De la cruauté religieuse

Part 5

Chapter 53,685 wordsPublic domain

Si l'on voulait entrer dans le détail de ces infamies, on serait obligé de transcrire des volumes immenses de martyrologes, l'histoire ecclésiastique tout entière, les légendes, les vies des pères et des saints, ouvrages remplis d'exemples de cruauté religieuse: on y trouverait des traits qui feraient frémir les lecteurs en qui le fanatisme n'a point totalement éteint les sentimens d'humanité.

On se bornera donc ici à rapporter en peu de mots quelques-uns de ces actes de férocité. En effet, si l'on pouvait admettre l'hyperbole de Saint Jean, l'on pourrait dire que le monde serait trop petit pour contenir les livres où l'on raconterait fidèlement tous les détails des cruautés exercées par ceux qui ont l'impudence de se dire les disciples de Jésus-Christ.

On a déjà fait observer que les querelles et les disputes ont commencé dès les premiers instans du christianisme, et que les apôtres eux-mêmes ne furent point d'accord entr'eux; par la suite les chrétiens, à mesure qu'ils eurent plus de pouvoir et de liberté, firent éclater plus hardiment leur cupidité, leur orgueil, leur ambition, leur férocité, et se permirent des violences qui font rougir la raison.

Jusqu'au tems de Constantin, qui fut le premier empereur chrétien, les chrétiens étant sous le gouvernement des payens furent obligés de s'en tenir à se maudire, s'injurier, se déchirer et même avec raison les uns les autres; mais à peine eurent-ils obtenu la permission de se persécuter d'une façon plus efficace, qu'ils profitèrent de cette fatale liberté pour s'excommunier, se bannir, s'emprisonner, se tourmenter et se mettre réciproquement à mort. Indépendamment des essaims d'hérétiques qui s'élevèrent, qui soutinrent les opinions les plus absurdes, les plus monstrueuses, qui se rendirent coupables des crimes les plus contraires aux moeurs, l'église fut encore divisée en deux partis principaux, distingués par les noms d'_Orthodoxes_ et d'_Ariens_; ceux-ci furent déclarés hérétiques par les premiers[27].

[27] L'on a observé au sujet des hérétiques et des sectaires en général que moins ils différaient entr'eux dans leurs opinions, plus ils avaient d'antipathie les uns pour les autres. C'est apparemment la même raison qui fait que quelques hommes ont une aversion plus marquée pour les singes que pour tous les autres animaux.

Selon que ces deux cabales jouirent alternativement du pouvoir ou eurent les empereurs de leur côté, elles persécutèrent leurs adversaires avec toute la fureur et la rage que le fanatisme peut exciter. Il est sur-tout bon de remarquer que les Orthodoxes furent bien éloignés de donner des exemples de douceur à leurs adversaires; quoiqu'ils se plaignissent très amèrement de la cruauté des Ariens quand ceux-ci prenaient le dessus, et quoique Saint Athanase assurât que la persécution était une invention diabolique, cependant les Orthodoxes ne mettaient aucunes bornes à leurs furies quand ils devenaient les plus forts, et même ce furent eux qui les premiers décernèrent la peine de mort contre ceux qui différaient de leurs opinions religieuses; enfin les hommes les plus distingués des deux partis, furent communément les persécuteurs les plus cruels.

Saint Athanase, qui occupait un rang très distingué dans l'église et qui se fit remarquer par son zèle ardent pour la foi Orthodoxe, ne se distingua pas moins par son esprit turbulent, persécuteur, et par ses actions cruelles. Ce prélat remuant fut déposé plusieurs fois pour ses crimes énormes et ses pratiques séditieuses; son rétablissement fut communément accompagné de tumultes et de massacres, excités par lui-même ou par ses adhérens.

