De Paris à Pékin par terre: Sibérie-Mongolie
Part 10
Le premier établissement que je visitai à Irkoutsk fut le lycée. Une seule chose y est à signaler, surtout dans ces temps où la question de l’enseignement gratuit est à l’ordre du jour. Il n’y a pas de carrières en Russie qui puissent être appelées des carrières libérales. Non-seulement les militaires, les marins, les ingénieurs sont comme chez nous des fonctionnaires, mais aussi les avocats et les médecins. Le gouvernement leur donne des appointements selon leur grade, comme à tous ses autres serviteurs. Les gens riches ont, il est vrai, l’habitude de payer les soins qu’ils en ont reçus; mais un malade pauvre peut appeler à son chevet tel médecin qu’il lui plaît sans lui devoir en réalité aucune rétribution. Or, le gouvernement, contrairement à l’opinion générale, est désireux de répandre l’instruction. Cependant, craignant les inconvénients de l’éducation absolument gratuite, il contracte avec ses jeunes sujets qui désirent s’instruire une sorte de marché d’après lequel il donne d’abord à l’étudiant l’enseignement, et celui-ci doit ensuite à l’État dans la carrière qu’il a embrassée cinq années de service gratuit. Si le jeune homme ne parvient pas à passer ses examens, il est alors forcé d’entrer dans l’armée pour acquitter sa dette de cinq ans. Voilà, ce me semble, une organisation fort ingénieuse, et qui permet à tous d’embrasser toutes les carrières. Comment une pareille institution n’a-t-elle pas encore été réclamée par nos réformateurs. O France qu’on prétend républicaine, que de progrès à faire encore pour devenir seulement libérale!
Je visitai la prison; en y allant, mon cœur se serrait. Être non-seulement à Irkoutsk, mais en prison à Irkoutsk, cela me faisait frémir. Quand j’eus contemplé ces physionomies d’assassins et de voleurs, ces visages qui n’ont plus rien d’humain, où, à la place de l’intelligence et de la sensibilité, on ne lit plus que rage et désir de sang, ma commisération se fondit bientôt. Je déplorai seulement là plus qu’ailleurs cette mauvaise habitude sibérienne de ne jamais ouvrir aucune fenêtre; certaines chambres de cette prison étaient habitées par soixante-dix ou quatre-vingts détenus sans être jamais aérées.
Mon conducteur me fit voir avant de quitter ce triste établissement la chambre des prisonniers politiques. Il s’y trouvait une quinzaine d’hommes environ, presque tous fort jeunes, jetés là sans jugement et peut-être pour longtemps. Laissons tomber un voile sur de pareilles infortunes. Loin de moi la pensée d’une diatribe contre le tzar: en raison de l’énorme responsabilité qui lui incombe, il faut qu’il sache prendre parfois des décisions cruelles, pour assurer la tranquillité et le bonheur de tout un peuple; mais cependant, je frémis en songeant aux victimes de ces sévérités souveraines, à ces jeunes illuminés semblables à ceux que de coupables meneurs illuminent chez nous et qui s’imaginent, est-ce bien leur faute? que la vraie liberté se trouve ailleurs que dans le respect des lois. Hélas! hélas! si la justice définitive était de ce monde, je sais bien quelle nation enverrait le plus de représentants à la prison d’Irkoutsk.
Les femmes de ces prisonniers peuvent suivre leur mari en Sibérie; elles sont même nourries aux frais de l’État, mais elles sont soumises à un règlement sévère, d’après lequel elles doivent renoncer d’abord à tous les droits qu’elles tiennent de leur naissance, et à tous les priviléges qui appartiennent à leur classe sociale. En second lieu, elles ne peuvent ni recevoir ni envoyer lettres ou argent que par les mains des autorités. Elles ne voient en outre leur mari que dans les temps et dans les lieux fixés. Si leur mari est exilé à perpétuité, elles ne peuvent plus sous aucun prétexte retourner en Europe. L’administration locale est en droit d’exiger d’elles les services les plus humbles, tels que le lavage des planchers.
