De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie
Part 16
Il y avait M. Kousnietzof, nullement parent du richard de Krasnoïarsk que j’ai présenté au lecteur. C’était un jeune homme de vingt ans, originaire de Verchni-Oudinsk, et qui sortait pour la première fois de sa ville natale. Sibérien pur sang, il avait une épaisse chevelure blonde qui lui descendait jusqu’au milieu du dos et pas un poil de barbe. Accoutumé aux bottes et à la grande blouse du costume national russe, non-seulement il était gêné dans le pantalon et la jaquette qu’il avait endossés pour la circonstance de son voyage en Chine, mais encore il lui semblait qu’il était ainsi vêtu d’une manière indécente; aussi, en entrant dans le salon de la femme du consul, préféra-t-il se faire un jupon avec sa chemise, en nous en exhibant les pans, plutôt que de se présenter dans un costume aussi découvert. Décidément tout dans ce bas monde est de pure convention, et l’on pourrait se demander après un pareil acte si la pudeur est de loi naturelle.
M. Marine arrivait de Tobolsk, sa ville natale. Il connaissait Omsk, l’Oural et Ékatérinembourg; il avait même été une fois jusqu’à Perm; aussi parlait-il avec emphase de ses lointains voyages et critiquait-il tout, sous prétexte qu’il avait admiré dans sa jeunesse les splendeurs de l’Occident. -- Ses plaintes continuelles, la lourdeur de son corps et de son esprit nous agacèrent d’abord, mais nous sûmes plus tard en tirer parti en nous divertissant aux dépens de ce pauvre garçon devenu notre souffre-douleur.
Ce fut le 8 avril que je pris congé du consul russe d’Ourga, dont je regrette d’avoir oublié le nom. Comme il allait bientôt partir pour Pétersbourg avec toute sa famille, nous pûmes mutuellement nous souhaiter bon voyage. Il me reconduisit jusqu’à la grille qui ferme l’enclos du consulat. Je lui serrai cordialement la main et je fis à pied les deux premiers kilomètres des cinq cents lieues de désert que j’avais à parcourir.
En me voyant ainsi marcher derrière une voiture qui devait être pendant de longs jours mon unique habitation, je me figurai un instant qu’à l’exemple du chevalier des Grieux, je m’étais adjoint à une troupe de saltimbanques. Personne, hélas! dans la caravane ne pouvait rappeler même de loin le joli visage de Manon Lescaut.
La voiture de M. Schévélof ouvrait la marche. Elle était surmontée d’un drapeau russe et d’une bannière mongole à prières. Immédiatement après suivait la voiture de M. Kousnietzof, puis quatorze chameaux, portant les bagages, marchaient ensuite à la file les uns des autres. Parmi ces bagages, il y avait deux tentes, l’une pour nous et l’autre pour les Mongols, et une batterie de cuisine. Enfin la voiture de Pablo, la mienne et celle de M. Marine formaient la queue de la caravane. Nous étions accompagnés de sept indigènes dont le chef était à cheval, et qui, montant eux-mêmes des chameaux, surveillaient de cette hauteur la portion de la caravane spécialement confiée aux soins de chacun.
Nous commençâmes par cheminer dans un pays montagneux et beau, mais parsemé de grosses pierres qui, soulevant nos voitures, nous occasionnaient des secousses désagréables. Vers onze heures du soir nous fîmes halte et nous dressâmes seulement une tente, ne comptant rester que peu de temps en cet endroit. Nous dînâmes cette fois des provisions fraîches que chacun avait apportées d’Ourga, puis nous assistâmes au repas de nos Mongols.
Ils dressèrent promptement un feu au centre de la tente avec des fientes de chameau, firent bouillir de l’eau dans une grande marmite et y plongèrent un mouton entier qui avait été découpé en sept parties tout à fait au hasard. Un quart d’heure après, sans prendre même la peine d’ajouter du sel ou quelque autre assaisonnement, ils s’emparèrent chacun d’un morceau et le dévorèrent, c’est le mot propre, sans pain, comme sept animaux féroces en faisant craquer les petits os entre leurs dents. Ce que je remarquai surtout de bestial et de vraiment sauvage dans cette curée, ce ne fut pas tant la quantité énorme de viande absorbée par ces gens que la gloutonnerie avec laquelle ils se jetèrent sur la marmite dès que le chef eut donné le signal. Ils firent tout disparaître, sauf les gros os, sans séparer les bouchées, avalant avec effort les parties nerveuses qu’ils ne pouvaient mâcher; en un mot, cherchant simplement à se remplir l’estomac le plus promptement possible.
