Part 4
Le cardinal Luçon aimait à se mêler aux soldats qui venaient défendre Reims, et tous ont conservé le souvenir de cette haute et noble figure qui se penchait si volontiers, si simplement, sur les misères de chacun. Même un régiment qui, dans ce secteur comme partout où il passait, avait su s’imposer aussitôt et marquer glorieusement sa place, le 152ᵉ, n’avait-il pas, sur sa demande, nommé Mgr le cardinal Luçon son aumônier honoraire? Or, à quelque temps de là le vaillant régiment reçut, le premier des régiments de France, la fourragère aux couleurs de la Légion d’honneur, la fourragère rouge. Le cardinal Luçon, aumônier honoraire du Quinze Deux, fut invité à dîner au P. C. du colonel, qui lui remit l’insigne distribué aux hommes de troupe et aux officiers. Peut-on dire sans inconvenance que le cardinal ressentit, en se parant de cette fourragère rouge, une joie égale ou comparable à celle que lui avait causée le chapeau? En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’après ce dîner mémorable qui s’était prolongé un peu plus que de coutume,--Mgr Luçon ne s’asseyait pas tous les soirs à une popote d’officiers, et l’on ne traitait pas tous les soirs un cardinal à la popote,--Mgr Luçon regagnait à une heure déjà tardive Reims et Sainte-Geneviève où il avait dû transporter sa demeure archiépiscopale; et il était si heureux, si fier,--oui, vraiment!--de sa fourragère, qu’il voulut la faire admirer et narrer en détail la cérémonie aux bonnes religieuses qui, elles non plus, n’avaient pas quitté Reims et partageaient avec l’archevêque son dangereux apostolat. Comme cette nuit, par extraordinaire, les obus allemands les laissaient à peu près tranquilles, elles en avaient profité pour prendre sans attendre un repos qui était rare. Mais n’importe! on n’a pas tous les jours, ou toutes les nuits, la fourragère rouge. Et l’archevêque tint absolument à ce qu’elles fussent réveillées sur l’heure. D’ailleurs, vous pouvez être assurés qu’elles ne furent alors, les saintes filles, ni moins joyeuses, ni moins fières que leur archevêque!... Mais il y a une suite à cette petite histoire, une suite qui vraiment n’est pas ordinaire! Ce cardinal qui, sur sa robe, accrochait une fourragère rouge, était-ce bien réglementaire? Mgr Luçon avait-il réellement droit au porc de la fourragère rouge? Il était aumônier honoraire du 152. Mais il n’y a pas d’aumôniers honoraires, Mgr Luçon ne figurait pas, ne pouvait pas figurer sur les contrôles du régiment. Et il se rencontra des parlementaires pour s’inquiéter et s’émouvoir de cette infraction aux règlements, de cette _illégalité_!... Il est seulement fâcheux que ces personnages si scrupuleux n’aient pas pris soin de confronter leurs scrupules avec l’opinion des vrais, des premiers intéressés, de ceux à qui, précisément, leur vaillance avait conféré la fourragère rouge, et qui, mieux que personne,--mieux même qu’un parlementaire,--étaient qualifiés pour apprécier si leur fourragère serait ou non déplacée sur l’épaule du cardinal, si oui ou non le cardinal Luçon était digne de la porter et ne l’avait pas, lui aussi, gagnée et bien gagnée!...
Mais c’est la question qui était déplacée, et superflue! Comme si aucun témoignage d’admiration et de gratitude avait pu sembler trop haut, trop beau, pour l’Archevêque de Reims, au même titre qu’aucun témoignage de piété et d’admiration ne pouvait égaler notre douleur émue devant la Cathédrale de Reims!... Le cardinal Luçon, c’était l’évocation vivante de la cathédrale comme l’Hôtel de Ville s’incarnait magnifiquement dans le docteur Langlet; et ces deux vieillards admirables dominaient leur cité meurtrie, comme toutes les blessures, toute la «passion» de Reims étaient et demeurent figurées par l’Hôtel de Ville et la cathédrale. Reims a pu être frappée ailleurs, dans son luxe, dans sa richesse; le quartier Cérès, qui disait l’orgueil et l’opulence de son trafic dans le monde, de ses laines et de ses vins, le boulevard Lundy, ses constructions élégantes, ses hôtels somptueux, ne sont plus qu’un monceau de ruines. Ruinés également, abattus, mutilés, détruits les joyaux d’art, comme cette exquise Maison des Musiciens, qui faisaient son incomparable parure. Mais c’est devant l’Hôtel de Ville, c’est devant la cathédrale, que nous venons saluer Reims martyrisée, que nous venons pleurer et nous souvenir. Les ruines aussi ont leur beauté; et pour la honte de l’ennemi, ce qui reste de l’Hôtel de Ville, les murailles qui résistèrent à l’obus brutal et à l’injure des flammes, atteignent à une grandeur nouvelle, plus éloquente, plus âpre, plus farouche, où s’étonne et s’exalte davantage encore notre indignation.