En sortant de là, je suis entré dans une caserne de pompiers. Ce corps qui, dans tous les pays, est, après celui de la gendarmerie, le plus honnête et le plus constamment utile, sert plus encore en Sibérie, où toutes les villes sont construites en bois. Un observatoire domine chacune des quatre casernes de pompiers qui se trouvent à Irkoutsk, et un factionnaire y veille constamment pour signaler immédiatement le commencement d’un incendie. Mon guide pria le commandant de me donner le spectacle du branle-bas le plus important. Celui-ci agita aussitôt une clochette, et fit hisser certaines couleurs au sommet de l’observatoire. En deux minutes, ni plus ni moins, seize chevaux étaient attelés à une pompe et à ses accessoires, et venaient se ranger dans la cour de la caserne où je me trouvais. Cinq minutes après, les trois pompes des autres casernes arrivaient dans la même cour. La rapidité avec laquelle la flamme se répandrait dans ces constructions en bois exige qu’une parfaite organisation facilite une prompte lutte contre les incendies; ce but est largement atteint puisqu’on peut atteler soixante-quatre chevaux, et concentrer au même lieu en cinq minutes quatre équipes complètes.
CHAPITRE XII
IRKOUTSK.
Les chercheurs d’or. -- Leur luxe; leurs richesses; leurs femmes. -- Un mot sur le clergé et le code religieux. -- Les déportés polonais. -- Les voyageurs forcenés. -- Un dîner en famille.
J’ai parlé des chercheurs d’or de la Sibérie orientale. J’ai déjà même donné une idée de leur prodigalité, en faisant connaître à mes lecteurs le cendrier de M. Kousnietzof à Krasnoiarsk. Les mineurs d’Irkoutsk sont encore plus extraordinaires dans leurs fantaisies, à cause d’abord de leurs plus grandes richesses et aussi de l’agglomération qui engendre la rivalité.
Tous les chercheurs d’or ne font pas fortune; beaucoup même se ruinent, quand ils n’ont pas, au principe, une grande somme à dépenser, et que leurs premières explorations sont infructueuses. Il est rare en Sibérie de trouver l’or en minerai, ou attaché au rocher par parcelles. D’ailleurs, je pense que les Sibériens ne s’arrêteraient pas à de si minces recherches, habitués qu’ils sont à de plus fructueux travaux. Ce qu’on appelle ici mine d’or, c’est un lieu où de gros lingots d’or pur se trouvent çà et là dans le sable, et où l’on n’a qu’à les en extraire sans avoir recours à des forces mécaniques ou à des réactions chimiques. Généralement, les plus grandes agglomérations de lingots ne sont pas à la surface même du sol, mais à deux ou trois mètres de profondeur. Les ouvriers peuvent donc encore travailler à ciel ouvert.
Les machines les plus usitées pour séparer l’or du sable consistent en de gros cylindres inclinés, où l’or et le sable sont jetés ensemble, et où passe un courant d’eau. Le sable, plus léger, est entraîné rapidement au cours de l’eau; l’or, au contraire, demeure au fond de l’appareil à cause de son poids. Les parcelles d’or assez petites pour être entraînées avec le sable deviennent la propriété des ouvriers.
La mine la plus fructueuse de toute la Sibérie donne trente millions de francs par an. Elle appartient seulement à trois propriétaires: MM. Bazanof, Nemptchinof et Trapeznikof. Ce dernier, qui est un jeune homme, étale plus que les autres des extravagances de richard qui paraîtraient folles en Europe, mais qui sont très-acceptées dans ce pays des dépenses exagérées. Trouvant un jour la terre trop boueuse pour y faire rouler sa voiture, et pourtant pris du désir de sortir, M. Trapeznikof fit étendre des tapis à terre sur tout le parcours de sa promenade. Quand il rentra chez lui, ses chevaux et sa voiture étaient aussi intacts que s’ils n’avaient pas bougé de l’écurie et de la remise.
