De la cruauté religieuse

Part 7

Chapter 73,742 wordsPublic domain

M. William Lithgow, Écossais, voyageant pour satisfaire sa curiosité, eut le malheur d'être déféré à cet infâme tribunal. Après avoir souffert des tourmens inouïs, il fut condamné à être brûlé vif comme hérétique, mais les inquisiteurs, peu contens de le condamner à une mort si douloureuse, voulurent encore lui faire éprouver onze tortures; en voici une qu'il rapporte lui-même. On commença par le dépouiller nud, on le fit mettre à genoux tandis que ses bras étaient tenus en l'air; on lui ouvrit la bouche avec des outils de fer, et on lui fit avaler de l'eau jusqu'à ce qu'elle découlât de sa bouche; alors on lui passa une corde au col, et on le fit rouler sept fois la longueur de la chambre, ce qui pensa l'étrangler. Pour lors on lui attacha une corde mince autour des deux gros doigts des pieds, on le suspendit la tête en bas, et puis on coupa la corde qu'il avait autour du col; on le laissa dans cet état jusqu'à ce qu'il eût dégorgé toute l'eau qu'il avait bue, après quoi il demeura long-tems à terre comme mort; ce fut alors que par un bonheur imprévu il fut délivré de prison et revint en Angleterre.

Une dame très pieuse, accusée d'hérésie, fut mise à l'inquisition de Séville avec ses deux filles vierges, et une nièce mariée. On employa différentes tortures pour les engager à s'avouer coupables, pour découvrir les personnes de leur secte, et sur-tout pour qu'elles s'accusassent réciproquement; mais ce fut vainement. L'inquisiteur les trouvant obstinées, fit venir devant lui une des filles, sous prétexte de conférer avec elle en particulier; il lui dit qu'il prenait beaucoup de part à ses peines et feignit de vouloir la consoler; après l'avoir ainsi séduite, lui avoir fait croire qu'il prenait un intérêt très sincère aux malheurs de sa famille, lui avoir fait espérer qu'il lui rendrait de bons offices pour recouvrer la liberté, ce traître l'exhorta d'avouer ce qui la regardait elle-même et de découvrir tout ce qu'elle savait sur sa mère, ses soeurs, sa tante et quelques autres personnes qui n'avaient point encore été arrêtées, promettant avec serment que, si elle voulait lui parler avec franchise, il trouverait le moyen de faire cesser leurs infortunes et de les remettre en liberté. Ces caresses tirèrent de cette fille des aveux que les tourmens n'avaient pu lui arracher; séduite par les promesses et les sermens réitérés de l'inquisiteur, elle lui découvrit tout ce qu'il voulait savoir. Alors cet infâme parjure, une fois parvenu à ses fins, fit appliquer cette infortunée à la question la plus cruelle, elle chargea pour lors et sa mère et ses soeurs, qui furent pareillement appliquées à la question, et toutes furent brûlées vives sur le même bûcher.

Quelqu'horrible que soit l'exemple qui vient d'être rapporté, celui qui suit ne lui cède en rien, et même il paraîtra plus cruel à de certains égards. Une femme de qualité, nommée _Bohorquia_, épouse du seigneur d'_Higuère_ en Espagne, quoique grosse de six mois, fut arrêtée par l'inquisition, uniquement parce que sa soeur, qui avait été pareillement arrêtée et qui fut ensuite brûlée, avait déclaré dans la torture qu'elle l'avait entretenue de sa façon de penser. La dame Bohorquia accoucha dans sa prison; au bout de quinze jours elle fut resserrée très étroitement et traitée avec la même dureté que les autres prisonniers; la seule consolation qu'elle avait, était due à une jeune fille qu'on lui avait donnée pour compagne et qui fut par la suite brûlée pour sa religion; mais cette consolation fut bientôt changée dans la plus cruelle des afflictions, car cette malheureuse compagne fut arrachée d'auprès d'elle pour subir la torture, et on ne la lui ramena qu'ayant tous les membres disloqués, spectacle affreux, très propre à faire sentir à la dame le traitement qu'elle devait attendre pour elle-même. A peine la jeune fille eut-elle commencé à se rétablir, que l'on vint prendre madame Bohorquia pour lui faire subir les mêmes tortures. Après avoir souffert des tourmens qui pensèrent lui coûter la vie, elle fut remise toute expirante dans sa prison où elle mourut en effet au bout de huit jours. Pour combler la mesure de la perversité des inquisiteurs, il se trouva par la suite que cette dame était parfaitement innocente de ce dont on l'accusait; et les inquisiteurs, qui l'avaient cruellement assassinée, la déclarèrent eux-mêmes telle.

On a déjà ci-devant observé que tous ceux ou celles à qui l'inquisition fait donner la torture sont, sans distinction de sexes, dépouillés tout nuds, au mépris des règles de la pudeur. Quelles réflexions ne fait pas naître une conduite si étrange! quel mélange abominable de barbarie et de lubricité! quelle doit être la situation d'une femme honnête, quand elle se voit exposée aux regards avides de ces monstres sacrés, qui sans égards pour la faiblesse de son sexe, pour ses charmes, pour ses pleurs, assouvissent sur elle leur tyrannie et leur rage!

Non, les peuples les plus sauvages ne nous fournissent point d'exemples d'une pareille barbarie exercée sur un sexe enchanteur. Cependant c'est ainsi que les femmes ont été traitées au sein des nations qui se disent chrétiennes et policées! C'est ainsi que des princes et des peuples dévots permettent que l'on tourmente souvent l'innocence et la piété! Des scélérats coupables de ces cruelles infamies, que l'on devrait exterminer de dessus la surface de la terre, où ils sont un scandale pour la religion en général et pour le christianisme en particulier, jouissent non-seulement de la vie, mais encore sont comblés d'honneurs, de richesses et de pouvoir.

SECTION X.

De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés.

Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui semble avoir transporté l'enfer sur notre globe, il paraît nécessaire de décrire en peu de mots la façon dont on fait mourir les prétendus criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.

Lorsque l'inquisition a indiqué un _auto da fe_, c'est-à-dire, un acte de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours où l'on exécute les malheureux accusés), ce jour est un jour de triomphe pour l'église et de réjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se présentent à la vénération d'une populace qui applaudit à leurs forfaits. Des rois et des reines accompagnés de toutes leurs cours ont souvent assisté à cet horrible spectacle, et ont été les témoins des tourmens que l'on fait subir en public à ces malheureuses victimes du clergé. Un inquisiteur espagnol lui-même appelle cette solennité un spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de nobles, d'officiers militaires, de pieux dévots, d'ecclésiastiques et de moines marchent en procession pour accompagner les infortunés qui doivent être immolés à la cruauté religieuse.

La façon dont on les exécute est d'une cruauté qui révolte, et qui prouve, jusqu'à quel point le fanatisme et la superstition sont capables d'étouffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les femmes elles-mêmes vont prendre part à ce spectacle; loin d'en être attendries, elles se font un mérite de contempler les tourmens affreux de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir. Voici des détails que l'on tient de deux témoins oculaires.

Les malheureux, qui ont été condamnés à être brûlés vifs, sont placés sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachés à des poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jésuites montent à une échelle pour s'approcher des juifs ou des hérétiques afin de les engager à se réconcilier arec la sainte église romaine. Si après une exhortation réitérée ils refusent de le faire, les jésuites leur disent que le diable est prêt à s'emparer de leurs âmes pour les emporter en enfer. Après cet avertissement charitable, le peuple demande à grands cris qu'on les brûle, en disant que l'on fasse le poil à ces chiens[35]. Cela s'exécute en leur poussant dans le visage des balais enflammés, ce que l'on continue jusqu'à ce que les balais soient réduits en charbons. Cette cérémonie est accompagnée d'acclamations que l'on n'entend dans aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui paraisse plus amusant à un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu aux fagots dont le bûcher est composé; mais comme on a soin que la flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutôt grillés que brûlés, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant deux heures entières.

[35] L'on voit par là que les prêtres sont parvenus à dépraver tellement les coeurs de ces dévots catholiques, qu'un homme qui ne pense pas comme eux ne leur paraît être qu'un chien. C'est ainsi que les prêtres inspirent la charité à ceux qu'ils instruisent!

Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces détails, que durant une de ces exécutions le feu roi de Portugal, accompagné de ses frères, était à une fenêtre si proche du bûcher de l'un de ces malheureux qu'il fut à portée d'entendre la harangue pathétique que celui-ci lui adressait, tandis qu'on le brûlait à petit feu; quoiqu'il demandât pour toute grace qu'on lui donnât un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses tourmens, il ne put obtenir cette grâce de sa majesté. Un témoin oculaire de cette scène dit que pour lors son dos et sa partie postérieure étaient déjà entièrement consumés, et que tandis qu'il parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la dureté de ces cannibales chrétiens!

