De la mer aux Vosges

Part 6

Chapter 63,550 wordsPublic domain

_3 juillet._--Nous allons occuper le secteur de Vendrest-Vaux-sous-Coulomb. Ce que ce village de Vaux, où nous nous installons, a d’assez désagréable, c’est que les Boches nous y tiennent sous le feu d’Hautevesnes, d’où il s’agira de les déloger d’abord, quand nous attaquerons. L’attaque se fera «en direction d’Hautevesnes.» En attendant, ici, nous sommes «vus d’Hautevesnes», ce qui oblige à certaines précautions, et a fort endommagé la ferme qui nous sert de P. C. Mais il y a un petit jardin avec des roses merveilleuses, un chat, un chien, une vache et trois vieilles femmes qui, comme le vieux pauvre du «Noël» de Debussy, n’ont pas voulu s’en aller. L’une d’elles, de ces trois vieilles, garde la clé de l’église, une délicieuse église romane avec des traces de fresques naïves sur les piliers. La nef a été trouée avant-hier par un obus. Nous allons organiser un P. C. souterrain à l’entrée du village, près de la maison dont le grenier nous sert d’observatoire et où les observateurs ont découvert, pour rendre leur poste tout à fait confortable, un mobilier de la plus pittoresque variété; ils découvrent aussi, cela va sans dire, les Boches d’Hautevesnes,--qui le leur rendent bien. Cependant, je visite des potagers abandonnés, où je me régale de groseilles, de petits pois crus et de fèves excellentes. Je rencontre une des trois vieilles, la propriétaire des fèves, qui me déclare qu’on la coupera en deux plutôt que de la faire partir. Elle couche dans une petite cave avec ses poules, qu’elle a réussi à sauvegarder. Elle paraît moins préoccupée de la guerre et des obus que de la sécheresse, depuis que les conduites d’eau ont été crevées, et d’un certain mulot, qui mange les racines de ses choux, qu’elle guette toute la journée, armée d’une bêche, et qu’elle ne peut arriver à surprendre...

_Sans date._--Le colonel du 152ᵉ habite les communs du château de Brumetz. En 1914, les Allemands, passant par là, ont su que le château appartenait à un officier, et ils l’ont soigneusement brûlé. Ils n’ont tout de même pas brûlé les arbres du parc, qui est superbe, mais où des tirs de toxiques nous empêchent de nous promener. Le cuisinier du colonel s’est installé une petite cagna dans la niche à chien: _Villa Mounet-Sully_ (il s’appelle Mounet); et cette inscription désabusée:

Quand l’obus ici tombera, Mounet vécu aura...

_Sans date._--L’église de Gandelu, haut perchée, avec l’obus qui est entré juste derrière le maître-autel. Et les prix des concours d’archers, des «Saint-Sébastien» exposés tout autour de l’église,--il y en avait de toutes les époques et de tous les styles,--et que le bombardement a fort endommagés: indiscutable supériorité des obus sur les flèches...

_Sans date._--Deux chasseurs de la division voisine qui avaient été faits prisonniers au Chemin des Dames viennent de rentrer après avoir circulé quinze jours dans les lignes boches. C’était un guide de Chamonix avec un de ses cousins. En sa qualité de guide, spécialisé dans la clientèle allemande, il parlait admirablement l’allemand. Employés par les Boches pour enterrer leurs morts, ils ont pris leur uniforme à deux de ces morts, un officier et un soldat. Le guide, revêtu de l’uniforme d’officier, faisait passer son cousin pour son ordonnance. Arrêtés par les sentinelles, «l’officier» a déclaré qu’il commandait une compagnie de minenwerfer, et qu’il était venu reconnaître des emplacements pour ses pièces. On les a laissés passer.