Comme les Mongols ont l’habitude de déposer simplement leurs morts à terre, ils doivent par opposition, soit en les enterrant, soit en les brûlant, faire disparaître les restes de leurs animaux. C’est ce dernier procédé que nos guides employèrent ce soir-là. Une affreuse odeur se répandit bientôt dans la tente et nous réduisit à la quitter. Nous rentrâmes dans nos voitures, où nous nous endormîmes profondément.
Peu après nous fûmes réveillés par les cris de nos hommes qui couraient après un des chameaux, porteur de bagages. Celui-ci, ayant probablement déjà éprouvé les fatigues de la traversée du Gobi avait désiré quitter notre caravane. S’étant heureusement débarrassé par ses bonds de deux petites caisses qu’il avait sur le dos et qui justement m’appartenaient, il s’était enfoncé dans les profondeurs du désert ou dans les bois de la montagne sainte que nous avions contournée. Bref, nous ne le revîmes plus. Cet accident nous empêcha de repartir avant le lever du jour. Notre guide dut aller acheter un autre chameau à Ourga. Nous ne nous remîmes en marche qu’à dix heures du matin.
Le troisième jour nous arrivâmes au pied d’une dernière chaîne de montagnes qui précède le désert proprement dit. Comme les chameaux ne peuvent chargés gravir aucune côte, notre guide loua des bœufs aux Mongols qui se sont établis au pied de cette montagne pour rendre ainsi service aux voyageurs contre rémunération. Nous mîmes quatre heures environ à atteindre le sommet. Avant de commencer la descente et de me lancer en plein désert, je me retournai vers le nord et je contemplai avec admiration la chaîne des monts Altaï. En apercevant leurs cimes neigeuses, je dis un dernier adieu à la Sibérie qu’elles cachaient à mes regards. J’embrassai dans ce coup d’œil tout l’ensemble de l’immense route que je venais de parcourir; et quand je me retournai vers le sud où je ne distinguai plus un seul flocon de neige, toutes mes aspirations s’élancèrent vers les plaines verdoyantes de Pékin et de la Chine méridionale que j’espérais bientôt atteindre.
Nous entrâmes enfin dans le grand désert de Gobi que nous mîmes dix-huit jours à traverser.
Nous ne nous arrêtâmes que bien peu, et je me demande vraiment comment les chameaux, animaux flasques et délicats à certains points de vue, peuvent supporter une aussi grande fatigue. Vers onze heures du matin nous dressions les tentes. Les chameaux broutaient alors pendant deux heures environ une herbe rare. Nous repartions, et la caravane ne s’arrêtait plus qu’à onze heures du soir.
La halte de la nuit, pendant laquelle les chameaux dormaient, durait à peine une heure, et nous cheminions de nouveau sans discontinuer jusqu’à onze heures du matin.
Le centre du désert de Gobi ressemble au Sahara. C’est une mer de sable sur l’étendue de laquelle le regard n’est distrait par rien. Quand plus tard nous y arrivâmes et pendant les quatre jours que nous employâmes à traverser cette partie tout à fait privée de végétation, les chameaux accomplirent leur travail ordinaire sans prendre la moindre nourriture. Le dernier jour seulement plusieurs s’arrêtèrent et se couchèrent comme pour nous faire comprendre leur extrême fatigue. Quelques coups de bâton les remirent bientôt sur pied, et, en somme, pas un seul ne périt. Le cheval que notre guide avait acheté à Kiachta, et pour qui cependant les chameaux portaient du foin et de l’avoine, mourut au bout de huit jours. Un second acheté à des Mongols que nous rencontrâmes par hasard sur notre route eut le même sort. Ainsi s’affirmait sous nos yeux la supériorité du chameau sur le cheval, là où il s’agit de supporter des fatigues prolongées.
