Part 3
Penser que des wagons passeront à nouveau dans cette région, avec leurs compartiments bourrés de commères et de commis-voyageurs; que l’on circulera à bicyclette sur le Chemin des Dames, et que des pêcheurs à la ligne s’installeront paisiblement le long des rives charmantes de l’Aisne et de la Vesle!... Mais oui, il y avait eu des pêcheurs à la ligne au pont de Pontavert, par exemple, il y en aura encore!... J’évoque Pontavert comme un des endroits les plus sinistres qu’il m’ait été donné de traverser; endroit sinistre à la fois, et sournois: le village n’était pas encore démoli complètement; on y arrivait par une route à peu près tranquille, venant de Roucy, qui était un des grands observatoires de la région, avec la ferme de Beauregard. C’est à la ferme de Beauregard ou au Moulin de Roucy que l’on avait la plus complète vue d’ensemble de cet immense paysage de bataille, jusqu’aux plateaux d’Hurtebise et de Craonne. Paysage de bataille éternel, et que Napoléon, lui aussi, avait contemplé en 1814. On s’est souvent demandé--question piquante mais oiseuse--ce que Napoléon aurait dit et fait, le Napoléon de 1814, s’il s’était tout à coup retrouvé là en 1917 ou 1918: la seule chose que l’on puisse répondre à peu près sûrement, c’est qu’il eût été bien étonné!... En tout cas il eût été, à tout le moins, aussi étonné que nous, ce jour où, à une demi-heure d’intervalle, dans la prairie qui dévalait près du Moulin de Roucy, nous vîmes atterrir frais et dispos, en parachute, deux observateurs dont les aviateurs ou les artilleurs allemands venaient d’incendier coup sur coup les «saucisses»...
Ce jour-là, si l’on avait dû traverser Pontavert, eût-il fallu prendre à gauche ou à droite? Ce qui caractérisait en effet si agréablement ce joli village, c’est qu’il y avait toujours des obus à y recevoir. On s’arrêtait bien sagement, avant d’y pénétrer, près d’une tuilerie; de là, on cherchait à se rendre compte si l’artilleur boche misait sur le tableau de gauche ou sur celui de droite, après quoi
on filait à droite ou à gauche, en souhaitant simplement que la fantaisie ne lui prît pas tout à coup de changer sa chance,--et la nôtre,--en modifiant brusquement sa série... Il n’y avait pas de flâneurs, dans les rues de Pontavert, et l’on n’y voyait que des gens courir, ce qui, pour le nouvel arrivant, est toujours un indice de mauvais augure, et un spectacle peu rassérénant...
Si le hasard me ramène quelque jour à Pontavert, j’aimerai m’y promener à tous petits pas. Mais il faut faire un effort pour imaginer que l’on pourrait un jour, tranquillement, aller dans un de ces petits villages, où la vie aurait repris paisible et quotidienne, s’arrêter chez l’épicier d’Oulches, aller acheter des cigarettes au débit de tabac de Dravegny (et d’abord qu’il y eût encore un débit de tabac où il y eût à nouveau des cigarettes...)
Entre la route de Soissons à Reims par Braisne et Fismes et, là-haut, le Chemin des Dames, il y avait une autre parallèle intermédiaire, la route de Soissons à Berry-au-Bac, par Vailly. Ainsi semblait-il que, par avance, la géographie et le service vicinal se fussent plu à ménager les effets, à dresser la carte de nos émotions, à marquer les limites évidentes et commodes pour l’horreur plus ou moins vive, pour le danger plus ou moins grand. Il est certain qu’en dépit des raids d’avions trop fréquents pour que l’on en goûtât pleinement les charmes, le séjour de Fismes sentait encore la civilisation. Il y avait des boutiques de la plus aimable diversité, une charcuterie renommée. On montrait la maison (tout à fait la maison du notaire ou du vieux docteur, même si--j’aurais pu me renseigner--aucun médecin ni aucun notaire ne l’ont jamais habitée...), la maison où le général Mangin avait eu son poste de commandement, lors de l’offensive d’avril, la maison où M. Clemenceau avait couché, quand il n’était pas encore l’organisateur de la victoire...