_9 juillet._--Nous déménageons de Vaux-sous-Coulomb. Je regretterai les roses. On nous ramène à Coulomb, grand village qui n’a pas été encore trop démoli. Le presbytère, avant de nous abriter, fut certainement l’asile d’un curé apiculteur. Une photographie suspendue à la place d’honneur, dans la salle à manger, représente l’excellent prêtre au milieu de ses ruches, avec une vieille dame, assise sur une chaise, une dame plus jeune qui joue de la mandoline (_sic_), et une petite fille en robe à carreaux... De nombreux Américains se succèdent dans ce temple de l’apiculture, et pourront admirer la dame qui joue de la mandoline parmi les abeilles. Mais ils viennent de préférence pour être conduits à l’observatoire de la Grange-Coulomb, qui est ce que l’on fait de mieux dans la région comme observatoire, et d’un accès assez facile. C’est dans les greniers d’une ferme superbe; il a suffi d’enlever quelques tuiles du toit, et, par les ouvertures ainsi pratiquées, on a braqué des appareils de repérage aux lueurs, et notre jumelle à ciseaux. On voit toujours Hautevesnes...

_13 juillet._--Trois visiteurs de marque pour l’observatoire, trois Américains importants, dont l’un, qui rit tout le temps, mais n’entend pas un mot de français, est un gros banquier, habillé d’ailleurs pour la circonstance en colonel, le «président de la commission des achats» nous confie l’officier de l’armée qui l’accompagne. Quels achats? Il a une Rolls-Royce impressionnante et des cigares étonnants. A minuit nous arrive un message de l’armée transmis par la division: d’après un prisonnier qui «paraît digne de foi», les Boches déclencheraient cette nuit leur grande offensive. Nous nous sommes couchés tout de même, et il n’y a rien eu du tout.

_15 juillet._--Eh bien! ils l’ont déclenchée en effet, leur fameuse offensive, mais seulement la nuit dernière, entre la Main de Massiges et Château-Thierry. Ils ont passé la Marne à Jaulgonne, comme il était annoncé. Mais, dès maintenant, il ne semble pas que ce soit la réussite foudroyante. Un officier boche prisonnier a déclaré: «Nous venons d’avoir notre 16 avril!...»--C’est cela.

_16 juillet._--Le berger va répondre à la bergère; à notre tour d’attaquer! J’accompagne le colonel à la division, à Vendrest, et, pendant qu’il doit assister là au Soviet préparatoire, je vais jusqu’à Lizy-sur-Ourcq, à la cantine américaine, renouveler notre provision de chocolats,--ces chocolats qui ont un goût sauvage!--de cigarettes et de cigares. Ces cantines américaines sont vraiment bien approvisionnées; mais que nous sommes donc bien approvisionnés, nous aussi, en Américains!.. Il y en a partout, et qui se livrent, dans tous les coins, à tous les jeux de la guerre, exercices de tir, relevés topographiques... D’aucuns aussi se baignent tranquillement dans le canal, et, tout nus, sur la berge, font leur toilette,--comme chez eux!..

_17 juillet._--On nous a adjoint l’état-major d’une brigade américaine, qui partira avec nous à l’attaque. Il y a notamment un jeune lieutenant de vingt ans, tout à fait le Bertie,--le colonel!--des _Transatlantiques_, qui ne dit rien, semble s’amuser prodigieusement, et siffle tout le temps, même à table... Nous avons quitté Coulomb, après dîner, pour nous rendre à pied jusqu’à Vaux. Le ciel est terriblement orageux. Le jeune Bertie marche à mes côtés, toujours sifflant; il ne m’a pas encore adressé la parole; et tout à coup, il me saisit par le bras, il me montre la forme capricieuse d’un nuage qui file au-dessus de nous: «N’est-ce pas que l’on dirait une femme qui respire une rose?..» Et comme quelques gouttes d’eau se sont mises lourdement à tomber, voilà ce surprenant jeune homme qui enchaîne:

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville...

«Vous connaissez Verlaine, lui demandé-je, vous l’aimez?

--Oh! oui, Verlaine,--et aussi Béranger...» Mais ce qu’il aime surtout, ce sont nos dramaturges. A l’Université--qu’il quitte à peine--ils avaient, paraît-il, un professeur très intéressant, qui leur a fait un cours très complet sur le théâtre français, depuis le _Jeu de Robin et Marion_ jusqu’aux dernières comédies de MM. de Flers et Caillavet. Et puis il a eu cette chance extraordinaire, pendant que la division américaine était avec nous, à l’instruction, à la Ferté-sous-Jouarre, il a eu la chance d’être cantonné dans une maison où il y avait la collection très complète des pièces de l’_Illustration_. Alors vous pensez s’il s’est régalé! Il y a gagné une admiration toute particulière pour M. Maurice Donnay. Aussi, quand je lui dis que j’ai cette bonne fortune de compter M. Maurice Donnay parmi mes amis, quand je l’assure même que, si nous nous rencontrons à Paris, en permission, ou mieux, quand la guerre sera finie, rien n’empêchera que je le présente à M. Maurice Donnay, la joie de mon jeune camarade transatlantique se double aussitôt de la gratitude la plus touchante; le voilà tout à fait en confiance avec moi. J’apprends ainsi qu’ils se sont engagés ensemble, trois camarades d’Université, ils ont débarqué ensemble en France, et ils se sont donné les noms des Trois Mousquetaires. Lui, c’est Porthos. Et Porthos me montre un petit carnet où il écrit ses impressions en français, des impressions très rapides, une ou deux lignes seulement. Il note par exemple: «Baptême du feu. Porthos se dém...»,--et le mot, si militaire, est en français aussi; Porthos me demande même, confiant dans la science d’un ami de M. Maurice Donnay, s’il faut y mettre une ou deux _m..._ Ainsi nous devisions et passions le temps en attendant l’heure H.

_18 juillet._--H = 4 heures. Au soir, nous avons atteint nos objectifs, pris 30 canons, fait 400 prisonniers et progressé de 4 kilomètres.

_19 juillet._--Sur les routes libérées, les routes où l’on se promène maintenant sans être «vu de l’ennemi», vu de Hautevesnes, qui est à nous... Je ne présenterai pas à Maurice Donnay son jeune admirateur américain; il a été tué en reconnaissance... Pauvre Porthos!..

_20 juillet._--La «poussée». Près de l’église démolie de Saint-Gengoulph, dans une carrière où nous passons la nuit, protégés par nos toiles de tente... Saint-Gengoulph, presque Saint-Gingolph, la petite station frontière du lac de Genève, qui évoque pour moi de si jolis souvenirs de vacances... Saint-Gengoulph,--il ne faut pas confondre!.. B. et H. tués...

_21 juillet._--A travers champs, dans les trous d’obus. P. tué, J. blessé au ventre. Batteries boches restées sur les positions; à celle-ci, on venait d’amener les avant-trains pour détaler en vitesse. Les trois chevaux ont été tués, les jambes en l’air, et le cadavre du conducteur est coupé en deux... Des tanks passent, en se dandinant, pareils à de vieilles dames précautionneuses...

_22 juillet._--La ferme des Vallées. L’officier boche qui a couché ici avant moi a laissé un exemplaire tout crayonné de l’_Enfant_ de Vallés, où il semble qu’il apprenait, à ses heures de loisir, la littérature française...

_24 juillet._--La Maison du Bois a été enfin enlevée à la baïonnette. Nous gagnons le bois du Châtelet. Cadavres de quatre ou cinq Boches, les plus audacieux, ceux qui se sont avancés le plus loin, jusqu’à la route. Et des nôtres aussi, trop des nôtres... Comme les morts du champ de bataille ont tout de suite un aspect, des poses, de Musée Grévin; c’est ce qui les rend moins émouvants, peut-être, moins effrayants... A la corne Est du bois du Châtelet, emplacement de la nouvelle Bertha qui devait tirer sur Paris. Un beau travail, vraiment, un gigantesque travail!... Et si rapidement exécuté!... Car enfin nous y sommes passés au bois du Châtelet, il y a deux mois à peine, les Boches n’y étaient pas, et il a fallu amener, dresser cette énorme plate-forme... Nous allons coucher dessous, d’ailleurs, elle nous sera un abri précieux, sinon confortable. Le formidable et laborieux effort des Boches, que sa mise en place représente, aura toujours, du moins, servi à ça...