Dans un de ces _actes de foi_ que l'on célébrait en Espagne, la reine, qui était la fille du roi de France, se trouva présente, lorsqu'on allait brûler une fille juive d'une très grande beauté et qui avait à peine dix-sept ans. Cette pauvre infortunée s'adressant à la reine la conjura d'être exemptée d'un si cruel supplice. «Grande reine! lui dit-elle, votre présence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement à ma peine? considérez ma jeunesse; faites attention que je suis condamnée pour une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.» La reine détourna les yeux en pleurant, et fit connaître qu'elle se sentait vivement touchée du sort de cette infortunée, mais qu'elle n'osait intercéder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe III ayant aperçu un juif condamné par l'inquisition, qui marchait en chantant à son supplice, ne put s'empêcher de dire qu'il fallait que ce malheureux fût bien persuadé de sa religion. Les inquisiteurs scandalisés de ce propos lui en demandèrent une réparation solennelle: on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brûlé par la main du bourreau.

Tels sont les effets de la cruauté religieuse; car c'est là vraiment le nom que l'on doit donner à ces crimes commis sous le prétexte de servir la religion. Mais il faut être ou bien stupide ou bien endurci dans ses préjugés pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intérêts du clergé que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester convaincus que le zèle prétendu pour la religion, qui se montre par des persécutions et des violences, n'est fondé que sur des vues temporelles; ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition; ne peut partir que d'un caractère cruel et corrompu.

Des misérables sans religion et sans moeurs, et privés des sentimens les plus communs de la probité, ont inventé et répandu un grand nombre de contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres à faire prendre à un petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils s'enrichissent eux-mêmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour conserver ces avantages usurpés qu'ils parviennent à briser les liens les plus sacrés de l'humanité et à rendre les rois, les magistrats et les peuples également imbécilles, les complices et les ministres de leurs horribles, cruautés.

SECTION XI.

Des persécutions excitées par les prêtres protestans.

Les persécutions et les cruautés religieuses qui ont été rapportées jusqu'ici comme exercées par les chrétiens, sont empruntées des catholiques romains, et se sont pratiquées dans l'église depuis le tems où le pape et son clergé ont obtenu un pouvoir sans bornes dans la chrétienté. Si nous n'avions pas un si grand nombre de preuves convaincantes de la barbarie exercée par des prêtres de Jésus-Christ, comment aurait-on jamais pu s'imaginer que ceux qui s'étaient si fort élevés contre la persécution et qui se donnaient pour les prédicateurs d'un évangile de paix, dans le tems où ils étaient eux-mêmes persécutés, deviendraient un jour des monstres de cruauté et les plus violens des persécuteurs? Cependant la chose est souvent arrivée et elle arrivera toujours. Il est évident que les plus distingués parmi les premiers réformateurs sont devenus persécuteurs en théorie et dans la pratique toutes les fois qu'ils ont eu le pouvoir en main; pour lors ils ont enseigné de vive voix et par écrit que la persécution était une chose louable et nécessaire; par là ils ont contredit tout ce qu'ils avaient antérieurement dit en faveur de la tolérance, dans un tems où ils étaient eux-mêmes les victimes de la persécution: on leur doit la justice de convenir qu'ils ont très fidèlement pratiqué les maximes violentes qu'ils ont enseignées.

Luther, Mélanchton, Zwingle, Bucer, Beze, Farel et sur-tout Calvin, se sont montrés de très ardens persécuteurs. Ce dernier s'est distingué par un infâme traité, qu'il écrivit en faveur de la persécution, et encore plus par les persécutions qu'il suscita contre plusieurs hommes de mérite. _Castillion_ ou _Castalion_, homme éminent par son savoir et ses moeurs, fut injurié et persécuté par lui uniquement parce qu'il n'était point de son avis sur la prédestination, le libre arbitre, l'élection, le cantique des cantiques, et la descente de Jésus-Christ aux enfers. Ce fut encore par les soins de Calvin, que Servet fut emprisonné et brûlé comme hérétique[36]. Le pauvre Servet fut traité dans la ville protestante de Genève, de la même manière qu'il eût pu l'être dans l'inquisition romaine; on lui confisqua tous ses biens et une somme considérable d'argent; on l'enferma dans un cachot où il fut en proie à la vermine, et l'on finit par le faire périr sur un bûcher.

