De La Litterature Des Negres Ou Recherches Sur Leurs Facultes I
Chapter 1
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DE LA LITTÉRATURE DES NÈGRES
ou
_Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature; suivies de Notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont distingués dans les Sciences, les Lettres et les Arts_;
Par H. GRÉGOIRE
Ancien évêque de Blois, membre du Sénat conservateur, de l'Institut national, de la Société royale des Sciences de Gottingne, etc., etc., etc.
Whatever their tints may be, their souls are still the same. Mrs. ROBINSON.
A PARIS CHEZ MARADAN, LIBRAIRE RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9. MDCCCVIII.
DÉDICACE.
A tous les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs et Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les assemblées politiques, dans les sociétés établies pour l'abolition de la traite, le soulagement et la liberté des esclaves.
Français.
Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat, Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière, Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet, Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.--D'Estaing.--La Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand de Baudières, Frossard.--Garat, Garran de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré, Mad. Olympe de Gouges, Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien évêque de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat, Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Théophile Mandar, L. P. Mercier, Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, Pétion, Nicolas Petit-Pied docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer, Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société de Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney.
[Note 1: En égard à la multitude de noms propres cités dans cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification de Mr, dont la répétition eut été fastidieuse.]
Anglais.
Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn, John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw, Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Clément Caines, Campbell, T. Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis évêque de Lichtfield, Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson, Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster, Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway, Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de Norwich, Hector Saint-John, Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann, Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester; Griffitt Hughes, Francis Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil, Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival, Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby Porteus évêque de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James Ramsay, Rickman, Robertson ministre à Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie Robinson, Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.--Sewal, Shenstone, Shéridan, Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker, George Wallis, Warburthon évêque de Glocester, John Warren évêque de Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield, Willberforce, Mlle Hélène-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley, Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc.
AMÉRICAINS.
Joël Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax, Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton, William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan Winchester, Vining.
NÈGRES ET SANG-MÊLÉS.
Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley.
ALLEMANDS.
Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri.
DANOIS.
Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th. Thaarup.--West.
SUÉDOIS.
Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And. Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom.
HOLLANDAIS.
Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos, Peter Wrede.
ITALIENS.
Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.--L'abbé Pierre Tambarini.--Zacchiroli.
ESPAGNOL.
Avendaño.
Qu'on ne s'étonne pas de ce que (Avendaño excepté) on ne trouve ici aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, à ma connaissance, ne s'est mis en frais de prouver que le Nègre appartient à la grande famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les devoirs, en exercer tous les droits: par delà les Pyrennées, ces droits et ces devoirs ne furent jamais problématiques; et contre qui se défendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des applications forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture sainte, a tenté de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable à celui qui, chez les Hébreux, n'étoit guère qu'une sorte de domesticité; mais la brochure d'Azérédo[2] est passée de la boutique du libraire dans le fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-là en Angleterre, pour légitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne, pour river les fers des paysans de cette contrée, tandis que Joseph Paulikowski[3], et l'abbé Michel Karpowitz, dans ses sermons[4], proclamoient et revendiquoient pour tous l'égalité des droits. Les amis de l'esclavage sont nécessairement les ennemis de l'humanité.
[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des esclaves de la côte d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Azérédo Coutinho_, in-8°, Londres.]
[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des paysans polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8°, Roku 1788.]
[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons de l'abbé _Karpowicz_, 3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisième volumes.]
En général, dans les établissemens espagnols et portugais, on envisage les Nègres comme des frères d'une teinte différente. La religion chrétienne qui épure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est toujours prête à répandre des bienfaits, la religion se place entre les esclaves et les maîtres, pour adoucir la rigueur de l'autorité et le joug de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas composé de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres, par la même raison qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture de la Belgique, où la supériorité des méthodes et des procédés agronomiques suppléoit aux livres.
Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit que, sans vouloir atténuer les torts des individus, on ne les présente ici que sous le point de vue relatif à leurs efforts pour l'amélioration du sort des Noirs; et sur cet article même, on est loin de leur attribuer un égal degré de mérite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse appliquer à tous une maxime du poëte Churchil, en disant qu'ils ont le coeur aussi pur que leur cause est légitime. Chacun reste maître d'exercer sa justice, en repoussant ces écrivains dans la classe malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs livres.
La liste qu'on vient de lire est sans doute très-incomplète; elle réclame des noms honorables, que j'ai oubliés, ou que je n'ai pas l'avantage de connoître, soit que dans leurs écrits les auteurs ayent gardé l'anonyme, soit que leurs écrits ayent échappé à mes recherches. Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent réparer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compléter l'ouvrage. Parmi ces écrivains un grand nombre sont morts; je dépose sur leurs tombes mes hommages, et j'offre le même tribut à ceux qui vivant encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasié leurs principes, poursuivent sans relâche leur noble entreprise, chacun dans la sphère où l'a placé la providence.