Le chef mongol de notre caravane avait une connaissance approfondie du désert. Dans la journée il se guidait ordinairement sur les traces encore visibles de caravanes: squelettes de chevaux, de chameaux ou même de bœufs que nous rencontrions fréquemment. La nuit, il se servait d’une étoile comme d’un phare naturel et marchait dans la direction de l’astre sans même regarder à terre, comme les mages de l’Évangile. Plusieurs fois cependant le ciel fut voilé par des nuages et le sol ne présenta aucun indice de précédent passage. Pareille situation ne l’embarrassait pas: il dirigeait notre caravane vers Kalkann aussi sûrement qu’un marin pointe son vaisseau vers le port qu’il désire atteindre.
Quatre jours après avoir quitté Ourga, M. Schévélof nous rappela pendant la halte de la nuit que l’Église orthodoxe célébrait le lendemain la fête de Pâques: «Il faudra, ajouta-t-il, nous livrer à quelque réjouissance.» Le projet fut adopté. M. Marine sortit aussitôt de la tente et revint bientôt avec des bonbons qu’il nous distribua comme pour ouvrir la fête. «Puisqu’il en est ainsi, m’écriai-je, je vous propose un souper fin», et, courant à ma voiture, j’en rapportai une des boîtes de foie gras dont j’avais fait provision. M. Schévélof déboucha une bouteille de vin de Crimée, et nous commençâmes un joyeux repas.
Les Mongols, nous entendant rire, vinrent s’accroupir à l’entrée de notre tente et entamèrent plusieurs discussions sur le goût de nos miettes qu’ils ramassaient à terre avec empressement. Le jeune Kousnietzof voulut aussi apporter sa part au menu du festin. Il sortit de la tente, et, au lieu de nous présenter des victuailles, qui n’auraient eu d’ailleurs qu’un mince succès, il revint en accordant une guitare dont il pinçait à merveille. Le repas fini, nous donnâmes la parole à l’instrument, auquel Wassili-Michaëlowitch inspira de mélancoliques pensées.
L’intérieur de notre tente formait alors un pittoresque tableau. Accroupis tous les cinq autour de notre foyer, dans ce petit réduit, seul éclairé et chaud au milieu de l’immensité du désert, nous écoutions sans rien dire, de peur de troubler mutuellement nos rêveries. Les physionomies de nos Mongols que nous apercevions à l’entrée de la tente nous rappelaient à tout moment l’étrangeté de notre situation. Nous eussions certainement oublié l’heure et prolongé indéfiniment cette fête musicale et imaginative, si notre chef mongol, habitué au désert et peu sensible aux sons de la guitare, n’avait donné subitement le signal du départ. Un quart d’heure après, les tentes étaient pliées, la petite portion de terrain qui nous avait servi de demeure était redevenue le grand désert; nos voitures étaient attelées, et la caravane avait repris sa marche.
CHAPITRE XIX
LE DÉSERT DE GOBI.
Rencontre d’un prince mongol et de sa cour. -- Notre vie au désert. -- La plaine de sable. -- Privation d’eau. -- Mirage lunaire. -- Trois exécutions. -- Un voyageur égaré. -- Arrivée à la grande muraille de Kalkann.
Un vent assez violent s’éleva à la pointe du jour; aussi de la journée personne ne songea à sortir, et chose bizarre, pendant cette fête de Pâques qui devait se passer en réjouissances, nous ne cherchâmes même pas à nous apercevoir les uns les autres, ne fût-ce que pour nous souhaiter le bonjour.
Le lendemain le temps ne devint pas meilleur; la grêle tomba même plusieurs fois en assez grande abondance pour blanchir la terre.
Nous ne sortîmes guère non plus de nos voitures ce jour-là, sauf vers le soir, où M. Schévélof signala dans le lointain, à l’aide de sa lorgnette, une grande réunion de tentes. En nous approchant davantage, nous vîmes qu’elles n’étaient malheureusement pas habitées par des Européens, et notre guide ne tarda pas à reconnaître une halte d’un prince mongol entouré de sa cour.