De loin, la Cathédrale apparaissait la moins touchée; quand, des coteaux voisins, de la route, par exemple, qui, en lacets, descend sur Jonchery, on apercevait à l’horizon, dominant la plaine, ses tours comme deux bras tendus dans un geste de prière, oui, ses tours étaient encore dressées, qui maintenaient, semblait-il, sa silhouette intacte, et un soupir de soulagement, une action de grâces, s’échappait de nos poitrines:--Allons!... le mal n’était pas encore si grand, le désastre n’était pas consommé, la Cathédrale n’avait pas subi les atteintes que redoutait notre angoisse!...
Hélas! à mesure que nous approchions s’évanouissait cette illusion favorable. On n’a pas oublié les premiers obus incendiaires, lancés sur la Cathédrale, et qui mirent le feu aux échafaudages de la façade,--avez-vous vu souvent une cathédrale sans échafaudages, gloire et spécialité des architectes diocésains? Il faut le dire: les flammes donnèrent à la pierre une couleur admirable, inouïe. Bien souvent, en effet, loin d’en abolir la beauté l’incendie communique à la pierre ou au marbre une beauté nouvelle. C’est ainsi qu’une figure de Falguière, une figure d’adolescent a été retrouvée dans les cendres du musée de Gerbeviller, entièrement modifiée, transfigurée par la morsure des flammes avec une expression de désespérance et de sublime détresse telles que ne les avait jamais réalisées l’ébauchoir de l’élégant sculpteur. Et la patine singulière dont la partie incendiée de la Cathédrale s’était revêtue faisait ressortir davantage la blancheur écœurante du Palais de Justice tout proche, dont les blocs de pâtisserie fade n’avaient pas encore été touchés, comme si l’obus allemand dans son ignoble besogne avait pris grand soin de respecter la laideur,--la laideur complice, et qu’il reconnaissait comme une amie, sans doute, presque une parente... Mais, en s’écroulant, les échafaudages avaient déjà fort endommagé les ornements charmants de la façade, et, comme l’adolescent de Falguière qui s’était mis à pleurer, la Cathédrale de Reims, sous les flammes, avait vu se crisper douloureusement son Sourire...
Puis ce furent les blessures cruelles, profondes, de l’abside, sous le bombardement méthodique, organisé, régulier. Et les décombres s’amoncelèrent, autour du Christ qui semblait présider, Juge et suprême témoin du crime sacrilège, à une nouvelle Passion:--la Passion des Pierres Saintes et de l’Art Sacré, insultés, frappés par les barbares, et qui tombent une fois, deux fois, pour ne plus se relever...
Les relèvera-t-on, ces pierres écroulées, ou les laissera-t-on telles quelles, avec même, au milieu d’elles, ces obus monstrueux qui n’avaient pas éclaté, et qui sont encore là comme le cambrioleur assassin surpris et arrêté avant d’avoir pu accomplir son odieux forfait, maintenant réduits à l’impuissance et ligotés au pilori de l’infamie universelle? Quoi qu’il en soit et quoi que l’on décide, de longues années s’écouleront sans doute avant que la Cathédrale de Reims renaisse, entièrement guérie de ses ruines et de ses cendres. Le crime qui l’a abattue est un crime contre la civilisation; c’est le monde civilisé tout entier qui s’est ému, et prend à cœur d’en effacer la trace. Mais une pierre de la Cathédrale, une pierre suffira, qu’aucun effort ne pourra jamais plus soulever, lourde, si lourde,--lourde de trop de crimes longuement médités et lâchement exécutés,--une pierre de la Cathédrale de Reims scelle pour toujours le tombeau où l’on a jeté et où pourriront pour l’éternité l’orgueil germanique et l’honneur du nom allemand.
La première visite était naturellement pour la Citadelle. Elle donnait au moins aux profanes, à tous ceux peut-être qui n’étaient point familiarisés avec les secrets réels de la fortification moderne, une impression formidable de puissance et de sécurité. Les casemates immenses, où abriter des régiments entiers, et tout ce luxe, toute cette
extraordinaire variété d’appareils, de machines de toutes sortes, tout ce que recélaient ses flancs énormes, et qui y tenait à l’aise: une véritable usine d’électricité, des moulins, une boulangerie, des salles d’hôpital et jusqu’à un théâtre!... Toute une vie souterraine était organisée là, tous les rouages essentiels à la vie d’une cité, comme si la cité même de Verdun, devant la menace de ruine, s’était repliée sur elle-même, était, à la lettre, rentrée sous terre. Dans une salle à manger fort agréable et confortable, le commandant de la citadelle retenait à déjeuner les visiteurs de marque. Des objets d’art, des coupes finement ciselées, des étendards brodés, des décorations de tous les pays, croix et plaques enrichies de pierres rares, étaient là, venus des quatre coins du monde, pour matérialiser en quelque sorte, à l’égard de Verdun et de ses défenseurs, l’admiration du monde entier. Un livre d’or portait les signatures de bien des hôtes illustres. Et il n’est ni superflu ni ridicule d’ajouter que des crédits spéciaux, qui lui étaient très justement alloués à cet effet, permettaient au commandant d’offrir des menus dignes du cadre. Eh! sans doute, on était moins bien ravitaillé à Bezonvaux!... Mais ceux-là ne seraient pas de notre race, qui s’étonneraient, qui se scandaliseraient, qui ne comprendraient pas ce qu’il y avait d’ironie élégante, de finesse et de coquetterie bien françaises, à traiter avec cette recherche délicate, à la barbe des boches, à leur sinistre barbe rousse, ceux qui s’aventuraient, en frémissant, et le cœur serré, aux portes mêmes de l’«enfer de Verdun»!...
Au sortir de la Citadelle, on entrait à la cathédrale toute proche. Et les visions d’horreur commençaient, avec le spectacle de la barbarie allemande. On avait pu retirer à temps les ornements les plus précieux; mais des vitraux avaient été brisés, dont on pouvait emporter encore quelques éclats irisés, quelques parcelles multicolores: et quels joyaux ou quelles gemmes rares, rubis, topaze ou saphir, semblaient avoir, à cette heure décisive, plus de signification et plus de prix qu’un fragment de vitrail de la cathédrale de Verdun, ce minuscule et fragile morceau de verre bleu, jaune ou rouge?...
Mais plus encore peut-être, que la cathédrale froide et nue, qu’il était émouvant, le petit cloître intérieur, dont la fraîcheur et le recueillement, comme indifférents à la violence des hommes, et à leur fureur destructive et meurtrière, s’emplissaient encore de verdure et de chants d’oiseaux!... Et surtout, c’était, à côté, la noble ordonnance de l’Évêché, sa cour d’honneur aux proportions si pures, et la salle de musique--prélats, petits abbés, et dames poudrées en robes de cour--avec ses boiseries claires et ses grandes baies, d’où l’on découvrait la ville et la Meuse. Au pied, une étroite «allée du bréviaire», majestueuse et calme, dominait le même paysage d’élection le long du haut mur couvert d’espaliers...
Hélas! qu’était-elle devenue, la ville paisible, un peu sévère, serrée au pied de sa Citadelle, de sa Cathédrale de son Évêché? La promenade commençait parmi les maisons éventrées, effondrées; dans
certains quartiers, là où avaient été alignées des maisons, ce n’étaient plus que des alignements de pierres. Ailleurs, que les maisons fussent encore debout, l’impression en était plus lugubre encore, ces maisons maintenant ouvertes à tous les vents et à tout venant, véritables cadavres de maisons, dont la vie s’était brusquement retirée, et où, lorsque l’on y pénétrait, on surprenait l’effroi de la fuite désespérée,--ceci, qui avait été une boutique florissante, où des générations de petits marchands avaient dû peser des denrées, ou auner du drap,--et tous ces comptoirs renversés, tous ces placards vides... Verdun, ville des dragées, quelle mélancolie cruelle entre toutes dans tes enseignes évocatrices des anniversaires joyeux et de l’allégresse des baptêmes!... Et le théâtre... Je ne sais pas si le théâtre de Verdun était, en temps de paix, exceptionnellement brillant, si la «saison de Pâques» était fort suivie, s’il y avait au théâtre de Verdun une basse chantante que l’on venait entendre même de Bar-le-Duc, si la gentillesse de la deuxième des premières ou la drôlerie du laruette étaient célèbres dans toute la région... Au milieu des décombres, la salle apparaît encore tout à fait coquette et plaisante vraiment, pour un théâtre