis son concours à l’Autriche et que la Turquie n’est ni morte ni résignée à se laisser mourir. Que deviendront, au jour de la tempête, les petits États mis au monde par le traité de Berlin? La Roumanie est décidée à vivre; elle ne fera pas bon marché de son autonomie. Mais elle a des revenus terriblement limités; son budget de cent vingt millions suffirait à peine à l’entretien de l’armée. Il faut pourtant alimenter tant bien que mal les autres services publics; les ministres se contentent de douze cents francs par mois; le préfet de police de Bucarest en a sept cents, tout juste assez pour payer la location d’une voiture; les sous-préfets, deux cent cinquante, chiffre peu rassurant au point de vue de la moralité administrative. Le roi m’a conté tout à l’heure qu’il avait fait venir de France en consultation un forestier consommé et qu’il n’épargnerait aucun effort pour reboiser le pays. Mais, avant de planter un seul arbre, il faudrait protéger contre la main des hommes et la dent des troupeaux les arbres tout venus qui ne demandent qu’à vivre; et malheureusement le garde forestier et le garde champêtre manquent partout.
Bah! qui vivra verra! Nous approchons de Bucarest, nous faisons un bout de toilette, et, vers dix heures du soir, quelques bons fiacres découverts attelés de chevaux endiablés nous emportent le long d’une rue interminable, bordée de maisons assez basses, très propres et généralement neuves, jusqu’au restaurant à la mode. On nous y sert un excellent souper où l’esturgeon remplit avec succès le rôle principal. Je croyais aimer le caviar frais, mais je ne le connaissais que de réputation. Quant au sterlet, qui n’est autre chose que l’esturgeon dans l’âge tendre, je vous souhaite, ami lecteur, de le goûter une fois au naturel comme on nous l’a servi, sans ail, sans paprika, sans aucun de ces condiments féroces dont la cuisine hongroise a coutume de l’empoisonner sous prétexte de le rendre meilleur. M. Campineano, ministre de l’agriculture, et l’un des hommes les plus distingués du royaume, présidait le repas, qui fut très gai, arrosé de vins excellents et couronné d’une demi-douzaine de toasts que je me ferais un plaisir de citer si nous avions eu derrière nous un sténographe. Le bon Damé me reconduisit à la gare après minuit; je m’endormis avec délices; je rêvais que le train, parti de Paris vingt-quatre heures après nous, se faisait attacher au nôtre, qu’on donnait le signal du départ et qu’en une heure et quelques minutes nous arrivions à la frontière de Roumanie. Et comme le songe et la réalité ne faisaient qu’un dans ce miraculeux voyage, il se trouvait que j’avais rêvé juste, car à six heures trois quarts nous mettions pied à terre à Giurgewo, et nous n’avions que le Danube à traverser pour entrer dans la Bulgarie par Roustschouk.
IV
Un savant ingénieur de la Compagnie du Nord, M. David Banderali, qui est par surcroît un artiste et un écrivain distingué, a publié le 18 mars de cette année, sous prétexte de conférence, une étude vraiment originale, intitulée les _Trains express en 1883_. Parmi les idées neuves qui abondent dans son beau travail, il en est une qui m’a surtout frappé par le sérieux du fond et le pittoresque de la forme. La voici: «Le point de départ de l’établissement du matériel à voyageurs a été différent en Amérique et en Europe. En Europe, nous sommes partis de la simple chaise à porteurs que nous avons placée sur des roues, et dont nous avons fait peu à peu la diligence et la voiture de chemin de fer. En Amérique, le point de départ est tout opposé. L’Américain a pris sa maison, l’a réduite aux proportions strictement nécessaires pour la faire circuler sur les voies ferrées, et l’a mise sur des roues.»
Je n’ai jamais si bien senti la justesse de cette observation qu’à Giurgewo, en quittant notre hôtellerie mobile et les serviteurs bien stylés qui nous avaient suivis jusque-là. L’homme est un animal casanier; il veut être chez lui, même en voyage. Il y a quinze ans, les matelas de coton bien tassé sur lesquels on repose dans les hôtels du Caire m’avaient paru bien durs au premier choc; je les trouvai délicieux après un mois de navigation dans la Haute-Égypte, et mes compagnons de voyage s’écrièrent aussi en apercevant notre auberge sous les grands mimosas de l’Esbekieh: «Nous voilà donc chez nous!» Eh bien! je n’étais plus chez moi, mais plus du tout, lorsque je mis pied à terre en plein champ devant la berge fangeuse et délabrée du Danube; et au moment où vingt portefaix s’emparèrent de notre bagage, pour le transporter au bateau, je sentis vaguement la terre manquer sous mes pas.
Au demeurant, si l’embarcadère de vieux bois mal équarri et fort usé n’était pas des plus confortables, le petit vapeur matinal qui nous conduisit à Roustschouk en moins d’une demi-heure était assez hospitalier; le capitaine avait une bonne grosse figure; le sommelier du bord servait infatigablement ses petites tasses d’excellent café à la turque, et le valet de chambre de M. Nagelmackers débouchait une vingtaine de bouteilles empruntées pour la circonstance à la cave des wagons-lits. Nous avions fait, d’ailleurs, sur la chaussée de terre qui deviendra plus tard un quai, une ample provision des bons raisins de Roumanie.
