Part 11
«Les puissances européennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en Afrique; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer; et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au rôle de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes, n'est-elle pas une ironie sacrilège? Osez parler de civilisation et d'Evangile, c'est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir ne produit en vous qu'une supériorité de brutalité, de barbarie; la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre inhumanité; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages à la nature humaine et à la majesté divine.»
«Quand l'Amérique s'est insurgée contre l'Angleterre, elle a déclaré que tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes? Il faut bénir les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres; mais il faut exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d'enseigner à lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les néglige ou les frappe».
Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans, de parens et d'amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays toujours cher à leur coeur, par le souvenir d'une famille et des impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur superstitieuse crédulité, est d'imaginer qu'ils y retourneront après leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale, Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs têtes; il espère qu'enfin leurs cris s'élèveront au ciel[305], et que le ciel les Exaucera.
[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.]
Très-peu d'ouvrages sont comparables à celui d'Othello, pour la force des raisons et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent l'éloquence et la raison, contre l'avarice et le crime?
CUGOANO (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d'Agimaque, raconte lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec une vingtaine d'autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s'ils tentoient de s'échapper.
«On les entassa avec d'autres, et bientôt, dit-il, je n'entendis plus que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les hurlements de mes compatriotes». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté à la générosité du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y étoit, en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles. Piatoli, auteur d'un traité italien, sur les _lieux et les dangers des sépultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en français à la demande de d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ quarante ans, et marié à une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain; il vante sa piété, son caractère doux et modeste, ses moeurs intègres et ses talens.
Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que l'iniquité des Blancs déprave et calomnie.
Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de dire un éternel adieu à leur terre natale; les pères, les mères, les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes, s'embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des monstres, mais non des colons[306].
[Note 306: _V._ ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.]
A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre [307]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente promet moins de profit.
[Note 307: _Ibid._, p. 184.]
En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.»
Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa propriété; les juges rejetèrent sa demande[308].
[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.]
La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle de Cugoano, qui publia en anglais ses _Réflexions sur la traite et l'esclavage des Nègres_, dont nous avons une traduction française.
Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de grands progrès.
Après quelques observations sur les causes qui différencient les complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon, utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie.
«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux tiers de ce commerce.
En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens, est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[309]». A l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux n'étoit qu'un vasselage temporaire.
[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.]
De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les faits, les principes, et l'on sent quelle supériorité donne à ses argumens cette morale céleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. «Je voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de voler les hommes eût été connu des païens[310]»; il devoit dire: pour l'honneur des chrétiens. La traite et l'esclavage des Nègres, est la plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien; maïs cette iniquité dont la religion gémit, ne l'inculpe pas plus que des prévarications des juges n'inculpent la justice.
[Note 310: La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et ses dérivés.]
«Le clergé, par son institution, est messager d'équité; il doit veiller sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu'ils n'osent la dire; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux».
Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lâcheté sont des vices sur lesquels le clergé de ces derniers siècles n'instruit presque jamais, et dont il a souvent donné l'exemple. On connoît la conduite et les réponses de S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste; d'autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prélat de cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un peu le courtisan, et pas assez l'évêque.
Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes; pouvoit-il croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins? il a eu trop bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son coeur, est pour eux une flétrissure de plus.
CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), né en Afrique, fut acheté, à Page de sept ou huit ans, sur les bords de la rivière Saint-André, par un marchand négrier, qui en fit présent à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune Nègre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en Hollande, où il apprit la langue du pays, et se livra d'abord à la peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses premières études à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui, semblable à Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna au jeune Africain le latin, et les élémens du grec, de l'hébreu, du chaldéen. De La Haye il passa à l'Université de Leyde, trouva partout des protecteurs zélés, et se livra à la théologie, sous d'habiles professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter la foi à ses compatriotes. Après avoir fait, ses cours pendant quatre ans, il prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, comme missionnaire calviniste, à Elmina, en Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile à Harlem, débitoit, comme bruit vague, que Capitein, retourné en Guinée, y avoit repris les moeurs idolâtres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons ouvrages contre l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend que Capitein, cité avec éloge avant son départ, et dont le portrait, gravé par Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint pas sa réputation; qu'à son retour en Europe, des bruits fâcheux se répandirent sur l'immoralité de sa conduite: on assure même, dit-il, qu'il n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme. Si le premier article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les infractions à la morale évangélique. Cependant ces reproches sont-ils fondés? De Vos lui-même en atténue une partie par la manière douteuse dont il les énonce, et Blumenbach m'a écrit et répété que ses recherches ce lui avaient procuré aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait dans ses recueils sur les variétés de figures humaines.
[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août 1802.]
Le premier ouvrage de noire Africain est une élégie en vers latins, sur la mort de Manger, ministre à La Haye, son maître et son ami. Je vais en citer le commencement, en y joignant une traduction libre.
ÉLÉGIE [312].
