Part 2
Les régiments d’infanterie qui, au mois de juin, vinrent, en descendant de Verdun, «se refaire» en Alsace, y trouvèrent la gracieuse pupille du 28ᵉ bataillon, l’adoptèrent aussitôt, cependant que les chasseurs allaient répandre et propager l’éloge et les mérites de la _Madelon_ sur les champs de bataille de la Somme.
Mais _Madelon_ a conquis sa première gloire dans les auberges d’Alsace, c’est entre Thann et Wilderstein que, d’abord, elle fut célèbre, à Bischwiller, à Willer, Moosch, Saint-Amarin, Ranspach, Wesserling, Odern et Kruth,--Kruth, où Joffre avait déjeuné lors de son premier voyage en Alsace, aux premières semaines de la délivrance, ainsi que le souvenir en était précieusement conservé et doublement marqué par une inscription ingénue, et par ce nom des trois Joffrettes que portaient désormais fièrement les trois filles de l’aubergiste...
Mais à présent, si nous revoyons quelque jour ces jolis villages, d’où _Madelon_ est partie, ne devons-nous pas craindre un peu de déception peut-être,--passé le péril, passé le saint!...--et que la choucroute et les vins du Rhin nous y semblent moins savoureux, et l’accueil moins plaisant, d’un moins vif agrément? Les gâteaux que l’on mangeait à la pâtisserie de Thann étaient-ils vraiment les meilleurs gâteaux du monde?
Du moins ce qui ne saurait avoir changé, ce qui, avec le temps
et à distance, nous apparaît toujours également digne de notre admiration émue, c’est le cœur fidèle des habitants. Parmi tant de traits dont nous fûmes témoins ou qui nous furent contés, j’entends encore l’histoire attendrissante du vieux domestique des demoiselles D... Chaque année, pendant quarante-trois ans, la fête de l’Empereur fut, pour les Alsaciens, une occasion d’affirmer leur loyalisme et leur mémoire. Ce jour-là, tandis que, par ordre, les édifices publics se pavoisaient aux couleurs allemandes, régulièrement, immanquablement, un drapeau français apparaissait tout à coup au faîte du plus haut sapin de la forêt voisine, pour la plus grande confusion du gendarme allemand. Mais sa pire, sa plus tragique déconvenue, au gendarme allemand, c’est ce qui lui était arrivé, lorsque, pour la première fois, on voulut célébrer cette fête après l’annexion, à Saint-Amarin. Les habitants de Saint-Amarin n’avaient-ils pas eu, ce jour-là, la savoureuse, l’étonnante et joyeuse surprise, lorsqu’au matin ils sortirent de leurs maisons, de voir, sur la propre maison du garde des forêts, cette bête malfaisante, une inscription, en lettres gigantesques, où le nom de l’empereur d’Allemagne s’accompagnait, en toute sérénité, d’une grasse injure bien française. Et jamais, en dépit de toutes les enquêtes, de toutes les persécutions et de toutes les recherches, jamais le gendarme allemand, jamais la police allemande,
n’avaient pu soupçonner l’auteur de cette profession de foi si tranquillement provocatrice, jamais le gendarme allemand, jamais la police allemande, n’avaient pu mettre la main sur lui...
Or voici qu’en août 1914, lorsque les premières troupes françaises eurent cantonné dans la vallée de la Thür, les demoiselles D... reçurent une lettre de Besançon. Un domestique de leur père,--leur père, mort depuis, exerçait avant la guerre de 1870, la médecine à Saint-Amarin où les demoiselles D... étaient demeurées,--ce vieux domestique qui, en quittant leur service, s’était retiré à Besançon, leur écrivait:
--«Mes chères demoiselles,--je crois que le moment est venu de vous révéler un grand secret. C’est moi qui avais écrit «...pour le Kaiser» sur la maison de M. le Garde des Forêts...»
Oui, _le moment était venu_, en effet, et ce moment attendu avec tant de ferveur, nous avons pu constater que, tout autant que dans la vallée de la Thür, il était accueilli avec une joie égale dans la vallée de la Doller, ou dans la plaine de Dannemarie. Dannemarie, c’était le Saint-Amarin des secteurs de la plaine. On y venait au sortir des sapes de la Maison Forestière, par exemple, comme, à Saint-Amarin, en descendant du Südel ou de l’Hartmann. Une «Maison Forestière» avec des sapes, quand le seul nom de «Maison Forestière» évoque des ombrages accueillants et frais, quelque joyeux pique-nique, et l’omelette et le bon lait que vous apporte la femme du garde...
Sans doute là-haut, sur l’Hartmann, une canonnade entendue dans la plaine ne nous préoccupait guère:--Ce n’est rien! ça doit se passer du côté de Dannemarie!... Et de même, d’ailleurs, transportés dans un secteur de Dannemarie, nous écoutions sans émotion excessive ce qui nous semblait devoir être «encore un coup des Boches sur l’Hartmann».
Mais tout cela était terre d’Alsace délivrée ou à délivrer.
Et certes cette Alsace était encore empoisonnée, par endroits, des ferments mauvais que l’Allemand avait pris grand soin d’y laisser en se retirant, pour retarder notre conquête, comme il avait accoutumé, quand il devait abandonner une position, d’y préparer, à l’intention des nouveaux occupants, des fourneaux de mine... Nous avons eu aussi de belles histoires d’espionnage. Dans la vallée de Saint-Amarin, c’étaient les bouteilles confiées aux eaux de la Thür pour porter nos secrets militaires jusqu’aux lignes ennemies. Et à Dannemarie, il y eut les téléphones dans les caves, les téléphones pour régler le tir des batteries allemandes qui démolirent une seconde fois le viaduc à l’instant précis où, reconstruit, on s’apprêtait solennellement à inaugurer sa mise en service. Elles étaient d’ailleurs bien pittoresques et imposantes, ces ruines du viaduc de Dannemarie, on eût dit, à les voir ainsi, d’un coin de la campagne romaine, et le savant travail de nos ingénieurs eût, à coup sûr, beaucoup moins tenté les amateurs de photographie, si les Boches ne l’avaient pas fait sauter... Mais nous ne voulons pas insinuer qu’il ait sauté sur l’indication des photographes!...
Les briques de ses arches détruites, comme celles du Forum ou de Pompéi, n’enrichissent point, cependant, le petit musée de guerre que rapportait pieusement chez lui chaque permissionnaire; c’eût été un souvenir un peu encombrant; et puis les entrepreneurs de Belfort en avaient, certainement, un emploi meilleur, plus pratique et plus immédiat. Les petits cailloux roulés par la Doller, avec leurs reflets et leurs facettes multicolores, étaient plus précieux et plus appréciés, qui rehaussèrent d’un intérêt nouveau, lorsqu’elles commençaient à être un peu démodées et banales, les classiques bagues d’aluminium.
Et le plus joli souvenir, le plus émouvant, pour les combattants de ce coin d’Alsace, fut encore celui qu’avait imaginé l’ingéniosité du chef armurier du 152ᵉ régiment d’infanterie,--de ce fameux Quinze-Deux qui inscrivit dans cette région les pages les plus héroïques de son histoire glorieuse. Lors de la prise de Steinbach, on avait retrouvé dans les décombres de l’église les morceaux de la cloche qui s’était brisée en tombant du clocher fracassé. Le chef armurier avait eu l’idée de les recueillir, d’en ciseler divers objets, et c’est ainsi que j’ai pu suspendre au berceau de ma petite fille une croix faite avec le métal de la cloche de Steinbach.
Et je me souviens de cette chanson des «Cloches d’Alsace» qu’un soir où les bataillons donnaient un grand concert «suivi de retraite aux flambeaux et de bal», pour inaugurer le kiosque à musique que nous avions construit sur la place de Saint-Amarin, je me souviens de cette chanson qu’un chasseur qui avait une voix magnifique--on trouve de tout dans les bataillons de chasseurs--se mit à entonner avec l’accompagnement d’une fanfare. Ce n’était plus la _Madelon_;--mais la mélodie s’élevait, puissante et grave, appelant tous les clochers d’Alsace au carillon de la délivrance prochaine. Et j’ai songé bien souvent, depuis, et plus encore depuis la victoire, j’ai songé à la charmante place de Saint-Amarin, à la foule confiante et cordiale qui se pressait autour de ce kiosque pacifique dont nous étions si fiers, j’ai songé à la belle chanson, et au chasseur qui la chantait avec tant de flamme, et aux autres chasseurs; à tous les chasseurs mes camarades,--en regardant la croix de ma petite fille, la croix faite du métal brillant et sonore de la cloche de Steinbach...
_Les cloches d’Alsace ont sonné!..._
Et j’ai un autre souvenir. C’était après la victoire de la Malmaison. Le moulin de Laffaux, le château de Pinon, étaient soudainement et miraculeusement devenus des endroits touristiques vers lesquels s’empressaient les missions de journalistes et de parlementaires. On venait déjeuner à Soissons, et de là on s’engageait sur la route de Maubeuge pour aller admirer des carrières célèbres, des entonnoirs extravagants; et l’on ne savait si l’on devait s’émerveiller davantage, ou de la puissance terrifiante avec laquelle les artilleurs avaient bouleversé le terrain, ou de l’habileté et de la rapidité dont témoignaient les sapeurs du génie pour réparer les dégâts causés par les artilleurs, et rétablir derrière eux une circulation presque normale... Donc la route de Maubeuge connut alors des visiteurs qui, par leur qualité et leur notoriété bien parisiennes, la rendaient quasi semblable au boulevard à cinq heures du soir. En sorte que les conversations finissaient par y devenir des conversations de boulevard, une fois la première émotion passée et les premiers cris arrachés par la grandeur tragique d’un spectacle inouï. J’entends encore un de ces visiteurs, et non des moindres, apporter, sur cette route de Maubeuge, les derniers potins de l’affaire Bolo; aussi bien n’était-ce point un sujet de conversation si incohérent ni si déplacé, en cet endroit où s’était déroulée la partie capitale de l’offensive d’avril, dont les suites ne furent peut-être pas sans quelque relation avec cette affaire. A un embranchement de la route, soudain quelqu’un s’arrêta, arrêta ses compagnons, interrompit le personnage bien informé, et montra sur la droite:
--Le commencement du Chemin des Dames!...
--Ah! oui, parfaitement!... acquiesça le conteur avec un regard complaisant et distrait; puis le petit groupe reprit tout aussitôt sa marche, et notre homme ses révélations passionnantes.
La véritable importance stratégique du Chemin des Dames, beaucoup mieux que sur le terrain, beaucoup mieux qu’auprès des «exécutants» chargés de s’en emparer ou de le défendre, on la percevait pleinement sur l’immense plan en relief qu’avait fait établir par son service géographique le chef de la sixième armée. Ce plan occupait à lui seul un petit salon de cette belle villa de Belleu, où le général commandant la sixième armée avait installé son quartier général, tandis que tout autour, dissimulées sous les arbres du parc, des baraques en bois, que le camouflage avait soigneusement peintes en vert et jaune, et recouvertes de branchages, ce qui leur donnait l’aspect d’un joujou de Noël, des baraques Adrian abritaient l’État-Major. Elle était confortable la villa de Belleu, elle n’était pas d’un goût très pur, et se singularisait notamment par tout un luxe d’appareils d’éclairage du plus fâcheux style munichois. Seul le petit salon, qui servait de bureau à l’officier d’ordonnance du général, avait été débarrassé en partie pour faire place au plan en relief du Chemin des Dames. Devant ce plan, dans ce petit salon, je revois, réunis le 24 octobre 1917, les correspondants de guerre français, anglais et américains, à qui, tout rayonnant de la victorieuse opération de la veille, le chef d’État-Major explique comment elle fut conçue et exécutée. Soudain la grande porte s’est ouverte sans bruit, qui communique avec le cabinet du général, et le général, mêlé aux journalistes, écoute les explications de son chef d’État-Major; c’est, grand et mince, un peu voûté, les yeux plissés de bonhomie et de malice, toujours souriant et simple, et tenant entre les doigts son éternelle cigarette, c’est le général Maistre qui, depuis hier, a inscrit son nom dans l’histoire de la guerre avec cette désignation magnifique: le vainqueur de la Malmaison.
La victoire de la Malmaison avait dégagé le Chemin des Dames, elle en rendait, d’un bout à l’autre, la position intenable pour l’ennemi; c’est ce que le plan en relief rendait sensible aux regards même des profanes, aux esprits les moins avertis. La répercussion devait se faire sentir aussitôt jusqu’au delà d’Hurtebise et de Craonne. C’était désormais Soissons complètement dégagée, où en toute sécurité pourraient se réinstaller les commerçants empressés à nous vendre des cuirs anglais, de la parfumerie et des conserves de toutes sortes. Et les dames américaines venues à Blérancourt pour aider avec un si généreux empressement à la reconstitution des villages de l’Aisne que les Allemands avaient laissés en un si lamentable état lors de leur précédent repli, les dames américaines pouvaient, joyeuses et fébriles, vérifier le bon fonctionnement de leur cuisine roulante automobile qui devait servir, en arrivant à Laon, à donner tout de suite de la bonne soupe chaude à la population libérée, mais affamée sans doute...
