De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature

Part 12

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[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t. I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te Middelburg 1769, p. 425.]

On a encore de cet africain un petit volume in-4°, de Sermons en langue hollandaise, prêchés dans différentes villes, et imprimés à Amsterdam en 1742[323].

[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai 1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27 mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door _J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina, aan het kasteel S. George, in-4°, te Amsterdam.]

WILLIAMS. La notice concernant le poëte nègre, dont on va parler, est tirée en partie de l'_Histoire de la Jamaïque_, par Edouard Long, qu'on ne soupçonnera pas d'être trop favorable aux Nègres, car sa prévention contre eux perce, même à travers les éloges que la force de la vérité lui arrache.

Francis Williams naquit à la Jamaïque, vers la fin du dix-septième siècle, ou au commencement du dix-huitième, car il mourut âgé de soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui parut en 1774. Frappé des talens précoces de ce jeune Nègre, le duc de Montagu, gouverneur de l'île, voulut essayer si par une éducation cultivée, il pourroit égalé un Blanc placé dans les mêmes circonstances. Francis Williams, envoyé en Angleterre, commença ses études dans des écoles particulières, d'où il passa à l'Université de Cambridge; il y fit, sous d'habiles maîtres, des progrès dans les mathématiques.

Pendant son séjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce vers:

Welcome, welcome brother debtor.

Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes, irrités de trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, mais sans succès, de lui en disputer la propriété.

Williams étant repassé à la Jamaïque, le duc de Montagu, son protecteur, vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y refusa: Williams ouvrit alors une école où il enseignoit le latin et les mathématiques, il s'étoit préparé un successeur dans un jeune Nègre qui malheureusement tomba en démence. Edouard Long se hâte de citer ce fait, comme preuve démonstrative que les têtes africaines sont incapables de recherches abstruses, tels que les problèmes de la haute géométrie, quoique cependant il accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude qu'aux natifs d'Afrique. Assurément si un fait particulier comportoit une induction générale, comme l'exercice des facultés intellectuelles a proportionnément dérangé plus de têtes parmi les savans et les gens de lettres que dans les autres classes de la société, il faudroit en conclure qu'aucune n'est propre aux méditation profondes.

Au reste, Long se réfute lui-même, car, forcé de reconnoître dans Williams du talent pour les mathématiques, il auroit pu, avec autant de justesse, tirer une conclusion absolument contraire.

Il prétend que William dédaignoit ses parens, qu'il étoit dur, presque cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute idée de son savoir; lui-même se définissoit un Blanc sous une peau noire, car il méprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le Nègre et le Blanc, chacun parfait dans son espèce, étoient supérieurs aux Mulâtres, formes d'un mélange hétérogène. Ce portrait peut être vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas tracé par une main amie.

Il paroît que Williams avoit fait beaucoup de pièces en vers latins; il aimoit ce genre de composition, et il étoit dans l'habitude d'en adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est insérée dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus que sévèrement, quoique lui-même ait cru devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser en vers anglais. Williams ayant donné à sa muse l'épithète de _Nigerrima_, l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce qu'il y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence ou d'imitation dans la pièce, il reproche à l'auteur comme plagiat, non des idées, mais l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les bons poëtes; et comme on les trouve également dans les dictionnaires, c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est ainsi que Lauder, si bien réfuté par le savant évêque de Salisbury, Douglas, accusoit Milton d'avoit pillé les modernes.

Edouard Long reproche encore à Williams de flatter bassement le nouveau gouverneur, en le comparant aux héros de l'antiquité. Cette accusation est mieux fondée; malheureusement elle frappe sur la presque totalité des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé la puissance? N'ont-ils pas adulé un des hommes les plus criminels de Rome, à tel point que le nom de _Mécène_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside, Pope, Joël Barlow et quelques autres, les poëtes sur cet article sont tous des Waller.