Notre débarquement fut un peu retardé par l’escale d’un de ces grands bateaux autrichiens qui ressemblent à des arches de Noé, et qui feront encore assez longtemps concurrence aux chemins de fer entre la basse Hongrie et les bouches du Danube. Le fleuve qu’on a mis en valse était très plein, assez rapide et fauve comme le Nil à Boulaq dans la saison des hautes eaux.
Je ne dirai rien de la gare de Roustschouk, sinon que cette tête de ligne ferait médiocre figure dans un village des Landes. Arrivés à huit heures, nous devions monter en wagon à neuf heures et demie; je pus donc prendre avec deux ou trois compagnons un des grands fiacres découverts et disloqués dont les cochers, vêtus comme les compagnons du _Roi des montagnes_, et les chevaux échevelés comme des coursiers de ballade, nous offraient leur service en criant ou hennissant des mots inconnus. J’ai donc vu Roustschouk, c’est-à-dire une agglomération de plâtras alignés tant bien que mal le long de rues invraisemblables, où la pelle et le balai feront sensation s’ils ont jamais la fantaisie de venir s’y promener comme nous. L’affreux Pirée, tel qu’il m’est apparu en février 1852, est un Versailles en comparaison de Roustschouk. Pauvres Bulgares! Vous souvient-il du temps où l’Europe s’intéressait si chaudement à leur sort? Je vois encore MM. Jankolof et Geschof, les jeunes et intelligents délégués qui vinrent à Paris solliciter l’appui moral de Gambetta. Ils me firent l’honneur de s’adresser à moi pour obtenir une entrevue avec l’illustre patriote, et ils le rencontrèrent à ma table, sous les ombrages de Malabri. Gambetta n’avait pas d’armée à leur offrir et il craignait de les voir s’engager dans une aventure.
«Quel est exactement, leur disait-il, l’état de vos forces?»
Ils répondaient:
«Nous n’en avons point.
--Pas même une garde nationale?
--Pas même. Nous n’avons que les sociétés de gymnastique.
--Armées?
--A peine.
--Exercées?
--Un peu.
--Mais, mes pauvres enfants, vous serez écrasés!
--Sans nul doute; et pourtant nous nous soulèverons.
--Pourquoi donc?
--Il le faut.»
Nous n’en pûmes tirer d’autres réponses; on eût dit que la contagion du fatalisme musulman les avait gagnés.
Ils s’insurgèrent, comme ils nous l’avaient dit, et furent écrasés, comme Gambetta le leur avait prédit. Leur sang coula à flots jusqu’au jour où la Russie sentit qu’elle devait les secourir comme Slaves et comme orthodoxes. Elle fit la guerre pour eux, une guerre sentimentale et politique à la fois qui l’avança d’une grande étape dans sa marche sur Constantinople.
Cette histoire, qui date d’hier, me revient en esprit quand mon fiacre débouche sur une place beaucoup plus pittoresque que pavée, où quelques centaines de Bulgares font l’exercice sous le commandement d’officiers russes. Tout juste devant nous, au milieu des masures, s’élèvent les constructions d’un palais inachevé. C’est une des futures résidences du prince régnant, Alexandre de Battenberg. On dit que ce jeune homme de noble sang faisait assez activement la fête, lorsque son grand patron et son parent, l’empereur de Russie, le plaça sur un trône pour l’empêcher de courir. On dit aussi que le sentiment du devoir professionnel, concurremment avec l’instinct de conservation personnelle, l’a rendu presque aussi bon Bulgare que le roi Charles de Hohenzollern Sigmaringen est devenu bon Roumain. Il s’émanciperait volontiers des tuteurs à la main pesante que la Russie lui a imposés et que son peuple supporte impatiemment comme lui; peut-être même irait-il jusqu’à secouer le protectorat de la Russie, mais ses sujets ne le suivraient sans doute pas aussi loin, car les Bulgares sont accoutumés à voir dans l’empereur de Russie un libérateur, un pape et un père.
