De la mer aux Vosges

Part 7

Chapter 72,166 wordsPublic domain

C’est qu’ils témoignèrent de tant de crânerie et de malicieux héroïsme, la plupart de nos petits Belges, pendant les dures heures de l’occupation allemande! Et non pas seulement par les privations imposées, qu’ils supportaient si allègrement; mais comme ils donnèrent du fil à retordre aux lourds policiers boches, que de tours plaisants où, piteusement, se laissaient prendre la sottise, et la morgue des officiers de la Kommandantur!...

Cette malice, d’ailleurs, n’était pas l’apanage exclusif de leur jeune âge; toute la population belge rivalisa d’ingéniosité et d’esprit pour jouer, duper, ridiculiser ses oppresseurs, et la «Zwanze» fut bien souvent une arme de vengeance et de défense contre laquelle les Allemands dépensaient en vain leur rage impuissante. C’est à force de finesse inventive et subtile que les Belges parvinrent à ne point trop souffrir des mesures vexatoires dont on cherchait à les accabler, passant à travers les règlements, tournant l’obstacle, se moquant des perquisitions.

Nous en a-t-on conté de ces «zwanzes», de ces bonnes farces jouées aux autorités allemandes, et qui ne dénotaient pas moins de courage que de belle humeur... Car malheur à qui se serait laissé prendre!

Et tout naturellement ces récits éveillaient en nous l’écho d’autres récits, tout semblables, que nous avions entendus en Alsace, et cette analogie vraiment frappante entre l’attitude des Belges et des Alsaciens, que soulignait un tour d’esprit tout pareil, ajoutait encore à l’émotion que ces courageux amis nous inspiraient, et à notre affection pour eux, nous les rendait, si possible, encore plus chers et plus proches... Ah! en dépit de leurs exigences odieuses, de leur surveillance tyrannique, les Boches n’en virent pas beaucoup, en Belgique, de cette laine et de ces cuivres qu’ils prétendaient réquisitionner, c’est-à-dire voler... Et ils pouvaient bien interdire les couleurs nationales: un beau matin les étalages des magasins, les éventaires des boutiques rapprochaient, en toute innocence, des boîtes noires, côte à côte avec des boîtes jaunes et des boîtes rouges; ou bien, on peut avoir, n’est-ce pas, une ombrelle rouge, une ombrelle jaune n’est pas subversive, non plus qu’une ombrelle noire ne saurait être considérée comme une insulte au Kaiser: et trois jeunes femmes se rencontrant boulevard Anspach, et se promenant de compagnie, faisaient briller et tournoyer les chères couleurs de la patrie...

Alors, en guise de punition ou de brimade, la kommandantur décidait que, pendant une semaine, pendant quinze jours, pendant un mois, suivant la gravité de la faute, les habitants de tel quartier devraient être rentrés chez eux et n’en pourraient plus sortir passé huit heures, sept heures, six heures et demie du soir!

Et voici que, dans le quartier ainsi consigné, les policiers boches, en faisant leur ronde, surprenaient, dans une rue obscure, à près de dix heures, un passant qui se hâtait en longeant les murs!...

Celui-là, son compte était bon, il paierait pour les autres; justement voilà-t-il pas que, ne se doutant de rien, il s’était arrêté, quel cynisme! Non, il repart!... Dépêchons!...

Et les policiers, avec des précautions et des ruses d’apaches, se faufilaient, s’approchaient, et, brusquement, d’un bond suprême, s’élançaient pour mettre la main au collet du hardi noctambule...

--Phttt!...--le hardi noctambule s’envolait dans les airs: c’était un mannequin en baudruche que des amateurs de «zwanze» promenaient, du haut des toits, au bout d’une ficelle...

Cette robuste gaîté, qui avait persisté au milieu des pires tortures, on imagine sans peine sa formidable explosion, quand il n’y eut plus rien pour la contenir, quand l’heure de justice eut enfin sonné, l’heure de la victoire et de la délivrance.

Je ne pense pas que rien se puisse comparer à la joie délirante, une sorte de délire sacré, qui s’empara de Bruxelles et secoua son peuple tout entier, et toutes les classes de ce peuple, hommes et femmes de toutes les conditions et de tous les âges, lorsque la famille royale fit dans la capitale martyre et fidèle cette rentrée solennelle, à la tête de la division de Bruxelles, que précédaient des détachements des troupes alliées: quelle vénération, quel amour s’élevaient de cette foule vers ce Roi, symbole d’honneur, vers cette Reine, symbole de dévouement et de grâce, et vers leurs enfants, symboles de jeunesse triomphante et d’espoir confiant, vers cette exquise et espiègle petite princesse Marie-José, que nous avions vue, sur la plage de La Panne, prendre, au début d’octobre, ses premières leçons d’équitation:--«pour le jour de l’entrée à Bruxelles»; et tout de suite nous avions été émerveillés de sa crânerie à cheval, et de ses progrès rapides...