A l'occasion de cette pièce latine, Nickols, indigné contre les colons qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit: «Je n'ai jamais ouï dire qu'un Orang-outang ait _composé des odes_[324]. Parmi les défenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moitié du mérite littéraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams». Pour mettre le lecteur a portée d'apprécier les talens de ce dernier, nous joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction en prose française:

[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8°, London 1788, p. 46.]

_Au très-intègre et puissant George Haldane, écuyer, gouverneur de la Jamaïque, qui réunit au suprême degré la vertu et la valeur_ [325].

[Note 325:

Integerrimo et fortissimo viro Georgio Haldano, armigero, Insulae Jamaicensis gubernatori; Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum, In cumulum accesserunt.

CARMEN.

Denique venturum fatis volventibus annum, Cuncta per extensum læta videnda diem, Excussis adsunt curis, sub imagine clara Felices populi, terraque lege virens. Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta Irrita conspectu non reditura tuo. Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet Hæsurum collo te _relegasse_ jugum, Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons Insula passa fuit; condoluisset onus, Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris Sponte ruinosis rebus adesse velit. Optimus es servus regi servire Britanno, Dum gaudet genio scotica terra tuo: Optimus heroum populi fulcire ruinam; Insula dura superest ipse superstes eris. Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum Despiciet merito diruta castra ducum. Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_, Cumque suis populis, oppida victa gemet. Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_ Denegat _Æthiopi_ bella sonare ducum. Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis, Carmine _Peleidæ_, scriberet ille parem. Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre Dignior, altisono vixque _Marone_ minor. Flammiferos agitante suos sub sole jugales Vivimus; eloquium deficit omne focis. Hoc domum accipias multa fuligine fusum Ore sonaturo; non cute, corde valet. Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem Omnigenis animam, nil prohibente dedit. Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto Nullus inest animo, nullus in arte color. Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam Cæsaris occidui, scandere musa domum? Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris, _Candida quod nigra corpora pelle geris_! Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor Ingenii, et docto dulcis in ore decor; Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque, Eximit è sociis, conspicuumque facit. Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_ Insula, te salvo non dolitura patre. Hoc precor ô nullo videant te fine regentem Florentes populos, terra, deique locus!]

Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance radieuse entr'ouvre un avenir qui promet à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de la loi des jours et des années prospères. Dans le néant sont rentrés, pour ne plus en sortir, des réglemens désavoués par la raison. Toutes les classes de la société te féliciteront d'avoir brisé le joug suspendu sur leurs têtes, et consolé notre île des tourmens _immérités_ dont elle étoit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit notre existence politique sur le penchant de sa ruine.

L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui dont le génie rend des services si éminens au trône britannique. Héros destiné à fixer le sort chancelant d'une nation, ta mémoire parmi nous durera autant que notre île. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol où campoient ses légions dispersées, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant ses étendards s'échapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cités envahies.

Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien de chanter les exploits des grands capitaines? Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le coryphée des poëtes de sa patrie, et l'émule de Virgile. Il diroit que Haldane, ce favori de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils et dans les combats.

L'astre du jour précipitant ses coursiers, verse sur notre climat des torrens de feu qui étouffent ma voix; en agréant les vers que t'adresse un poëte, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu'à son coeur. Dans des corps diversement configurés, la puissance du Créateur a placé des ames homogènes; et qu'importe la couleur à la probité, à toutes les vertus?

Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer dans la demeure du César des Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut être pour toi un sujet de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des talens et la douce éloquence peuvent orner une figure africaine. Qu'à l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualités, en le discernant du vulgaire de sa caste, acquièrent par le contraste un reflet plus brillant.

Cette île m'a vu naître et croître sous les auspices de la célèbre Angleterre; cette île, tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la perte d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la divinité tutélaire de notre contrée la conserver à jamais florissante!

Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit, en 1754, à Essaka, charmante et fertile vallée à grande distance de la côte et de la capitale du Bénin, dont elle est censée faire partie, quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu près indépendante, sous l'autorité de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels étoit son père.