Plusieurs évêques et prêtres, qui s'étaient déclarés pour le parti orthodoxe, accusaient ce grand saint auprès de l'empereur, d'être par sa conduite emportée, l'auteur de tous les troubles de l'église; on lui imputait d'avoir fait fustiger, mettre dans les fers et même assassiner quelques-uns de ses adversaires. Ce saint homme se rendit aussi coupable de calomnie: il fut accusé d'avoir suborné de faux témoins pour détruire ses ennemis, et entr'autres Eusèbe de Nicomédie; en effet il engagea une femme à dire que ce prélat lui avait fait un enfant, fausseté qui fut découverte au concile de Tyr. Ce grand docteur fut encore banni pour avoir vendu le blé que l'empereur Constantin avait donné pour la subsistance des pauvres d'Alexandrie, dont il était évêque. La conduite de cet homme nous prouve qu'il est très possible de montrer beaucoup de zèle, même pour la religion orthodoxe, de disputer avec beaucoup de subtilité sur les points les plus abstraits de la théologie, de se rendre fameux par un symbole, et d'être en même tems un scélérat décidé.

Si Dieu défendit à David de bâtir le temple des juifs, parce qu'il avait versé le sang, à combien plus forte raison un persécuteur aussi sanguinaire que Saint Athanase, était-il peu propre à édifier l'église chrétienne?

Cependant ce Saint abominable ne fut pas à beaucoup près le seul qui exerçât des persécutions sanguinaires. St. Chrysostôme, ainsi nommé à cause de son éloquence extraordinaire, se fit remarquer par son humeur turbulente. St. Cyrille, Dioscore et bien d'autres le secondèrent avec chaleur dans ses excès et dans ses entreprises détestables. Le premier (St. Jean Chrysostôme) fit éprouver de très-grandes violences aux évêques ses confrères; il les déposait d'une façon purement arbitraire, il en substituait d'autres en leur place contre le voeu des peuples; il alla jusqu'à insulter l'impératrice Eudoxie. Il excita un soulèvement contre les Goths dans la ville de Constantinople; l'on fut sur le point de faire mettre le feu au palais impérial et d'assassiner l'empereur; ce tumulte se termina par le massacre de tous les soldats Goths, dont on brûla l'église avec un grand nombre de ceux qui s'y étaient rassemblés pour y chercher un asile; on les y enferma pour les empêcher d'échapper.

Le second de ces saints, c'est-à-dire, St. Cyrille, évêque d'Alexandrie, ne fut ni moins cruel ni moins tyran que le premier: il employa tout son pouvoir pour écraser tous ceux qu'il nommait hérétiques, s'arrogeant une autorité illégitime, et osant même insulter le gouverneur de la ville, placé par l'empereur. Il commit par lui-même et fit commettre par d'autres les violences les plus abominables; ses adhérens et son clergé assassinèrent, de la façon la plus barbare, une femme vertueuse remplie de science et de beauté, appellée _Hypatia_; ces forcenés l'ayant rencontrée au sortir d'une visite, la saisirent, l'arrachèrent de sa voiture, la traînèrent dans une église, la dépouillèrent toute nue, l'écorchèrent toute vive, la déchirèrent ensuite en pièces, et finirent par réduire son corps en cendres.

Dioscore, successeur de Cyrille, s'empara d'une grande somme d'argent donnée par une femme de qualité aux hôpitaux et aux pauvres d'Égypte, et fit transporter dans ses propres greniers le bled que l'empereur accordait annuellement, pour la subsistance des pauvres chrétiens de Lybie, où il ne venait point de grains, il le garda tandis que ces malheureux mouraient de faim; il attendit une grande disette pour le vendre à un prix exorbitant, sans en donner un grain aux pauvres. Il se conduisit en vrai tyran à l'égard du peuple d'Alexandrie; sans aucun scrupule il se saisissait des biens, il faisait brûler les maisons, il faisait abatre les arbres et détruire les jardins; il tenait à sa solde une troupe de spadassins dont il se servait pour faire assassiner, tantôt publiquement et tantôt en secret, ceux qui avaient le malheur de lui déplaire.

Les Ariens ne le cédèrent point en injustice et en cruauté aux vrais croyans; leurs évêques furent aussi turbulens, aussi cruels, aussi inhumains que les premiers. Un exemple suffira pour en convaincre; l'auteur de la vie de l'empereur Julien, nous dit que George, évêque d'Alexandrie, avait été tiré de la lie du peuple; il fit d'abord le métier de parasyte, ensuite il fut placé dans les fermes de l'empereur, où il s'appropria les sommes qui passèrent par ses mains; à la fin, après beaucoup d'aventures, le parti des Ariens le jugea digne de remplir le second siége de l'église; il ne possédait ni les vertus d'un évêque, ni aucune bonne qualité; il était entreprenant, audacieux, sans pudeur et sans pitié. Quand il fut en place, son faste, sa cruauté et sa rapacité l'auraient fait prendre pour un payen, s'il n'eût pillé les temples, car c'était dans cette dévotion lucrative que tout son christianisme consistait. Les Orthodoxes le détestaient comme un ennemi sanguinaire, et tout le monde comme un voleur, un oppresseur, un scélérat; les gens en place étaient forcés de se rendre les ministres de ses tyrannies de peur d'en devenir les victimes. Ce portrait est confirmé par Ammien-Marcellin, et par les historiens ecclésiastiques Sozomène, Socrate, Théodoret; ce dernier dit, en parlant de George, que c'était un vrai loup, et qu'il dévorait ses brebis avec plus de cruauté qu'un loup, un ours, ou un léopard n'aurait pu faire.

Plusieurs autres Ariens ont imité la conduite de ce prélat. Lorsqu'on déposait des évêques Orthodoxes pour les remplacer par des Ariens, ces changemens étaient pour l'ordinaire accompagnés d'une infinité de massacres. L'empereur Julien n'avait-il donc pas raison de dire, qu'_il n'y avait pas de bêtes féroces plus acharnées contre les hommes, que les chrétiens l'étaient les uns contre les autres_? Il paraît que l'empereur Jovien était au fait du caractère d'un grand nombre d'entre eux, et du principal objet de leur dévotion, lorsqu'il disait _qu'ils n'adoraient point Dieu, mais la pourpre_. Ammien-Marcellin, auteur payen, en rapportant les combats sanglans qui se livraient à Rome, quand il s'agissait de l'élection d'un évêque, s'appercevait bien du but que se proposaient les candidats, lorsqu'il dit, _livre XXII, chap. V_, «qu'il n'était pas surprenant que des hommes qui ne cherchaient que des grandeurs humaines, combatissent avec autant de chaleur et d'animosité, pour obtenir cette dignité, vû que quand ils l'avaient obtenu, ils étaient sûrs de s'enrichir par les offrandes des dames, de pouvoir se montrer avec éclat, de se faire admirer par la magnificence de leurs équipages, de leurs festins somptueux, et par un luxe et une profusion qui surpassaient ceux des princes souverains».

Grotius n'a-t-il donc pas raison de dire que celui qui lit l'histoire ecclésiastique, n'y trouve rien que les vices et les crimes des évêques? En effet comme cette histoire ne présente que les détails des disputes insensées sur des points ridicules, inintelligibles et absurdes entre les chefs de l'église, et des persécutions atroces qu'ils faisaient réciproquement éprouver, on pourrait dire que la satyre la plus sanglante qui ait jamais été faite contre l'église, c'est l'histoire de l'église.

SECTION VIII.

De la puissance du clergé, et de la tyrannie de l'évêque de Rome.

Ce ne fut que lorsque l'empire romain, qui renfermait la plus grande partie du monde, fut presqu'entièrement converti à la religion chrétienne, que l'église qui avait été longtems militante parvint aux honneurs du triomphe; cependant le clergé, et en particulier l'évêque de Rome, n'arrivèrent point encore à ce degré de puissance dont ils ont joui par la suite.

