Part 6
Il paraît cependant que les rois catholiques d'Espagne l'ont emporté sur tous les autres par l'obéissance servile qu'ils ont eue pour le pape et par la cruauté dans laquelle ils ont surpassé tous les autres princes chrétiens. En effet les Espagnols ont depuis long-tems mérité d'être regardés comme la nation la plus dévote et la plus religieuse de l'Europe, suivant le sens qu'on attache vulgairement a ces mots dans la chrétienté: pour parler plus exactement, cette nation, autrefois généreuse et libre, est devenue la plus abjecte, la plus stupide, la plus ignorante, la plus superstitieuse, et conséquemment la plus cruelle. Les rois d'Espagne ayant depuis long-tems formé le projet d'extirper l'hérésie, c'est-à-dire, les opinions peu conformes à celles de l'église romaine, s'y prirent d'une façon très courte pour y parvenir; ils proposèrent à leurs sujets la religion catholique ou la mort. Cette méthode leur a si bien réussi que les provinces-unies des Pays-Bas se séparèrent entièrement de la monarchie espagnole; toute la puissance de Philippe II fut forcée d'échouer contre les habitans de quelques marais; ce profond politique épuisa ses trésors immenses sans aucun fruit, sinon de maintenir la religion romaine bien pure, c'est-à-dire, bien ignorante et bien absurde, dans ses états dépeuplés, appauvris, dévorés par des prêtres et des moines, dont le crédit est assez grand pour commettre impunément tous les crimes, et même pour soulever les peuples à volonté contre l'autorité souveraine, si elle manquait d'obéissance pour le clergé.
Philippe II trouva dans le duc d'Albe un fidèle ministre de ses fureurs. Ce bourreau sanguinaire fit mourir des milliers d'hommes dans les supplices, sans compter ceux qui périrent dans les combats. Sa réputation était si bien établie, que dès qu'on sut qu'il devait venir gouverner les Pays-Bas, plus de cent mille familles les abandonnèrent pour se soustraire à la cruauté de ce dévot ministre des vengeances du St.-Père. Dans la vue de réprimer des excès commis par les protestans que la violence avait irrités, l'on érigea un tribunal que cet odieux gouverneur nomma le _Conseil des troubles_. Un Espagnol, nommé Jean de Vargas, en fut déclaré président; celui-ci, secondant merveilleusement les vues du duc d'Albe, donna son opinion dans un latin digne d'un superstitieux ignorant. _Hæretici fraxerunt templa, boni nihil fecerunt contra, ergo debent omnes patibulari_: les hérétiques ont démoli les églises, les bons ne s'y sont point opposés, il faut les pendre tous.
Dans une autre occasion, un homme ayant été accusé, fut condamné à la mort sans avoir été ni entendu ni examiné. Peu de tems après on découvrit l'innocence de ce malheureux, et les juges montrant du chagrin de ce qui était arrivé, Vargas leur dit _qu'ils n'en devaient point être fâchés, parce que l'innocence de cet homme tournerait au profit de son âme_[32]. Un autre membre du même tribunal, nommé _Hessels_, avait coutume de s'endormir pendant qu'on jugeait les accusés, et lorsqu'il se réveillait, il criait, en se frottant les yeux, _au gibet, au gibet!_
[32] V. Histoire des Provinces-Unies par Le Clerc, tom. I, pag. 14. En l'an 1562, J. Téroude, avocat protestant, fut décapité à Toulouse, en France, par arrêt du parlement, quoiqu'on ne le trouvât point coupable; et voici ce qu'on lui dit: _M. Téroude, la cour ne vous trouve aucunement coupable, cependant bien informé de l'intérieur de votre conscience, et sachant très bien que vous auriez été très charmé que ceux de votre malheureuse et réprouvée religion eussent remporté la victoire, elle vous condamne à avoir la tête tranchée et tous vos biens sans exception confisqués._ V. l'Histoire ecclésiastique des églises reformées du royaume de France. _Tome III, liv. 10, pag. 33 et 34_.