A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec sa soeur par des voleurs d'enfans, pour être traîné en esclavage; bientôt les barbares lui ravirent encore la consolation de mêler ses larmes à celles de sa soeur; séparé d'elle à jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, et après une traversée dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades, et revendu à un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il l'accompagna à Guernesey, au siège de Louisbourg en Canada, par l'amiral Boscaven, en 1758, et au siège de Belle-Ile, en 1761.

Les événemens l'ayant reporté dans le nouveau Monde, une perfidie le remit dans les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet de la fortune, tantôt libre, tantôt esclave ou domestique, fit une multitude de voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent américain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal, l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la liberté, dont il avoit goûté les prémices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles qui l'empêchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espéré qu'un zèle soutenu pour le service de ses maîtres lui procureroit cet avantage: la justice eût trouvé là un titre de plus pour briser ses fers; à l'avarice ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dévorés de la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; dès-lors, s'imposant la plus sévère économie, il commença avec trois _pences_ (environ 6 sols), un très-petit commerce qui lui réussit assez pour amasser un pécule modique, malgré les avaries multipliées que lui causa la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, échappé aux dangers de la mer où plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé aux cruautés de ses maîtres, dont un à Savannah faillit l'assassiner; après trente ans d'une vie errante et orageuse, Vassa, rendu à la liberté, vint se fixer à Londres, s'y maria, et publia ses mémoires[326], réimprimés dans les deux Mondes, et dont la neuvième édition est de 1794. Les témoignages les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-même les a rédigés. Cette précaution est utile contre une classe d'individus toujours disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer le crime de leurs oppresseurs.

[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e édition, in-8°, London 1794, avec le portrait de l'auteur.]

L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai presque dit la crudité de caractère d'un homme de la nature; c'est la manière de Daniel de Foë, dans son Robinson Crusoé; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien de vaches chez des hermites, devint bibliothécaire de l'empereur François 1er, et dont les mémoires inédite, mais très-dignes de voir le jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327].

[Note 327: Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en forment que la moindre partie, et la moins intéressante.]

On s'associe aux mouvemens de surprise que causent à Vassa un tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un quart de cercle, et à la manière dont il interroge sa raison sur l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'échapper un jour à l'esclavage; en conséquence il fit prix avec un capitaine de bâtiment pour lui donner des leçons souvent interrompues et contrariées, mais l'activité et l'intelligence du disciple suppléoient à tout. Le docteur Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné la manière de dessaler l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps après Vassa étant d'une expédition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord, dans un moment de détresse, il fit usage des procédés du docteur, et fournit à l'équipage de l'eau potable.

Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa mémoire lui avoient conservé une riche provision de souvenirs. On lit avec intérêt la description qu'il fait de cette contrée, où la nature féconde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale occupation des habitans, qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une passion démesurée pour la poésie, la musique et la danse. Vassa se rappelle parfaitement que les médecins du Bénin suppléent à la saignée par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de guérir les plaies, et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des contrées où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve parmi les Grecs les danses usitées dans le Benin; ailleurs il met en parallèle les coutumes des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision est généralement admise. On y est censé contracter une impureté légale par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux mêmes purifications que chez les Hébreux.

Un effet de l'adversité est souvent de donner plus d'énergie aux sentimens religieux. L'homme abandonné des hommes et malheureux sur la terre, élève ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un père: tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la continuité des maux qui pesoient sur lui; pénétré de la présence du souverain Être, il portoit ses regards au delà des bornes de la vie, vers une région nouvelle.

Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec énergie ses anxiétés, dans un poëme de cent douze vers anglais, qui fait partie de ses Mémoires. Il étoit choqué de voir dans toutes les sociétés chrétiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les principes, qui blasphèment le nom de Dieu, dont ils se prétendent les adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa cour alloient le dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes observer, les uns quatre, les autres six ou sept préceptes du décalogue, et il ne concevoit pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il ignoroit que, suivant l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine à la conduite, ni de la conduite à la doctrine. Baptisé dans l'église anglicane, après avoir flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste; on fut même sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique.