Hélas! l’incompréhensible et foudroyante surprise d’une nouvelle offensive allemande allait, quelques mois plus tard--mais pour un temps, cette fois, heureusement court--détruire brutalement de légitimes espérances, tous les fruits précieux de la victoire de la
Malmaison. Dans Soissons à nouveau bombardée, les Allemands redescendirent du Chemin des Dames reconquis et dépassé au pas de course; ils revirent les vergers, dont, en se retirant l’été précédent, ils avaient coupé les arbres, et qui blessés, martyrisés, leur tendaient encore cependant des branches verdoyantes toutes neuves--car la nature au printemps se montrait plus forte que la haine et l’odieuse perversité de ses bourreaux, monstres à figure d’hommes... Belleu fut atteint, que l’état-major de l’armée avait dû quitter en toute hâte sous les obus: un officier fut tué là devant sa baraque, l’innocente petite baraque, comme un jouet de Noël, où le premier bureau rangeait ses paperasses, le premier bureau, aux occupations paisibles entre toutes: personnel, avancement, décorations... Comme il semblait loin maintenant le jour radieux où, à tire-d’aile, dans l’air brumeux et froid de cette matinée du 23 octobre, un pigeon-voyageur était arrivé le premier, pour annoncer au général Maistre que le fort de Malmaison venait (il y avait sept minutes exactement), venait d’être occupé par nos troupes qui «progressaient sur toute la ligne»!... Et je me suis souvent demandé ce qu’était devenu le beau plan en relief, sur lequel avait été étudiée si minutieusement, et si bien préparée la victoire d’octobre,--si l’on avait eu le temps de l’emporter, pris la précaution de le détruire,--ou si, au contraire, les Allemands l’avaient retrouvé là, dans le petit salon attenant au cabinet du général et qui servait de bureau à son officier d’ordonnance, si les Allemands, après nous avoir repris le Chemin des Dames, en avaient pu remporter avec eux, trop précieux trophée, cette effigie de plâtre?...
La foudroyante avance ennemie sur le Chemin des Dames fut accueillie avec une émotion que l’on n’a pas oubliée; mais surtout elle causa une stupeur singulière à tous ceux qui, au cours des mois précédents, avaient été appelés à participer aux durs et multiples combats dont le Chemin des Dames avait été le théâtre et l’objectif constants. Eh! quoi, quelques heures avaient pu suffire pour jeter bas ce formidable système de défense, édifié (eux, ils le savaient mieux que personne!) au prix de quels efforts, de quels sacrifices et de quelle peine, cimenté avec tant de sang!
Quand on avait vu comme eux, au moment de la préparation des offensives, cette route de Soissons à Reims, à peu près parallèle au Chemin des Dames, et qui était comme les coulisses de la bataille!... Quelle puissance de moyens d’action, quelle abondance de troupes de toutes armes et de toutes couleurs!... Depuis les Annamites, tout menus et souples, employés à construire les immenses baraquements des installations hospitalières de campagne, pour lesquels ils se montraient des ouvriers exceptionnellement adroits et habiles, jusqu’aux Soudanais, jusqu’aux Malgaches, à la fois terribles et ingénus!
Ah! il ne faisait pas bon avoir affaire à quelqu’un de ces nègres, placé en sentinelle à l’entrée d’un village, quand on avait oublié le «mot»!.. Et même quand on le savait, ce mot, mais qu’il était d’une prononciation un peu difficile: si vous ne le prononciez pas avec l’accent «nègre», qui le déformait parfois d’une façon vraiment inattendue et spéciale, il vous fallait renoncer à passer!
La légendaire férocité de ces braves soldats de couleur se mêlait d’ailleurs à la plus naïve bonhomie.