Une vingtaine de tentes se dressaient à côté les unes des autres. Celle du chef, plus grande et entourée d’une sorte de mur couvert de peintures grossières, se distinguait immédiatement. Une autre, à peu près de même grandeur et entourée de moulins à prières, se désignait comme le temple de la tribu. A notre approche, les chiens qui gardaient chacun une tente firent un tel vacarme qu’ils mirent l’émoi dans tout le village. Un grand nombre d’habitants, nous reconnaissant de loin pour étrangers, vinrent au-devant de nous, un peu par curiosité, mais aussi pour s’assurer de nos sentiments pacifiques. Des pourparlers commencèrent entre l’un de ces hommes et M. Schévélof, qui nous annonça que peu après nous allions être admis en présence du prince.
La simplicité de son intérieur m’étonna. La seule particularité qui distinguât sa tente était la présence d’un petit fourneau dont le tube perçait le plafond. Le luxe de ce palais princier consistait donc uniquement à éviter l’asphyxie causée partout ailleurs par une fumée nauséabonde. Le prince était accroupi au fond sur un tapis. Il était vêtu d’une grande robe en soie bleue bordée de velours noir. Ses jambes disparaissaient dans des sortes de bottes en soie noire. Sa ceinture à laquelle étaient attachés, comme à celle de tous les Mongols, les ustensiles nécessaires pour fumer et pour produire le feu, était brodée en argent. Son bonnet était fait de cuir jaune avec des bords relevés en fourrure, et surmonté d’une boule bleue d’où pendait un petit plumeau en poils.
Quand nous entrâmes, il tira de sa poche un flacon rempli d’essence de tabac qu’il présenta à M. Schévélof. Celui-ci en détacha le bouchon auquel était attachée une cuillère microscopique, prit dans la cuillère une goutte d’essence, la porta à son nez, fit semblant d’éprouver une indescriptible jouissance, puis remit tout en place et passa le flacon à M. Marine en lui disant de répéter la même cérémonie. Quand nous nous fûmes pâmés tous les cinq, car Pablo ne manquait jamais de s’accrocher à moi dans les circonstances extraordinaires, il fallut entamer une conversation. C’était toujours le pauvre M. Schévélof qui était chargé de ces missions délicates. Il s’en acquitta fort bien. Il demanda la permission d’aller visiter le temple, ce qui nous fut accordé. Le lama nous offrit de prier le dieu pour l’heureuse continuation de notre voyage. J’acceptai pour ma part avec empressement, en donnant comme honoraires une brique de thé, cinq aiguilles et un peu de fil.
Ma voiture fut peu après entourée par cinq lamas qui se prosternaient devant elle en psalmodiant des prières et en faisant tourner chacun un petit moulin portatif. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi grotesque que cette cérémonie. J’allai me cacher au fond de ma voiture pour dissimuler mes rires; mais le grand prêtre ne tarda pas à en ouvrir la porte sans me demander permission pour en examiner l’intérieur en détail. Me rappelant alors l’accueil que venait de nous faire le chef de cette tribu, je donnai à sentir à ces lamas je ne sais quel flacon de parfumerie. Voyant à quel point ils appréciaient cette odeur, je les aspergeai avec mon essence du haut de ma voiture au moment où la caravane se remit en marche. Dès lors leur reconnaissance dépassa toutes les bornes et ils s’inclinèrent à plusieurs reprises. En m’éloignant je les voyais encore de loin se sentir mutuellement les épaules. Il me sembla même, au moment de les perdre de vue, que la population s’approchait de ces lamas pour jouir de leur odeur: fait jusqu’alors inconnu dans l’histoire de cette tribu, miracle ineffable que les petits-enfants entendront pendant plusieurs générations raconter par leurs grands-pères.