Il paraît que le parlement de Toulouse actuel n'a point dégénéré de l'injustice, du fanatisme et de la férocité de ses prédécesseurs. Ce tribunal, vraiment digne de la ville où l'inquisition fut établie pour la première fois, condamna, comme toute l'Europe le sait, sans aucune preuve juridique, le malheureux _Jean Calas_, protestant, à être rompu vif, pour avoir été vaguement accusé d'avoir étranglé son fils. Le conseil d'état de France a depuis cassé cet infâme arrêt et réhabilité la mémoire de Calas. Mais ses juges exécrables et voués à l'indignation publique ont eu l'effronterie d'empêcher que l'arrêt du conseil ne sortît son execution. C'est aux soins, aux bienfaits et aux sollicitations de l'illustre Voltaire que la famille de Calas a été redevable de la justice qui lui a été rendue.
_Note de l'éditeur_.
Telles étaient les procédures judiciaires des substituts du duc d'Albe; quant à lui, il agissait d'une façon plus sommaire, plus arbitraire et plus cruelle. Il envoyait sans forme de procès les accusés au supplice, et suivant son caprice il les faisait ou pendre ou décapiter ou brûler; il en faisait attacher quelques-uns à la queue d'un cheval, les mains liées derrière le dos, pour les faire conduire au lieu de l'exécution; d'autres furent écartelés. En un mot, ce scélérat se vantait d'avoir fait périr dix-huit mille hommes par la main du bourreau. Parmi ceux-ci se trouvent les noms célèbres des comtes d'_Egmont_ et de _Hoorn_, du baron de _Batembourg_ et de beaucoup de personnes d'une très illustre naissance. Le crime unique des deux premiers était d'avoir paru pencher en faveur de la tolérance quoiqu'ils fussent catholiques eux-mêmes. Ce monstre n'épargnait pas même les femmes: il fit périr sur l'échafaud une dame de qualité, âgée de 84 ans. V. _Le Clerc, hist. des Provinces-Unies, pag. 15, 17, 38,_ etc.
C'est ainsi que le St.-Père fut obéi et servi par les plus zélés et les plus dévots de ses enfans ou de ses bourreaux; telles sont les cruautés pieusement exercées par les chrétiens les uns contre les autres. Cependant les lois les plus sanguinaires, les persécutions les plus atroces pour des opinions, les guerres civiles les plus cruelles, n'ont pu contenter la rage insatiable de quelques zélateurs, qui ne semblent respirer qu'au milieu des flots de sang. Les prêtres furent toujours les conseillers et les instigateurs des scènes les plus horribles que le christianisme a fait jouer sur la terre. Ces hommes divins nous apprennent eux-mêmes que, dans le fameux _Massacre d'Irlande_, il y eut cent cinquante-quatre mille protestans d'égorgés par les catholiques; on n'épargna ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfans; et leur mort fut souvent accompagnée de circonstances si cruelles, que la plume tombe des mains quand on veut les rapporter. V. _Rushworth's collection, vol. V. pag. 355_.
Quoique le massacre de la St.-Barthélemy, appellé communément le _massacre de Paris_, n'ait pas coûté, peut-être, la vie à autant de monde que celui d'Irlande, il fut pourtant accompagné de circonstances qui doivent le rendre plus odieux que tous les autres[33]. Ce massacre ne fut pas dû à un soulèvement subit de la populace, il fut prémédité de sang froid; concerté dans le conseil d'un roi, assisté de sa mère, du duc d'Anjou, qui depuis régna sous le nom d'Henri III, du cardinal de Lorraine, du duc de Guise et du comte de Retz. Charles IX n'avait alors que 22 ans, et son frère, le duc d'Anjou, était plus jeune que lui; cependant l'on voit qu'à cet âge leur âme était déjà mûre à la cruauté religieuse: l'on employa les plus indignes artifices et les plus infâmes trahisons pour attirer à Paris le roi et la reine de Navarre, le prince de Condé, l'amiral de Coligny et les chefs des protestans. En conséquence, on proposa un mariage entre la soeur du roi et le prince de Navarre; on parla d'une prétendue expédition dans les pays espagnols, dans laquelle l'amiral devait commander en chef et avoir sous lui tous les officiers protestans. Cette expédition n'eut pas lieu, mais le mariage fut accompli, et l'on profita de cette solennité pour inonder Paris de sang; celui de la plus haute noblesse coula dans toutes les rues. Péréfixe, dans la vie de Henri-le-Grand, tout évêque qu'il était, parle de cette journée qu'il appelle _action exécrable! qui n'avait jamais eu et qui n'aura, s'il plaît à Dieu, jamais de pareille_. Mais quoiqu'un prélat catholique condamne cette horrible action, le pape, comme on l'a dit, n'en jugea pas de même; il fit publiquement l'éloge de cet outrage fait à l'humanité en présence des cardinaux de la sainte église romaine. Le roi de France lui ayant fait part de ce grand événement, le très saint père lui en fit ses remercîmens, l'en félicita, l'exhorta de continuer à extirper l'hérésie; ce qui prouve que sa sainteté n'était point encore contente du nombre des victimes que l'on venait d'immoler à sa fureur. Peut-être aussi le pape voulait-il faire entendre par là qu'il était à propos d'établir en France le sacré tribunal de l'inquisition, qui de toutes les inventions imaginées par la cruauté sacerdotale, fut toujours la plus efficace pour tourmenter les consciences des hommes. Nous allons donc parler de ce merveilleux instrument de la cruauté religieuse.
[33] Ce massacre abominable, ainsi que la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV, ont été depuis quelques années justifiés par un prêtre exécrable, nommé l'_abbé de Caveyrac_, qui par là a mérité la faveur de plusieurs membres illustres du clergé de France.
_Note du traducteur._
SECTION IX.
De l'inquisition et de ses cruautés.
Jusqu'au commencement du treizième siècle les princes temporels furent seuls en droit de faire des lois et des édits pour la suppression des hérésies et contre les hérétiques; l'exécution de ces lois était confiée aux magistrats civils et aux évêques; mais environ vers l'an 1200, longtems avant les massacres dont nous venons de parler, le pape Innocent III s'étant aperçu qu'il y avait un grand nombre d'hérétiques en France, surtout à Toulouse et aux environs, et que la plus terrible des hérésies, celle qui résistait à l'autorité des papes, était sur le point de se répandre, il vit clairement la source de maux si dangereux pour lui. Les princes séculiers, soit par une sage politique, soit par humanité, négligeaient souvent de punir les hérétiques, de peur de dépeupler et d'affaiblir leurs états en bannissant ou en détruisant de bons et d'utiles sujets, les magistrats civils n'étaient pas toujours disposés à se servir de leur pouvoir pour tourmenter et opprimer des chrétiens leurs semblables, des évêques même craignirent quelquefois d'aller trop loin dans les châtimens des hérétiques et d'en faire un carnage, qui aurait diminué leurs troupeaux s'ils eussent voulu totalement extirper les hérésies. En un mot ce pape, voyant que l'on ne travaillait qu'avec tiédeur à _l'oeuvre du Seigneur_ (c'est ainsi que l'impie appellait la persécution), tint conseil avec l'abbé de Cîteaux et avec un moine espagnol, appellé _Dominique_, qui est devenu un saint depuis, pour savoir ce qu'il fallait faire afin de prévenir le danger qu'il craignait.
Ce triumvirat décida qu'il fallait ôter des mains des laïques le droit de persécuter; l'arracher à tous ceux qui s'étaient conduits avec tant de tiédeur, pour le donner à des ecclésiastiques qui par leur zèle se montreraient dignes de la confiance de l'église et d'un emploi si saint. En conséquence, on établit des _inquisiteurs_; Dominique, l'un des monstres les plus sanguinaires qui aient jamais existé, en fut déclaré le chef, et l'ordre de moines qu'il avait institué s'est depuis fidèlement acquitté des fonctions odieuses imaginées par son pieux fondateur.