Les choses commençaient à se gâter presque tout de suite, lorsqu’ayant admiré l’Hôtel de ville,--de ces hôtels de villes qui semblent avoir été construits tout exprès pour y accrocher des drapeaux et y lire, en haut du perron, des proclamations enthousiastes,--on descendait vers le passage à niveau qui consentait rarement à vous laisser passer tout de suite, toujours encombré de troupes, de convois, ou de colonnes d’artillerie, de voitures de ravitaillement. Et après avoir descendu, on remontait aussitôt, pour avoir aussitôt l’impression du calvaire, puisque c’est par là que l’on devait «monter vers l’avant». Et l’on s’acheminait ainsi vers cette deuxième parallèle de départ, qu’était la route de Vailly. Ici l’on disait adieu aux derniers civils, comme au delà, il faudrait dire adieu aux dernières maisons.
Maizy, Beaurieux, cités fertiles en artilleurs... A Beaurieux, il y avait encore un hôpital de la Croix-Rouge, un quartier général de division,--il y eut même jusqu’à deux états-majors divisionnaires, chacun dans de gaies et confortables maisons de campagne toutes pleines de jolis meubles, de tentures claires et de portraits de famille: une maison de campagne à Beaurieux!--La vue, il est vrai, y était magnifique, comme un avant-goût de ce qu’elle devait être au Chemin des Dames... Et il y avait encore, à Beaurieux, quelques gamins qui jouaient dans les rues, ce qui, sans doute, n’était pas très prudent...
Mais après Beaurieux, le paysage devenait exclusivement militaire et tout à fait dépourvu d’agrément, en dépit de ces noms charmants et tentateurs: le P. C. Eden, Moulin Rouge...
C’est à Moulin Rouge que défilèrent une nuit les trois cents prisonniers de la Caverne du Dragon. On n’a pas oublié cette opération si habilement et vigoureusement conduite, avec, aussi, cette part de chance indispensable, de l’aveu de tous les stratèges, pour parachever le succès. Et la première chance n’avait-elle pas été que la «creute» fameuse s’appelât précisément la «Caverne du Dragon», ce qui sonne comme un titre de film cinématographique, bien propre à frapper l’imagination, et à se graver dans les mémoires?
Aussi bien l’exploit était digne du titre. Les «creutes», carrières ou champignonnières, constituaient des abris de premier ordre, qui rendirent exceptionnellement difficile, longue et pénible la bataille de l’Aisne. Mais, si les occupants s’y sentaient en parfaite sécurité, c’était à condition d’en pouvoir sortir.
Au début de l’affaire que nous relatons, quelques obus particulièrement heureux causèrent des éboulements qui avaient obstrué les principales issues de la Caverne. Après quoi, des asphyxiants énergiques rendirent inquiet et rêveur, comme un renard que l’on enfume, le Dragon qui était dedans,--ou du moins les 300 Boches qui y figuraient le Dragon.
En sorte que lorsque les assaillants--il suffit même, assura-t-on, d’un seul assaillant--ayant découvert l’unique et dernier couloir de sortie qui fût encore libre, nos Boches furent poliment invités à s’y rendre,--et à se rendre,--ils ne se le firent pas dire deux fois...
Chose extraordinaire, cependant, quand on demanda au médecin allemand de haut grade, que l’on eut la satisfaction de trouver parmi les prisonniers, ce qu’il pensait des effets de nos obus à gaz, le médecin allemand affirma, avec morgue et le plus ironique mépris, que seuls les gaz allemands avaient une véritable, une sérieuse efficacité, mais que les gaz français, grâce à l’excellence des masques allemands--et à l’ignorance, sous-entendait-il, des chimistes et des savants français,--nos gaz étaient une plaisanterie qui faisait sourire de pitié, derrière leurs groins de porc, les soldats allemands: Mais alors pourquoi s’étaient-ils rendus si vite?...
Établi à l’ombre des grands arbres, dans un site verdoyant, le P. C. Moulin Rouge était un asile sylvestre et champêtre des plus agréables, mais d’un horizon strictement limité; il fallait gagner à 1 500 mètres environ la lisière du bois, et s’engager sur le chemin, pas toujours très sûr, du Village Nègre pour apercevoir à la jumelle ce qui avait été la Ferme et le Monument d’Hurtebise, et les travaux du Doigt d’Hurtebise que dégagea si heureusement l’opération de la Caverne du Dragon. Mais le «superbe point de vue», on l’aurait trouvé de préférence au P. C. Triangulaire.