de sous-préfecture!.. Et voici encore la loge du sous-préfet, voici la loge du général, sans doute; voici l’avant-scène du rez-de-chaussée qui devait être celle de ces messieurs du cercle, la loge infernale!... Et tout ceci, qui est l’âme même de la province, immobile dans ses rites immuables et doucement désuets, nous attendrit ici, nous attendrit aujourd’hui jusqu’aux larmes. La scène est encore équipée, et des cintres pendent des lambeaux de toiles bariolées... Le rideau est levé, béant; mais c’est le canon qui frappe les trois coups, et au lieu de la _Mascotte_ ou de _Lakmé_, du _Châlet_ ou des _Noces de Jeannette_, quel drame ou quelle tragédie!... Qu’est devenue la deuxième des premières, et la première chanteuse, et la dugazon? Où sont-ils ces messieurs du cercle? Le cercle, pourtant, j’ai cru le reconnaître, il devait être là, dans ce riant café avec un beau balcon sur la Meuse... Sournoise et tragique douceur du fleuve qui continue à travers la ville sa course molle et lente, qui continue à refléter avec la même impassibilité heureuse et tranquille, au lieu même où s’égayaient ses rives, l’horreur des ponts détruits et des maisons écroulées, dans le miroir de ses eaux!...--On se bat sur la rive droite de la Meuse!... a décidé et déclaré fièrement, ici même, en un anxieux, en un lourd et trouble matin de mars 1916, le général de Castelnau,--qui, ce matin-là, peut-être, aura sauvé la France.
Et nous voici, sur la rive droite, au faubourg Pavé, au milieu de l’extraordinaire encombrement des troupes qui montent et descendent vers la ligne de boue, de silence et de mort, fantassins, artillerie, ravitaillement. Tout ce que l’armée française compte de meilleur a cantonné là, un soir au moins, au faubourg Pavé; la fleur de notre jeunesse y a dormi ses rêves de sacrifice, ses cauchemars de lutte décisive et suprême, les terreurs de l’aller et les espoirs du retour. Car, en dépit du bombardement toujours grondant, de la menace constante des avions au-dessus des têtes, le faubourg Pavé, c’était encore un semblant de sécurité, une dernière étape, un dernier relai qui vous rattachait à la vie, avant de plonger dans l’abîme de souffrance, de péril et d’angoisses.
Ceux qui revoyaient le faubourg Pavé se sentaient renaître, comme ceux qui le quittaient se demandaient s’ils reverraient jamais une ville, une rue, des maisons, leur maison... Et puis commençait la montée du calvaire. Les casernes Marceau marquaient un bref répit; on y voyait rangées les petites automobiles sanitaires américaines, toujours prêtes à s’élancer jusqu’aux limites extrêmes du champ de bataille, narguant les éclatements et se faufilant, rapides et diligentes, à travers les trous d’obus, pour aller disputer les blessés à la mort, dans les bras de la mort même. Sur cette redoutable et terrifiante route d’Alsace, où des équipements abandonnés, des caissons renversés, des cadavres de chevaux, criaient sans cesse: «Prends garde, téméraire, insensé, prends garde!... Rebrousse chemin! Tu n’iras pas plus loin!...» voici que la petite voiture américaine apparaissait insouciante, qui secouait et dissipait soudain nos frayeurs découragées, comme un tonique et un réconfort:--Mais si! mais si!... Vous voyez bien que l’on passe tout de même!... Cheer up!... Nous n’avons pas envie de mourir, et ce ne sera pas encore pour cette fois, malgré le Boche et toutes ses manigances damnées!... Cheer up, vieux garçons!... Nous sommes le trait d’union alerte et toujours vaillant entre l’enfer et la vie; oui, nous venons de la vie, là-bas, et nous y retournons!... Et vous ferez comme nous--cheer up!...
Ainsi nous rassérénaient et nous redonnaient courage les petites automobiles sanitaires américaines des casernes Marceau.
Les casernes laissées à main droite, on entrait presque aussitôt dans la région du désert chaotique, des paysages lunaires, de ce qui demeurera dans la mémoire des hommes comme une image d’épouvante, à laquelle on ne tente même plus de trouver des équivalences verbales, des épithètes évocatrices et appropriées: c’est le terrain de la bataille de Verdun. Et plus que toutes les épithètes, en effet, et que toutes les descriptions, ces indications suffisent:--Vers Fort de Vaux.--Vers Douaumont... Et les ravins qui s’appellent: Ravin du Mort-Homme;--Ravin Sans-Nom;--Ravin de la Femme Sans-Tête... La mort, la mort, partout la mort!... Et l’on était vraiment surpris, au milieu de tant de désignations lugubres, d’entendre les noms de Normandie, de Calvados, qui sonnaient clairs comme une revanche et une gageure, presque joyeusement: ils étaient si loin tes pommiers en fleurs, ô Normandie, et tes plages, ô Calvados, et tes auberges accueillantes, dans la grasse campagne au bord de la mer!...