Peu de tems après l'établissement de ces inquisiteurs on leur forma un tribunal sous le nom d'_Inquisition_; par ce moyen la persécution fut réduite en système. On éleva des édifices dans lesquels on ménagea des appartemens somptueux pour les inquisiteurs, et l'on prépara des prisons affreuses et des cachots terribles pour les malheureux qui tomberaient entre leurs mains; on n'oublia pas des bourreaux et des hommes destinés à leur donner la torture; enfin il y eut des hommes pieux qui, sous le nom de _Familiers du Saint-Office_, se firent un honneur de devenir les archers et les satellites des inquisiteurs, qui s'engagèrent par serment à les défendre au péril même de leur vie. Non contens de cette noble fonction, ceux-ci se rendirent encore les espions et les délateurs de leurs saints maîtres, et quelque infâme que ce métier puisse paraître en toute autre circonstance, il devint honorable quand il fut exercé en faveur de la religion; les plus grands seigneurs, des princes mêmes briguèrent cet emploi sublime, et s'en glorifièrent dans les pays où cet infâme tribunal est établi.
Quoique dans ces pays tous les bons catholiques soient obligés d'informer l'inquisition de tous les crimes dont elle prend connaissance, cependant ce devoir est enjoint plus strictement encore aux _Familiers_. C'est ainsi que ce monstre a plus d'yeux qu'_Argus_ pour veiller aux intérêts des prêtres, et pour s'opposer aux opinions contraires à celles d'où viennent les trésors du clergé; celui-ci, par là, comme Bryarée, a cent bras pour se défendre et pour faire une guerre offensive à ses ennemis.
Outre cette troupe de gens et cet appareil de choses nécessaires pour conduire à bien l'oeuvre infâme et sanguinaire de la persécution; pour assurer encore plus l'église contre les attaques des hérétiques, ce saint tribunal jouit du pouvoir le plus illimité. Par-tout où il est établi, les rois et les princes mêmes sont soumis à sa juridiction et ont quelquefois éprouvé des châtimens de sa part.
La rapacité, l'injustice et la cruauté de ce tribunal ecclésiastique sont aussi illimités que son pouvoir. Lorsqu'un accusé est conduit à l'inquisition, on commence à le dépouiller de tout et même de ses habits; on s'informe ensuite exactement de ses biens tant meubles qu'immeubles, et pour l'engager à ne rien céler, on lui promet solennellement que tout lui sera rendu lorsqu'il sortira de la maison en cas qu'il se trouve innocent; cependant il est rare qu'on lui tienne parole, surtout s'il est opulent; il est aussi difficile pour un homme bien riche de sortir de l'inquisition que pour un câble de passer par le trou d'une aiguille. Si l'on ne tire pas de plein gré les aveux dont les inquisiteurs ont besoin, ils emploient les menaces et ensuite les tortures; quand on leur a découvert ce qu'on possède, les inquisiteurs communément font vendre sur-le-champ les biens du prisonnier à l'encan, parce que, suivant la remarque de M. Dellon, ces scélérats sont d'avance très résolus à ne rien restituer.
Ce tribunal est si injuste que souvent des personnes demeurent plusieurs mois dans ses prisons sans qu'on leur apprenne le crime dont elles sont accusées; au lieu de les en instruire, le tribunal leur demande à elles-mêmes si elles savent la cause de leur détention: comme souvent les prisonniers l'ignorent, et par conséquent ne peuvent la dire, on les avertit de tâcher de se rappeller les crimes dont connaît le tribunal du Saint-Office, et dont ils peuvent s'être rendus coupables, et on les conjure _par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ_ (c'est la formalité), d'en faire une confession pleine et entière, vu que c'est là le seul moyen de recouvrer leur liberté et leur vie. Si par toutes ces voies l'on ne peut déterminer le prisonnier à confesser ou à s'accuser lui-même, l'on a recours aux menaces et aux tortures pour l'y forcer; quand elles ont été employées sans succès, comme il arrive quelquefois, on lui laisse entrevoir une partie de ce dont il est accusé dans l'espérance de tirer quelque chose de plus; mais jamais on ne lui fait connaître ses accusateurs, qui ne lui sont point confrontés; par là il est souvent arrivé que des personnes parfaitement innocentes de ce dont elles avaient été accusées, ont subi les châtimens les plus cruels et les plus injustes, et même ont été mises à mort.