Mais, à ce moment, les Boches tenaient encore la forêt d’Houthulst; et, en attendant de rentrer à Bruxelles, il avait fallu reprendre le chemin du couvent italien où la jeune princesse était élevée. Avant son départ, elle avait, par exemple, fait promettre au Roi son père, que «pour le jour de l’entrée à Bruxelles», on la ferait revenir du couvent, et qu’elle serait là,--et elle était là, en effet, le Roi avait tenu parole.

Le roi Albert tient toujours sa parole...

On ne saurait défiler avec plus de perfection que ne fit la batterie d’artillerie anglaise, dont les caissons aux roues étincelantes, et les chevaux qui semblaient tous d’un équipage de maître, étaient un prodige d’astiquage et forçaient l’admiration; le détachement américain s’avançait dans le frémissement que causaient partout les réserves qu’on sentait en lui d’énergie jeune et tranquille.

Mais pour nous autres Français, les mots sont impuissants à dire l’enthousiasme qui s’attachait aux pas de nos soldats à fourragère rouge; ce n’étaient pas des fleurs que nous jetait le peuple de Bruxelles, c’était son cœur!... Et j’entends encore les voix grêles et fraîches de ces petites orphelines, sagement rangées au bord d’un trottoir de la rue de la Loi, sous la conduite et la surveillance de bonnes vieilles religieuses, et à qui les bonnes religieuses, en agitant de petits drapeaux français et belges, faisaient entonner, en l’entonnant elles-mêmes les premières, les paroles de _la Marseillaise_, chaque fois que passait un officier ou un soldat français!...

Ce cri de «Vive la France!» qui est le plus beau cri pour des oreilles françaises, des milliers de poitrines belges ne se lassaient pas de nous en saluer, de le répéter, et c’est encore lui qui, pour nous, dominait cette marée humaine de la place de l’Hôtel-de-Ville, quand, le soir venu, dans ce décor unique au monde, nous contemplions tous ces visages ardemment tendus vers le balcon où devait paraître le Roi, des visages qui, eux aussi, semblaient alors uniques au monde et les plus beaux du monde, les visages de ceux qui voient enfin triompher la noble cause pour laquelle ils ont tout sacrifié, tout souffert: «Vive le Roi! vive la Reine! vive la Belgique! vive la France!...»

Et puis, pourquoi voudrait-on le taire, il y eut la _Madelon_!

Eh, oui! cette Madelon partie d’Alsace, cette Madelon qui, des Vosges à la mer, avait fait si joyeusement toutes les étapes les plus dures, qui s’était installée et avait triomphé sur tous nos champs de bataille, Madelon n’était pas encore venue à Bruxelles, les Boches ne l’y avaient point laissée pénétrer, bref les habitants de Bruxelles en étaient encore aux héroïnes des refrains et chansons de 1914, ils ignoraient Madelon!

Oh! ils ne l’ignorèrent pas longtemps. Chaque soldat français s’improvisa professeur de chant; et les élèves avaient une si grande bonne volonté, tant de hâte empressée, un tel désir d’apprendre!...

Ainsi, pendant trois jours et trois nuits, Bruxelles chanta et dansa sans arrêt; car par une rencontre miraculeuse et comme si le ciel même avait voulu prendre sa part de la commune allégresse et témoigner, lui aussi, en faveur de la justice et du droit triomphants, nous eûmes alors, malgré l’hiver déjà proche, des nuits d’une clémence, d’une douceur incomparables.

Et la ville, toute la nuit comme tout le jour, ne cessa d’être

entraînée par cette étrange et irrésistible danse des kermesses: dans une rue, quelques musiciens passent, jouant ou soufflant de n’importe quel instrument, violon, piston ou clarinette--et, il faut bien le dire, n’importe comment; mais, c’est du bruit, et c’est un rythme...

Et aussitôt, derrière eux, suivant ce rythme, deux, trois passants se prennent par le bras, et se mettent à se balancer en cadence--deux, trois, puis vingt, puis trente, puis cent, puis deux cents, la rue est pleine...

Et c’est la rue elle-même qui semble agitée de ce balancement frénétique, par lequel se trouvent emportés d’un même élan tous les promeneurs, tous les passants, et tout ce monde s’agite ainsi et se balance inlassablement, bras-dessus, bras-dessous, soldats français, soldats alliés, femmes, vieillards, enfants, mêlés, pressés, serrés, haletants, joyeux, infatigables, et parmi lesquels nous reconnaissions un soir, place Brouckère, bras-dessus, bras-dessous, toujours, et que le hasard seul avait cependant réunis, bras-dessus, bras-dessous un académicien français, un colonel américain, et la femme d’un conseiller d’ambassade...

