De La Litterature Des Negres Ou Recherches Sur Leurs Facultes I

Chapter 13

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Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie la pauvreté pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur.

«D'après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l'amitié fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d'un sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de l'humanité, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrétiens qui le font».

[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre langue n'a pas d'équivalent.]

On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour lui obtenir sa grâce.

On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses écrits n'offroient d'ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_. «Agissez donc de manière à mériter toujours l'approbation de votre coeur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'espérance pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle....., et la perspective du bonheur pour récompense». Dans la même lettre, repoussant des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s'écrie: «Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant rapidement sur la route des années j'approche du terme de ma carrière? N'ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse? O raison, où es-tu? Vous voyez qu'il est bien plus facile de prêcher que d'agir; mais nous savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi, place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une victoire gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, mérite plutôt des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition et du carnage[332]».

[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.]

J'invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire, ils ne peuvent faire connoître l'auteur que d'une manière imparfaite; plus est imposante et respectable l'autorité de Jefferson, plus il importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas dérober à Sancho l'estime qui lui est due.

PHILLIS-WHEATLEY. Cette Négresse, volée en Afrique à l'âge de sept ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à John Wheatley, riche négociant de Boston; des moeurs aimables, une sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette famille à tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage. Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces; elles ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis; et pour ôter tout prétexte à la malveillance de dire quelle n'en étoit que le prête-nom, l'authenticité en fut constatée à la tête de ses oeuvres, par une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant gouverneur, et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la connoissoient.

Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de son entendement sur celui de beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune.

La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l'expression triviale, en enfant gâté, n'entendoit rien à gouverner un ménage, et son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il commença par des reproches, auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea tellement son épouse, qu'elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[333].

[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France à Boston, du 8 octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.]

Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret des talens aux Nègres, même à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la _Dunciade_ sont des divinités comparativement à cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit chicaner, on diroit qu'à une assertion, il suffit d'opposer une assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui s'est manifesté en accueillant d'une manière distinguée les poésies de Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c'est d'en extraire quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens.

[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.]

C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a suggéré de débuter, comme lui, par une pièce à Mécène[335] dont les poètes payèrent la protection par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste, par l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat.

[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by _Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8°, London 1773; et in-12, Walpole 1802.]

Cette pièce n'est pas sans mérite, mais hâtons-nous d'arriver à des sujets plus dignes de la poésie.

Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous respirent une mélancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de personnes qui lui étoient chères. On distinguera ses hymnes sur les oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité; l'ode à Neptune; les vers à un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses compatriotes.

J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur voudra bien se rappeler qu'en jugeant les productions d'une Négresse esclave, âgée de dix-neuf ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction n'est peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon original.

_Sur la mort d'un enfant_[336].

[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_.

No more the flo'wry scenes of pleasure rise, Nor charming prospects greet the mental eyes, No more with joy we view that lovely face Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.

The tear of forrow flows from ev'ry eye, Groans answer groans, and sighs to sighs reply; What sudden pangs shot thro' each aching heart, When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart? Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_, Hurried the infant to his mortal hour. Could'st thou unpitying close those radiant eyes? Or fail'd his artless beauties to surprize? Could not his innocence thy stroke controul, Thy purpose shake, and soften all thy soul?

The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread, No more shall smile, no more shall raise its head; But like a branch that from the tree is torn, Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn. «Where flies my James» 'tis thus I seem to hear The parent ask, «Some angel tell me where He whings his passage thro' the yielding air»?

Methinks a cherub bending from the skies Observes the question and serene replies, «In heav'n's high palaces your babe appears: Prepare to meet him, and dismiss your tears». Shall not th' intelligence your grief restrain, And turn the mournful to the chearful strain? Cease your complaints, suspend each rising sigh, Cease to accuse the Ruler of the sky. Parents, no more indulge the falling tear: Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair, There see your infant like a seraph glow: What charms celestial in his numbers flow Melodious, while the soul-enchanting strain Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain? Enough--forever cease your murm'ring breath;

Not as a foe, but friend, converse with _Death_, Since to the port of happiness unknown He brought that treasure which you call your own. The gift of heav'n intrusted to your hand Chearful resign at the divine command; Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.]

Le plaisir couronné de fleurs ne vient plus embellir nos momens; l'espérance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les Grâces avoient profusément répandu leurs faveurs: de tous les yeux s'échappent des larmes; les gémissemens sont l'écho des gémissemens, les sanglots répondent aux sanglots.

