De La Litterature Des Negres Ou Recherches Sur Leurs Facultes I

Chapter 14

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Souvent en politique les révolutions brusques, à raison des désastres qu'elles entraînent, peuvent s'assimiler aux grandes convulsions de la nature. De la part des planteurs, c'est encore une nouvelle imposture d'avoir confondu la question de l'émancipation avec celle de la traite, d'avoir débité que les amis des Noirs vouloient un affranchissement subit et général. Ils opinoient pour une marche progressive qui opéreroit le bien sans secousse; tel étoit l'avis de l'auteur de cet ouvrage, lorsque dans un écrit adressé aux Nègres et Mulâtres libres, et qui lui a valu tant d'injures, il annonçoit (et il l'annonce encore), qu'un jour sur les rivages des Antilles, le soleil n'éclairera plus que des hommes libres, et que les rayons de l'astre qui répand la lumière ne tomberont plus sur des fers et des esclaves[340]; mais les planteurs français ont repoussé avec acharnement tous les décrets par lesquels l'assemblée constituante vouloit _graduellement_ amener des réformes salutaires; leur orgueil a perdu pour eux les colonies du _nouveau Monde_, qui ne fleuriront jamais, dit Le Genty, que sous les auspices de la liberté personnelle; le trafic révoltant que l'homme ose y faire de son semblable, ne les conduira jamais à une prospérité constante...

[Note 340: _V._ Lettre aux citoyens de couleur et Nègres libres, in-8°, Paris 1791, p. 12.]

Ce continent américain, asile de la liberté, s'achemine vers un ordre de choses qui sera commun aux Antilles, et dont toutes les puissances combinées ne pourront arrêter le cours. Les Nègres réintégrés dans leurs droits, par la marche irrésistible des événemens, seront dispensés de toute reconnoissance envers ces colons, auxquels il eut été également facile et utile de s'en faire aimer.

Le travail à la tâche, dont on reconnoit déjà l'utilité au Brésil et à Bahamas, l'introduction de la charrue pour les cultures à la Jamaïque, justifiée par des succès[341], suffiroient pour renverser ou modifier le système colonial. Cette révolution aura un mouvement accéléré, lorsque l'industrie et la politique, connoissant mieux leurs rapports mutuels, appelleront autour d'elles, dans les colonies, les pompes à feu, et tous les moyens mécaniques à l'aide desquels on abrège le travail, on facilite les manipulations; lorsqu'une nation énergique et puissante, à laquelle tout présage de hautes destinées, étendant ses bras sur les deux Océans Atlantique et Pacifique, élancera ses vaisseaux de l'un à l'autre, par une route abrégée, soit en coupant l'isthme de Panama, soit en formant un canal de communication, comme on l'a proposé, par la rivière Saint-Jean et le lac de Nicaragua; elle changera la face du monde commercial, et la face des empires. Qui sait si l'Amérique ne se vengera pas alors des outrages qu'elle a reçus, et si notre vieille Europe, placée dans un rang de puissance subalterne, ne deviendra pas une colonie du nouveau Monde?

[Note 341: V. _Dallas_, t. I, p. 4. _Barré-Saint-Venant_ propose également l'introduction de la charrue dans nos colonies.]

Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est juste; aucune loi émanée de la nature ne place un homme dans la dépendance d'un autre, et toutes les loix que la raison désavoue, sont par là même frappés de nullité. Chacun apporte, en naissant, son titre à la liberté[342]; les conventions sociales en ont circonscrit l'usage, mais la limite doit être la même pour tous les membres de la cité, quelles que soient leur origine, leur couleur, leur religion. Si vous avez droit de rendre un autre homme esclave, disoit _Price_, il a droit de vous rendre esclave; et si l'on n'a pas droit de le vendre, personne n'a le droit de l'acheter.

[Note 342: _Le Genty_.]

Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humiliés, donner l'essor à toutes leurs facultés, ne rivaliser avec les Blancs qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs, ne s'en venger que par des bienfaits, et dans les effusions de la tendresse fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur! Dût-on ici bas n'avoir que rêvé ces avantages pour soi-même, il est du moins consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaillé de toutes ses forces à les procurer aux autres.

_P. S._ Deux hommes de lettres très-distingués par leurs talens et leurs ouvrages, l'un Helvétien, et l'autre Américain, ont fait sur le manuscrit original de cet ouvrage des traductions allemande et anglaise, qui paraîtront incessamment, en Allemagne et dans les États-Unis d'Amérique.

FIN.

TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME.

_Dédicace aux amis des Noirs.

CHAPITRE I. _Ce qu'on entend par le mot _Nègres_. Sous cette dénomination doit-on comprendre tous les _Noirs_? Disparité d'opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race humaine._

CHAPITRE II. _Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et prêtres nègres._

CHAPITRE III. _Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._

CHAPITRE IV. _Continuation du même sujet._

CHAPITRE V. _Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._

CHAPITRE VI. _Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques organisées par les Nègres._

CHAPITRE VII. _Littérature des Nègres._

CHAPITRE VIII. _Notices de Nègres et Mulâtres distingués par leurs _talens_ et leurs _ouvrages_. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._

CHAPITRE IX. _Conclusion._

FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.