Part 1
De la Mer aux Vosges
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Exemplaire unique sur papier des Manufactures impériales du Japon, contenant tous les dessins originaux, une suite des premiers états des eaux-fortes et une suite d’états définitifs.
Nᵒˢ 1 à 50.--Exemplaires sur papier des Manufactures impériales du Japon, contenant une suite des premiers états et une suite d’états définitifs.
Nᵒˢ 51 à 300.--Exemplaires sur papier vélin d’Arches, contenant une suite des eaux-fortes.
FRANC-NOHAIN
De la Mer aux Vosges
_Eaux-Fortes et Dessins_
DE
P.-A. BOUROUX
PARIS E. DE BOCCARD, ÉDITEUR 1, RUE DE MÉDICIS, 1
1921
AU GÉNÉRAL DE COMBARIEU
_avec la fierté d’avoir servi sous ses ordres hommage de notre reconnaissance et de notre dévouement._
FRANC-NOHAIN, PAUL-ADRIEN BOUROUX.
_Les pages qui suivent n’ont pas la prétention d’être un chapitre d’histoire; nous n’avons jamais cherché à expliquer, à commenter, ni même à comprendre les événements militaires auxquels nous avons pu nous trouver mêlés et qui nous dépassent singulièrement._
_Et nous ne nous flattons pas non plus d’apporter ici une contribution, si modeste soit-elle, à l’étude déjà fréquemment tentée, et bien inutilement à notre avis, de ce que l’on appelle la «psychologie du combattant»._
_Je crois que les hommes qui ont fait la guerre l’ont faite avec la nature, le caractère, et les habitudes d’esprit qu’ils avaient acquis en temps de paix. La guerre n’a tout de même duré que quatre ans; et les combattants avaient une formation intellectuelle, morale et sentimentale qui allait de dix-sept à cinquante années, parfois même un peu plus._
_Pendant ces quatre ans d’exceptionnel bouleversement, il est possible que certaines façons de penser aient semblé brusquement surgir, que certains sentiments se soient épanouis ou exaspérés._
_Mais, en réalité, ils étaient déjà en nous, nous les avions avec nous, et ils sont un moment sortis du fond de nous-mêmes, comme une pluie d’orage peut amener à la surface du bassin des végétations en dépôt qui dormaient dans sa profondeur; mais ce n’est pas elle qui les apporte, et surtout elle ne les crée pas._
_La guerre aura été, pour ceux qui l’auront vécue,--et qui n’en sont pas morts,--une extraordinaire aventure, la plus extraordinaire des aventures, mais simplement une aventure. «Faire la guerre» est une expression démesurée et vide de sens. Est-il un homme qui se puisse vanter d’avoir «fait la guerre»? La vérité est que chacun de nous a fait sa guerre, et qu’il l’a vue comme il la faite, dans son coin, à sa place, suivant ses moyens, et de son mieux..._
_Cette guerre, la nôtre, a déposé dans notre mémoire un certain nombre de souvenirs et d’images, pittoresques et touchants, insignifiants ou formidables, mais qui ne sont pas nécessairement héroïques, et dont la qualité peut être infiniment relative et variée._
_Ce sont ces souvenirs et ces images qu’il nous a plu de fixer ici, tels quels. Et si nous les fixons, c’est que déjà nous sentons bien qu’ils s’éloignent un peu de nous, qu’il nous faut presque un effort pour les évoquer et les retenir._
_La guerre n’est qu’une convulsion, qui bouleverse les êtres et les choses, mais une convulsion ne dure pas. A la place des ruines, dont le burin du graveur trace la figure pathétique, d’autres édifices s’élèveront un jour à nouveau. Et devant même que d’autres pierres aient remplacé les pierres détruites, la nature la première n’a-t-elle pas rétabli son harmonie éternelle, comblant les tranchées et les trous d’obus? Les champs de désolation et de mort ne s’apprêtent-ils pas pour les moissons de demain?_
_Avant les monuments, œuvre de l’homme, et ainsi que la nature elle même, notre sensibilité retrouve aussitôt son apaisement et son équilibre._
_Avant donc que tout cela, tout proche, entre et disparaisse dans la sérénité de l’Histoire, interrogeons notre cœur encore vibrant, nos nerfs encore tendus. Il ne s’agit pas, encore une fois, d’une Histoire ni d’une contribution à l’Histoire de la Guerre: on n’écrit pas l’Histoire à mesure. Une Histoire de la Guerre, non pas; tout au plus, et tout simplement, des histoires de guerre, celles que nous raconterons désormais, jusqu’à ce que la mort nous prenne, à nos enfants et aux enfants de nos enfants, lorsqu’ils nous demanderont gentiment_:
«_Racontez-nous la guerre, ce que vous avez vu à la guerre? Racontez-nous l’Hartmann, et le Chemin des Dames, et la cathédrale de Reims, et Verdun, et quand vous étiez avec les Américains devant Château-Thierry, et quand vous êtes rentré dans Bruges avec le roi Albert?_»
_Voici..._
_F.-N._
_Versailles, août 1920._
Cet accent, ce «capout», pour la première fois, j’ai l’impression d’un pays conquis, ou reconquis, dont les habitants libérés ne parlent plus notre langue; oui vraiment, et de quelque puérilité que nous jugions sans doute après coup une telle impression démesurée, j’ai, en entendant ce «capout», le premier sentiment de l’avance victorieuse, et, seul dans ma chambre, je ferais volontiers sonner en conquérant mes bottes et mon sabre,--le sabre dont je m’étais, bien inutilement d’ailleurs, embarrassé.
