Part 2
Il joue sur les faits, le fort aventurier. Il a souvent caché la table de jeu sous les oripeaux, sacrés à tous les hommes, de l’éloquence, de la pompe royale et de la prophétie. Mais au fond il jouait l’empire sur une chance, à Waterloo comme devant Saint-Roch. Sa mère ne s’y trompait pas, l’œil sur lui, cet œil de la nourrice qui s’attend à tout et qu’on ne trompe pas, l’œil qui a connu le corps de l’homme au berceau, l’œil de la femme qui a changé son petit dans les langes. Joueuse elle aussi, Letizia, la vieille Parque, mettait des millions à l’abri, dans les temps solaires d’Austerlitz et d’Iéna, en prévision de la saison noire. Et elle osait dire de ses fils, tous ensemble en peloton, le grand avec les petits, comme ils sont mêlés sur la quenouille d’une mère: «Ils seront bien contents plus tard, que je sois là. Cela ne durera pas.» Quelle parole! et quelle perspective! Un arc de triomphe qui mène à un cachot. De toutes les idées, la dernière qui fût jamais venue à l’un de nos rois: le hasard, maître du prince, et roi des rois! On ne peut pas gagner toujours, et il faut admettre que l’on perde.
XXIX
_Si_... Le mot de la chance! c’est l’étendard du jeu. Le mot qui flotte, le mot qui palpite, le mot qui tombe. _Si_... La conjonction de la volonté et du pouvoir, le nœud du fait à l’hypothèse, et du présent à l’avenir. Le mot qui revient sans cesse dans les propos de Napoléon: «Si... J’aurais pacifié tous les partis. J’aurais réconcilié les hommes et les siècles. J’aurais fait le bonheur de la France. J’aurais changé la face du monde. Si... Si... Si...»
Ce grand réaliste rêve par _Moi_ et par _Si_, à l’infini. Et sans cesse, en tout, pour faire l’ordre, il lui faut changer la face du monde.
XXX
Quel autre moyen que la force? Le grand artiste ne vit que pour posséder le monde, et le refaire à sa guise. Napoléon est le poète de l’action: la guerre est son art magnifique. Il pétrit la glaise humaine; il modèle dans le vif de la masse chaude, dans la chair et la pourpre du sang.
XXXI
Il était fort causant, mais jamais sans dessein. Il fait parler les autres, pour apprendre ce qu’il veut savoir. Dès qu’il le sait, l’entretien n’est plus pour lui, ayant une opinion, qu’une escarmouche où il l’impose, et parfois un combat. Telle est la causerie à Ninive: un plaisir sans contradiction.
XXXII
Puissance de l’imagination: il la connaît; mais non pas assez en lui. A tout instant, il croit ce qu’il veut; il se voit lui-même comme il s’imagine. Et telle est sa force, sur les faibles, qu’on le voit encore comme il a voulu qu’on le vît.
Il y a de quoi rire et de quoi admirer, quand il parle de son amour pour la paix, de tout ce qu’il y voulait faire. C’est pour faire la paix qu’il va jusqu’à Moscou, mettant l’Europe à feu et à sang; et s’il avait pu, il eût été faire la paix aux Indes, en Perse et en Chine.
Il ne ment pas. Il voit ce qu’il rêve, comme l’artiste au travail. Ha! donnez-moi un monde ou deux à conquérir, pour que j’y fasse la paix, pour que je le taille, en plein bloc, à l’image de ce que je veux, de ce que je suis!
XXXIII
Il est sans pitié pour tout ce qui trouble la valeur, pour tout ce qui altère l’étalon d’or, tel qu’il le fixe en tous les ordres.
Il chasse l’homme qui ne veut pas servir l’État; et s’il n’y est pas apte, il le proscrit: à quoi est-il bon? La lâcheté aux armées, le manque à servir dans les cadres de l’Empire, deux crimes que Napoléon ne pardonne pas.
Il a donc horreur de la femme qui fait l’homme. Il tourne le dos à madame de Staël; il ne met point l’aigrette à ce turban de prétentions infinies. Et comme ce grenadier turc, pour piper un compliment, demande au Premier Consul quelle est la femme qu’il préfère, il répond: «Celle qui fait le plus d’enfants.» Mot brutal, qui n’est pas à la française, mais à l’antique, et moins de Scipion que d’Annibal.
Faire l’homme, en effet, c’est le plus sûr moyen, pour la femme, de ne plus faire d’enfants. Les femmes à plumes n’ont pas encore trouvé la recette de muer leurs ridicules époux en nourrices.