Inexorable mort, la maladie, ta messagère, en lui décochant le trait fatal, a percé tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes; ton pouvoir irrésistible a précipité son heure dernière. Quoi! sans être émue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa tendre innocence n'ont pu suspendre tes coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre couvre celui qui naguère nous charmoit par son sourire gracieux, par la gentillesse de ses mouvemens.

«Où s'est enfui mon bien-aimé James, (s'écrie le père)? Quand son ame voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son passage».

Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée, s'incline un chérubin à la face sereine, qui lui répond: «Ton fils habite la région céleste, essuie tes pleurs, et prépare-toi à le suivre». Que cet espoir amortisse tes douleurs, et change tes complaintes en cris d'allégresse. Sur l'aile de la foi élève ton ame à la voûte du firmament, où mêlant sa voix à la voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts inspirés par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur des Mondes; interdis à ton ame des murmures désormais coupables; converse avec la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la félicité; résigne-toi avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend un trésor que tu croyois ta propriété, et dont tu n'étois que le dépositaire. A ton tribunal oserois-tu citer la sagesse éternelle?

_Hymne du matin_[337].

[Note 337:_An hymn to the morning_.

Attend my lays, ye ever honour'd nine, Assist my labours, and my strains refine; In smoothest numbers pour the notes along, For bright _Aurora_ now demands my song.

_Aurora_, hail, and all the thousand dies, Which deck thy progress through the vaulted skies: The morn awakes, and wide extends her rays, On ev'ry leaf the gentle zephyr plays; Harmonious lays the feather'd race resume, Dart the bright eye, and shake the painted plume.

Ye shady groves, your verdant gloom display To shield your poet from the burning day; _Calliope,_ awake the sacred lyre, While thy fair sisters fan the pleasing fire; The bow'rs, the gales, the variegated skies In all their pleasures in my bosom rise.

See in the east th' illustrious king of day! His rising radiance drives the shades away; But Oh! I feel his fervid beams too strong, And scarce begun, concludes th' abortive song.]

Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes révérées du Permesse. Répandez sur mes vers une douceur ravissante, je célèbre l'Aurore.

Salut brillante avant-courrière du jour; une décoration majestueuse et nuancée de mille couleurs annonce ta marche sous la voûte éthérée; la lumière s'éveille, ses rayons s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre sur les feuillages; la race volatile lance ses regards perçans, agite ses ailes émaillées, et recommence ses harmonieux concerts.

Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, prêtez au _poëte_ vos ombrages solitaires pour le protéger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais résonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du génie. Les dômes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarré des cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance avec pompe le dominateur du jour, à son éclat les ombres s'enfuient; mais déjà ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma voix, et mes chants avortés se terminent forcément au début.

_Au comte de Dartmouth[338].

[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his majesty's principal secretary or state for north America, etc._

Hail, happy day, when, smiling like the morn, Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn: Long lost to realms beneath the northern skies She shines supreme, while hated faction dies. Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd Sick at the view, she languish'd and expir'd. Thus from the splendors of the morning light The owl in sadness seeks the caves of night.

No more, _America,_ in mournful strain Of wrongs, and grievance unredress'd complain, No longer shalt thou dread the iron chain, Which wanton _Tyranny_ with lawless hand Had made and with it meant t' enslave the land.

Should you, my lord, while you peruse my song, Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung, Whence flow the wishes for the common good, By feeling hearts alone best understood, I, young in life, by seeming cruel fate Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat: What pangs excruciating must molest, What sorrows labor in my patents' breast?

Steel'd was that soul, and by no misery mov'd, That from a father seiz'd his babe belov'd: Such, such my case. And can I then but pray Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.]

SALUT heureux jour, où, brillante comme l'aurore, la liberté sourit à la nouvelle Angleterre... Long-temps exilée des régions boréales, elle revient embellir nos climats. A l'aspect de la déesse si long-temps désirée, l'esprit de factions est terrassé, il expire. Tel, effrayé par la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour y retrouver la nuit.

Amérique, ils seront enfin réparés ces torts, ils seront expiés ces outrages, l'objet de tes lugubres doléances. Ne redoute plus les chaînes forgées par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit d'asservir cette contrée.

En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'où me vient cet amour de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette passion du bien général, apanage exclusif des ames sensibles?

