Part 8
Personne n'ignore avec quelle furie l'esprit persécuteur exerça ses ravages en Angleterre immédiatement après la réformation, et cet esprit s'y est depuis ranimé très vivement à plusieurs reprises. Sous le règne de Henri VIII, ce prince fournit à la persécution une épée à deux tranchans qui blessait également les protestans et les catholiques. Édouard VI n'étant qu'un enfant, fut gouverné par son conseil et sur-tout par Cranmer, qui engagea ce prince à faire périr plusieurs personnes pour leurs opinions religieuses, mais il ne s'y prêta qu'avec tant de répugnance, que, se trouvant, pour ainsi dire, contraint par cet archevêque de signer un arrêt qui condamnait Jeanne Bocher à être brûlée vive pour quelques opinions fanatiques au sujet du Christ, Édouard ne put s'empêcher de verser des larmes, et dit que s'il faisait un péché ce serait l'archevêque qui en répondrait devant Dieu. Comme Cranmer lui-même devint martyr sous le règne suivant, nous avons tout lieu de croire que plusieurs de ceux qui ont souffert le martyre ne manquaient pas de la volonté, mais de la puissance nécessaire pour faire d'autres martyrs.
La reine Élizabeth, quoiqu'à bien des égards elle fut très grande princesse, avait dans son caractère beaucoup de la hauteur et de la sévérité de son père, et quoique sous le règne de sa soeur Marie elle eût vu et même eût éprouvé les effets cruels de la persécution au point qu'elle eut assez de peine à sauver sa propre vie, elle ne laissa pas de persécuter non-seulement ses propres sujets, mais encore des étrangers, qui étaient venus se réfugier dans ses états pour échapper aux cruautés qui s'exerçaient dans leurs pays; ils furent sans doute bien étonnés de trouver en Angleterre les mêmes traitemens; en effet quelques-uns d'entr'eux furent fouettés, emprisonnés, bannis, et d'autres furent mis à mort, entr'autres deux dont l'un avait une femme et neuf enfans: ce malheureux demandait pour toute grâce, qu'on lui permît de sortir du royaume avec sa famille, mais ce fut vainement; tous deux anabaptistes furent brûlés vifs à Smithfield.
Quoique le roi Jacques I eût été élevé dans le presbytérianisme, et rendît graces à Dieu, lorsqu'il était en Écosse, d'être à la tête _d'une église la plus pure qui fût au monde_; cependant quand il parvint à la couronne d'Angleterre il persécuta les membres de son ancienne église, ainsi que tous ceux qui n'adoptaient pas les opinions des épiscopaux d'Angleterre. Quelques évêques avaient trouvé le secret de flatter sa vanité; en reconnaissance il leur lâchait la bride contre ses sujets, dont plusieurs furent traités par eux avec la barbarie familière aux ministres du seigneur.
Son fils et son successeur Charles I marcha sur les traces de son père. Laud, prélat hautain, turbulent et sans pitié, ne voulait que personne eût l'audace de s'opposer à l'introduction des rites et des cérémonies de l'église romaine dont il était fort épris; en conséquence il traita d'une façon très cruelle plusieurs théologiens et gentilshommes protestans qui ne voulaient pas se conformer à ses caprices; mais ce prêtre fougueux fit tant par ses excès qu'il eut la tête tranchée, après avoir été la cause du renversement total de l'église et de l'état. Quand ceux qui avaient été si récemment persécutés furent parvenus à leurs fins ils se comportèrent avec autant de douceur, d'indulgence et de charité chrétienne que toutes les autres sectes quand ils ont eu le pouvoir en main; ils persécutèrent tous ceux qui ne pensaient pas comme eux; mais leur règne finit par le rétablissement de Charles II.
Ce prince n'avait lui-même que peu ou point de religion; cela n'empêcha pas qu'il ne permît à ses évêques de tourmenter et d'opprimer ses sujets de la façon la plus révoltante. Au lieu de consoler son peuple consterné d'un incendie qui avait consumé la plus grande partie de la capitale, et d'une peste qui avait emporté des milliers d'hommes, il aggrava les maux de ses peuples par des confiscations, des amendes et par les persécutions qu'il fit éprouver à un grand nombre de personnes distinguées par leur mérite et leur savoir. Il est bon de remarquer que les mêmes personnes qui pour leur religion furent bannies dans la Nouvelle-Angleterre, où elles revinrent toutes puissantes et en possession du pouvoir, persécutèrent dans ce pays et poursuivirent jusqu'à la mort les pauvres _quakers_ ou _trembleurs_, qui de toutes les sectes du christianisme sont la plus douce, la plus innocente, la plus semblable aux premiers chrétiens.
Le roi Jacques II, en continuant à persécuter, suivit l'exemple de son frère, et agit en cela conformément à son caractère cruel et aux principes sanguinaires de sa religion. Cependant peu après son avènement à la couronne, il publia une déclaration en faveur de la liberté de conscience; mais par cette démarche il ne se proposait que d'introduire la profession publique de la religion romaine, qu'il voulait à toutes forces établir dans ses royaumes; s'il eût pu réussir, que pouvait-on attendre d'un prince naturellement féroce, gouverné par un jésuite, esclave du pape, enivré de dévotion, de fanatisme ou de zèle? Notre pays serait bientôt devenu la proie des oiseaux de proie, des prêtres et des moines, n'aurait été qu'une scène de carnage et d'horreurs. Mais une heureuse révolution détourna ces maux de nous, et sauva la nation de la destruction dont elle était menacée.
Durant le règne de Guillaume III, qui n'était nullement dévot, mais, qui semblable à Guillaume I, prince d'Orange, favorisait les gens de mérite de quelque religion qu'ils fussent, et qui d'ailleurs avait été placé sur le trône de la Grande-Bretagne, par le consentement et les secours de toutes les sectes protestantes qui sont parmi nous; durant ce règne, dis-je, toute persécution fut assoupie jusqu'à ce que vers la fin du règne suivant, un prêtre fanatique[38] avant semé la discorde, la persécution protestante commença à se ranimer et montrer ses griffes; mais la mort de la reine Anne mit fin aux projets sinistres du parti qui gouvernait alors, et la persécution fut ensevelie dans le même tombeau qu'elle. Puisse-t-elle n'en jamais sortir, et ne plus venir troubler cet heureux pays!
[38] Le docteur Sacheverell.
Nous voyons donc que les catholiques romains n'ont point été les seuls qui ont persécuté, mais la persécution, cette déesse infernale, a été adorée, fomentée, obéie par toutes les sectes des chrétiens dès qu'elles ont eu le pouvoir d'exécuter ses volontés et ses caprices. Cependant il faut convenir qu'elle a pour toujours fixé sa demeure, et établi son trône dans l'église romaine; là elle règne avec un sceptre de fer, elle est environnée de la terreur, elle tranche sans obstacle avec son glaive meurtrier.
SECTION XII.
Recherches sur les causes de la cruauté et de l'esprit persécuteur que l'on remarque surtout dans les prêtres de l'église romaine.
Si nous considérons les cruautés énormes exercées par les prêtres de l'église romaine, même sans que rien parût les y engager, et souvent sur des personnes pieuses, innocentes et vertueuses, dont tout le crime était de vouloir honorer Dieu selon leurs consciences, nous demeurerons convaincus que personne dans les nations civilisées n'a poussé aussi loin la férocité, et n'a joué un rôle aussi barbare que le clergé du pape.
L'on ne peut douter que dans l'espèce humaine il ne se trouve des individus dont les uns sont naturellement durs et cruels, tandis que d'autres sont tendres et compatissans; cependant on ne peut pas supposer que la plupart de ceux qui se destinent au service des autels ne soient tous choisis que parmi les hommes de la première espèce, et qu'il ne s'en trouve que très peu qui aient des sentimens d'humanité. Il faut néanmoins convenir que si les prêtres romains eussent tous été choisis parmi les êtres les plus cruels, ils ne pourraient point agir autrement qu'ils ne font.
Puis donc que la férocité par laquelle ces hommes se distinguent de tous les autres, ne peut être attribuée à quelque qualité naturellement inhérente en eux ou qui leur soit particulière, il faut en chercher la cause ailleurs. Quoique l'éducation que reçoivent les ecclésiastiques de l'église romaine ne diffère pas d'une façon bien marquée de celle des autres personnes de leur religion qui étudient les lettres, cependant nous trouvons dans l'éducation des membres de ce clergé, des circonstances plus ou moins éloignées qui semblent de nature à leur inspirer les dispositions barbares dont nous parlons.
L'on a sur-tout grand soin d'enseigner la logique et l'art de disputer aux jeunes gens destinés aux fonctions ecclésiastiques; on leur remplit la tête de questions métaphysiques, de subtilités, de théologie scholastique; on leur fait étudier les pères de l'église; on leur fait lire des légendes et des vies des saints.
La logique a sans doute de l'utilité, mais par la façon dont on l'applique, dans les études du clergé, au lieu de mettre les hommes à portée de découvrir et de défendre la vérité, elle n'apprend qu'à l'obscurcir et à rendre l'erreur et l'imposture spécieuses et probables. En un mot la logique que l'on enseigne aux jeunes ecclésiastiques ne semble être que l'art de jetter de la poudre aux yeux des autres, mais cette poudre revient souvent contre eux-mêmes et les aveugle pour la vie. La métaphysique n'est propre qu'à leur remplir l'esprit de mots vides de sens, d'idées vagues, de notions fausses, d'opinions arbitraires. La scholastique n'est qu'un tissu de questions inutiles, ridicules et souvent indécentes. Les ouvrages des pères, pour lesquels on leur inspire la vénération la plus profonde, les infectent pour l'ordinaire d'opinions erronées, leur inspirent un esprit de parti, des idées superstitieuses, des maximes dangereuses; en un mot excitent en eux des animosités, de la virulence, de l'intolérance, dont ces grands personnages ont été eux-mêmes animés contre ceux qu'ils traitaient d'hérétiques. Enfin les légendes et les vies des saints les confirment dans toutes les idées fausses ou dangereuses qu'ils ont puisées dans les pères, leur remplissent le cerveau de faux miracles et de faits merveilleux, les accoutument à croire les romans les plus incroyables, les mensonges les plus évidens, leur font prendre le fanatisme le plus dangereux pour la religion la plus pure, et les écarts de l'extravagance pour de la vraie dévotion[39].
[39] L'on a déjà rapporté dans cet essai différens exemples qui prouvent l'orgueil, l'humeur turbulente, l'esprit cruel et persécuteur par lequel un grand nombre de pères de l'église s'est distingué; cependant pour rendre ce tableau plus complet nous joindrons encore un supplément à cet essai, dans lequel nous parlerons des maximes dangereuses, des opinions erronnées, des idées bizarres, des superstitions, de la crédulité, des interprétations ridicules des écritures que l'on trouve dans les ouvrages de ces grands hommes; nous y joindrons en peu de mots les questions indécentes et ridicules que l'on agite dans la théologie scholastique; nous parlerons encore d'une foule d'extravagances que les bons catholiques, ainsi que quelques autres chrétiens, ont regardé comme des effets de la plus sublime dévotion.
Ajoutez à tout cela que ceux qui sont chargés de l'instruction des jeunes gens destinés à l'état ecclésiastique, étant des prêtres eux-mêmes, n'épargnent rien pour inspirer à leurs élèves l'idée qu'ils sont infiniment supérieurs aux laïques; et que ceux-ci doivent avoir pour eux le respect le plus profond; ils leur inculquent de plus que l'hérésie est le plus grand des crimes, que rien n'est plus nécessaire et plus légitime que d'extirper les hérétiques; que l'on doit regarder les incrédules comme les hommes les plus dangereux dans un état; que l'on doit employer les moyens les plus cruels et les plus sanguinaires pour les réprimer; que toutes les voies dont on se sert pour y parvenir sont justes et très agréables à la divinité; que le clergé est destiné par état à s'acquitter de la fonction la plus sublime de combattre les ennemis de l'église.
Ainsi chargés de connaissances inutiles, remplis de zèle et de frénésie pour des opinions fausses, pour des cérémonies absurdes; bouffis d'orgueil et de vanité[40], empoisonnés de principes pernicieux, les jeunes ecclésiastiques sortent des séminaires où ils ont été éduqués; s'ils entrent ensuite dans quelqu'ordre monastique, ils y mènent une vie récluse qui les rend sombres et mélancoliques, qui aigrit leur caractère, qui les porte à la cruauté. En effet que peut-on attendre de personnes séquestrées du monde, qui n'ont aucune occupation raisonnable, qui sont privées de tout amusement et des plaisirs même les plus innocens? Mais soit qu'ils embrassent la vie monastique, soit qu'ils entrent dans le clergé séculier, les ecclésiastiques romains sont obligés de garder le célibat; c'est aux médecins et aux naturalistes, à examiner les effets physiques que l'observation exacte de cette loi peut produire sur le tempéramment; ils décideront si elle n'est pas propre à rendre quelques hommes chagrins et cruels: au moins est-il certain que le célibat les isole, il anéantit pour eux les liens si doux du mariage, de la paternité, de la parenté, qui sont sans doute, propres à nourrir dans les hommes la bienfaisance, la sensibilité, la pitié. Comme un grand nombre de moines et de prêtres de l'église romaine sont forcés de s'interdire toute conversation avec le sexe, tandis qu'elle est permise aux prêtres des autres pays, et qui sagement réglée tend à polir, adoucir, humaniser les hommes: cette circonstance seule peut nous faire deviner pourquoi les prêtres de l'église romaine sont plus durs et plus féroces que les laïques. Il est bon d'observer en passant que l'on rencontre plus de tristesse, de brutalité, de cruauté chez les Mahométans, les Turcs et les Maures, ainsi que dans les autres nations où la conversation et le commerce familier des deux sexes sont interdits, que dans les pays où les hommes et les femmes sont confondus et vivent en société.
[40] Indépendamment de cette vanité que l'on inspire aux jeunes gens destinés à l'église, les personnes qui étudient les lettres sont déjà disposées par elles-mêmes à mépriser la partie ignorante du genre humain. Dans le temps où le peu de savoir qui existait dans le monde était exclusivement possédé par les prêtres, ceux-ci étaient très fiers, et cela fournit au clergé romain la facilité de tromper et de tyranniser les pauvres laïques.
Puisque cette conversation si agréable avec les femmes est d'une si grande utilité pour les hommes, quel dommage n'est-ce pas pour les deux sexes, que les femmes ne soient pas pour l'ordinaire élevées de manière à rendre leur commerce plus utile, et pour nous et pour elles-mêmes! Si, au lieu de leur remplir la tête de bagatelles ou de choses encore pires, on leur inspirait de bonne heure le goût des objets vraiment estimables, on ne les verrait pas continuellement occupées de futilités et courir après des amusemens enfantins, ridicules, coûteux et souvent criminels; leur conversation ne serait ni aussi insipide, ni aussi impertinente qu'elle l'est trop communément; au contraire, si leur esprit était cultivé et enrichi de connaissances, dont il n'est pas douteux qu'elles ne fussent très susceptibles, quelle satisfaction et quelles ressources ne trouveraient-elles pas en elles-mêmes, et à quel point ne se rendraient-elles pas adorables à nos yeux! Quel pouvoir et quels charmes n'aurait pas la beauté si elle était ornée de la bonté, de la raison, de la science! Les attraits une fois flétris, ne resterait-il donc pas encore aux femmes des qualités propres à leur mériter nos égards, notre estime, notre attachement?
Mais revenons à notre sujet. L'on a fait remarquer au commencement de cet ouvrage, que plusieurs des passions auxquelles la nature humaine est sujette, finissent par se changer en cruauté quand elles vont à l'excès. Il n'est point de passions qui prouvent mieux cette vérité que l'orgueil et l'ambition; or il n'y a personne au monde qui soit plus sujet à ces deux passions que le clergé de l'église romaine. L'on peut encore ajouter à cela qu'une troupe nombreuse de brigands, est plus effrontée et plus cruelle, que celle qui n'est composée que d'un petit nombre de fripons; il en est de même des prêtres romains dont l'audace et la méchanceté sont augmentées par leur nombre. Enfin il est bon d'observer que les prêtres et les moines sont tirés pour la plupart de la lie du peuple. L'on a vu des papes mêmes sortir de la fange pour monter sur le trône pontifical, d'où ils ont insolemment donné des lois aux potentats de l'Europe[41].
[41] Grégoire VII était d'une naissance très obscure. Ce fut lui qui eut les démêlés les plus sanglants avec l'empereur, qu'il força, comme on a vu, de venir implorer sa clémence. Ce fut ce même pape qui sentit qu'il était de l'intérêt de l'église que les prêtres ne fussent point mariés. Alexandre V dans son enfance avait été mendiant. Pie V était fils d'un bouvier. Sixte V avait gardé les pourceaux. Presque tous les moines sont tirés de la plus vile populace, et n'ont jamais reçu une éducation honnête; d'ailleurs ils vivent dans des couvens, où règnent des cabales, des haines, des jalousies, des animosités peu propres à leur former un bon caractère.
Quoique l'orgueil et l'ambition excitent souvent les hommes à la cruauté, cependant sans pouvoir ils ne peuvent l'exercer impunément au gré de leurs désirs. Malheureusement pour la chrétienté, comme on l'a fait observer ailleurs, les prêtres de l'église romaine ont joui d'un grand pouvoir, et c'est là ce qui les a mis à portée de remplir l'univers de leurs abominations, de leurs persécutions, de leurs cruautés. D'ailleurs les souverains, aveuglés par la dévotion, ou par une fausse politique, leur ont toujours prêté main forte, et se sont cru en conscience obligés d'immoler les victimes désignées par leur fureur. Dans presque tous les tems, les princes et les magistrats n'ont été, pour ainsi dire, que les ministres des vengeances et des passions des papes et du clergé. Les édits les plus sanguinaires ont été toujours ceux qui ont eu pour objet de mettre à couvert les intérêts du sacerdoce. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons en tout pays les rois presque uniquement occupés à tirer l'épée sur l'ordre de leurs prêtres, et travailler contre leurs intérêts les plus chers pour maintenir des hommes oisifs et turbulens dans la possession des droits qu'ils ont visiblement usurpés sur leurs concitoyens: en un mot nous voyons les princes s'avilir au point de se rendre les satellites et les bourreaux de quelques spéculateurs ignorans et présomptueux, qui sont parvenus, à faire regarder leurs futiles décisions comme nécessaires au bien-être des nations, et comme des oracles du ciel. C'est ainsi que le clergé romain, qui fait profession _d'abhorrer le sang_, a trouvé le secret d'exterminer ses ennemis, et de remplir la terre de carnage en écartant de lui l'apparence de la cruauté. Les chefs des nations ont pris sur eux l'odieux fardeau de la persécution; ils se sont chargés de la haine qui aurait dû retomber sur les prêtres odieux dont ils n'étaient que les instrumens aveugles, et dont souvent ils sont les premières victimes.
Quelque disposés que quelques hommes puissent être à la cruauté par leur méchant naturel, il en est beaucoup qui n'osent lui donner un libre cours par la crainte de Dieu et encore plus par celle des hommes; mais lorsqu'ils peuvent exercer leurs fureurs par les mains des autres, lorsqu'ils sont au-dessus de la crainte des hommes, lorsqu'ils sont encouragés par leur nombre, par l'impunité, par l'aveuglement des peuples, par les usages reçus par les lois, c'est alors que, sans rougir, ils se permettent les plus grands excès; c'est alors qu'ils ont le front de prétendre que Dieu exige que l'on trouble les consciences, que l'on tourmente les hommes, que l'on porte partout le fer et le feu. Il n'y a point de forfaits que l'on ne soit en droit d'attendre d'un ordre d'hommes dont le coeur est ainsi dépravé.
Il semble que toutes ces circonstances attentivement pesées, suffisent pour nous rendre raison de la conduite du clergé romain: ces reflexions peuvent nous découvrir les vraies raisons qui font qu'il surpasse en cruauté les laïques et les personnes qui ont reçu une éducation honnête. D'ailleurs les plus grands imposteurs doivent être les plus défians, et les hommes les plus défians sont toujours les plus cruels.
SUPPLÉMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE.
Comme dans l'essai précédent l'on a déjà fait sentir les conséquences fâcheuses qui résultent de la vénération qu'ont les chrétiens, et sur-tout les catholiques romains que l'on destine à l'église, pour les ouvrages des pères; comme on a dit que la théologie scholastique, dans laquelle on exerce les jeunes ecclésiastiques, est remplie de questions futiles, odieuses et même indécentes; comme on a montré que la lecture des légendes romanesques, et des vies des saints disposait à une crédulité ridicule et faisait ajouter foi à des contes dépourvus de vraisemblance et de bon sens, et faisait regarder l'enthousiasme et la superstition comme la dévotion la plus parfaite; je me crois obligé de prouver mes assertions par des exemples. Je commencerai donc par rapporter les opinions erronées, les cérémonies superstitieuses, les faux miracles que l'on trouve dans les ouvrages de plusieurs des premiers pères de l'église; j'y joindrai le récit de quelques miracles racontés par les plus anciens historiens ecclésiastiques, et je parferai de la vie de quelques saints illustres.
SECTION PREMIÈRE.
Des opinions erronées et des cérémonies superstitieuses que l'on trouve dans les pères de l'église.
Barbeyrac, dans son _traité de la morale des pères de l'église_, a fait voir clairement que plusieurs de ces docteurs, en déclamant contre le mariage, et en faisant des éloges outrés du célibat, ont jeté les fondemens de la vie monastique, et ont fait naître l'idée de ces voeux contre nature, par lesquels une multitude d'hommes et de femmes s'obligent à transgresser l'ordre formel de la divinité qui commande aux êtres de l'espèce humaine _de croître et de multiplier_. Le même auteur observe que les religieuses sont souvent qualifiées par les pères _d'épouses de Jésus-Christ_; il remarque que saint Jérôme donne souvent le titre de _madame_ à _Eustochie_ qui était religieuse, comme parlant à l'épouse de Jésus-Christ, tandis qu'il donne à sa mère le titre de _belle-mère de Dieu_.
Le même écrivain observe que c'est le jargon inintelligible dont St. Cyrille se sert pour exalter le sacrement de l'Eucharistie, qui a produit par dégrés la doctrine monstrueuse de la transubstantiation.
Il rapporte la maxime abominable de saint Augustin que _les justes ou les croyans ont droit à tout, et que les mécréant n'ont droit à rien_. Ce principe paraît être le fondement sur lequel l'église romaine a depuis élevé ses prétentions illimitées sur l'autorité temporelle. Les paroles de ce saint sont si remarquables, tant à l'égard du droit des fidèles, que relativement au pouvoir qu'il attribue aux princes sur les biens de leurs sujets, que je ne puis me dispenser de les rapporter ici. Ce grand saint écrivant aux donatistes, leur dit: _Et quamvis res quæque terrena non rectè à quoquam possideri possit, nisi vel jure divino, quo cuncta justorum sunt, vel jure humano, quod in potestate regnum est terræ, ideoque res vestras falso appelletis, quas nec justi possidetis, et secundùm leges regum terrenorum amittere jussi estis; frustraque dicatis, nos eis congregandis laboravimus, cùm scriptum legatis labores impiorum justi edent, etc._