De La Litterature Des Negres Ou Recherches Sur Leurs Facultes I

Chapter 4

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Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais des malheureux Noirs. Les planteurs répètent que le sol des colonies a été arrosé de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Nègres de Saint-Domingue, qui usant de coupables représailles, ont égorgé des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqué ces vengeances, en noyant des Nègres, en les faisant dévorer par des chiens. L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude; personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme. Ils ont lu dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est pas contraire à la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Nègres sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats colons firent périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné d'affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avoir écrit: «L'intérêt et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mépris que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération, soit couvert d'une tache ineffaçable[103]». Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait détruit l'opinion de la supériorité du Blanc[104]. Félix Carteau, auteur des _Soirées Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltérable suprématie_ _de l'espèce blanche, cette prééminence qui est le palladium de notre espèce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue à _l'orgueil et aux prétentions prématurées des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer à l'orgueil et aux prétentions immodérées des Blancs. «L'auteur d'un Voyage à la Louisiane, vers la fin du dernier siècle, veut perpétuer l'heureux préjugé qui fait mépriser le Nègre comme destiné à être esclave[106]». Cuirassés de ces blasphèmes, ils demandent impudemment qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain qui a publié «_l'Examen de l'esclavage en général, et particulièrement de l'esclavage des Nègres dans les colonies françaises_», semble croire que les Nègres ne reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, et il prétend qu'eux-mêmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps où l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. Prédicateur de l'ignorance, il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique Montesquieu, qui a osé ridiculisé l'infaillibilité des colon. Belu, qui veut ramener ce régime abhorré, déclare qu'à coups de fouets on lacéroit les Nègres; on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement en versant sur les plaies une espèce de saumure, qui étoit un surcroît de douleur, et qui guérissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a écrit dans ses prétendus _Egaremens du négrophilisme_[109], un nommé de Lozières, qu'il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de croire pis. «Il assure textuellement que l'inventeur de la traite mériteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes dignes du ciel et de la terre[111]». Il convient toutefois que des capitaines négriers ayant des esclaves attaqués de maladies cutanées, ce qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, leur donnent des drogues pour répercuter ces humeurs, dont le développement plus tardif produit ensuite des ravages horribles[112].

[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des colonies de l'Amérique, par _Philippe Fermin_, in-8°, Mastrich 1776.]

[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc., by _Will Beckford_, 2 vol. in-8°, London 1790, t. II, p. 382.]

[Note 103: _V._ Considérations sur l'état présent de la colonie française de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8°, Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.]

[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.]

[Note 105: _V._ Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien sur les événemens qui ont opéré la ruine de la partie française de Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses précédens colons, in-8°, Bordeaux 1802, p. 60 et 66.]

[Note 106: _V._ Voyage à la Louisiane et sur le continent de l'Amérique, par _B.D._, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.]

[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.]

[Note 108: Des colonies et de la traite des Nègres, par _Belu_, in-8°, Paris, an 9.]

[Note 109: In-8°, Paris 1803.]

[Note 110: _V._ p. 22.]

[Note 111: Egaremens du négrophilisme, p. 110.]

[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.]

Les esclaves sont presqu'entièrement livrés à la discrétion des maîtres. Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là qui, frappés de l'incapacité légale, ne peuvent pas même être admis en témoignage contre les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, le code noir de la Jamaïque laisse au tribunal la faculté de le condamner à mort[113].

[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.]

Depuis quelques années, des réglemens moins féroces substitués dans le code de cette île, prouvent par là même combien les anciens étaient horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre la justice, sont-ils exécutés? Dallas, qui les cite, confesse que dans la pratique il reste à faire beaucoup d'améliorations[114]. Cet aveu laisse à douter si ces déterminations récentes sont autre chose qu'une dérision législative pour fermer la bouche aux réclamations des philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidité trouvera mille moyens d'éluder la loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, malgré la prohibition de la traite; des marchands négriers vont charger à la côte d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies espagnoles. Ils viendroient même ou relâcher, ou vendre dans les ports de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces estimables Quakers, toujours prêts à dénoncer aux magistrats des infractions attentatoires à la loi et aux principes de la nature.

[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.]

Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté, tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trésor public [115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50 liv.; mais un journal américain nous apprend que ce crime y est absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais payée[116].

[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.]

[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8°, Philadelphie 1803, p. 36.]

Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité. John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en déplorant les outrages faits aux Négresses, «quoique souvent on admire en elles des traits de modestie et de délicatesse dont une Anglaise vertueuse pourroit s'honorer[117]».

[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.]