Hélas! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux fortunés qui m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles angoisses auront torturé les auteurs de mes jours! Il étoit inaccessible à la pitié, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit à un père son enfant chéri. Victime d'une telle férocité, pourrois-je ne pas supplier le ciel de soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, etc., etc.

CHAPITRE IX.

_Conclusion._

De tous les pays lettrés, je doute qu'il y en ait un où l'on soit aussi étranger qu'en France à tout ce qui s'appelle littérature étrangère. Seroit-on surpris dès lors que pas un des auteurs nègres ne fût mentionné dans nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs ne sont guère que des spéculations financières? Ils contiennent les fastidieuses nomenclatures de pièces de théâtre oubliées, et de romans éphémères. Cartouche y a trouvé une place, et ils gardent le silence sur Raikes, fondateur des _Sunday-schools_, ou _Écoles du dimanche_; sur William Hawes, fondateur de la _Société humaine_, pour soigner les individus frappés de mort apparente; sur des hommes tels que Hartlib, Maitland, Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher de Saltoun, Ericus Walter, Wagenaar, Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, Eguyara, François Solis, Mineo, Chiarizi, Tubero, Jérusalem, Finnus Johannaeus, etc., etc., etc. On n'y trouve pas Suhm, le Puffendorf du dernier siècle; pas même un grand nombre d'écrivains nationaux qui dévoient y figurer, Persini, Blaru, Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et ce bon quaker Benezet, né à Saint-Quentin, l'ami de tous les hommes, le défenseur de tous ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit l'esclavage par la raison, la religion et l'exemple. Il établit à Philadelphie une école pour les enfans noirs, qu'il enseignoit lui-même. Dans les intervalles que lui laissoit cette fonction, il alloit chercher des malheureux à soulager. A ses funérailles, honorées d'un concours très-solennel, un colonel américain, qui avoit servi comme ingénieur dans la guerre de la liberté, s'écria: J'aimerois mieux être Benezet dans de cercueil, que George Washington avec toute sa célébrité: c'est une exagération sans doute, mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, Yvan-Raiz, voyageur russe, disoit: Les académies d'Europe retentissent d'éloges décernés à des noms illustres, et Benezet n'est pas sur leurs listes. A qui donc réservent-elles des couronnes[339]? Ce Français qui excita si puissamment l'admiration des étrangers n'est pas même connu en France; il n'a pas trouve là moindre place chez nos entrepreneurs de dictionnaires; mais Benjamin Rush, et une foule d'Anglais et d'Américains ont réparé cette omission.

[Note 339: _V._ The American Museum, in-8°, t. IV, Philadelphie 1788, p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.]

Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n'ont pas suivi les discussions relatives aux colonies, douteront peut-être qu'on ait pu ravaler les Nègres au rang des brutes, et mettre en problème leur capacité intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, aussi absurde qu'abominable, est insinuée ou professée dans une foule d'écrits. Sans contredit les Nègres, en général, joignent à l'ignorance des préjugés ridicules, des vices grossiers, surtout les vices inhérens aux esclaves de toute espèce, de toute couleur. Français, Anglais, Hollandais, que seriez-vous, si vous aviez été placés dans les mêmes circonstances? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides, et les crimes les plus hideux, il n'en est pas un que vous ayez droit de leur reprocher.