Je revois encore cette scène: à Braisne, devant la maison du commandant de l’un de ces bataillons malgaches, était arrêtée une automobile américaine. Le planton du commandant, en faction à la porte, regardait l’automobile, regardait le conducteur américain. Et comme il était de nature avenante, et que le silence lui pesait: «Y en a bon?» demande-t-il à l’Américain. L’Américain sourit et se tait. «Y en a pas bon?» insiste le Malgache. L’Américain sourit encore mais se tait toujours. Alors l’autre, superbe et méprisant: «Ti pas connaître français? Ti jamais allé à l’école!...»
Au repos, ces bataillons donnaient des fêtes merveilleuses, et les plaines de l’Aisne retentirent de chants aux accompagnements
étranges, et virent des danses qui évoquaient les cieux les plus lointains! Certaines de ces danses cependant ne laissaient pas d’être adaptées au cadre et aux circonstances, et il nous souvient d’avoir vu un grand diable de nègre improviser et mimer une extraordinaire «danse de la bombe à ailette», avec les gestes de frayeur, quand le sifflement précurseur s’est fait entendre, les mouvements désordonnés, pour échapper aux menaces d’éclatement, et le «pas de l’allégresse» quand la bombe, ayant éclaté, vous a laissé indemne... Et ce divertissement montrait bien que les troupes noires, en dépit de ce qui a été dit, pouvaient «tenir sous le bombardement», que le bombardement ne leur causait plus cette sorte de terreur sacrée des premiers temps, puisque maintenant ils le tournaient en dérision et en accueillaient la parodie avec de grands rires naïfs...
Même sans être un nègre, on avait l’occasion certes de se familiariser avec toutes les sortes de bombardement. Sur les arrières, jusque sur nos hôpitaux, les avions faisaient rage. C’est dans cette région que régnait le fameux Fantomas, le Boche légendaire qui descendait jusqu’à vingt mètres des tranchées ou des routes qu’il devait mitrailler; on tirait dessus, on croyait l’avoir abattu,--et brusquement il se relevait, jetant, comme des prospectus sur la plage de Deauville, une pluie de cartes de visite: «Fantomas.»
Mais nous avions mieux que Fantomas; nos meilleurs aviateurs campaient sur les plateaux voisins, si propices à leurs évolutions les plus téméraires. Longtemps l’escadrille des Cigognes fut, entre Fismes et Crugny, à la ferme de Bonnemaison. C’est à Bonnemaison que Guynemer reçut sa croix d’officier de la Légion d’honneur. De Compiègne, les parents du jeune héros étaient venus assister à son apothéose. Dans un groupe, après la cérémonie, il s’entretenait familièrement avec ses chefs; il disait, avec son admirable simplicité, ses projets, ses rêves; ses exploits magnifiques ne le satisfaisaient pas encore; pour obtenir les renseignements utiles, nécessaires, il rêvait d’une manœuvre hardie qui lui permettrait de ramener indemne un de ses adversaires de l’air:--Oui, je voudrais en prendre un vivant!...
Mais près de lui une voix de femme, une voix timide, maternelle et douce, avait murmuré:
--Non, mon petit Georges, non, j’aime mieux que tu les tues!
Une nuit, une escadrille allemande vint survoler et bombarder sévèrement Bonnemaison; mais les heureuses et intrépides Cigognes l’avaient quitté depuis la veille...
Mais maintenant que les Allemands avaient si aisément, si rapidement, dépassé la route de Soissons à Reims, qu’ils traversaient le Tardenois, qu’ils marchaient vers Château-Thierry, nous songions, la rage au cœur, à tous ces camps d’aviation, à tous ces hangars immenses et bondés d’appareils, à tous ces nids de héros, dont ils s’empareraient sans lutte, et qu’ils pourraient utiliser ou incendier. Et tant de positions de batterie, dont on n’aurait pu retirer les pièces, et tout ce matériel sanitaire emplissant les baraquements des H.O.E! Car le remède avait été partout soigneusement placé à côté du mal, et l’on avait multiplié, comme il convient, les moyens de guérir, à côté des moyens de détruire. Sur les bords de l’Aisne, nous avions vu arriver un jour les tentes de l’ingénieux docteur Marcille, et son «cirque» chirurgical; et l’Aisne elle-même avait été sillonnée de péniches propres au transport des blessés, qui naviguaient de concert avec les canonnières redoutables. Oui, la rivière avait été, elle aussi, mobilisée, mobilisée comme la route, comme le chemin de fer avec ses «épis» où s’aiguillaient les pièces de marine et les trains blindés...