Une nouvelle preuve de l'iniquité de cet odieux tribunal, c'est que l'on y reçoit le témoignage et les délations des personnes infâmes, et même de celles qui ont été convaincues de parjure. En un mot telle est l'indignité et la barbarie de l'inquisition, que non-seulement les maris sont admis comme témoins contre leurs femmes dans le cas d'hérésie, mais encore sont forcés de se rendre leurs délateurs; par la même raison les femmes sont admises à déposer contre leurs maris, les parens contre leurs enfans, les enfans contre leurs parens; et même pour y inviter les enfans on leur promet souvent une portion des biens de leurs parens en cas que ceux-ci soient convaincus. C'est ainsi que ce tribunal infernal encourage le parricide, et soudoye les enfans pour les déterminer à faire expirer leurs parens dans des tourmens affreux. D'où l'on voit clairement que les crimes les plus atroces, quand on les commet pour le bien de l'église, changent de nature, sont sanctifiés et deviennent des actions légitimes et méritoires.
Les cruautés exercées par ce tribunal, que l'on a l'impiété de nommer _saint_, sont aussi surprenantes que terribles. Il y en a, sans doute, un grand nombre que l'on a soigneusement dérobées à la connaissance du public; mais il faudrait des volumes pour décrire ceux que l'on connaît, si l'on voulait en donner des détails; cependant on a beaucoup écrit là-dessus; quelques ouvrages ont été publiés par ceux mêmes qui avaient eu le bonheur de se tirer des mains de ces tigres altérés de sang; on ne se propose donc ici que de donner une idée de la scélératesse et de la barbarie de l'inquisition, en faveur des personnes qui n'auraient pas été à portée de consulter les ouvrages qui traitent de cette matière, tels que _l'histoire de l'inquisition par Limborch_, de laquelle nous avons tiré la plupart des faits qui sont ici rapportés.
Lorsqu'un accusé est arrêté par ordre de l'inquisition, on le jette dans un cachot obscur, où il demeure quelquefois pendant des années entières, et pour l'ordinaire tout seul; on ne lui fournit aucun livre, pas même de dévotion, ni rien de ce qui pourrait contribuer à adoucir ses peines; au contraire, on s'étudie à les aggraver par tous les moyens imaginables. Un silence profond règne dans cette région de la douleur; si un prisonnier récite ses prières à haute voix, on a la témérité de se plaindre, un géolier lui ordonne de se taire, et en cas de récidive il est battu sans miséricorde. Un prisonnier incommodé d'une toux, eut ordre de ne point tousser: comme il répondit qu'il ne pouvait faire autrement, il fut tellement battu qu'il expira sous les coups.
Quoiqu'une pareille prison accompagnée de circonstances si désolantes soit déjà un châtiment très rigoureux, suffise quelquefois pour faire tourner la cervelle aux malheureux qui l'éprouvent, en fasse périr d'autres, en détermine quelques-uns à se donner la mort[34], cependant tout cela n'est encore qu'une très petite partie des souffrances qu'endurent ceux qui tombent entre les mains des inquisiteurs. Ces monstres infligent les tourmens les plus inouis aux malheureuses victimes de leur rage: l'objet de ces tourmens est de forcer les prisonniers à s'accuser eux-mêmes ou d'autres, et souvent ils s'accusent eux-mêmes et les autres à faux.
[34] M. Dellon, qui a écrit une _Relation de l'inquisition de Goa_, nous dit que durant son séjour dans les prisons de l'inquisition il pensa devenir fou, et que souvent il fut tenté de se donner la mort.
Dans le tems que l'inquisition était établie en Flandre, des femmes accusées de sorcellerie et d'avoir commerce avec le diable, nièrent le fait à l'interrogatoire: mais ayant été mises à la torture, elles confessèrent tout ce dont on les accusait, et dirent entre autres choses que le diable les avait connu charnellement: elles se rétractèrent ensuite lorsqu'on les conduisait au lieu de l'exécution, et l'on pouvait les en croire, disant que c'était la rigueur des tourmens qui leur avait arraché cet aveu, ce qui ne les empêcha point d'être brûlées vives.