Tandis que dans les colonies françaises, anglaises et hollandaises, la loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes à tel point, que les blancs qui en contractoient étoient réputés _mésalliés_, les Portugais et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que Barré-Saint-Venant se récrie contre cette disposition[118] religieuse, puisqu'il ose censurer le décret à jamais célèbre par lequel Constantin facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il résulté des lois prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage a éludé la loi ou franchi le préjugé: c'est ce qui arrivera toutes les fois que les hommes voudront contrarier la nature.

[Note 118: _Barré-Saint-Venant,_ p. 92.]

[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.]

Je laisse aux physiologistes le soin de développer les avantages du croisement des races, tant pour l'énergie des facultés morales, que pour la constitution physique, comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse aux moralistes et aux politiques qui devroient partir des mêmes principes, et qui souvent sont diamétralement opposés, à peser les résultats de l'opinion qui croit déshonorant d'avoir pour épouse légitime une Négresse, lorsqu'il ne lest pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que ces mariages mixtes fussent favorisés par des primes d'encouragement: les Nègres ni les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche; tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mulâtres; le résultât inévitable est que les Mulâtres finissent par être les maîtres. Fondé sur cette observation, Robin croit que la démarcation de couleur est le fléau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa splendeur, si l'on eût suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas les sang-mêlés des alliances et des autres avantages sociaux[120].

[Note 120: _V._ T.1, p. 28.]

On accuse les Nègres d'être vindicatifs. Comment ne le seroient pas des hommes vexés, trompés sans cesse, et par là même provoqués à la vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous à un seul fait. A Surinam, le Nègre _Baron,_ adroit, instruit et fidèle, est amené en Hollande par son maître, qui lui promet la liberté au retour: malgré cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu; il refuse obstinément de travailler, on le fait fustiger aux pieds de la potence; il s'échappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi implacable des Blancs.

On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du premier des articles de la _Déclaration des droits,_ l'argument étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter, l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler. Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J. Rousseau la troisième édition de son _Nègre mourant,_ il reprochoit aux Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une _philippique_[121].

[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4°, de 1804, t. IV, n°25 p. 194.]

Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du style, et qui honore également son esprit et son coeur[122].

[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year 1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.]

L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles. Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute: «Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a été induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé entre l'homme et la brute.

[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31]

Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel. Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field, à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque maltraiteroit inutilement des animaux.

[Note 124: _V._ Deutéronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non alligabis_ etc.]

Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes, les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur, jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières, les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont ils sucent le sang pour en extraire de l'or!

Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce _Page_ qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage, chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs, surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engagés de trente-six mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage à la Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de _philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de _négrophiles_ et _blancophages_, dans l'espérance qu'elles imprimeroient une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu 1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu 3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes, pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures, des injures et des persécutions.

[Note 125: _V._ Traité d'économie politique des colonies, par _Page_; Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st. 1801).]

[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.]

La cause des négriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière qui est la seule avouée par la religion; saisissons toutes les occasions de faire du bien aux persécuteurs comme aux persécutés.

On a calomnié les Nègres, d'abord pour avoir droit de les asservir, ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on étoit coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et exécuteurs, et ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont tenté de dénaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du père céleste, tous les mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion n'admet entre eux aucune différence; si dans les temples des colonies, quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mêlés relégués dans des places distinctes de celles des Blancs, et même séparément admis à la participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir toléré un usage si opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église surtout, dit Raley, que le pauvre relève son front humilié, et que le riche le regarde avec respect; c'est là qu'au nom du ciel, le ministre des autels rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui déclare ne faire acception de personne[127]. Là, retentit l'oracle céleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous désirons pour nous mêmes[128].

[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9. Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.]

[Note 128: Math. VII, 12.]

A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible à l'abri du fort. Elle établit au quatrième siècle le premier hôpital en Occident[129]; elle a travaillé persévéramment à consoler les malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La parabole du Samaritain imprime aux persécuteurs le sceau de la réprobation[130]; c'est l'anathème lancé à jamais contre quiconque voudroit exclure du cercle de la charité un seul individu de l'espèce humaine.

[Note 129: _V._ Mémoire sur différens sujets de littérature, par _Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio christiana habuit_, par Pactz, in-4°, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.]

[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de répéter sans cesse les mêmes accusations, dont on a démontré, sans réplique, l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p. 308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), répètent que Las-Casas, évêque de Chiappa, a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour l'esclavage des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette calomnie; mon Apologie de Las-Casas est imprimée dans les Mémoires de l'Institut national, classé des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? L'amour du Voyage à la Louisiane, B.D., vient de reproduire la même imposture. _V._ p. 105 et suiv.]

J'appelle l'attention du lecteur sur des vérités de fait, attestées par l'histoire; c'est que le despotisme a communément l'impiété pour compagne; les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux; les défenseurs des esclaves presque tous très-religieux.