Ainsi la ronde macabre de ces quatre années de guerre aboutissait à cette autre ronde; c’est vers elle que nous avaient appelés et guidés les moulins à vent qui, des lignes ennemies, dès notre arrivée en Belgique, de leurs grands bras nous faisaient signe: «Vite, vite, amis, au secours, par ici!...» Et les moulins à vent nous avaient guidés jusqu’à Audenarde, dont la brute allemande avait, hélas! comme à Ypres, comme à Furnes, déchiré, déchiqueté en lambeaux les précieuses dentelles de pierre, et jusqu’au delà d’Audenarde, où je devais voir le dernier mort de la guerre et le dernier prisonnier.

Ce dernier prisonnier nous fut amené le 11 novembre, vers une heure de l’après-midi, alors que nous fêtions l’armistice par un déjeuner sans champagne, nous qui, pendant quatre ans, n’avions cessé de répéter:

«Quel fameux champagne on boira, quand ça sera fini et bien fini!...»

Et voilà qui prouve bien que les choses les plus attendues ne sont pas toujours celles qui arrivent, qu’on ne réalise pas tous ses rêves, et qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut; on a, certes, bu du champagne, et, souvent, et même beaucoup, dans nos popotes, pendant les quatre ans de guerre. Et voici que le jour de l’armistice, avec l’encombrement des routes, et les ponts que les Boches, en se retirant, avaient fait sauter, et que nous n’avions pas encore eu le temps de rétablir, impossible d’atteindre les ravitaillements, et notre festin de l’armistice se composa de boîtes de singe arrosées de thé!...

Mais nous étions rudement contents tout de même!...

Et ce fut donc, en guise de dessert, que l’on nous amena, pitoyable et larmoyant, le dernier Boche qui s’était fait prendre à dix heures et demie du matin.

La cessation du feu et l’arrêt sur les positions avaient été fixés pour onze heures. Vers dix heures du matin, un de nos pelotons de cavalerie, qui avait passé la rivière, continuait sa progression, quand les cavaliers de pointe aperçoivent dans un champ une compagnie allemande. Et ils ouvrent le feu avec leurs mousquetons.

On voit aussitôt une assez vive effervescence se manifester parmi les Boches, et l’un d’eux qui se détache et s’approche les bras levés:

«Mais vous ne savez pas!... Vous faites erreur... il ne faut plus tirer: Krieg fertig!... la guerre est finie!...»

L’officier auprès de qui il avait été conduit interrompit son baragouin, et, flegmatique, tira sa montre:

«Les hostilités seront suspendues, en effet, à onze heures; il est dix heures trente. Tu es prisonnier!... Krieg ist Krieg!...»

Et ce fut encore sur la route d’Audenarde qu’il me fut donné de voir le dernier mort de la guerre, après cette nuit bénie qui précéda l’armistice, cette nuit du 10 au 11 novembre où le ciel s’illumina de tout ce qui nous restait de fusées éclairantes, où, aussi bien dans les lignes allemandes que dans les lignes françaises, se mirent à sonner les cloches de tous les villages et leurs carillons... Déjà, aux endroits préparés pour l’avance, les dépôts de munitions, tous ces obus de tous calibres si soigneusement empilés et rangés, prenaient l’aspect ridicule des choses effrayantes qui ne réussissent plus à nous effrayer, dont la menace piteusement est tout à coup avortée: A-t-on écrit la «Ballade des projectiles qui ne seront jamais tirés?...»

Hélas! sur le bord de la route, un cadavre demeurait comme pour témoigner que la menace n’avait pas toujours été vaine, que les obus n’avaient point cessé depuis si longtemps leur effroyable besogne...

Je m’approchai du cadavre: c’était celui d’un jeune Américain.

Il avait été laissé là seul, étendu sur le dos, les yeux ouverts; il avait dû être mortellement atteint par l’une de ces rafales que l’artillerie ennemie, avant de fuir, lançait au hasard, pour vider ses caissons...

Et je songeais qu’il était émouvant et juste que ce dernier mort de la guerre fût, en effet, un Américain, un de ces ouvriers de la dernière heure qui vinrent, en suprême renfort, pour décider de la victoire aux côtés de ses artisans; je songeais qu’il était émouvant et juste de voir reposer sur la terre belge, saintement libérée, ce jeune héros d’Amérique, dont les yeux ouverts pour l’éternité regardaient maintenant vers le ciel apaisé, vers l’avenir...

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

EN ALSACE. 1

LE CHEMIN DES DAMES. 19

REIMS. 39

VERDUN. 53

LA DEUXIÈME MARNE. 69

EN BELGIQUE. 91

ACHEVÉ D’IMPRIMER A PARIS

le 10 Janvier 1921

PAR

PHILIPPE RENOUARD

POUR

LA S: A. DES ÉDITIONS "SONOR"