[36] Quelques jours avant le jugement de Servet, Calvin écrivait à un ami qu'il espérait que sa sentence irait _au moins_ à la mort (_saltem fore capitalem_). Théodore de Beze écrivit un traité pour prouver la légitimité de punir les hérétiques. Pierre Dumoulin, fameux théologien protestant et pasteur de l'église réformée de Paris, publia en 1618 un livre intitulé _l'Anatomie de l'Arminianisme_, dans lequel il appelle les _remontrans_, des hérétiques, des sectaires, des novateurs, des monstres, des scélérats, des blasphémateurs, des insolens, etc. Il ajoute que quiconque ne croit pas en Jésus-Christ, n'est point un enfant de Dieu, et par conséquent n'a aucun droit à la possession des biens temporels, quand même il posséderait d'ailleurs toutes les vertus sociales. Voyez _Brandt. Histoire de la réform._.

Pour faire connaître l'esprit qui animait Calvin, je vais rapporter les plaintes que Castalion faisait contre lui au sujet des traitemens qu'il avait essuyés, de sa part. Il dit en parlant à Calvin: «Dans un libelle écrit en français, vous m'appellez un blasphémateur, un calomniateur, un méchant, un chien aboyant, un ignorant, une bête, un impudent, un imposteur, un corrupteur impur de l'écriture sainte, un homme qui se moque de Dieu, un contempteur de toute religion, un insolent, un chien impur, un impie, un libertin, un esprit dépravé, un vagabond, un fripon, etc.»

Nous ne devons point être surpris qu'un homme d'un caractère aussi emporté que Calvin, ait pu enseigner que Dieu prédestinait un grand nombre de ses créatures à la damnation éternelle. Une pareille opinion me paraît devoir naturellement découler de la méchanceté du caractère de cet homme; il y a tout lieu de soupçonner qu'en général les opinions des hommes, dépendent bien plus qu'on ne pense de leurs dispositions naturelles.

Cette cruelle persécution que Calvin fit éprouver à Castalion fut approuvée par Mélanchton, par Bucer, par Farel. Le premier écrivait dans une lettre à Bullinger que le sénat de Genève avait très bien fait de mettre à mort l'hérétique, et qu'il était surpris qu'il y eût des gens qui blâmassent une pareille sévérité. Le second dit charitablement et pieusement dans un sermon public qu'on _aurait dû lui arracher les boyaux et les déchirer en pièces_. Farel, le troisième, dit avec autant de charité chrétienne qu'il _eût mérité de mourir de dix mille morts_.

Il n'est pas douteux que Calvin ne fût un homme de grands talens, très savant, très zélé, très utile à la réformation; mais il ne se faisait aucun scrupule d'accuser, de diffamer, de calomnier ses confrères; de les traiter de prévaricateurs et d'hypocrites, d'aller jusqu'à prendre Dieu à témoin de faussetés évidentes, de persécuter ses ennemis jusqu'à la mort. C'est au lecteur à donner à ce sublime _réformateur_ les qualifications qu'une pareille conduite semble mériter; au moins est-il certain que sa façon d'agir, ainsi que celle des théologiens dont nous venons de parler, confirme le jugement que nous avons ci-devant porté des saints et des pères de l'église chrétienne; je veux dire qu'il y a des hommes qui ont beaucoup de religion dans la tête et qui n'ont point de vertu dans le coeur.

Cet esprit atroce et persécuteur qui animait ces merveilleux réformateurs s'est assez généralement emparé des églises réformées. Il serait difficile et même impossible de nommer une seule église ou secte parmi les protestans, qui, ayant eu le pouvoir en main, n'ait point persécuté. La Suisse, la Hollande et notre propre pays nous fournissent une infinité d'exemples de persécutions protestantes.

Les églises de Bâle, de Berne, de Zurich, de Schaffhouse, dans les lettres qu'elles écrivirent aux magistrats de Genève, applaudirent au traitement odieux qu'ils avaient fait à Servet, et se rendirent coupables elles-mêmes de semblables cruautés.

Valentin Gentilis, natif de Cozance en Italie, eut le malheur de tomber dans quelques opinions erronées sur la trinité: il prétendait que le père seul était dieu par lui-même, qu'il était incréé, _essentiateur_, ou celui qui donne l'essence à tous les êtres, mais que le fils était _essentié_, ou dérivait son essence du père, et par conséquent qu'il n'était pas dieu par lui-même, quoique pourtant il le reconnût pour vrai dieu. Il raisonnait à-peu-près de là même manière sur le compte du saint-esprit; il faisait des trois personnes, trois esprits éternels distingués par une subordination graduelle, en réservant la monarchie au père qu'il appellait le seul dieu. Ce théologien, forcé de se sauver de son pays à cause de sa religion, vint se réfugier à Genève, comme dans un lieu d'asyle, mais il se trouva bien trompé; il fut obligé d'abjurer ses opinions, condamné à une rude pénitence: on le conduisit dans les rues en chemise, les pieds et la tête nuds, une torche au poing, et on lui enjoignit de ne point sortir de la ville sans permission expresse. Nonobstant ces défenses, il trouva le moyen de s'évader, et se retira dans le canton de Berne, où il fut encore bien plus maltraité, car il y fut arrêté, emprisonné, décapité[37].