Une canonnade lointaine, assourdie. Les différents «plans» de la montagne arrêtent et dispersent le bruit des éclatements.
Ainsi tout semble concourir à ce que, de plus près, l’Hartmann apparaisse bien moins effrayant que sa réputation sinistre. Et puis, quand je me suis remis en route, au matin, quels jolis et plaisants villages, aux maisons riantes, aux devantures gaîment offertes!
Des ouvriers «civils» travaillent à la route en lacets qui, remplaçant les sentiers muletiers, permet l’accès, presque jusqu’au sommet, des lourds convois du ravitaillement et de l’artillerie. Parmi ces civils, il en est de tout jeunes, qui se sont coiffés de bérets d’alpins, et dont les bonnes joues roses et rondes me rappellent mes petits garçons.
Cependant les sapins qui, jusqu’ici, m’avaient protégé de leur ombre majestueuse et bleue se font plus rares; aux taillis naturels succèdent des buissons de fil de fer barbelé. Des éclatements se précisent, plus rapprochés, plus nets... A un tournant, une intolérable odeur de bêtes en décomposition--des mulets ont été éventrés par une rafale «bien placée».
Et les sapins orgueilleux ne sont plus que des manches à balais.
Le guide qui m’attendait là m’engage à hâter le pas:
--C’est un mauvais endroit, mon lieutenant!
Sur la carte allemande, que dressait le Club vosgien, que de jolis noms cependant, et séduisants, et tentateurs: le «Chemin des Dames»,--ici non plus, les «dames», à la guerre, ne nous portaient pas bonheur!--au bout duquel le colonel Hennequin fut tué par un «méchant 77», un obus de rien du tout, un de ces obus que nous affections de mépriser presque, et qui, suivant l’expression d’un camarade, n’étaient dangereux que «si l’on se rencontrait avec eux _personnellement_»,--le _Damenweg_ aux pentes adoucies, par où les dames excursionnistes étaient invitées à passer sans trop de fatigue, et sans risque pour leurs hauts talons.
Et voici encore la «Pastetenplatz», l’endroit où l’on s’asseyait sur l’herbe, où l’on ouvrait les paniers à provisions, où, les yeux écarquillés et la bouche pleine, on admirait le beau point de vue en dégustant des pâtisseries!
Le point de vue est toujours admirable; mais il vaut mieux sans doute ne pas s’y trop attarder.
Et cependant j’ai pu constater que dans les circonstances les plus difficiles, aux instants les plus pathétiques, la noblesse et l’agrément des sites nous laissent rarement insensibles. Ce qui, peut-être, rendait plus pénible encore la bataille de Verdun ou de l’Yser, c’était de n’avoir devant soi rien où l’œil se pût reposer, qui nous divertît de la tragique horreur environnante. Un paysage, malgré tout, un paysage varié et doux apaise l’esprit, affermit notre espoir dans la vie (quand la nature est là si calme!), nous tient compagnie.
Singulièrement, en Alsace, nous lui étions reconnaissants, même inconsciemment, à la nature, d’avoir fait ce pays si riant, si riche, et qui valait vraiment la peine de se donner tant de mal pour le reprendre, pour le garder!
Je n’oublierai jamais qu’en arrivant à l’Hartmann, quand, pour me présenter au P. C. du bataillon, je dévalais le Boyau Central le cœur un peu serré par sa solitude menaçante--on ne le fréquentait guère par plaisir, et pour cause,--le premier, le seul camarade, que j’aie alors rencontré, c’était un chasseur de la brigade, adossé à un pare-éclats; on l’avait envoyé relever un tracé des travaux, et, abandonnant sa planchette de topographe, tranquillement, ne me voyant même pas venir, il s’absorbait à peindre sur son bloc-notes une aquarelle.