Il y a très probablement dans ce pays des villes autrement bâties et autrement peuplées que Roustschouk, mais je n’en parlerai pas _de visu_, car le grand financier qui a construit le chemin de Roustschouk à Varna les a soigneusement évitées. Lorsque le pauvre Abd-ul-Azis commanda le réseau des chemins turcs, au prix de deux cent cinquante mille francs le kilomètre, il oublia entre autres choses de dire dans le cahier des charges que ces chemins desserviraient les villes du pays, et le concessionnaire, exclusivement appliqué à faire du kilomètre, comme certains clercs d’avoués font du rôle, suit respectueusement les profils du terrain, évite les travaux d’art et passe à vingt-cinq kilomètres de Schoumla sans retourner la tête. Les Bulgares ont hérité de ce chemin tel quel, et je doute qu’ils songent à l’améliorer de sitôt. Ce pauvre peuple n’a d’argent pour rien, pas même pour niveler autour de Roustschouk les retranchements qu’on y avait improvisés pour la guerre, pas même pour améliorer le port de Varna, qui est le plus inhospitalier de l’Europe. La route que nous parcourons en sept heures de train express ne longe que des forêts dévastées, réduites à l’état de maigre taillis, et des steppes où la culture apparaît de distance en distance comme un accident heureux. De loin en loin, quelques masures, construites en pisé et couvertes en chaume, nous montrent un simulacre de village. Quelques rares troupeaux de buffles et de bœufs vaguent, sans gardien, à travers le bois ou la plaine, et viennent camper sur la voie que nulle barrière ne défend. Notre machine les éveille à coups de sifflet; elle est d’ailleurs munie à leur intention d’un large chasse-pierre à claire-voie construit en barres de fer assez solides et assez fortement liées entre elles pour balayer un bœuf.
Le malheur de la Bulgarie et de bien d’autres pays en Orient c’est que, durant une longue suite de siècles, tous les fruits du labeur humain en ont été emportés au fur et à mesure de la production et consommés à l’étranger. Rappelez-vous la doléance de ce paysan du Danube qui vint à Rome sous Marc-Aurèle protester devant le Sénat:
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome; La terre et le travail de l’homme Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les: on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.
On ne le voulait plus et l’on avait raison, mais on a continué à travailler pour les Romains, puis pour les Grecs, puis pour les Turcs.
C’est l’histoire toujours vieille et toujours nouvelle.
Nous voyons à chaque station des quantités de blé que les indigènes vannent, criblent et amoncellent en larges tas. Où ira-t-il, ce blé, et surtout qu’est-ce que les producteurs recevront en échange? En restera-t-il quelque chose dans le pays, maintenant que la Bulgarie est une principauté indépendante ou peu s’en faut? Le régime de la propriété est encore très primitif: sauf quelques rares exceptions, la terre appartient à l’État ou aux communes, qui prêtent au paysan ce qu’il veut et peut cultiver. Le Bulgare laboure, sème, moissonne et paye la dîme pour solde de tout compte. Dans ces conditions, il me semble qu’on pourrait vivre et même avec le temps amasser quelque chose; mais le capital fait défaut. Il faudrait que des colons étrangers vinssent apporter leur argent, leurs instruments de travail, leurs procédés de culture. Reste à savoir s’ils seraient bien accueillis, et l’on m’assure que non. D’ailleurs la sécurité des campagnes est presque nulle. Deux stations ont été pillées depuis une quinzaine, un chef de gare blessé grièvement à la tête et au bras, la recette enlevée, les dépôts de marchandises, établis par quelques particuliers sur la voie, dévalisés. On nous dit que la saison du brigandage tire à sa fin, car, après la chute des feuilles, les taillis dépouillés n’offriront plus que des refuges percés à jour. La tactique des malfaiteurs consiste à envahir les gares après le passage du dernier train, et il en passe deux en vingt-quatre heures. Ils prennent d’abord ce qu’ils trouvent, ensuite ils mettent les employés à la torture pour se faire donner l’argent caché. Ceux qui ont fait le dernier coup, à Vetova, étaient vêtus en Turcs, ce qui ne prouve pas grand’chose; les écumeurs de la frontière grecque ont de tout temps emprunté le même déguisement. Je demande à M. Wiener, qui est chez lui sur cette ligne, comme secrétaire général de la Société d’exploitation, si les blessés et les volés ont quelques chances d’obtenir justice; il n’ose pas répondre affirmativement. Tout récemment encore, on a volé quinze rails sur la voie; on les a fait entrer dans la construction d’une maison de Varna; les voleurs ou tout au moins les receleurs ont été pris la main dans le sac; mais la justice du pays les a laissés tranquilles. Question de patriotisme. Les Bulgares ne se condamnent pas entre eux. Ils devraient cependant quelques égards à une Compagnie dont le personnel cosmopolite leur a fourni un ministre, un président de cour et un juge, ancien bourrelier des chemins de fer orientaux. L’inspecteur général, qui nous fait compagnie depuis Roustschouk jusqu’à Varna, est un Français du meilleur monde, jeté dans ces pays perdus par je ne sais quel caprice du sort. M. de Gisors, c’est son nom, ferait assurément bonne figure dans le conseil du prince Alexandre; mais peut-être aimerait-il mieux sa mie au gué! Les ministres de Bulgarie sont payés quinze mille francs par an.
Nous déjeunons à la station de Scheytandjik (en turc: petit diable). On nous y sert des perdreaux que le grand diable lui-même ne saurait pas découper, arrosés d’un vin de pays qui ne vaut pas le diable. Mais comme il est une heure et quart et que nous mourons de faim, nous dévorons un simple rôti d’oie, de grosses pâtisseries à la turque et une compote de pêches piquées d’amandes et baignées dans un sirop qui sent la rose à plein nez. Voilà qui est mauvais! pensez-vous. Eh bien! non!