P. C. Triangulaire, Bois Triangulaire,--la simple géométrie semble avoir suppléé ainsi dans bien des cas et bien des endroits du front à l’indigence ou à la paresse d’invention des cartographes. Du moins comprenait-on aussitôt que le P. C. Triangulaire occupait un point du plateau qui s’avançait en triangle, en effet, comme une proue de navire, dans la direction de l’ennemi, face à Craonne et Craonnelle.
Ce qu’un cuisinier que j’ai connu appréciait du P. C. Triangulaire, ce n’était pas cependant le panorama. Il était préférable, aussi bien, de ne point trop s’attarder à le contempler, et l’on sait de reste que, dans ce genre de villégiatures qu’étaient les P. C., on n’avait pas accoutumé, pour séduire les nouveaux arrivants et futurs locataires, de leur offrir des chambres avec de larges baies que l’on aurait ouvertes en claquant les volets et en les invitant à admirer l’étendue du paysage:
--Tenez, vous aurez une vue magnifique sur Craonnelle!...
Mais profitant des heures propices où l’artillerie ennemie se repose,--on sait que chaque secteur a son «régime» d’artillerie, c’est-à-dire que l’on arrive à connaître assez exactement les habitudes d’estomac de l’artilleur d’en face, et le moment qu’il consacre à son déjeuner et à son dîner,--notre cuisinier se glissait jusqu’aux premiers jardins de Craonnelle, où il avait repéré des plants d’asperges «que ça aurait été dommage de les laisser perdre sans en profiter»... Ce régal, assurément, n’était pas sans risque. Pourtant si l’artilleur allemand avait modifié ses heures de repas et qu’il fût arrivé malheur à cet amateur d’asperges, eût-il convenu de le citer en exemple comme puni de sa gourmandise ou victime de son héroïsme? Tous ses camarades, il est vrai, bénéficiaient de cette gourmandise téméraire. Je crois qu’il faut avoir vécu dans la nuit des «creutes», avoir plongé dans les profondeurs des sapes, pour comprendre les suprêmes délices d’y savourer des légumes frais,--attrait qui doit participer de cette lumière dont nous sommes privés, de ce soleil qui les fit croître et qu’ils nous apportent? Et c’est ainsi que je penserai toute ma vie avec émotion aux salades de pissenlits que, durant l’offensive de Moronvilliers, une ordonnance ingénieuse et dévouée trouvait le loisir de cueillir je ne sais où pour nous en procurer le réconfort imprévu dans notre lugubre abri du Bois Noir...
Du Plateau Triangulaire, la vue s’étendait en direction de Laon, sur la plaine bouleversée et désertique, que sillonnaient sans cesse, tragique et sinistre feu d’artifice, l’éclair des obus, les jets de fumée des éclatements.
En direction de Laon: qui eût imaginé que Laon deviendrait ainsi une sorte de Mecque vers laquelle se tendraient tous nos espoirs, toutes nos énergies!...
Qui eût imaginé qu’il serait un jour si difficile d’aller jusqu’à Laon? Et nous pouvions contempler dans la direction de Laon, qui demeurait comme jalonnée par leurs efforts sanglants et tenaces, les traces douloureuses de quelques-uns, parmi les meilleurs, de ces pèlerins héroïques. Là-bas, ces masses noires que nous distinguions à la jumelle, comme les cadavres géants de quelques bêtes d’Apocalypse, c’est tout ce qui restait des tanks et de leurs équipages de vaillants, qui, le 17 avril, s’élancèrent résolument, farouchement à la mort «en direction de Laon»... Mais non, leur sacrifice sublime n’avait pas été inutile; il plaçait, il maintenait là, sous nos regards ardents, sa force exemplaire. Il nous semblait voir briller encore les flammes où ils avaient péri, et, sur la route du devoir et de la victoire, ces héros et ces martyrs se dressaient pareils à des torches vivantes et illuminaient nos cœurs...
traîner délicieusement au marché ou au bazar. Et comme, d’autre part, il fallait renoncer à tenter contre des positions formidables une opération de grande envergure dont le succès même n’eût point compensé les sacrifices qu’elle eût nécessités, on s’en tenait aux «coups de main» qui inquiètent constamment l’ennemi et renseignent sur ses intentions. Seulement, l’ennemi ne veut pas demeurer en reste et répond aux coups de main par d’autres coups de main. Cela se traduit surtout par des débauches d’artillerie. Que l’on «pilonnât» la tranchée d’en face, pour en rendre le séjour intenable à ses occupants, ou qu’on l’«encageât» de façon à les isoler et à les priver de tout secours ou de toute retraite, la dépense en projectiles représentait toujours un minimum de plusieurs centaines de mille francs. Après quoi on «allait y voir», c’est-à-dire qu’il s’agissait de ramener des prisonniers, ou de rapporter tout au moins une casquette, une patte d’épaules, sur quoi s’exercerait l’esprit subtil des deuxièmes bureaux, chargés de dresser l’ordre de bataille ennemi: tel chiffre sur une patte d’épaules, telle cocarde à une casquette, c’était la preuve que l’ennemi avait relevé ses divisions, que les unités d’occupation avaient été remplacées par des unités d’attaque, cette patte d’épaule pouvait être l’indice certain d’une offensive imminente, d’une grande offensive. Dans la pratique, les coups de main, en dépit de la science militaire des chefs, et de l’énergique audace des exécutants, ne comportaient pas toujours des résultats aussi efficaces et aussi heureux. Ce qui seul ne changeait guère c’était le prix de la préparation d’artillerie, c’étaient tous les billets de mille francs qui s’envolaient au vent des obus, ces obus destinés à «encager» ou à «pilonner» une tranchée, que les occupants, méfiants, avaient peut-être prudemment abandonnée la veille, ou (c’était suffisant) une demi-heure avant. Et j’entendis bien souvent soutenir cette thèse que le caractère et la moralité du soldat allemand n’eussent peut-être point rendue si paradoxale: «Nous allons dépenser pour 500 000 francs de projectiles, au bas mot, et nous allons risquer la peau, qui, elle, est inappréciable, d’un certain nombre de braves gens. Tout cela dans l’espoir problématique de ramener un prisonnier. Si, parmi les Boches d’en face, on savait qu’il y a une prime de 10 000 francs assurée au Fritz de bonne volonté qui viendra se la faire verser à notre poste de commandement--10 000 francs et la «guerre finie»,--ne croyez-vous pas qu’il y aurait beaucoup plus d’amateurs que pour le coup de main lui-même? Et, sans compter le risque, on économiserait 490 000 francs!»
On n’en continua pas moins à illustrer de la sorte, et à rendre notoires, les différentes parties du secteur de Reims: «Aux Cavaliers de Courcy, un coup de main heureux nous a permis de faire des prisonniers.» Les Cavaliers de Courcy, Bétheny, que tant de revues avaient rendu célèbre: notre puissance militaire s’affirmait autrement, maintenant, que par des revues, et l’Allemagne était appelée à s’en rendre compte de plus près que par les rapports d’un attaché militaire. Mais la vraie défense de Reims était dans Reims même, dans les rues de ses faubourgs, et, mieux, dans ses caves, ces caves, jadis curiosité de la ville, qui étaient sa richesse, et qui furent peut-être son salut.
On a pu dire que l’un des vainqueurs de la Marne--entre Gallieni et le maréchal Joffre--avait été sans doute le vin de Champagne. Et il est bien vrai que, jusqu’aux points extrêmes de leur avance vers Paris, on remarqua, après leur départ, que les Boches avaient bu du champagne, et apparemment en avaient trop bu; en arrière des éléments de tranchée hâtifs et rudimentaires que l’on creusait alors, on retrouvait des amoncellements de bouteilles, dont le goulot même avait été cassé, pour les vider plus vite, les bouteilles dont les Allemands remplissaient au passage, à travers le pays champenois, leurs sacs et leurs musettes, et qui les laissèrent déprimés, exténués, ivres de vin, de peur et de fatigue, devant le foudroyant retour offensif de l’armée française. Comme cela est éloquent et joli, cette participation réelle du vin de champagne à notre victoire, champagne à qui l’on prête avec raison les meilleures vertus de notre race, spirituel, hardi, pétillant, mousseux, comme la France elle-même, et par qui, pour une part, la France devait être sauvée!
Mais surtout n’était-il pas naturel et juste que Reims, cité du vin de Champagne, fût vraiment sauvée par son vin de Champagne?