_25 juillet._--Nous sommes relevés et quittons dans la nuit notre P. C. Bertha. Arrivée à Monthiers dans une villa aux volets verts qui a bien encore des volets, mais plus de toit; un amoncellement de plâtras, d’ordures, et cette odeur de cadavre... Au jour, nous constatons que le propriétaire de la villa aux volets verts avait bien choisi son endroit pour faire construire. Quelle vue sur le village, au-dessus des toits du village dont les tuiles ont été comme «écaillées» par l’artillerie, celle des Boches, tour à tour, et la nôtre! On s’installe. Meubles hétéroclites retrouvés dans les abris boches. L’église elle-même est au pillage, missels, ornements sacerdotaux... Elle était charmante, cette église, qui porte cette inscription: «Le Peuple français reconnaît l’Être Suprême et l’Immortalité de l’Ame.» J’ai trouvé une rose «parmi les ruines»...

_27 juillet._--En haut du château de Monthiers, panorama du champ de bataille. Toutes ces côtes, tous ces bois qui ont été si disputés, dont nous avons tant parlé, la Ferme Pétré, la Grenouillère... Ce n’était que ça!... Arbres fracassés, trous d’obus. Et des débris d’équipements, des bandes de mitrailleuses, des tombes hâtives, comme improvisées... Une petite maison, la dernière du village, écroulée comme les autres, mais où tient encore l’enseigne: «Sage-femme de 1ᵉʳ classe...» Hélas! ce sont les hommes qui auraient besoin de sagesse!...

_28 juillet._--Nous faisons, _en sens inverse_, notre trajet d’il y a deux mois. Sommelans, Neuilly-Saint-Front, c’est tout notre ancien champ de bataille et de retraite, jalonné de trous d’obus et de tombes. Ah! la bataille n’a pas «arrangé» le paysage!... Et au fond, nos hommes avaient bien raison d’emporter au moins les poulets!

Il y a du moins une impression très belle que ressentent profondément les «terriens» qui sont avec nous: dans les champs les moissons prochaines, que les Boches avaient respectées parce qu’ils comptaient bien en profiter,--et c’est, par nous, pour nous, la libération des moissons...

On nous a assigné Dammard comme lieu de repos. Du village, rien ne subsiste, que quelques pans de muraille. Le clocher de l’église a été coupé en deux, du haut en bas, comme une armoire dont on aurait arraché la porte...

Tandis que je contemple ces ruines, trois limousines passent, vers la Ferté-Milon; dans la seconde, un vieillard en chapeau mou, qui se rencoigne à côté d’un général: Clemenceau.

L’offensive d’octobre 1918 en forêt d’Houthulst, la prise de Roulers, l’ennemi se repliant précipitamment, en déroute, abandonnant Ostende, puis Bruges et puis Gand, Audenarde dépassée, et le salut de Bruxelles à son Roi et à sa Reine derrière lesquels nous marchions nous, la France, fraternellement mêlés à l’armée, au peuple belges, acclamés par eux et comme eux--oui, ce sont là, aussi, des souvenirs qui comptent, et qui paient bien des minutes cruelles.

C’est qu’ils avaient été particulièrement pénibles, ces derniers combats, pénibles surtout par le terrain abominable qui ne se compare qu’à celui de Verdun--avec l’eau en plus! Un village comme Langemarck, qui était mieux qu’un village, un gros bourg florissant, avec un très beau château, où certains de nos camarades de la cavalerie se rappelaient avoir trouvé, en 1914, un cantonnement spacieux et confortable, Langemarck, son château--quelques briques écrasées dans la boue et qui, à cet endroit où fut Langemarck, lui donnaient seulement une couleur un peu rougeâtre--comme à Fleury! Pourtant quelque chose subsistait de ce qui avait été Langemarck, quelque chose de plus que sur l’emplacement de Fleury: un réverbère!