Philanthropes! personne n'est juste et bon impunément; entre le vice et la vertu la guerre commencée à la naissance des temps, ne finira qu'avec eux. Dévorés du besoin de nuire, les pervers sont toujours armés contre quiconque ose révéler leurs forfaits, et les empêcher de tourmenter l'espèce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain, mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie est si longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre se dérobe sous nos pas, et nous allons quitter la scène du monde; la dépravation contemporaine charie vers la postérité tous les élémens du crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas, lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien, échappés à la contagion, seront en quelque sorte, les représentans de la providence: léguons-leur la tâche honorable de défendre la liberté et le malheur. Du sein de l'éternité, nous applaudirons à leurs efforts, et sans doute il les bénira ce Père commun, qui dans les hommes, quelle que soit leur couleur, reconnoît son ouvrage, et les aime comme ses enfans.
DE LA LITTÉRATURE DES NÈGRES.
CHAPITRE PREMIER
_Ce qu'on entend par le mot_ Nègres. _Sous cette dénomination doit-on comprendre tous les_ Noirs? _Disparité d'opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race humaine._
Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs. Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante, d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius Josephe[5]. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence[6]. On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin[7]. Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les Noirs furent appelés _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les désigner sous le nom d'_Éthiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique[9]. On les employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron, et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens[10].
[Note 5: V. _Jérémie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquités judaïques, l. VIII, c. VII. _Théophraste_, 22e caractère. _Hérodote_, dans Thalie et Polymnie, etc.]
[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Térence_, Eunuchus, act. I, scen. I.]
[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London 1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.]
[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Panégyrique de _Majorien_.]
[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J. Whitaker_, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.]
[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.]
Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais surtout, ont appelé _Éthiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité _de servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ_[11]. La dénomination d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne sont pas du noir le plus foncé[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels étoient les Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des comptoirs[14]. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis Wilford, associé de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert une grande partie du continent asiatique.
[Note 11: In-4º, _Argentorati_ 1778.]
[Note 12: _V_. Voyage d'Éthiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.]
[Note 13: _V_. Idées sur les relations politiques et commerciales des anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8°, Paris an 8, t. II, p. 10, 75.]
[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.]
[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.]
La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont peint des _Noirs_, et non des _Nègres_. Ainsi, avec d'autres auteurs, Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté, et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français, moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens, ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause de cette différence et de quelques autres dans la stature et la conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les intermédiaires.
Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti, qui, dans le _Musée Pio-Clémentin_, a publié une très-belle figure d'un de ces Nègres qu'on employoit au service des bains[16]: déjà Caylus en avoit fait graver plusieurs autres[17].
[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.]
[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88; t. VII, p. 285, planch. 81.]
La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans son _Archéologie biblique_, que les rois des Hébreux achetoient des autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs[18]; il ne cite aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des _Éthiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20].
[Note 18: _Archæologia biblica_, etc., à J. Ch. Jahn. _Viennæ_, p. 389.]
[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans sa traduction latine dit _Æthiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte grec ne le dit pas, mais le fait présumer.]
[Note 20: p. 85.]
Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paroît mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes, selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs, mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous les peuples nègres, étoit celui des Egyptiens; leurs formes étoient celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux crépus[23]. Ce témoignage infirme les raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus, comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres[24]. A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte d'Hérodote est clair et précis.
[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et t. III, p. 820 et 833.]
[Note 22: L. III, §3.]
[Note 23: _Hérodote_, l. II, n° 104.]
[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par _Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littéraires, etc.]
Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les Coptes les représentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre[25]. Fondé sur les mêmes observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes[26]. Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Egypte, appuie cette opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres[27]; usages qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens[28].
[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en Égypte, par _Volney_, nouvelle édit., t. I, p. 10 et suiv.]
[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.]
[Note 27: _V_. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par _Louis Franck_, in-8°, Paris 1802.]
[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia æthiopica, in-fol_., 1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.]
Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes, dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales: les deux premières s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde, qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner son véritable caractère[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden, Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la parole[32].
[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8°_, _Gottingue 1794_.]
[Note 30: _Browne_, ibid.]
[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse, etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.]
[Note 32: _Volney_, ibid.]
Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs, alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains, que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe?
Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer cette thèse [33]. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur anonyme de l'histoire de la _Jamaïque_, qui, en accordant aux Nègres un caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur accorde seulement la médiocrité en architecture [34]. Il auroit pu ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent beaucoup de savans vénérés de la Grèce.
[Note 33: V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.]
[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t. II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.]