A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu très-sensible aux infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer la maxime de Térence. Il déplore le sort des Grecs, traités par les Turcs à peu près comme le sont les Nègres par les colons; il s'attendrit même sur les galériens de Gênes, envers lesquels on outrepassoit les bornes d'une juste punition.

Il avoit vu ses compatriotes africains en proie à tous les supplices que peuvent inventer la cupidité et la rage; il met en contraste cette cruauté et la morale de l'Evangile, ce sont les extrêmes; il propose des vues sur la direction d'un commerce européen avec l'Afrique, qui du moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il présenta au Parlement d'Angleterre une pétition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit encore, le bill rendu dernièrement sur cet objet aura consolé son coeur et sa vieillesse. Certes il seroit bien à plaindre celui qui, après avoir lu ses mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur des sentimens d'affection.

Son fils, versé dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothécaire du chevalier Banks, et secrétaire du comité de vaccine.

SANCHO. La mère d'Ignace Sancho, jetée sur un bâtiment négrier, parti de Guinée pour les possessions espagnoles en Amérique, le mit au monde dans la traversée, en 1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé par l'évêque, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit promptement sa mère au tombeau; son père, livré aux horreurs de l'esclavage, se tua dans un moment de désespoir.

Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amené en Angleterre par son maître, qui en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes à Greenwich. Son caractère, qu'on assimiloit à celui de l'écuyer de don Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint à se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui résidoit à Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'étoit pas avilie par la servitude, ni altérée par une fausse éducation; il l'appeloit souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit aux trois soeurs de cultiver son esprit; mais près d'elles, Sancho eut lieu d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les Nègres, c'est les émanciper; souvent elles le menaçoient de le replonger dans l'esclavage. L'amour de la liberté qui fermentoit dans son ame, s'exaltoit encore par l'étude et la méditation; il conçut une passion violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de quitter leur maison. Mais le duc, son patron, étoit mort; Sancho, réduit à la misère, employa 5 shellings qui lui restoient, à l'achat d'un vieux pistolet, pour terminer sa vie de la même manière que son père: alors la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant l'estimoit, l'accepta pour être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à la mort de sa patrone. Par son économie et un legs de cette dame, il se trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuité.

A la passion de l'étude, il mêla quelque temps celles du théâtre, des femmes et du jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une partie où un Juif lui avoit gagné ses habits. Il dépensa son dernier shelling pour aller à Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation défectueuse l'empêchant de réussir dans un état qu'il avoit envisagé comme une ressource contre l'adversité, il entra au service du chapelain de la maison Montagu, et sa conduite, devenue très-régulière, lui mérita la main d'une personne intéressante, née dans les Indes occidentales.

Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune, l'auroient replongé dans l'indigence, si la générosité de ses protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva sa nombreuse famille; l'estime générale fut le prix de ses vertus domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par Bartolozzi[328]. On y a intercalé quelques articles qu'il avoit publiés dans les Journaux.

[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.]

Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu'il n'a pas eu occasion de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens concernant les Nègres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329].

[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.]

Les lettres sont un genre de littérature qui n'est guère susceptible d'analyse, soit à raison de la variété des sujets qu'elles embrassent, soit par la liberté que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans la même lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine il effleure les autres, et souvent de s'élancer hors de son sujet, pour finir par des digressions. On lit Mad. de Sévigné; mais personne ne proposa jamais de l'analyser. Assurément on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais dans le genre où s'est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les variétés de la nature dans l'espèce humaine ne rompent pas les liens de consanguinité; il exprime son indignation, de ce que certains hommes veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin de pouvoir impunément les traiter comme tels[330].

[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.]

Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'élevant avec son sujet, il est poétique; mais en général il a la grâce et la légèreté du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il place un homme du monde irrésolu dans son choix.