Oui, dans ce paysage de désolation et de mort, sur ce sol chaotique et désertique, il n’y avait que cela qui subsistait, qu’un miracle extravagant avait maintenu debout et fait respecter,--un réverbère tout tordu, que le bombardement infernal qui, tout autour, avait tout nivelé, n’était point parvenu à abattre, ou qu’il avait dédaigné,--un réverbère s’élevait encore, saugrenu et dérisoire... Et c’est qu’on le voyait de loin, car la plaine était sans ondulations, monotone, impitoyable; et l’on ne pouvait cependant, à cause de la nappe d’eau à moins de 30 centimètres, ni ouvrir une tranchée, ni creuser un abri. Les seuls abris étaient nécessairement en superstructure, casemates bétonnées, ou simples tôles métro: métro, c’était leur nom officiel dû à leur forme pareille, en effet, à la voûte du métro,--ce qui, avec son petit air bien parisien, nous emmenait joliment loin du champ de bataille, et de Langemarck.

A défaut de tôles «métro» j’ai vu utiliser comme abris de vieux tanks, épaves de la furieuse bataille anglaise de 1917. A Langemarck, précisément, non loin de la tôle métro qui servait de P. C. à un général de division, des territoriaux avaient pris possession d’un de ces tanks qui n’avait pu aller plus loin et pour cause: la cause était marquée par trois petites croix voisines, surmontant les tombes des trois Anglais de l’équipage qui, lorsque le tank avait été démoli, avaient été en partie brûlés sur place, puis enterrés là. En dépit de ce voisinage peu encourageant, nos territoriaux avaient aménagé la carcasse du tank pour leurs commodités personnelles, et, pour se chauffer et cuire leur soupe, ils y avaient même installé un petit poêle de campagne dont le tuyau sortait comiquement de l’ancien capot...

Et cette région avait été, paraît-il, une des régions les plus riches des Flandres, des plus fertiles, des plus riantes. Lorsque Bruges fut délivrée, le général français, qui commandait le détachement de l’armée des Flandres, et remplissait avec bonheur auprès du roi Albert les fonctions de chef d’État-Major ou mieux de conseiller militaire, le général Degoutte songea que les habitants de Bruges, pendant ces quatre années d’occupation, avaient bien entendu quelquefois tonner le canon, mais qu’ils ne pouvaient savoir ce qu’avait été cette bataille qui se livrait à quelques dizaines de kilomètres de chez eux, qu’ils ignoraient totalement dans quel état les Boches avaient mis toute la contrée environnante. Et le général fit prier trente notables de Bruges, et les invita à visiter ce qui avait été le front de l’Yser, de Roulers, d’Ypres et de Dixmude.

J’eus l’honneur d’être désigné pour guider ce pieux et poignant pèlerinage. Malgré la fatigue et les difficultés certaines d’une telle randonnée par les pistes en rondins, que l’on avait dû établir au milieu de la campagne inondée, et les routes sur pilotis que les lourds convois avaient dangereusement endommagées, coupées même par endroits, et par ailleurs encombrées encore de fourgons renversés, de débris de toute nature, les invités du général Degoutte se montrèrent fort empressés, et parmi eux l’ancien bourgmestre avait bien voulu souhaiter, tout le premier, de se joindre à notre caravane, ce noble et charmant comte Visart, que les Allemands avaient révoqué, et qui, malmené par ces rustres, sans égards pour ses quatre-vingts ans, leur avait un jour répondu:

--Fusillez-moi si vous voulez, mais soyez polis!

J’ai dit que mes compagnons, de la formidable bataille qui s’était livrée si près d’eux, ne savaient rien que les nouvelles plus ou moins vagues, plus ou moins erronées, que laissait «filtrer» jusqu’à eux la Kommandantur. Et surtout ils n’avaient pas la moindre idée, aucun document photographique n’avait encore pu le leur révéler, ils ne se faisaient aucune idée de cette ruine totale, de cette complète

dévastation. Alors, imaginez l’impression de ces gens qui avaient encore dans les yeux l’image de ces plaines flamandes, telles qu’ils les avaient laissées en 1914, si peuplées et si prospères,--et brusquement plus rien que ce chaos et ce désert où ils cherchent, sans même parvenir à en démêler les traces, pas même l’emplacement exact, où ils cherchent vainement ce qui fut leur ferme, leur maison des champs, la demeure calme et joyeuse de parents, de voisins, d’amis.

Pour nous, ce sentiment de stupeur consternée, d’indignation et de rage, nous l’éprouvions devant Ypres en ruines, oui, un sentiment de tous points analogue, aussi âprement douloureux et fort que pouvait l’être celui de nos amis Belges devant leur patrimoine ruiné: des richesses incomparables, de purs et uniques chefs-d’œuvre comme les Halles ou la Cathédrale d’Ypres ne faisaient-ils point partie du patrimoine de l’humanité tout entière, de son patrimoine artistique, et n’est-ce pas l’humanité tout entière, tout le monde civilisé qui en aura été ainsi frustré, dépossédé, par la barbarie allemande?

Aussi quel soulagement d’apprendre et de constater que du moins Bruges avait été respectée, que nous pourrions encore emplir nos yeux de ses merveilles!...

Je ne pense pas qu’il se puisse imaginer de cadre plus magnifique, pour un cortège triomphal, que celui de cette Grande Place de Bruges, où le Roi Albert, la Reine et le Prince héritier, arrivèrent à cheval, escortés du général Degoutte et de son état-major, tandis que le carillon du beffroi jouait la _Brabançonne_ et _La Marseillaise_. Les notes grêles et charmantes de ce carillon résonnent encore dans notre cœur. Comme il claquait joliment au vent, le fanion du général Degoutte, fièrement dressé au milieu de la grande place, autour de laquelle évoluaient les vaillants régiments belges! Sur le perron du Palais Provincial, devant lequel les souverains belges avaient mis pied à terre, c’étaient tous les chapeaux haute-forme de la Province, enfin libérés eux aussi par la victoire, et les uniformes chamarrés des bourgmestres, du Gouverneur.

Et soudain le Roi Albert, qui nous dominait tous de sa haute taille, aperçut modestement mêlé à la foule, l’amiral Ronarc’h, avec sa redingote sombre, tel qu’il était à Dixmude au milieu de son héroïque brigade de fusiliers marins. Et le Roi et la Reine, lui faisant gentiment signe, voulurent, pendant la cérémonie, qu’il se tînt à leurs côtés.

Après tant de _Marseillaises_ et de _Brabançonnes_, d’acclamations, de carillons et de fanfares,--Bruges-la-Morte était vraiment, ce jour-là, Bruges la ressuscitée, et il n’y aura pas de trompettes plus éclatantes au jour du Jugement dernier!..--j’étais allé chercher au Béguinage un peu de repos et de silence. Le Béguinage, lui, je le retrouvai pareil à lui-même, aussi calme, aussi recueilli, comme si toutes les agitations du siècle, et même la guerre, n’avaient pu franchir son pont ni sa porte, étaient venues se briser à la mouvante barrière de ses canaux...

Seuls quelques enfants jouaient sur la petite place herbue devant la chapelle.

Mais en me voyant, ils cessèrent leurs jeux, et, gravement, la main au bonnet, me firent un beau salut militaire. Je leur répondis en souriant, et comme je m’éloignais, continuant ma promenade, je m’entendis appeler:

«Monsieur l’officier!... Monsieur l’officier»!...

Je m’arrêtai et tournai la tête: les enfants, maintenant, me montraient l’un d’eux qui s’était mis à marcher sur les mains, et à exécuter de superbes cabrioles; et je compris que, renouvelant l’hommage spontané et naïf du Jongleur de Notre-Dame, ces cabrioles, c’était pour me faire honneur, pour faire honneur à un officier français, c’était l’offrande de leur admiration et de leur reconnaissance, à ces humbles et charmants gamins, pour la France...