Cet exemple de luxe est malheureusement suivi par les ouvriers, et le plus souvent, quand ils rentrent en automne chez leurs femmes qui ont à peine de quoi manger, il ne leur reste plus un kopeck de la somme très-ronde qu’ils ont gagnée pendant l’été en travaillant aux mines. M. Silegnikof, le général-gouverneur, essaya de remédier à cet inconvénient. Un fonctionnaire désigné par lui devait garder en dépôt la somme gagnée par ces ouvriers dans la mine, et la leur rendre ensuite à leur arrivée dans leur village. La première année, ce fonctionnaire reçut en dépôt des habitants d’une seule commune quinze mille roubles. Mais comme cette organisation n’avait pas été généralement accueillie, et n’avait été même, croit-on, utilisée que par un petit nombre, on peut supposer que les intéressés avaient gagné trente-cinq ou quarante mille roubles, c’est-à-dire environ cent cinquante mille francs. Comment ces gens-là ne sont-ils pas économes? Ils pourraient si rapidement s’enrichir! Les insensés pensent que les mines d’or sont inépuisables; puisse le gouvernement, comme le craignait l’ingénieur de Perm, ne pas tomber dans la même faute!
Pour montrer jusqu’à quel point l’or est répandu à Irkoutsk, même chez les plus petites gens, je ne citerai qu’un fait: en arrivant dans cette capitale, je ne pus ouvrir ma malle, dont j’avais perdu la clef pendant le voyage; je fis demander un serrurier, comptant lui donner comme à Paris vingt-cinq ou trente kopecks. Ce serrurier répondit à mon envoyé: Que me donnera votre maître? deux ou trois roubles, n’est-ce pas? Je ne me dérange pas pour si peu. -- J’en fus réduit à défoncer ma malle.
On se demandera peut-être pourquoi ces propriétaires de mines ne viennent pas à Pétersbourg et en France répandre l’or qu’ils ont trouvé, et comment ils emploient leur immense fortune au fond de la Sibérie. Ils aiment mieux sans doute être en vue de tout le monde à Irkoutsk et à Kiachta que de passer inaperçus dans l’immense fourmilière de nos villes occidentales. J’ai déjà donné une idée de ce que coûtait le moindre objet sur ce territoire de mines d’or, privé de toute industrie. Malgré le prix exorbitant de chaque chose, et peut-être à cause de cela, ces messieurs se plaisent à se faire construire d’immenses palais en pierre, à remplir leurs appartements d’orangers, de bananiers, de toutes sortes de plantes tropicales qu’ils font venir à grands frais. Ils tiennent à avoir des pianos à queue d’Érard ou de la meilleure fabrique de Pétersbourg. Ils donnent des dîners de cent couverts où l’on mange des sterlets apportés vivants du Volga et où l’on boit nos vins de France les plus estimés. Ils se couvrent de pelisses de zibeline, de castor, de renard bleu ou même de pattes de renard bleu, ce qui fait supposer l’achat de quatre ou cinq cents de ces animaux; ils cachent leurs doigts sous des monceaux de bagues. En un mot, leur nourriture, leurs vêtements, leurs actes en général sont en opposition constante et complète avec ce précepte de Montesquieu, que certainement ils ignorent tous: «En fait d’apparat, il faut toujours rester au-dessous de ce qu’on peut.» Et les femmes, me dira-t-on, quel est leur sort? -- Les femmes, naturellement, sont délaissées. Étant donnés cette passion de la fortune, ce besoin de satisfaire de folles vanités, qu’est-ce qu’une femme à côté d’un lingot, qu’est-ce qu’un murmure d’amour à côté de la délicieuse musique produite par l’or dans le cylindre? Pendant l’été, tous les hommes sont aux mines et les femmes restent seules à Irkoutsk. Pendant l’hiver, les hommes sont aux jeux, aux paris, aux affaires, et ils laissent encore les femmes bien oubliées. Chose curieuse et qui prouverait peut-être que chez la femme l’esprit de contradiction est l’esprit dominant, les habitantes d’Irkoutsk ne partagent en rien la vanité dépensière de leurs maris. Elles cherchent à imiter les femmes de Pétersbourg, apprennent des langues étrangères, traduisent Jules Verne ou Paul Féval en russe, et se croient douées de beaucoup d’esprit. Mais ce trésor est trop rare; il nécessite une alimentation trop active pour fructifier dans une colonie aussi restreinte. Des cancans, des intrigues mesquines, font l’objet de toutes les conversations. On pourrait appliquer à la société d’Irkoutsk le jugement sévère que portait madame de Maintenon sur la société de Versailles: «Nous menons ici, disait-elle, une vie singulière. Nous voudrions avoir de l’esprit, de la galanterie, de l’invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s’envie, on se caresse, on se déchire.»