Cette insouciance ou ce fatalisme, je les retrouvais d’ailleurs dans le P. C. où l’on m’accueillait, où la sécurité était pourtant assez relative, si l’obscurité, par contre, y était à peu près complète, et où les premières recommandations dont on m’entoura furent sur la manière de porter le béret (le mien, paraît-il, était beaucoup trop large...). N’est-ce pas là que j’ai entendu un capitaine, au plus fort d’un bombardement, et alors qu’on le prévenait d’avoir à se tenir prêt pour contre-attaquer, qui déplorait que dans l’ordre reçu fût employé le mot «solutionner», et qui murmurait, tout en prenant de suprêmes dispositions:
--Pourquoi «solutionner» quand nous avons _résoudre_?...
De semblables scrupules littéraires, de telles préoccupations philologiques sont encore plus surprenants que le souci fréquent, celui-là, en pareilles circonstances et en pareil endroit, d’un flush royal ou d’un sans-atout... On se félicitait encore, lorsque j’arrivai, des huit cents francs perdus au poker par un camarade, quelques heures avant la sanglante et déplorable attaque allemande de décembre, où il devait être blessé et fait prisonnier,--puisque ce sont les boches qui auraient eu ses huit cents francs...
Hélas! le cimetière tout proche témoignait cruellement que de trop nombreux camarades n’avaient pas perdu que leur argent. On n’y prêtait pas autrement d’attention, d’ailleurs. Ces cimetières qui se sont dressés au milieu, comme au fur et à mesure de la bataille,
qui font corps avec elle, dont les croix de bois se distinguent à peine des piquets pour les fils barbelés, dont les tertres semblent alterner avec des sacs à terre, ces cimetières ne sont pas tristes, ils ne sont pas impressionnants, ou, du moins, beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Oui, détachée de l’ensemble, comme un lambeau de notre sensibilité inquiète, leur image pantelante, maintenant, secoue nos nerfs et nous bouleverse. Mais, sur le moment, on n’y pensait pas... La mort est là, toute nue, sans idées associées, sans vain apparat, sans littérature vaine, comme faisant partie tout naturellement d’une série d’obligations, de nécessités ou de risques professionnels,--une tombe se creuse comme une tranchée,--comme un accident du travail du bon ouvrier. On ne récrimine, ni on ne s’effare. Les morts, ici, sur place, n’apparaissent aux vivants ni des victimes, ni des
martyrs, pas même--pas encore--des héros. Les morts semblent des guetteurs qui ne doivent plus être jamais relevés, pour qui la faction se prolonge, se prolonge désespérément, continue...
Les morts de l’Hartmann montaient la garde face à la plaine d’Alsace, face à Mulhouse, face au Rhin...
Que de fois, près d’eux, je me suis couché sur l’une de ces tombes qui dominaient le camp Rénier, pour voir, la nuit venue, s’allumer à l’horizon les lumières de Mulhouse!...
Car on ne devait pas tirer sur Mulhouse, on ne devait pas risquer de ruiner, de détruire le gage précieux de Mulhouse. Et cette pièce de marine, si soigneusement camouflée dans le village de Thann, sur le chemin de l’Herrenstuhl, cette pièce énorme qui, par antiphrase sans doute, s’appelait la «Petite Bretonne», demeura des mois pointée sur Mulhouse, sans jamais tenter d’expérimenter la puissance de ses projectiles monstrueux.
Ainsi, chaque soir, à l’heure où nos villes frontières s’enfonçaient dans l’ombre épaisse, où l’angoisse de Paris s’entourait de ténèbres, tranquille, paisible, sûre de n’être point inquiétée, Mulhouse s’éclairait peu à peu, et nous voyions briller la belle et complète ordonnance de ses feux symétriques... Quelle émotion, chaque soir renouvelée! Je me rappelais un voyage à Mulhouse quelques mois avant la guerre, l’accueil que m’avait bien voulu faire la _Société industrielle_, tant d’esprit, de grâce et de charme... Cependant, le même jour, à l’_Hôtel Central_ où j’étais descendu, une kermesse organisée par la Croix-Rouge allemande m’avait permis de confronter et de comparer, avec la société alsacienne, les élégances des fonctionnaires et officiers allemands et de leurs femmes...--Les Allemandes, me disait une Alsacienne, font des prodiges ou des bassesses pour avoir l’adresse de nos couturières et de nos modistes; elles s’ingénient à copier nos robes, elles nous «chipent» nos chapeaux... Et vous voyez...--Et je voyais que sur leurs têtes ce n’étaient plus les mêmes chapeaux, que sur elles ce n’étaient plus du tout les mêmes robes.
Que sont-elles devenues ces Alsaciennes de Mulhouse que j’avais connues si joliment élégantes, si gaies, si malicieuses et fines, si françaises, si parisiennes?... Et je songe qu’il y a encore des officiers allemands à l’_Hôtel Central_!...
_L’Hôtel Central_, j’aurais presque pu le distinguer du Storchenkopf, avec la jumelle à ciseaux! Nous avions là, au Storchenkopf,--le mont des Cigognes,--au-dessus du col de Haag, un poste optique et un observatoire prodigieux. D’un côté, c’étaient les clochers de Colmar, et les villages plus proches de la plaine encore allemande, si proches en effet qu’à la jumelle on se promenait dans leurs rues, que nous y avons vu des dames de la Croix-Rouge allemande sortant de la messe... Et de l’autre côté, l’Hartmann, d’abord, cet Hartmann dont on sentait mieux l’importance militaire et stratégique en constatant que partout on était «vu de l’Hartmann», que partout dominait ainsi son double sommet, trop reconnaissable à sa nudité lugubre, à sa végétation roussie et rasée, dont ne subsistaient plus que quelques troncs ébranchés, déchiquetés,--ce que la guerre fait des arbres comme des hommes,--et cette silhouette singulière et symbolique que l’on appelait l’«arbre canon»...
Et toujours Mulhouse, les lumières bien alignées de Mulhouse, là-bas...
C’était un bien joli endroit que le col de Haag, et l’on comprend l’engoûment des touristes pour l’_Hôtel du Ballon_ qui en était voisin à quelques centaines de mètres. Je n’ai connu cet hôtel que tout à fait démoli, mais c’était pour nous un passe-temps, qui trompait notre nostalgie, d’aller chercher parmi les décombres les vestiges d’un confortable aboli, d’une civilisation qui semblait de la préhistoire: de l’histoire d’avant la guerre, en effet. Et nous méditions
devant des carreaux de faïence, retrouvés au milieu de gravats, et qui avaient dû revêtir une salle de bains...
Mais le grand ennemi à Haag, c’était le brouillard. Le soleil inondait la vallée de la Thür ou celle de la Lauch, ses rayons perçaient jusqu’aux frondaisons épaisses qui ceinturaient de leur ombre mystérieuse et bleue le petit lac du Ballon. Et brusquement, à un tournant des routes en lacets qui montaient vers le col, brusquement on pénétrait dans le brouillard humide et pâle. La végétation, là-haut, s’en trouvait nécessairement retardée. Et c’est ainsi que le même printemps, qui triomphait déjà dans la vallée de la Thür, au moment où nous l’avions quittée, mit plusieurs semaines pour atteindre le col de Haag et nous y rejoindre. Les arbres de la forêt qui s’étageaient au-dessous de nous, nous permettaient d’observer ses progrès, sa marche comme d’un excursionniste en montagne, sa marche lente et continue. Chaque matin, la ligne verte de la cime des branches aux bourgeons frais éclos apparaissait un peu plus haut, un peu plus près: c’était le printemps qui montait vers nous, suprême cadeau que nous envoyait la vallée, un souvenir, un sourire, un «salut de Saint-Amarin...»
Ah! cette vallée, comme nous l’avons aimée et comme elle nous a choyés!... Elle nous recevait au sortir des horreurs et des angoisses du Südel ou de l’Hartmann; et j’entends encore, après ses trois semaines de dur secteur, ce capitaine, un vieux cavalier passé aux chasseurs qui s’écriait, en arrivant à Willer, plein d’un enthousiasme ingénu et battant des mains comme un enfant:
--Il y a encore des femmes!... il y a encore des maisons, et des jardins, et des fleurs!...
Tous, hélas! n’y revenaient pas, dans la vallée, ou n’y revinrent qu’au cimetière de Moosch, ce cimetière incliné comme un pupitre de lutrin, pour chanter,--après les étranges et émouvantes messes basses où les combattants en ligne exhalaient leur foi simple et fervente comme les premiers chrétiens dans les catacombes,--pour chanter quel hymne superbe de gloire et de délivrance, un _Libera nos_ et un _Magnificat_!...