On a affirmé que les coloniaux, à qui avait été principalement confiée la défense de Reims, avaient fait ce serment:--Tant qu’il y aura encore, dans les caves de Reims, une bouteille de champagne, les Boches n’entreront pas dans Reims!... Et il est bien certain que, pour mieux tenir le serment, les coloniaux burent eux-mêmes de nombreuses bouteilles. «Encore une que les Boches n’auront pas!...» Mais on doit admirer avec quelle discipline, qu’ils s’étaient eux-mêmes imposée, ils se gardaient soigneusement de toucher une goutte de vin, le jour et la veille du jour où ils savaient qu’ils allaient attaquer ou monter en ligne. Savoir pour qui ou pour quoi l’on se bat, le savoir d’une façon concrète, immédiate, précise, tenir le trophée à portée de sa main, un trophée dont on apprécie tout le prix, dont on connaît et dont on aime la valeur rare, voilà donc, à n’en pas douter, le meilleur stimulant, un des éléments moraux essentiels de la victoire. Ce stimulant, cet élément moral n’a pas manqué aux défenseurs de Reims: c’était le champagne! Il y en eut d’autres, concordants. Et l’on pourrait décider en somme que Reims fut sauvée par son vin, par son maire, et par son archevêque.
Il faut avoir vu le docteur Langlet au milieu des ruines de sa ville, et le cardinal Luçon parmi les décombres de sa cathédrale: on comprenait alors ce que veulent dire ces mots, l’«âme de la défense».
Le jour où les Allemands commencèrent de bombarder Reims,
le conseil municipal était réuni à l’Hôtel de Ville. Aux premiers coups de canon, le maire se précipite avec l’un de ses adjoints pour rassurer la population et vérifier si toutes les mesures de protection ont été prises. Un obus tue son compagnon à ses côtés. Le docteur Langlet ne songe d’abord qu’à adoucir la douleur de la veuve, à lui éviter l’émotion atroce. Puis il revient à l’Hôtel de Ville. Ses collègues, pris sous la menace du bombardement se sont dispersés. L’ardent vieillard les rassemble, les adjure de ne pas donner à la ville l’image de la panique, dangereuse et avilissante. Quand on a l’honneur d’administrer Reims, c’est dans la grande salle des délibérations de l’Hôtel de Ville de Reims que ses édiles doivent siéger. Et réconfortés soudain, exaltés par la parole enflammée de leur maire et la noblesse de son exemple, les conseillers municipaux rentrent en ordre, reprennent séance dans le calme et la dignité. Je sais qu’au cours d’une cérémonie récente, où l’on rapportait devant une assemblée de journalistes du monde entier ces faits héroïques, un Américain ne put contenir son admiration, et, saisissant la main du docteur Langlet, il la porta respectueusement et dévotieusement à ses lèvres... Le geste d’hommage tout pareil associait l’héroïsme du maire à celui de l’archevêque. Combien de lèvres s’inclinèrent ainsi, courbées par une émotion plus forte que la foi et les rites, pieuses et émerveillées, sur l’anneau d’améthyste de Mgr Luçon? Lui aussi, l’archevêque à côté du maire, incarna l’âme de la ville qui ne veut pas se rendre, qui, blessée à mort, ne veut pas mourir, et qui réalise, en effet, le miracle de se survivre à elle-même: Reims est détruite, et pourtant Reims rayonne, immortelle, toujours debout!...
Comme le docteur Langlet, le cardinal Luçon voulut demeurer là, jusqu’au bout, comme un exemple et un témoin. Un témoin: il faut avoir entendu, en effet, l’archevêque jeter bas l’excuse mensongère des Allemands, quand ils sont venus prétendre que, s’ils ont bombardé la cathédrale de Reims, s’ils ont commis le crime dont la postérité ne cessera pas de leur demander compte, c’était par nécessité militaire, et parce que les tours de la cathédrale avaient été utilisées comme observatoire par nos artilleurs. Mais le témoin est là, c’est l’archevêque. Et quand, drapé dans sa pourpre cardinalice, Mgr Luçon répond aux Boches: «Je donne ma parole devant Dieu, ma parole d’homme et de prélat, que jamais les tours de la cathédrale de Reims n’ont abrité un observateur et n’ont failli à leur mission sainte, sentinelles, oui, mais sentinelles uniquement de prière et de foi!»,--que vaut la prétention allemande, que valent les prétextes misérables des vandales allemands devant un semblable témoignage?