Les propriétaires de mines d’or à Irkoutsk, et pour en finir avec cette matière, les marchands de thé à Kiachta font des dons considérables aux églises, et ce n’est pas là que perce le moins leur extrême vanité.
A Irkoutsk, le couvent de Saint-Innocent est principalement l’objet de toute leur sollicitude. Il est de mode parmi ces richards de ne jamais partir pour un long voyage sans faire une offrande au monastère. Aussi, en quelques années, il s’éleva sur le tombeau du vieux métropolite sibérien une église énorme où sont entassées mille richesses. La rivalité n’est pas mince entre ce couvent de Saint-Innocent et la cathédrale du petit village de Kiachta.
Lors de mon voyage, cette dernière avait la palme. Il est étrange de trouver au milieu d’un groupe de maisons qui recevrait à peine chez nous la dénomination de hameau une église où l’autel est en or et en argent massifs, et où l’iconostase, cette cloison cachant le sanctuaire aux yeux des fidèles, est soutenu par quatorze colonnes en cristal de roche. Ces colonnes ont chacune un mètre de haut et sont formées seulement par trois cylindres de cristal de roche, d’un pied de haut et d’un pied de diamètre.
Je ne m’étendrai pas sur la religion orthodoxe, parce que c’est une matière plutôt russe qu’exclusivement sibérienne. Certains auteurs ont fait en France au clergé russe une réputation déplorable. Je ne prétends pas que la conduite de tous les popes soit irréprochable; j’avouerai même que j’en ai vu plusieurs se griser et faire pis; mais je trouverais osé de tirer de certains faits isolés des conséquences générales: où ne trouverait-on pas de ces exceptions regrettables? Le clergé russe se divise en deux catégories bien distinctes: les prêtres séculiers, qui peuvent se marier, mais auxquels sont fermés les grands honneurs ecclésiastiques; puis les prêtres réguliers, qui vivent d’abord dans les couvents pour devenir ensuite évêques, archimandrites et métropolites. Les premiers vivent retirés dans leurs villages et dans leurs intérieurs, élevant leurs enfants dans la crainte de Dieu et le goût de la cléricature. Les seconds sont contenus dans leur jeunesse par une règle sévère, et plus tard par le respect de leurs hautes dignités.
Ce qui frappe tout d’abord dans l’église orthodoxe, c’est son organisation au point de vue politique. Dans cet empire du despotisme par excellence, l’Église se gouverne comme une véritable république. Cette république est, il est vrai, soumise à l’autorité de l’empereur. Il ratifie ou ne ratifie pas les décisions prises, mais toutes les questions n’en sont pas moins discutées par un synode qui se tient à Pétersbourg, et qui est composé de tous les métropolites. Quoi de plus ingénieux que cette dépendance complète de l’Église sous une apparence de liberté? Il serait intéressant de rechercher ce qu’aurait pu être l’histoire européenne si l’Église catholique avait ainsi été soumise soit aux empereurs d’Allemagne, soit aux rois de France. Frédéric Barberousse se fût probablement emparé de toute la terre; il eût, en tout cas, chassé les infidèles, non-seulement de l’Europe, mais peut-être de l’Asie occidentale. Il est vrai aussi que sans l’autorité des papes et leur sage prévoyance, la grande révolution des croisades n’eût pas eu lieu, et que l’Europe, soumise alors à des autorités civiles plus guerroyantes que belliqueuses, plus chevaleresques qu’intelligentes, eût été engloutie dans le courant de l’islamisme, auquel les papes seuls se sont opiniâtrément opposés.