Mais pour les autres, pour les vivants, les rescapés, le retour à la vallée, c’était le retour à la vie, à la joie, à la splendeur de vivre! L’écho de nos fanfares y doit résonner encore, et les pas de nos chevaux, ou plutôt de nos mulets en cavalcade... Car les mulets du ravitaillement faisaient belle figure dans les retraites aux flambeaux que les chasseurs de Nice, d’Antibes et de Menton ne manquaient jamais d’organiser aussitôt, dans leur hâte d’annexer l’Alsace à la Côte d’Azur. Et, par ailleurs, il était juste de voir les braves bêtes--les «miaules» pour leur donner leur vrai nom, leur nom de guerre--participer aux réjouissances des hommes dont ils partageaient les dangers.
Oui, les «miaules», héros modestes, avaient leurs martyrs. Quand, chaque soir, au crépuscule, ils partaient des cuisines installées à Moosch, pour monter en ligne les barillets, les bouteillons, le trajet n’allait pas toujours sans quelque fâcheuse rencontre. Jusque dans la vallée, les bombes d’avion poursuivaient leur tranquillité. Un jour, d’un seul coup, à Ranspach, trente mulets furent mis à mal par des aviateurs trop adroits. Mais le plus déplorable peut-être fut que l’on eut l’idée néfaste de vouloir utiliser leurs cadavres et qu’on les expédia au plateau de Breitfirst pour être mis dans les pâtées des chiens de l’Alaska employés là-haut à tirer des traîneaux. Les chiens de l’Alaska se régalèrent fort, ils se régalèrent trop; ces festins les avaient mis en goût; et dorénavant quand, dans les tranchées de neige, ils se croisaient avec quelque équipe de mulets, bien vivants ceux-là, l’odeur des agapes anciennes leur montait aux narines, ils se précipitaient, ils les auraient, semblait-il, dévorés séance tenante et tout crus. Ces chiens de l’Alaska, si gracieux, si doux, si dociles, sont très capables de se montrer féroces quand on les provoque. En particulier, ils ont la haine des autres chiens oisifs et flâneurs qui, lorsqu’ils peinent, eux, à traîner les fardeaux dont on les a chargés, les regardent le nez au vent. J’ai vu de la sorte un malheureux petit fox-terrier, arrêté sur le rebord de la tranchée et qui jappait joyeusement, plein d’inconscience, au passage de ses collègues de l’Alaska. Le chien de tête, sans interrompre sa course, l’attrapa d’un coup de gueule, le secoua et le rejeta au suivant, et ainsi de suite: quand le dernier chien de l’attelage fut passé, il n’y avait plus de petit fox-terrier...
Évidemment, les miaules offraient plus de résistance à ces farouches amateurs de viande de mulet. Mais après de semblables émotions, de tels risques et de telles fatigues, ils avaient bien droit, eux aussi, à figurer dans nos apothéoses. Il reste à savoir, au demeurant, s’ils appréciaient pleinement nos façons de nous distraire, et si galoper le soir, dans les rues de Saint-Amarin, un bouquet sur l’oreille il est vrai, mais ayant sur le dos un gaillard brandissant une torche et chantant à pleins poumons, il reste à savoir si cela les amusait autant que nous...
Pour ce qui est de nous, par exemple, notre allégresse était totale, faite à la fois des dangers auxquels nous venions d’échapper et de l’oubli que nous souhaitions de ceux qui, demain, nous attendaient encore. Cette allégresse s’extériorisait comme il est coutume à des hommes de vingt ans, car tous alors nous avions vingt ans, même les vieux engagés, même ceux, officiers ou territoriaux passés dans l’active, ceux qui étaient, par leur âge mais non par le cœur, moins près de vingt ans, hélas! que de quarante!... Que de chansons, que de refrains joyeux coururent alors tout le long de la vallée, comme pour purifier l’air alsacien des odieux accents de la _Wacht am Rhein_!
A ce propos, fixons un point d’histoire. Cette _Madelon_, qui allait devenir l’héroïne peut-être la plus populaire de la guerre, elle est partie de la vallée de la Thür, elle est partie de Saint-Amarin. Avant d’être la compagne fêtée de tous les soldats de France et même de tous les soldats alliés, nous l’avons connue, débutante modeste et timide, au 28ᵉ bataillon de chasseurs. Les chasseurs du 28ᵉ célébraient la _Madelon_ comme les chasseurs du 27ᵉ venus de Menton évoquaient les _Bords de la Riviera_. Si un chasseur du 27ᵉ, au lieu de chanter _Sur les Bords de la Riviera_, s’était alors avisé d’entonner la _Madelon_, il manquait gravement à la tradition du bataillon, et au nom de l’esprit de corps,--ou de cor,--il eût été vertement tancé par son commandant.