Les inquisiteurs n'omettent rien pour effrayer les prétendus criminels qu'ils ont entre les mains, et se font un devoir d'aggraver toutes leurs peines. L'endroit où l'on donne la torture est communément une chambre obscure et souterraine, tendue de noir, et éclairée par des chandelles. Le bourreau vêtu de noir, semblable à un démon, paraît devant le prisonnier et lui montre les instrumens de la torture. Les accusés, soit hommes, soit femmes ou filles, sans égard pour la pudeur, sont dépouillés tout nuds, après quoi on les couvre d'un habillement fort mince qui prend exactement les corps, ou bien on ne leur donne qu'un calleçon de toile pour couvrir leur nudité.
Les tortures que l'on emploie sont de différentes espèces; il y en a un très grand nombre et elles peuvent passer pour vraiment infernales. L'une de ces tortures consiste à lier les mains de l'accusé derrière le dos; on lui attache des poids énormes aux pieds, après quoi on l'élève à l'aide d'une poulie à laquelle on fait toucher sa tête; on le tient suspendu quelque tems de cette manière, afin de distendre tous ses membres et ses jointures; pour lors on le laisse retomber tout d'un coup de manière cependant que ses pieds ne touchent point la terre; par cette secousse subite ses bras et ses jambes se trouvent disloqués: on réitère la même chose deux ou trois fois, et suivant le rapport de Piazza, qui avait été lui-même l'un des juges de l'inquisition, on fustige cruellement ces malheureux pendant qu'ils sont ainsi suspendus.
Voici une autre méthode dont l'inquisition se sert pour donner la question. On place un réchaud rempli de charbons ardens sous la plante des pieds du malheureux que l'on applique à la torture; on les a préalablement frottés de lard afin que la chaleur devienne plus cuisante. Mais pour ne point trop nous arrêter sur un sujet si révoltant, nous nous contenterons de rapporter encore un seul exemple de la cruauté sacerdotale des infâmes suppôts de l'inquisition. Ils ont une auge de bois creusé, assez ample pour contenir un homme couché dans toute sa longueur; au fond de cette auge est une barre de fer fixée en travers, sur laquelle on pose le prisonnier couché sur son dos, de manière que ses pieds soient beaucoup plus élevés que sa tête. Quand il est dans cette posture, ses cuisses et ses bras sont liés avec de petites ficelles que l'on peut serrer par des tourniquets et que l'on fait entrer jusqu'aux os au point de les faire disparaître. Cependant ce n'est là que le commencement des tourmens qu'on fait subir à l'accusé; on lui met sur la bouche et sur les narines une étoffe mince, et pour lors on fait tomber de haut un petit filet d'eau sur la bouche du malheureux, ce qui fait enfoncer le morceau d'étoffe jusqu'au fond de sa gorge, ensorte qu'il lui est impossible de respirer, par là il semble entrer en agonie: lorsqu'on a retiré le morceau d'étoffe, ce que l'on fait pour qu'il puisse répondre à l'interrogatoire, il est ordinairement rempli de sang, et ceux qui ont souffert ce genre de supplice disent qu'il leur semblait qu'on leur faisait sortir les boyaux par la bouche. La répétition de ces tortures semble être une mort multipliée, ou, suivant l'expression de Shakespeare, _c'est mourir plusieurs fois avant la mort_.
Telles sont les inventions infernales imaginées par les prêtres du Dieu des miséricordes! en effet l'enfer, à l'exception de sa durée, pourrait-il être pire que la sainte inquisition? Les démons les plus pervers peuvent-ils être plus cruels et plus inhumains que ces inquisiteurs religieux? Pour continuer d'inspirer contre ces hommes exécrables l'indignation qu'ils méritent, je rapporterai quelques exemples des supplices qu'ils ont fait souffrir à des personnes assez malheureuses pour tomber entre leurs mains.