En effet, quoique peu de tems après l'établissement du christianisme dans l'empire, plusieurs empereurs accordassent au clergé un pouvoir très considérable, néanmoins celui-ci fut souvent contenu par la puissance souveraine, qui l'empêcha de faire tout le mal dont il était capable, et de donner un libre cours à son humeur cruelle et intolérante. Cependant peu après l'évêque de Rome parvint à se faire reconnaître évêque _universel_ ou _oecuménique_; pour lors il se mit non-seulement au-dessus des princes, des rois, des empereurs, mais au-dessus de Dieu lui-même[28]. Non-seulement il fit la loi aux souverains, mais même il les déposa suivant son caprice, il s'en servit comme de marche-pieds[29]; il leur imposa des châtimens ignominieux, il les fit périr[30], lorsqu'ils refusèrent de plier sous ses volontés tyranniques. Bien plus, autant qu'il dépendit de lui, il se mit au-dessus de Dieu lui-même; il détrôna le tout-puissant en s'arrogeant un pouvoir sur les consciences des hommes, sur lesquelles il n'y a que Dieu seul qui ait des droits.

[28] Hostiensis assure que la dignité sacerdotale est 7644 fois au dessus de la dignité royale, vu que c'est la proportion de grandeur qui se trouve entre le soleil et la lune.

[29] En 1169, le pape Alexandre III mit le pied sur la gorge de Frédéric Barberousse, en citant en même tems ces paroles du pseaume, _super aspidem et basilicum ambulabis, etc._

[30] Le pape Grégoire VII obligea l'empereur Henri IV, durant un froid très rigoureux, de rester pendant trois jours exposé aux frimats et aux injures de l'air dans la cour du château du Modénois, revêtu d'un sac et pieds nuds, sans boire ni manger; et en cette posture il fut forcé d'implorer sa miséricorde; ce ne fut qu'à ces conditions que le pape consentit à l'admettre dans le sein de l'église. Clément IV conseilla la mort du jeune Conradin. Clément V fit empoisonner l'empereur Henri VI dans une hostie. En 1249, Innocent VI avait suborné un assassin pour tuer Frédéric. Durant ces débats il n'y eut pas moins de 78 batailles livrées entre les partisans des papes et les empereurs, leurs légitimes souverains.

Ce despotisme insolemment usurpé par le pape ne servit qu'à répandre des terreurs, des calamités, des cruautés religieuses, d'abord dans toute la chrétienté, et ensuite jusqu'aux extrémités de la terre; les Indiens sauvages furent eux-mêmes forcés de boire dans la coupe de la persécution qui leur fut présentée par les chrétiens dévots.

Aussi tôt que quelques-uns des sujets d'un prince chrétien refusaient d'admettre les dogmes absurdes et anti-chrétiens, ou d'adopter les pratiques ridicules et idolâtres, imposées par ce pontife despotique ou par ses ministres insolens, le prince recevait l'ordre de les forcer à la soumission; quand les peuples demeuraient opiniâtres, c'est-à-dire, quand ils persistaient à croire et à agir suivant leurs consciences, ces princes étaient obligés, sous peine d'être excommuniés et privés de leurs états, de se rendre les vils instrumens d'un prêtre, de devenir les infâmes persécuteurs de leurs propres sujets, de venger l'église par des bannissemens, des supplices, des assassinats, des croisades, etc. Ainsi les princes furent réduits à la fâcheuse alternative d'affaiblir leurs états, en bannissant ou détruisant un grand nombre des plus utiles et peut-être des meilleurs de leurs sujets, et même d'agir souvent contre leur propre conscience, ou bien ils coururent le risque d'être châtiés eux-mêmes par un pontife cruel, d'être privés de leurs couronnes, d'être assassinés par quelque sujet dévot et fanatique, d'être détrônés par quelque prince étranger, animé par le pape à sa destruction.

Lorsque des nations ou leurs chefs refusèrent de reconnaître la suprémacie ou la souveraineté de ce _serviteur des serviteurs de Dieu_, c'est-à-dire, de ce roi des rois; lorsque des princes et des peuples furent assez impies pour refuser de se soumettre aux ordres de ce pontife arrogant, ou de regarder ses décrets comme des oracles divins, ils furent déclarés hérétiques, ils furent livrés à Satan, et leurs états furent adjugés à quelque prince plus soumis au pape, à qui celui-ci permit de s'en emparer par la force des armes.