A partir de ce jour le temps devint non-seulement beau, mais chaud. Nos journées se succédaient assez pareilles il est vrai, mais non sans charme et sans gaieté. Nous sortions de nos voitures au moment de la halte du matin. Comme pendant la première moitié de notre voyage nous ne manquâmes jamais d’eau, au moins pour boire, la discussion s’engageait chaque jour entre mes compagnons, pendant qu’on dressait les tentes, sur la préparation du thé. Sera-ce du thé de brique ou du thé fin? Y mêlerons-nous du lait de mouton, du vin ou du citron? Le préparerons-nous tout à fait à la mongole, c’est-à-dire avec du beurre, de la farine et du sel? Beaucoup d’autres propositions, qu’il serait trop long d’énumérer ici, étaient faites par M. Marine, M. Kousnietzof et même par Pablo, qui ne dédaignait pas d’émettre son avis. Quand chacun était repu, les tentes étaient pliées, les chameaux reprenaient leur marche, et, plaçant notre fusil sur l’épaule, nous nous écartions de la caravane jusqu’à cinq ou six heures du soir, après quoi nous remontions en voiture. L’un chassait les volatiles: M. Kousnietzof ne se couchait jamais sans avoir abattu un canard ou bien une perdrix d’une espèce assez répandue en Mongolie, mais encore peu connue en Europe, aux pattes ongulées et couvertes de poils assez semblables à ceux des rats.
Je préférais poursuivre les daims et les cerfs blancs que nous apercevions quelquefois en grand nombre, mais toujours à des distances énormes. Que de lieues supplémentaires j’ai faites ainsi à pied, dans l’espérance d’atteindre un de ces animaux! Une fois surtout, convaincu d’en avoir blessé un assez grièvement, je ne sais jusqu’où je me serais laissé entraîner, si le crépuscule ne m’avait fait craindre de perdre de vue la caravane et de m’égarer dans ce désert, le plus étendu de tous les déserts du globe[22].
[22] Le désert de Gobi proprement dit est un peu moins grand que le Sahara, mais il faut remarquer que tous les pays par lesquels il est borné surtout à l’ouest, sont aussi de véritables déserts.
M. Marine, par prudence ou par crainte de la fatigue, s’écartait peu de la caravane; parfois même il s’asseyait sur la porte de sa voiture, les pieds appuyés sur un marchepied, et de là tirait sur tout ce qu’il voyait, quelle que fût la bête et à quelque distance qu’elle se trouvât. Un jour pourtant, nous parvînmes, M. Schévélof et moi, à faire vibrer en lui la fibre du chasseur, dans une circonstance dont le souvenir nous divertit longtemps.
Je marchais à deux kilomètres environ devant la caravane, en causant avec son aimable chef, quand nous aperçûmes à terre une hermine morte, et bien morte, il était facile de le constater à son immobilité et à son odeur. Nous la plaçons en quelques secondes dans une touffe d’herbe, en relevant un peu sa tête à la manière des animaux qui écoutent; puis nous allons prévenir M. Marine que le moment est venu pour lui de se montrer. Il approche à pas lents, nous suppliant de ne pas le devancer et de ne faire aucun bruit. Il épaule, le coup part; rien ne bouge naturellement.
«Bravo!» m’écriai-je, et je fais semblant de vouloir m’élancer pour m’emparer de l’animal. Mais voilà où commence le comique de l’histoire. M. Marine, avec des gestes furieux, me fait signe de m’arrêter. J’obéis. Il épaule de nouveau, il vise avec le plus grand soin. M. Schévélof pensa mourir de rire. Le coup part. Rien ne bouge encore. «Ah! cette fois elle est sûrement morte, me dit M. Marine. -- Mais pourquoi donc l’avez-vous tirée deux fois? -- Dans la crainte de l’avoir manqué d’abord, et qu’elle n’aie pas entendu le bruit de mon arme.» Les plaisanteries tombèrent dru après cette réponse sur le pauvre Ivan Ivanovitch. Mais franchement on n’est pas naïf chasseur à ce point-là.
Peu de temps après nous entrâmes dans la grande plaine de sable dont j’ai parlé, qui forme le milieu du désert de Gobi. Le premier jour se passa bien. Une certaine tristesse régna, il est vrai, parmi nous, mais nous n’y prîmes pas garde. Le second jour fut déjà plus difficile. M. Kousnietzof trouva qu’on avait mis dans le thé quelques grains de sel de trop; M. Marine eût préféré qu’on n’en mît pas du tout. Chacun chercha raison de se plaindre.
Le troisième jour fut plus difficile encore. Wassili Mikaëlowitch ne parut même pas sous la tente pendant la halte du matin. Sous prétexte de continuer la lecture d’un livre qui l’intéressait fort, il déjeuna dans sa voiture. Une farce comme celle de l’hermine eût été alors fort mal accueillie. Et pourtant j’affirme qu’on ne saurait trouver des caractères aussi agréables que ceux de mes compagnons de voyage. Nous n’étions nullement fâchés les uns contre les autres, mais nous ressentions l’influence de la nature vide qui nous entourait.
Dans les immenses solitudes de Sibérie il y a des forêts qui reposent le regard; en pleine mer les flots représentent en quelque sorte la vie par leurs mouvements, par leur apparence calme ou furieuse, tandis qu’au milieu du désert on ne trouve que solitude et immobilité. Autour de la mort seulement règnent ces deux grandes choses d’une façon plus absolue encore; rien ne ressemble à un tombeau comme le désert. Malgré soi, on s’y trouve envahi par des idées sérieuses et graves. Nous ne parlions que fort peu; nous marchions loin les uns des autres.
Nous réfléchissions beaucoup, en ramassant à terre, comme passe-temps, les pierres rares qui sont dans cette partie du Gobi: on y trouve de grosses agates et d’autres minerais dont j’ignore le nom, qui, malgré leur transparence, ont une teinte jaune rouge ou verte. Le sol en est jonché. On dirait une gigantesque mosaïque.
Un matin le chef mongol déclara que notre provision d’eau était épuisée: «J’avais compté, nous dit-il, la renouveler dans un étang qui existe d’ordinaire ici; vous pouvez en voir la place, mais il est entièrement desséché.» Cette nouvelle, bien que triste, faisant diversion à la monotonie de notre existence, ramena la gaieté parmi nous. M. Schévélof seulement et moi avions pensé à emporter du vin, mais notre provision n’était pas abondante. Nous ne fîmes du thé ce jour-là ni au sel, ni au sucre, ni à la farine. Les boîtes de conserves furent largement entamées, et en élevant nos verres remplis d’une liqueur devenue bien précieuse, nous portâmes ce toast certainement inconnu en France: A l’espérance de boire de l’eau!
M. Kousnietzof, qui, en véritable Sibérien, eût préféré un demi-verre de thé à une bouteille du vin le plus délicat, accepta cette privation plus difficilement que mes autres compagnons. Il ne cessa pendant toute cette journée d’inspecter l’horizon à l’aide de sa lorgnette. La nuit venue, il continua ses investigations, et tout à coup fit arrêter la caravane en nous montrant à l’horizon une surface blanchâtre. «Wada, Wada! s’écria-t-il; de l’eau, de l’eau!» Dans notre enthousiasme, nous sortîmes tous de nos voitures, et, emmenant les chameaux qui portaient les tonneaux, nous vous dirigeâmes du côté indiqué. M. Kousnietzof courait, M. Marine dansait, Pablo chantait, moi je suivais et A. Schévélof doutait. Ce dernier était décidément digne d’être le chef de notre caravane. Cette teinte blanche provenait d’une couche de sel qui recouvrait la terre sur une grande étendue. Un peu décontenancés, nous rejoignîmes nos voitures. Cette même nuit nous fûmes témoins d’un mirage lunaire. Ce phénomène assez rare, paraît-il, est un des plus gracieux que puisse présenter la nature. Le paysage que nous considérâmes était certainement fantôme, car il était trop différent de tous ceux que nous pouvions en réalité rencontrer dans ce pays; et certainement, si je ne l’eusse vu moi-même, j’aurais cru à un rêve d’imagination trop riche de la part de mes compagnons. Non-seulement nous eûmes devant les yeux une pièce d’eau reflétant sur sa surface les rayons de la lune, mais encore nous vîmes distinctement alentour la silhouette de plusieurs grands arbres et même de quelques échassiers. Wassili Mikaëlowitch, qui à Verkni-Oudinsk n’avait jamais entendu parler même de l’existence du mirage, allait s’élancer dans la direction de ce petit lac, quand les Mongols l’arrêtèrent en éclatant de rire. Il est probable que ce phénomène n’est pas rare dans le désert de Gobi, puisque les indigènes qui nous accompagnaient ne parurent nullement étonnés d’une aussi belle vision.