Part 5
Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte Dallas, reproche à leur clergé de négliger l'instruction des Nègres; et cette inculpation s'adresse particulièrement aux évêques de Londres qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces écrivains s'épuisent en éloges des missionnaires catholiques, et de quelques sociétés de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout à Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain n'est pas une stérile théorie. Tous ont développé un zèle infatigable, pour amener les esclaves au christianisme et à la liberté. En faveur des enfants noirs, des écoles gratuites ont été établies à Philadelphie et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorité des comités disséminés dans les États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces comités députent à une _convention_ ou assemblée centrale, qui se tient en janvier à Philadelphie pour le même objet[132]. Les Quakers ont annuellement des réunions composées de représentans envoyés par leurs frères des diverses contrées. La session ne manque jamais, en terminant ses travaux, d'adresser à toute la secte une circulaire concernant les abus à combattre, les vertus à pratiquer, et toujours les esclaves noirs y sont recommandés à la charité.
[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.]
[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de ces conventions, qui, pendant plusieurs années, m'ont envoyé les procès-verbaux (Minutes of the proceding of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à _Philips_, libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, m'a procuré, concernant la liberté des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3°. à l'excellent et savant Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque impériale, que personne ne peut connoître sans lui accorder son estime.]
A la suite des éloges données par Dallas aux prêtres catholiques, il a inséré sa correspondance avec l'archevêque actuel de Tours: le prélat remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office liturgique et à la prédication; ils y comprennent le soin des malades, l'éducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion catholique, plus qu'aucune autre, établit des rapports intimes et multipliés entre les pasteurs et leurs administrés. La pompe des cérémonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les portes de l'ame. D'après ces considérations, des écrivains protestans avouent, et Makintosch m'a répété, que les missionnaires catholiques sont bien autrement propres que les catholiques à faire des prosélytes parmi les Nègres, et à les consoler.
[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.]
Lorsque, pour avoir droit d'égorger les pauvres Indiens, les premiers conquérans de l'Amérique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une bulle du pape flétrit ce doute, et les conciles du Mexique sont, à cet égard, un monument honorable, pour le clergé de ces contrées. Dans un autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans attendrissement les décisions rendues contre l'esclavage des Nègres, par le collège des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son calendrier l'Eglise catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan, que les Nègres des dominations espagnoles et portugaises ont adopté pour patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet, connu par la sévérité de sa critique; mais nous donnerons quelques détails sur un autre Noir, dont il n'a pas parlé; c'est un frère lai, de l'ordre des Récollets.
[Note 134: Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les séances de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en 1797.]
[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p. 154; et _Benezet,_ p. 50, etc.]
[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.]
Benoît de Palerme, nomme également _Benoît_ de sainte _Philadelphie_ ou de _santo Fratello;_ Benoît le _Maure_ et le saint _Noir,_ était fils d'une Négresse esclave, et Nègre lui-même. Roccho Pirro, auteur de la _Sicitia sacra,_ le caractérise en disant: «_Nigro quidem corpore sed candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse voluit_». Son corps étoit noir, mais Dieu a voulu que des miracles attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens célèbrent en lui, cet assemblage de vertus éminentes qui, contentes d'avoir Dieu seul pour témoin, se dérobent dans l'obscurité aux yeux des hommes, car elles sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communément un grand forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions. Quelquefois, cependant, soit édification, soit curiosité, les hommes tâchent de déchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est par là que Benoît le Maure ou le saint Noir, est échappé à l'oubli; il décéda à Palerme, en 1589, où son corps et sa mémoire sont révérés. Ce culte, autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement en 1743, par un décret de la congrégation des rites, qu'on peut lire dans Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientôt plus de solennité, si, comme l'annonçoient les gazettes au commencement de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur [139], Gravina[140], et beaucoup d'autres écrivains, s'étendent en éloges sur le vénérable Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques, où malgré leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa vie écrite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._
[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro, _edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t. I, p. 207.]
[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati à F. Jo. _Maria di Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.]
[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc., in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.]
[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata, in-_4°, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.]
Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des régisseurs.
Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres, peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être.
Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la semaine, leur donne la liberté complète.
En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable, l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter[141]. Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses études à Rome[142].
[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, année 1765, p. 145.]
[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.]
Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143]. Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement[144].
[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4°, Paris 1735, t. I, p. 594, 95.]
[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8°, Paris 1807, t. I, p. 164.]
A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque et du curé de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses[146].
[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I, p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant les années 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin, garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris, p. 30.]
[Note 146: _Barrow_, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.]
Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre[147]. Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son éloquence[148].
[Note 147: _V._ Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la _Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.]
[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol. in-8°, London 1805, t. II, p. 459.]
Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances, sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)[149], dont l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des siècles étend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, _an appel to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe celles-ci.
[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der wetenschappen te. Vlissingen, etc.]
[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage intéressant, publié par _Mac-Nevem,_ in-8º, New-York 1807, un morceau curieux, par _Emett,_ son ami, intitulé: Part of an Essay towards the history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_ in-8º, New-York 1807.]
CHAPITRE III.
_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._
Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves; car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les faits répondent à tout.
On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver, dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime, qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété, pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées, ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir. Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il, les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se reconstruisent et se repeuplent[152].
[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]
[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par _Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.]
Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam, que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra, renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156].
[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]
[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]
[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]
[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]
Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister, lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux éclats[157].
[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]
Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par le feu.
En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158].
[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]
Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance, sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la Jamaïque[159].
[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]
L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci, il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène: toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160].
[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]
En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe, et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire.
[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur _Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_ in-8°, Paris 1770, p. 14.]
Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons, eût suffi pour attendrir les lecteurs.
Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs, existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._ Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans. A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci, assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler, Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162].
[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por _Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.
Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G. Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte, p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv.
_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes, _comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675, etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]
Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort, qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres, tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai, rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage, si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains; Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé, Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]».
[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par _Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv. p. 73.]
Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_ de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc. il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit.