De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature

Part 10

Chapter 103,660 wordsPublic domain

J'aurois pu nommer encore César, Nègre de la Caroline du nord, auteur de diverses pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues des chants populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield.

Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et ils ont en général montré plus de zèle pour venger leur compatriotes africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello, Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis à portée de faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns n'ont pas écrit, mais à qui la supériorité de leurs talens et l'étendue de leurs connoissances ont acquis de la renommée; dans le nombre on trouvera seulement un ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie impériale, qui a donné au Caire une édition de Loqman[272], croit que ce fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; conséquemment, dit-il, un de ces Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, tirés de l'intérieur de l'Afrique; que, vendu à des hébreux, il gardoit des troupeaux en Palestine. L'éditeur présume que Ésope, _Aisopos_, qui n'est guère qu'une altération du mot _Aithiops_, Éthiopien, pourroit être le même que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on lui attribue, la dix-septième et la vingt-troisième concernent des Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un Problème.

[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.]

[Note 273: _V._ La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.]

En partant de la même hypothèse, on pourroit joindre à Loqman tous les Éthiopiens distingués dont l'histoire a conservé les noms, et surtout cet abbé Grégoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septième siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli à la cour de Gotha, et périt dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie. Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274]; ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui lui avoit été très-utile pour apprendre la langue et l'histoire d'Éthiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a inséré le portrait de l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, c'est vraiment la figure d'un Nègre[275]. Tel étoit aussi le peintre Higiemond, sur lequel on va lire une notice.

[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176 et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8°, la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol., Francofurti ad Moenum 1681.]

[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol., Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.]

Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à leurs ouvrages. Cependant Higiemond ou Higiemondo, nommé communement le Nègre, étoit reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart, dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle très-célèbre (_clarissimus_), et se félicite d'avoir de lui quelques bons tableaux, mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a vécu. L'épithète _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit insuffisante pour prouver que Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'évanouissent en voyant la figure de Higiemond, gravée, en 1693, par Kilian, et insérée dans les deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277]; le second, son traité allemand, sous le titre italien, d'_Academia Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278].

[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.]

[Note 277: _Ibid._ p. 180.]

[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale de Paris, est reliée comme première; et la nouvelle édition faite également à Nuremberg, en 1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.]

Le savant de Murr révoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom, dit-il, est étranger aux langues d'Afrique, comme à celles de la Chine, et ce dernier pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres chinois les plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté d'un passage de Pline le naturaliste: _Apparet multo vetustiora, picturæ principia esse, eosque qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits portent Hygienontem, et Sandrart lui-même compte un Hygiaenon parmi les premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en Hollande, a été trompé par quelque brocanteur qui, en lui vendant des peintures chinoises, aura jugé à propos d'attribuer les meilleures à un nommé Higiemond[280].

[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, §34.]

[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.]

Je rends grâces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce qu'il allègue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que l'on connoît des idiomes nègres, je ne vois rien, absolument rien qui repousse la dénomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura donné sans raison la qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit pas, et dont le nom presque identique à celui d'un peintre ancien, forme une coïncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible que la supposition d'un brocanteur assez familiarisé avec les auteurs anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il pouvoit tout aussi facilement en forger un autre.

Le talent n'est exclusivement attaché à aucun pays, à aucune variété d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade, qui est un Calmouk, nommé Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers anglais, dont l'objet est de célébrer le talent d'un peintre nègre des États-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à Rome la peinture étoit un art interdit aux esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline l'ancien, on n'en connoît point qui se soient distingués dans ce genre, ni dans la toreutique[282].

[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.]

[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.]

CHAPITRE VIII.

_Notices de Nègres et de Mulâtres distingués par leurs_ talens _et leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._

ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation fut cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général et directeur du génie; il fut décoré du cordon rouge de l'ordre de Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784, lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui, sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença l'établissement du port et de la forteresse de Cherson, près l'embouchure du Dnieper.

AMO (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam, en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283] qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il soutint une thèse, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284].

[Note 283: C'est le même prince qui publia les raisons d'après lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, dans un court mais excellent ouvrage, intitulé en anglais: _Fifty reasons or motives why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.]

[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication, et la plupart de celles qui concornent Amo, à Blumenbach.]

Amo était versé dans l'astronomie et parloit le latin, le grec, l'hébreu, le français, le hollandais et l'allemand.

Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le recteur et le conseil de l'Université de Wittemberg, crurent devoir, en 1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation; ils rappellent que Térence aussi étoit d'Afrique; que beaucoup de martyrs, de docteurs, de pères de l'église, sont nés dans ce même pays où les lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est retombé dans la barbarie.

Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître fait éloge: dans un programme publié par le doyen de la faculté de philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu'ils ont de meilleur[285].

[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._]

Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de l'ame, et présentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui écrit le président, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi l'Université de Wittemberg n'avoit pas, sur la différence de couleur, les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se prétendent éclairés. Le président déclare n'avoir fait aucun changement à la Dissertation d'Amo, parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit exercé à la méditation; il s'attache a établir les différences de phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie; une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.

[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam præside, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ._ A la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de félicitation du recteur, etc.]

Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à établir entre les opérations de l'esprit et celles des sens[287]. La cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d'État[288]; mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l'Europe qu'il avoit habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim, sur la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de l'Académie de Flessingue, dont il étoit Membre.

[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V. Cultor, _in_-4º, 1734, _Wittenbergoe_.]

[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p. 453 et suiv.]

Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire; son père et sa soeur existaient encore, et son frère étoit esclave à Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s'établit à Chamat, dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien[289].

[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782, t. IX, p. 19 et suiv.]

J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d'autres ouvrages, et à quelle époque il est mort.

Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si l'on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait voyagé que dans sa chambre, comme le pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de boas matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l'île de _Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette population se soit mélangée de Chinois, d'Européens, d'Indiens, de Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur couleur pat l'emploi de différentes drogues[290].

[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de _Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et suiv. _V._ aussi l'Encyclopédie méthodique, article _Philippines_.]

Entre les variétés qu'a produites le croisement des races, on distingue spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique à Bagay, dont je vais parler, on pourroit douter s'il étoit absolument Nègre, ou seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette; un troisième a été publié à Vienne, en 1803[292].

[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143]

[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_, in-8°, Vienne 1803.]

En général on a peu de notions sur les Philippines; il semblé que le gouvernement espagnol ait voulu dérober à l'Europe la connoissance de cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière, un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; mais du moins nous en avons une carte tracée sur une grande dimension; cette carte estimée et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqué très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.

[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.]

LISLET-GEOFFROY, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23 août 1786, il fut nommé correspondant de l'académie des sciences, il est désigné comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'année 1791, publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et mathématiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans et associés, ceux de l'académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet est-il le seul excepté? Seroit-ce à raison de sa couleur? Je repousse un soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt ans, loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres à l'estime des savans.

Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d'après les observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an 5), par ordre du ministre de la marine, et m'a été donnée par Buache. Une nouvelle édition, rectifiée d'après les dessins envoyés par l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on connoisse de ces îles.

Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver à Paris, Lislet a inséré des Mémoires, entr'autres, la description du Pitrebot, l'une des plus hautes montagnes de l'île[294].

[Note 294: Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué, _Aubert du Petit-Thouars_, qui a résidé dix ans dans cette colonie.]

L'institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet à la baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun dans ses annales des voyages; elle est accompagnée d'une carte de cette baie et de la côte. Lislet indique les objets d'échange à porter, les ressources qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, dit-il, si, au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des esclaves, on encourageoit leur industrie par l'espérance d'un commerce avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses, sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la botanique, la physique, la géologie, l'astronomie; cependant jamais il n'est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des connoissances; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu'il eût fait plus, si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l'atmosphère des savana, il eût trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment stimuler la curiosité et féconder le génie.

Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition du capitaine Baudin, que Lislet ayant formé à l'Ile-de-France une société des sciences, quelques Blancs ont refusé d'en être membres, uniquement parce qu'un Noir en est le fondateur; par là même n'ont ils pas prouvé qu'ils en étoient indignes?

Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à un médecin qui l'employa à préparer des drogues. Pendant la guerre d'Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui n'avoit pas été baptisé, a voulu l'être, et s'est agrégé à l'église anglicane. Il parle avec grâce l'anglais, le français, l'espagnol. En 1788, à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus distingué de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec lui sur la médecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies, mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi». La société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en 1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson[295]. On trouve dans la _Médecine domestique_ de Buchan[296], et la _Médecine du voyageur_, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain, c'est qu'on le doit à un Nègre auquel l'assemblée générale de la Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension, viagère de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse, vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle à cette occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement à cette liste.

[Note 295: P. 184.]

[Note 296: _Buchan_. _V_. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III, p. 518.]

[Note 297: _V_. Médecine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8°, Paris 1801, t. III, p. 272.]

Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d'Alexandrie, en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est fait admirer par sa prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les traits par lesquels on a mis son talent à l'épreuve, nous choisissons le suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus. Non, lui dit le Nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman[298], et ils sont consignés dans le cinquième tome de l'_American Museum_[299], imprimé il y a quelques années, Thomas Fuller avoit alors 70 ans. Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son habileté[300]. On a d'autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient obligés de recourir aux règles de l'arithmétique[301].

[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol. in-4°, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction française de cet ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à _Fuller_ a oublié le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.]

[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.]

[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.]

[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.]

BANNAKER (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer, s'est appliqué à l'astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et 1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers, et d'autres calculs[302]. Bannaker a été affranchi.

[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes, the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc., in-8°, Philadelphia.

_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack for 1795, in-8°.]

Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des États-Unis[303], Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs; il en conclut que leur défaut apparent de génie n'est du qu'à leur condition dégradée en Afrique et en Amérique.

[Note 303: Ce fait nous est révélé par _Fessenden_, dans son libelle en 2 vol., intitulé: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8°, 3° edit., New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à _Jefferson_ d'un acte digne de tout éloge.]

Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides[304]. Il ne le nomme pas. Si c'est Bannaker, c'est un témoignage de plus en sa faveur; si c'est un autre, c'est un témoignage de plus en faveur des Nègres.

[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.]

OTHELLO publia, en 1788, à Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des Nègres_.