[37] M. Keysler dit dans ses voyages que la façon de penser des Genévois est maintenant bien changée relativement à la persécution; il assure que l'on n'y parle qu'avec horreur du supplice de Servet, et que les ecclésiastiques eux-mêmes désireraient que cette aventure fût mise en oubli. Tome I, p. 173.

Cependant l'exemple du célèbre Jean-Jacques Rousseau qui, par ses écrits, s'est illustré lui-même, ainsi que sa patrie, prouve que le levain de la persécution est bien loin d'être éteint dans le coeur des Genevois. Ce philosophe a essuyé depuis des persécutions très vives de la part du clergé de la principauté de Neufchâtel, qui ne s'est point oublié dans cette occasion. On sait que ce clergé très insolent a, nonobstant la protection du roi de Prusse, son souverain, persécuté M. Petitpierre, pasteur réformé, pour avoir osé soutenir que Dieu était trop bon pour permettre que les peines de l'enfer fussent éternelles; mais le clergé pour ses intérêts en ce monde s'obstine à être éternellement damné dans l'autre.

_Note de l'éditeur._

L'on pourrait encore citer un grand nombre d'exemples de persécutions exercées par toutes les églises protestantes dont on vient de parler. On publia à Zurich un édit très sévère contre les anabaptistes, ou contre tous ceux qui se feraient baptiser de nouveau; plusieurs de ces hérétiques furent punis de mort; l'un d'entr'eux fut condamné à être noyé d'une façon très burlesque par Zwingle, qui dit en quatre mots _qui iterum mergit, mergatur_; que celui qui se rebaptise soit noyé.

L'esprit d'intolérance et de persécution a long-tems régné en Hollande parmi les réformés, et s'est fait sentir avec fureur dans ce pays. Les animosités éclatèrent d'abord entre les Luthériens et les Calvinistes, qui, selon la remarque de Chandler, dès l'enfance de la réformation s'anathématisaient les uns les autres, à cause de la diversité de leurs opinions au sujet de l'eucharistie, et qui regardaient la douceur et la tolérance comme des choses intolérables. Par la suite ce zèle se porta contre les anabaptistes dont plusieurs furent mis à l'amende, emprisonnés, bannis. Enfin il s'éleva une querelle furieuse entre les gomaristes ou vrais calvinistes et les arminiens; elle occasionna une violente persécution, dont les derniers furent les victimes; ceux-ci furent par la suite appellés _remontrans_.

Jacob Arminius, l'un des professeurs de théologie de l'université de Leyde, disputant sur la doctrine de la prédestination, s'avisa de s'écarter de l'opinion de Calvin à ce sujet; il trouva dans Gamarus, son collègue, un puissant adversaire. Celui-ci soutenait que, par un décret éternel, Dieu avait décidé ceux d'entre les hommes qui seraient sauvés ou damnés. Comme ce dernier sentiment était celui de la plus grande partie du clergé des provinces-unies, il s'efforça de décrier Arminius et sa doctrine; on refusa tous les accommodemens, on excita les magistrats, en leur montrant la nécessité d'extirper l'arminianisme et de détruire les arminiens, que l'on traitait de peste, de diables, de mamélukes. On disait hautement dans les chaires qu'il fallait tout entreprendre, qu'il fallait en user comme Élie avec les prêtres de Baal; lorsque le tems de l'élection des nouveaux magistrats fut arrivé, les prédicans demandaient à Dieu des hommes dont le zèle allât jusqu'à répandre le sang. En un mot le magistrat se conformant à l'humeur massacrante de ses guides spirituels, de ses doux pasteurs, persécuta cruellement les pauvres remontrans; plusieurs de leurs ministres furent chassés du pays si subitement, qu'on ne leur laissa pas même le tems de régler leurs affaires, ou de se pouvoir d'argent pour vivre dans le lieu de leur bannissement. Beaucoup d'autres personnes furent obligées de s'expatrier; le savant Grotius fut condamné à une prison perpétuelle, dont il se tira par l'adresse de sa femme; le grand-pensionnaire Barnevelt, pour avoir favorisé le parti des remontrans, eut la tête tranchée.