C'est ainsi que le pape Sixte V en usa à l'égard de la reine Elisabeth et de notre nation; il les déclara hérétiques, il les condamna aux flammes éternelles, il excita et soudoya Philippe II, roi d'Espagne, pour qu'il entreprît la conquête de ce royaume, et si le succès eût répondu aux désirs du très saint père, il eût joui de la souveraineté de notre île en récompense de ses peines.

Parmi les exemples sans nombre que l'on pourrait rapporter de la conduite tyrannique et cruelle des papes à l'égard des souverains qui résistaient à leurs ordres quand ces pontifes voulaient qu'ils tourmentassent et égorgeassent leurs propres sujets, nous choisirons l'exemple de Raymond, comte de Toulouse, et de son fils. Ce prince ayant été pressé par le pape Innocent III de bannir les Albigeois de ses états, où ils étaient en très grand nombre, sur le refus que fit le comte de se priver d'une si grande quantité de sujets, ou même de les tourmenter, le pape le fit excommunier et fit absoudre tous ses sujets du serment de fidélité; de plus il autorisa tout prince catholique de lui faire la guerre, de lui courir sus, et de s'emparer de ses terres. Pour rendre ces dispositions plus efficaces, on leva une armée de croisés, c'est-à-dire, d'une espèce de _janissaires_ de l'église, pour marcher contre Raymond. St Dominique se mit à la tête de ces dévots brigands. Le comte, effrayé de la sentence pontificale et de l'arrivée des croisés, promit de se soumettre et tenta de se réconcilier avec l'église; mais le pape ne voulut y consentir qu'a condition que le comte serait mené à la porte de la cathédrale d'Agde, que là il jurerait d'obéir aux ordres de la sainte église romaine; après quoi le légat du pape lui ayant passé une étole au col le traîna dans l'église, et après l'avoir rudement fustigé lui donna l'absolution; cependant le comte avait été si maltraité et son corps était devenu si enflé, qu'il ne put point sortir par la même porte par où il était entré; il fut obligé de prendre une autre route pour aller subir le même traitement à Castres.

Nonobstant cette réconciliation du comte de Toulouse, l'armée des croisés attaqua par-tout les hérétiques, s'empara de leurs villes, les remplit de carnage et d'horreurs, et brûla le plus grand nombre des prisonniers. En 1209, Béziers s'étant rendu, tous les habitants furent passés au fil de l'épée, et la ville fut réduite en cendres; à la prise de cette place, les croisés sachant qu'il y avait un grand nombre de catholiques parmi les hérétiques, furent incertains de ce qu'ils devaient faire. Mais Arnaud, un saint abbé de l'ordre de Cîteaux, leur dit de _tuer tout le monde, vu que Dieu saurait bien démêler les siens_. Sur l'ordre de ce moine, les soldats égorgèrent tout le monde sans distinction.

Plusieurs villes du même pays subirent le même sort; il y eut des milliers d'hommes qui furent pendus, brûlés, enterrés tout vivans. Dans une ville des environs de Toulouse on en pendit cinquante, et quatre cents furent consumés par le feu. On jetta dans un puits, que l'on remplit ensuite de pierres, une dame d'une illustre maison, soeur du gouverneur de Lavaur. A Castres de Termes, l'on jetta Raymond de Termes en prison, et l'on brûla dans un grand feu sa femme, sa soeur et sa fille, ainsi que plusieurs autres dames à qui l'on ne put faire embrasser la religion catholique.

Après la mort du comte de Toulouse, son fils eut le courage de résister à la tyrannie du pape, il se remit en possession des états de son père, et les défendit avec beaucoup de valeur; mais le pontife romain ayant fait prendre les armes au roi de France, celui-ci contraignit le comte de se soumettre et de subir une punition aussi rigoureuse que son père. Sur quoi St. Bernard s'écria «que c'était un saint spectacle de voir un aussi grand personnage, qui avait pu si long-tems résister à tant de nations puissantes, conduit dépouillé de ses vêtemens, et pieds nuds à l'autel!»