A sa Joséphine, quand il l’aime encore en amant trop épris, il ne donne pas de la bien-aimée, ni de mon cœur, ou mon amour. Il l’appelle: ma bonne amie, ma bonne. Elle lui aurait fait présent d’un fils, il ne l’eût jamais répudiée. Il dit, plus tard, à ses maîtresses d’une heure, quand il leur ouvre la porte, prenant congé après une effusion brève: «Tu es une bonne fille!» Éloge suprême dans sa bouche: une bonne femme, une bonne mère. Jamais homme ne fut moins amant de l’amour.
Il y met peut-être moins de vulgarité bourgeoise, que l’accent du peseur juré, ou de l’essayeur d’or: une bonne femme, une bonne fille, une bonne monnoie; elle vaut ce qu’elle vaut; elle ne ment pas sur sa frappe ni sur son titre.
XXXIV
Il tient à toutes les valeurs, jusqu’à s’en rendre dupe. Homme de l’antiquité en tout, il est le héros de la famille. Il fait arbre, il est dans la famille comme le tronc dans les racines et dans les branches. Il respecte dans l’aîné la seule qualité qu’il n’a pas. Il croit à ses frères, même quand il les juge. Il leur montre une indulgence infinie. Il pourrait les écraser, même il le devrait, et il les ménage: souvent, je crois voir un lion avec ses poux; et quand ils le tourmentent, il les fait sauter de la griffe, au lieu de les anéantir sur sa litière. Étonnant d’ironie, il s’amuse de cette vermine; il s’en laisse manger. Il est dupe, le veut être et le sait.
XXXV
Il a eu du cœur pour ceux de son clan. Il n’en a pas eu pour la France.
Il n’y a absolument rien du chrétien, en lui. C’est pourquoi le sentiment n’est une valeur, à ses yeux, que dans les autres. Il se sert de l’immense amour qu’il excite dans les Gaulois, toujours fous de justice et chevaliers de la gloire. Il a la tête froide; il les mène par la raison; mais elle n’est passionnée qu’en eux. Pour étouffer leurs cris, il les gorge de victoires. Mais plus d’une fois, il les effraie. Dans les affaires politiques, il est plus terrible que Néron: parce qu’il est immuablement raisonnable. L’État est le monstre de pierre. Napoléon est l’État: ses crimes sont glacés. Raison d’État, crime d’État,--droit de l’État, pour Napoléon. Soumis au destin, il se prend pour le destin; il y soumet inexorablement les autres. Les crimes du destin sont à peine des accidents. Certain matin pluvieux, dans l’ombre d’une nuit très noire et très mauvaise, le duc d’Enghien est mort d’accident, dans le fossé de Vincennes.
XXXVI
Napoléon est impassible. Certes, il aime la France. Et comment non? Où jamais eût-il fait une telle fortune? La France est le levier divin. Rien n’a manqué à Annibal qu’une France: Rome eût disparu.
Malgré tout, il n’avait pas le cœur de la vieille France, celui qu’il avait reçu de la France nouvelle, et qu’elle lui avait donné, sans qu’il le sût, en lui donnant son cœur. Il n’était pas capable de s’oublier pour elle. Comme l’État, pour Napoléon, la France c’est lui; c’est son fils, c’est son sang. Quand la France se sépare de Napoléon et de son petit, Napoléon n’a plus pitié de la France. La grand’pitié qui est au royaume de France, il ne la pas sentie, quand elle saignait. Après la Russie et Leipzick, il a pu refuser la frontière du Rhin: par amour-propre! Il ne voulait pas laisser la France plus petite qu’il ne l’avait reçue. Sire, il ne fallait pas vous croire plus grand qu’elle.
XXXVII
Napoléon a le plus profond mépris des Bourbons: un mépris sans violence, comme on l’a des malades fanfarons, des mineurs, des imbéciles. Mépris légitime, si j’ose dire en riant. Et, à la vérité, les Bourbons ne se sont jamais lavés de ce mépris-là. Obscurément, le peuple les en accable. Le dernier terme du mépris qu’un peuple fait de ses rois: il les ignore, totalement.
Napoléon a tué les rois.
XXXVIII
L’homme de la valeur et du change le plus strict ne déteste rien tant que l’homme d’ironie: car l’ironie brouille toutes les valeurs et bouleverse les changes.
L’ironie est la fausse monnoie elle-même dans les jugements. Encore, la fausse monnoie est-elle connue par comparaison à la bonne. L’ironie est un faussaire plus subtil: elle altère le métal, au nom d’un droit supérieur, dans la main de ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent; elle confond les titres. Elle prête une valeur souveraine à ce qui n’en a peut-être aucune, ou médiocre. En s’y substituant, elle avilit le meilleur crédit du monde; elle l’use, elle le défigure. Elle corrompt la signature. Le seing, qui valait de l’or en barres, ne vaut plus que du cuivre. L’ironie, enfin, démonétise les statères de Syracuse, pour en transférer, le prix, non pas à ce qui n’en a point, bien pis, à la valeur fictive, qui parfois est réelle, mais qui d’abord est perturbatrice, étant la valeur non connue. Et plus elle est inconnue, plus elle est ruineuse de toutes les habitudes. L’ironie est la fausse monnoie du roi. Elle est la négation de la valeur.