Le nom seul, d’ailleurs, avait cette apparence apaisée. Pour gagner Normandie, il fallait traverser Fleury, ce qui avait été le village de Fleury. Rien ne pouvait donner une impression plus complète de la dévastation, la dévastation absolue, intégrale, totale:--«L’herbe poussera à l’endroit où s’élevait l’orgueil des palais.» Il n’y avait même pas d’herbe; et sans doute, non plus, il n’y avait jamais eu de palais, mais de riantes demeures paysannes, une église, une école, une mairie... Il n’en restait plus pierre sur pierre,--il n’en restait plus une pierre!... Ruiné, rasé, on eût encore aperçu quelques traces de ces ruines, qui eussent figuré l’emplacement du village, de ses maisons et de ses rues, qui eussent permis de dire, autrement que la carte en main:
--Ici était Fleury!
Mais non; il semblait que la terre se fût entr’ouverte, eût tout englouti, pour se refermer ensuite, impassible.--Fleury gisait maintenant, dans les entrailles de la terre, comme la ville d’Ys au sein des flots. A peine les briques des constructions les plus récentes en se mêlant à cette terre l’avaient-elles, par endroits, un peu teintée de rouge. Et l’on a pu comparer l’anéantissement du village de Fleury à quelque fruit mûr qu’un passant indifférent écrase du talon sur le sol...
A côté de Fleury, au bas de cette piste creusée d’ornières où, au crépuscule, il ne faisait pas bon s’embouteiller avec les prolonges d’artillerie, et tout l’encombrement du ravitaillement en munitions, sous la menace d’un tir d’interdiction soigneusement réglé sur les carrefours, Normandie, c’était la vie qui renaît, toute la vie militaire intense:--Poste de commandement du général, Poste de secours, liaisons, Central téléphonique, le tout tapi dans les parois du ravin, véritable village de Troglodytes, substitué au village meusien disparu, comme si Fleury, enfoncé dans la terre, ressortait un peu plus loin, ressortait, sous cette forme étrange, primitive, un peu sauvage, des entrailles de la terre même...
Comment donc!... Il y avait, à Normandie, dépendant des Casernes Marceau où il avait, toutefois, obtenu de demeurer logé, un major de cantonnement. Et quand on songe à tout ce que ce titre exprimait, à l’ordinaire, de confortable et de pacifique!...
N’a-t-on pas tout naturellement et tout de suite tendance à se représenter le major de cantonnement comme un personnage un peu gros, bon vivant, bien nourri, qui jouit de toutes les commodités de l’existence et d’un maximum de sécurité assez enviable, toujours sûr de coucher dans un bon lit, admiré et respecté de la population civile, jalousé peut-être mais redouté des militaires, et qui par ses occupations, par ses distractions aussi et par ses loisirs, tient du maire et du commissaire de police--avec qui, d’ailleurs, il ne lui était pas interdit, dans la plupart des cas, de faire au «café de l’endroit» sa partie de manille...
Hélas! pauvre major de cantonnement de Normandie, que l’on ne pouvait contempler sans une sympathie attendrie et apitoyée, infortuné major de cantonnement de Normandie,--un major de cantonnement, c’est le roi d’Yvetot!--qui, lorsqu’il fut nommé major de cantonnement, avait pu s’imaginer qu’il tenait enfin le bon «filon»!...
Ah! l’inégalité de traitement entre les hommes n’avait pas été abolie par la guerre!... Et s’il est admis, n’est-ce pas, que l’entretien des routes, par exemple, des pistes et boyaux d’accès était besogne de territoriaux, c’était tout de même autre chose de se livrer, ou bien entre «Normandie» et «Calvados», ou bien sur les routes du Calvados et de la Normandie, à ces terrassements sans gloire, mais qui, là, n’étaient pas sans péril!...
Et, sous prétexte qu’ils ne se battaient pas, on les laissait, des mois et des mois, les territoriaux de Verdun, eux comme les autres, enfouis dans leurs abris boueux...
La boue de Verdun!...