Quoique ces princes osassent résister au pape et désobéir à ses ordres, ce pontife insolent trouvait dans presque tous les autres souverains catholiques des esclaves et des bourreaux, prêts à servir ses caprices et son odieuse tyrannie. Les rois de France et d'Espagne, n'ont point rougi de se prêter un grand nombre de fois à ses fureurs et se sont distingués par le zèle imbécile avec lequel ils ont, par complaisance pour un prêtre hautain, et pour un clergé ambitieux, banni, persécuté, massacré une multitude de sujets utiles et vertueux.

Notre reine Marie, princesse en qui la superstition avait totalement étouffé les sentimens de compassion et d'humanité si naturels à son sexe, fit égorger avec la dernière barbarie une foule de ses sujets. Ceux qui voudront s'instruire en détail des cruautés exercées sous le règne de cette princesse sanguinaire, les trouveront dans _Fox_ et dans d'autres écrivains, où ils liront des choses qui leur feront horreur. Cette reine nous prouve les effets terribles que la dévotion peut produire, lorsqu'elle se trouve combinée avec un tempéramment cruel.

Les rois de France ne l'ont cédé à personne dans l'obéissance qu'ils ont eue pour les ordres du très saint père. On sait les guerres civiles que l'intolérance des catholiques romains fit éclore dans ce royaume; on se rappelle en frémissant l'horrible massacre que Charles IX fit faire dans sa capitale, de près de cent mille de ses sujets, dont il avait attiré plusieurs à sa cour sous prétexte de se reconcilier avec eux. Ce roi superstitieux n'eut-il pas l'infamie de tremper ses propres mains dans le sang des hérétiques, sur lesquels il tirait des fenêtres de son palais? Le pontife des Romains, renonçant à toute pudeur, ne rendit-il pas des actions de grâces solennelles au Dieu des miséricordes, pour le massacre odieux commis par les ordres du fils aîné de l'église, qui venait d'immoler tant de victimes à la férocité sacerdotale?

Cependant les rois ne trouvent grâce aux yeux de ce pontife hautain, que quand ils se rendent ses esclaves et ses bourreaux. Nous voyons presque dans le même tems Henri III assassiné par un moine; cet assassinat préconisé comme une action louable, l'assassin regardé comme un martyr par le pape. L'histoire de France nous montre pendant environ un demi-siècle ce royaume inondé du sang des protestans, sur lesquels des princes aveugles exerçaient les vengeances du très saint père, et la cruauté religieuse dans toute son atrocité. Jusqu'au règne d'Henri IV, il périt dans les guerres de religion plusieurs millions d'hommes, et enfin ce monarque, justement chéri des Français, succomba lui-même sous les coups d'un fanatique, armé par des jésuites qui prêchèrent de tout tems la cruauté, la persécution et le massacre des rois.

Dans des tems postérieurs Louis XIV se montra le digne fils de l'église: après avoir désolé toute l'Europe par ses conquêtes, ruiné son royaume par ses folles entreprises et ses profusions, bravé le ciel et scandalisé la terre par ses débauches et ses adultères, il crut tout expier en persécutant, en bannissant, en faisant tourmenter des milliers de protestans. On prétend que sa férocité religieuse força huit cent mille âmes de s'expatrier pour échapper aux prisons, aux galères, aux massacres que ce monarque très chrétien destinait aux plus consciencieux de ses sujets. Tels ont été en France les effets de la cruauté envenimée par la religion [31].

[31] Je tiens de personnes très digne de foi que sous le ministère pacifique du cardinal de Fleuri, qui passait pour un homme très doux, la cour de France a fait expédier plus de quatre-vingt mille lettres de cachet, pour emprisonner et tourmenter la secte des _Jansénistes_.