Long-temps en Europe, sous des formes variées, les Blancs ont fait la traite des Blancs; peut-on caractériser autrement la _presse_ en Angleterre, la conduite des _vendeurs d'ames_ en Hollande, celle des princes allemands qui vendoient leurs régimens pour les colonies? Mais si jamais les Nègres, brisant leurs fers, venoient (ce qu'à Dieu ne plaise), sur les côtes européennes, arracher des Blancs des deux sexes à leurs familles, les enchaîner, les conduire en Afrique, les marquer d'un fer rouge; si ces Blancs volés, vendus, achetés par le crime, placés sous la surveillance de géreurs impitoyables, étoient sans relâche forcés, à coups de fouet, au travail, sous un climat funeste à leur santé, où ils n'auroient d'autre consolation à la fin de chaque jour que d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau, d'autre perspective que de souffrir et de mourir dans les angoisses du désespoir; si, voués à la misère, à l'ignominie, ils étoient exclus de tous les avantages de la société; s'ils étoient déclarés légalement incapables de toute action juridique, et si leur témoignage n'étoit pas même admis contre la classe noire; si, comme les esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves à leur tour, n'avoient pas la permission de porter des chaussures; si, repoussés même des trottoirs, ils étoient réduits à se confondre avec les animaux au milieu des rues; si l'on s'abonnoit pour les fouetter en masse, et pour enduire de poivre et de sel leurs dos ensanglantés, afin de prévenir la gangrène; si en les tuant on en étoit quitte pour une somme modique, comme aux Barbades et à Surinam; si l'on mettoit à prix la tête de ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits à l'esclavage; si contre les fuyards on dirigeoit des meutes de chiens formés tout exprès au carnage; si blasphémant la divinité, les Noirs prétendoient, par l'organe de leurs Marabouts, faire intervenir le ciel pour prêcher aux Blancs l'obéissance passive et la résignation; si des pamphlétaires cupides et gagés discréditaient la liberté, en disant qu'elle n'est qu'une _abstraction_ (actuellement telle est la mode chez une nation qui n'a que des modes); s'ils imprimoient que l'on exerce contre les Blancs _révoltés, rebelles_, de justes représailles, et que d'ailleurs les esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein de l'Afrique; en un mot, si tous les prestiges de la ruse et de la calomnie, toute l'énergie de la force, toutes les fureurs de l'avarice, toutes les inventions de la férocité étoient dirigées contre vous par une coalition d'êtres à figure humaine, aux yeux desquels la justice n'est rien, parce que l'argent est tout; quels cris d'horreur retentiroient dans nos contrées! Pour l'exprimer, on demanderoit à notre langue de nouvelles épithètes; une foule d'écrivains s'épuiseraient en doléances éloquentes, pourvu toutefois que n'ayant rien à craindre, il y eût pour eux quelque chose à gagner.

Européens, prenez l'inverse de cette hypothèse, et voyez ce que vous êtes.

Depuis trois siècles, les tigres et les panthères sont moins redoutables que vous pour l'Afrique. Depuis trois siècles, l'Europe, qui se dit chrétienne et civilisée, torture sans pitié, sans relâche, en Amérique et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares. Elle a porté chez eux la crapule, la désolation et l'oubli de tous les sentimens de la nature, pour se procurer de l'indigo, du sucre, du café. L'Afrique ne respire pas même quand les potentats sont aux prises pour se déchirer; non, je le répète, il n'est pas un vice, pas un genre de scélératesse dont l'Europe ne soit coupable envers les Nègres, et dont elle ne leur ait donné l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta foudre, épuise ta miséricorde en lui donnant le temps et le courage de réparer, s'il est possible, ses scandales et ses atrocités.

Je m'étois imposé le devoir de prouver que les Nègres sont capables de vertus et de talens; je l'ai établi par le raisonnement, plus encore par les faits; ces faits n'annoncent pas des découvertes sublimes; ces ouvrages ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais ils sont des argumens sans réplique contre les détracteurs des Nègres. Je ne dirai pas avec Helvétius que chacun en naissant apporte d'égales dispositions, et que l'homme n'est que le produit de son éducation; mais cette assertion, fausse dans sa généralité, est vraie à bien des égards. Un concours d'heureuses circonstances développa le génie de Copernic, de Galilée, de Leibnitz et de Newton; des circonstances fâcheuses ont peut-être empêché d'éclore des génies qui les auroient surpassés; chaque pays a sa Béotie, mais en général on peut dire que le vice et la vertu, l'esprit et la sottise, le génie et l'ineptie appartiennent à toute sorte de contrées, de nations, de crânes et de couleurs.

Pour comparer des peuples, il faut les placer dans les mêmes conjonctures; et quelle parité peut s'établir entre les Blancs, éclairés des lumières du christianisme qui mène presque toutes les autres à sa suite, enrichis des découvertes, entourés de l'instruction de tous les siècles, stimulés par tous les moyens d'encouragement; et d'autre part, les Noirs privés de tous ces avantages, voués à l'oppression, à la misère? Si aucun d'eux n'avoit fait preuve de talens, on n'auroit pas lieu d'en être surpris; ce qu'il y a vraiment d'étonnant, c'est qu'un si grand nombre en ayent manifesté. Que seroient-ils donc si, rendus à toute la dignité d'hommes libres, ils occupoient le rang que la nature leur assigne, et que la tyrannie leur refuse?