Si les Russes, en adoptant la religion des Grecs, n’eussent pas aussi hérité de leur haine irréfléchie contre les Latins, ils reconnaîtraient certainement ce grand œuvre des papes. Malheureusement, des causes humaines empêchent absolument tout Russe d’embrasser la foi catholique ou toute autre religion. Des lois intolérantes punissent des peines les plus sévères les convertis et surtout ceux qui tenteraient de convertir les autres[9].
[9] Voici quelques articles du code pénal russe mis en vigueur le 1er mai 1846, et qui montreront jusqu’où est poussée l’intolérance religieuse. J’omets certains articles qui ont rapport aux peines corporelles, aux privations de priviléges et de droit de suzeraineté, parce que le décret d’affranchissement des serfs les abolit implicitement.
«Art. 196. -- Celui qui abandonne la confession orthodoxe pour une autre confession même chrétienne est remis à l’autorité ecclésiastique pour être exhorté, éclairé, et qu’on en juge à son égard suivant les règles de l’Église. Jusqu’à ce qu’il rentre dans l’orthodoxie, le gouvernement prend _des mesures_ pour préserver de séductions ses enfants mineurs: une tutelle est mise sur ses biens, et _il lui est défendu d’y résider_.
»Art. 197. -- Celui qui, dans un discours ou dans un écrit, aura essayé d’entraîner des orthodoxes dans une autre confession, sera condamné:
»1º Pour la première fois, à être enfermé pour un an ou deux ans dans une maison de correction; pour la deuxième fois, à être enfermé dans une forteresse de quatre à six ans; pour la troisième fois, à être envoyé en exil dans le gouvernement de Tobolsk ou de Tomsk avec un emprisonnement de un à deux ans.
»Art. 198. -- Les parents qui, obligés légalement d’élever leurs enfants dans la foi orthodoxe, les feront élever d’après les usages d’une autre confession même chrétienne, seront condamnés à être enfermés en prison pour un ou deux ans: leurs enfants seront confiés pour leur éducation à des parents orthodoxes, ou, à leur défaut, à des tuteurs nommés par le gouvernement.
»Art. 199. -- Ceux qui empêcheront quelqu’un d’embrasser la foi orthodoxe seront condamnés à être emprisonnés de trois à six mois: s’il a été employé des menaces, des vexations ou de la violence, ils seront enfermés de deux à trois ans dans une maison de correction.
»Art. 200. -- Celui qui n’ignore pas que sa femme ou ses enfants, ou des personnes que la loi l’oblige à surveiller, ont l’intention d’abandonner la foi orthodoxe et n’essayera pas de les en dissuader en prenant des mesures que la loi autorise de prendre pour les en empêcher, sera passible d’une arrestation de trois jours à trois mois, et, s’il est _orthodoxe_, sera astreint à la punition ecclésiastique.»
Ainsi cette loi oblige un homme, _même s’il est catholique_, à dénoncer sa femme et ses enfants orthodoxes et à sévir lui-même contre eux.
«Art. 202. -- Les membres du clergé des confessions chrétiennes, convaincus d’avoir enseigné le catéchisme à des enfants orthodoxes, _quand même il ne serait pas prouvé_ qu’ils aient eu l’intention de les séduire, seront passibles: la première fois, d’être éloignés de leur charge spirituelle de un à trois ans; la deuxième fois, de perdre complétement leur charge et, après avoir été emprisonnés de un à deux ans, d’être placés sous la surveillance continuelle de la police.»
Par rapport à la grave question des mariages mixtes, le dixième tome des lois, entre autres dispositions vexatoires, stipule que: «Si l’un des deux époux est orthodoxe, le prêtre ne peut bénir le mariage qu’après avoir pris de la partie hétérodoxe l’engagement formel par écrit qu’elle ne cherchera pas à entraîner son époux ou épouse par séduction, menace ou tout autre moyen, à embrasser sa religion, et que _tous ses enfants seront élevés dans la foi orthodoxe_.»
Les mariages entre catholiques et orthodoxes, célébrés seulement dans l’Église catholique, sont déclarés nuls et sans valeur.
Le tzar, revêtu aux yeux du peuple d’un véritable caractère sacré, profite de l’inviolabilité qu’il lui donne pour dominer la révolution tout en accomplissant les réformes jugées par lui nécessaires. La liberté de conscience est donc encore très-loin de voir le jour en Russie. Puisse l’empereur, en conservant le respect des masses, ne pas se diminuer aux yeux de ses sujets éclairés, qui déjà, j’ai pu le constater partout, perdent toute foi religieuse, et qui pourraient bien un jour réclamer de vive force et avant toute autre chose la liberté d’embrasser une croyance.
Cette intolérance religieuse est pénible, surtout pour les peuples nouvellement soumis à l’autorité du tzar, pour les déportés polonais par exemple, qui, bien que sincèrement catholiques, sont obligés d’élever leurs enfants dans la religion orthodoxe. Hélas! ce n’est là qu’une partie des souffrances que ces pauvres gens ont eu à endurer depuis l’insurrection.
Ils ont d’abord été conduits, à pied et les mains liées derrière le dos, dans le lieu de déportation qui leur avait été assigné dans la Sibérie orientale: les uns à Irkoutsk; c’étaient encore les plus favorisés; d’autres à Iakoutsk, ou dans l’île de Tarakaï, connue par les Russes sous le nom de Sachaline, ou au Kamtchatka. Beaucoup périrent en route; cela se comprend aisément. Ceux qui purent supporter une aussi grande fatigue furent jetés au bagne à leur arrivée avec les assassins et avec les voleurs.
Remarque curieuse à faire et qui prouve bien le fétichisme dont est entourée en Russie la personne de l’empereur: ces assassins regardaient au bagne leurs camarades de Pologne avec le plus grand dédain et souvent ne leur adressaient pas la parole sous prétexte que le crime de ceux-ci était de s’être révoltés contre le tzar. Les assassins russes ont donc, paraît-il, encore une sorte de conscience quand il s’agit de conspiration.
Les déportés polonais furent soumis pendant cinq ans au même règlement que les autres galériens. Ils furent numérotés en rouge dans le dos, punis pour la moindre bagatelle de la camisole de force ou de vingt coups de bâton. Pendant cinq ans, ils passèrent leur hiver dans cette prison dont j’ai parlé, entassés soixante ou quatre-vingts dans la même chambrée, sans air et presque sans jour; et l’été aux travaux des mines, avec une heure de repos par jour et une nourriture à peine suffisante.
Leur sort, hâtons-nous de le dire, est à présent bien amélioré: sauf la liberté de circulation en dehors d’un district assigné, ils jouissent des mêmes avantages que les autres sujets russes. Ils forment, du reste, à Irkoutsk, il faut le reconnaître, la partie la plus intelligente de la population. Ne recevant aucune rétribution du gouvernement, ils gagnent leur vie et font même quelquefois fortune. Ils sont médecins, professeurs, musiciens ou acteurs au théâtre. Ceux-là mêmes qui, en Pologne, faisaient partie de l’aristocratie, se sont résignés à fonder des magasins où ils débitent toutes sortes d’objets de Moscou, de Pétersbourg ou de Varsovie, lesquels, transportés à une pareille distance, atteignent une valeur considérable, et sont pour ceux qui les vendent la source de grands revenus. Un d’entre eux, portant le titre de comte et, à cause peut-être de ce titre, n’ayant pas voulu suivre dès le principe l’exemple général, était réduit, lors de mon passage à Irkoutsk, au modeste emploi de cocher de fiacre.