Voilà comment Napoléon n’a pas cessé de haïr Talleyrand, sans réussir à se passer de lui. Talleyrand était sa faiblesse, son vice, son bas de soie, son goût perverti, le seul, son goût d’Occident. Talleyrand l’irritait et le tentait dès son nom, qu’il n’arrivait pas à prononcer comme il est écrit: Taillerand, disait-il.
Que n’eût pas donné Napoléon pour écraser ce prince de la corruption, ou pour lui inspirer un peu de sa saine conscience? Mais l’intelligence glacée du maudit boiteux échappait aux reproches: cet esprit reste incorruptible dans toutes les putréfactions de l’action et des mœurs. Il se dérobe même au mépris, par le mépris supérieur du sceptique et de l’égoïste accompli. Il émousse la violence du tyran par le masque impassible qu’il oppose aux offenses; et il est plus fort que la menace, plus fort que les coups, mettant entre eux et lui la distance cruelle de l’ironie, et l’éloignement infini d’une politesse qui ne fut jamais prise en défaut, et qui ne livre rien de soi.
A toute heure, Napoléon déconcerté perdait pied devant Talleyrand; et grondant contre lui, il était séduit, effrayé peut-être par ce démon de l’ironie secrète. A toute heure, il s’étonnait avec rage d’en souffrir la présence, et de ne l’avoir pas encore anéanti.
XXXIX
Il faut un paysan français, et surtout un paysan du Midi, pour comprendre tout ce que Napoléon a été, tout ce qu’il a reçu de la France, tout ce qu’il lui a donné, et tout ce qu’il lui a permis de rendre en échange.
Napoléon est, comme Jeanne d’Arc, une occasion suprême de la race. Mais Jeannette est de la race, et Napoléon non pas. Tandis que Jeanne d’Arc porte tout l’idéal de la nation, au point de créer la nation même, c’est la nation qui donne son idéal à Napoléon, et qui l’en charge. Il en devrait être accablé, et ne l’est pas. Il n’abdique pas son génie propre. Napoléon est une force sublime, mais sans amour. L’idéal de la France est infiniment plus fort que lui, et tout de même sublime. Il n’est qu’un homme, après tout; et elle, même après lui, elle dure. Rien ne dure que par l’amour.
Quand l’armée du Midi a élu Napoléon pour son maître et son idole, il y avait un conquérant en chacun de ces paysans maigres, à l’échine de chat, allant par bonds et par rires, sans hardes et sans souliers. Peu importe le pillage, l’amour à la hussarde, les mœurs grossières, la violence des camps, et tous les crimes de la guerre. Chacun de ces laboureurs bruns était une flamme vivante. Elle brûlait pour le Messie, pour la Justice et pour la Raison, comme ils l’appelaient. Sont-ce là des mots vides, au cœur de ces fils de la terre? Des mots? Non, les pavillons de la France libre et délivrant le genre humain: la même France, les mêmes étendards qui proclamaient, sous Jeanne d’Arc, Jésus et le Roi.
Napoléon n’a point d’égal, tant qu’il s’égale au génie de la France. S’il parle pour soi-même, pour sa maison, pour son ordre, la France se détourne de lui. Plus grand, sans doute, de s’être perdu ainsi. Sa faiblesse n’est pas de l’homme; mais au contraire, qu’un moment est venu où la force de l’homme souverain s’est séparée de la force nationale. Et la faiblesse de la France a paralysé la force de l’homme souverain. La France tombait de fatigue, et Napoléon était infatigable. Voilà où ce grand homme de la valeur a perdu le sens de la valeur. Qu’il meure d’ulcère ou du ventre ou du foie: nul ne fut plus sain que celui-là: il meurt de ne plus être.
La valeur et la santé, ce que peut l’homme et ce qu’il vaut pour vivre, c’est tout un. Et peut-être, dans ce qu’il vaut, y a-t-il profondément tout ce qu’il faut. La pleine valeur est la fatalité fixée, et qui possède toute sa force. Héros de la possession autant que de la conquête, Napoléon a ressuscité le monde des anciens à l’échelle de la fatalité moderne. Il est l’homme qui a épuisé la puissance, ayant sommé de soi toutes les valeurs de l’action.
Août 1910.
Nous avons donné le bon à tirer après correction pour deux mille exemplaires de ce premier cahier et pour vingt-huit exemplaires sur whatman le mardi 23 juillet 1912.
Le gérant: CHARLES PÉGUY
Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués
JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes.--6559