La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'échappe à leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande de déposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trésors du riche qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les épis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprès élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de larmes le cercueil de son bien-aimé; sa désolation est celle de Noémi, condamnée au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la douleur s'exhale en ces termes:
Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe à la terre ses rayons propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur, et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me précéder dans le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours présent à mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t'appellent dans ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l'asile consacré par toi à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit en voyant des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et font retentir les airs de bêlemens plaintifs: ainsi retentissent nos foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. A ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie qui déplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.
Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clergé et de son épouse; ce mortel également chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance. Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle rapidité s'est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus suave éloquence! Que l'antiquité vante celle du vieux Nestor; Nestor dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc.
[Note 312: ELEGIA.
Invida mors totum vibrat sua tela per orbem: Et gestit quemvis succubuisse sibi. Illa, metus expers, penetrat conclavia regum: Imperiique manu ponere sceptra iubet. Non sinit illa diu partos spectare triumphos: Linquere sed cogit, clara tropaea duces. Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes, Mendicique casam vindicat illa sibi. Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura, Instar aristarum, demetit illa simul. Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta, Limina Mangeri sollicitare domus.
Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus, Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit. Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux, Dum sua tundebat pectora sæpe manu. Non aliter Naomi, cum te viduata marito, Profudit lacrymas, Elimeleche, tua. Sæpe sui manes civit gemebunda mariti, Edidit et tales ore tremente sonos: Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus, Tractibus ut terræ lumina grata neget; O decus immortale meum, mea sola voluptas! Sic fugis ex oculis in mea damna meis. Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura
Transtulit ad lætas æthereasque domos, Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti, Sive dies veniat, sum memor usque tui. Te thalamus noster raptum mihi funere poscit. Quis renovet nobis foedera rupta dies? En tua sacra deo sedes studiisque dicata, Te propter, mæsti signa doloris habet. Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno, Dant lacrymas nostri pignora cara toti. Dentibus ut misere fido pastore lupinis Conscisso tenerae disjiciuntur oves, Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum, Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:
Sic querulis nostras implent ululatibus ædes, Dum jacet in lecto corpus inane tuum. Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti, Funera quæ celebrat conveniente modo Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat, Delicium domini, gentis amorque piæ! Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum; Fonte meam possum quo relevare sitim! Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ, Cælesti dederat quo mihi melle frui. Nestoris eloquium veteres jactate poetæ, Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.]
Pour son entrée à l'Université de Leyde, Capitein publia, sur la vocation des Gentils[313], une dissertation latine divisée en trois parties; il y établit, d'après l'Ecriture sainte, la certitude de cette promesse, qui embrasse l'universalité des peuples, quoique la manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer chez eux que d'une manière successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de Dieu, on favorise l'étude de leurs langues, et qu'on leur envoie des missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique.
[Note 313: De vocatione Ethnicorum.]
Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu de distance des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi la noblesse de la couleur, ne dédaignent pas de s'unir par le mariage avec des Négresses, et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté.
Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer à ce que leurs Nègres fussent instruits d'une religion qui proclame l'égalité des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule d'écrivains ont développé ces vérités consolantes: parmi ceux de nos jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan traduit en français par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que m'a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile. La basse adulation d'un grand nombre d'évêques et de prêtres n'a pu faire introduire d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion.
[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity, a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8°, Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers baptisé des enfans pour les sauver de l'esclavage.]
Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une dissertation politico-théologique pour soutenir que l'esclavage n'est pas opposé à la liberté évangélique[315]. Cette assertion scandaleuse se reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre, nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la justifier[316]. Sachons gré à Humphrey d'avoir attaché le nom de John Beck au poteau de l'ignominie[317].
[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert, _publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4°, Lugduni Betavorum_, 1742.]
[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and christian scripture, by _John Beck,_ etc]
[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_ of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the society, by _D. Humphrey_, in-8°, Boston 1804.]
Capitein ne se dissimule pas la difficulté de son entreprise, et particulièrement de répondre à ce texte de S. Paul: _Vous avez été rachetés, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne dis pas il prouve) que cette décision exclut seulement les engagemens avec des maîtres idolâtres, pour faire le métier de gladiateurs, ou descendre dans l'arène contre les bêtes féroces[319], ainsi qu'il se pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le célèbre édit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des chrétiens mentionné dans les écrits des Pères, de donner la liberté à des esclaves, surtout à la fête de Pâques. De toutes parts s'élèvent les cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les formules dans Marculfe; et parce que la loi étoit seulement facultative, Capitein en infère la légitimité de l'esclavage; assurément c'est forcer la conséquence.
[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi hominum_.]
[Note 319: p. 27.]
Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour établie que l'abrogation de la servitude n'a pas été sans de grands inconvéniens, et que si elle avoit été conservée, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'échafauds élevés pour contenir des gens qui n'ont rien à perdre[320]: mais l'esclavage infligé comme punition légitime, ne légitime pas l'esclavage des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de Busbec n'est rien moins qu'une preuve.
[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et 161.]
Cette dissertation latine de Capitein, riche en érudition, mais très-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a été imprimée quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sensé des paralogismes de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne voteront sûrement pas des remercîmens, c'est que les peuples et les individus injustement asservis doivent se résigner à leur malheureux sort, quand ils ne peuvent rompre leurs fers.
[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4°, Leiden 1742.]
Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie de Flessingue a publié une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet.