Part 4
Nous observerons en passant que cette doctrine des _Millenaires_, qui prouve que les Saints de ce tems n'étaient occupés que de biens temporels, ainsi que beaucoup d'autres opinions également absurdes, furent avancées et soutenues par St.-Irénée «qui, selon M. Dodwell, vivait dans un tems si proche des apôtres, qu'il pouvait avoir reçu d'eux sa doctrine, et la transmettre d'une façon sûre à la postérité»[23]. Cet Irénée ne fut pas le seul qui soutint ces opinions, elles furent adoptées par les premiers pères, qui nous les ont transmises comme venant des apôtres et de leurs successeurs immédiats. St.-Irénée prétendait pareillement que les saintes écritures avaient été entièrement détruites durant la captivité de Babylone, mais avaient été restaurées par Esdras, que dieu avait inspiré pour cet effet. Le docteur Middleton assure que ce sentiment fut suivi par tous les principaux pères de l'église des siècles suivans.
[23] Le docteur Middleton dans ses _recherches libres_ (free inquiry), pag. 36, 38 et 39, a recueilli les opinions monstrueuses adoptées et soutenues par les plus anciens pères et surtout par _St. Justin_ et _St. Irénée_. «Entre autres absurdités, ce dernier soutenait la doctrine des Millenaires, dans le sens le plus grossier, et cela sur l'autorité d'une tradition qu'il tenait de tous les vieillards qui avaient conversé avec St. Jean; ceux-ci avaient ouï dire à cet apôtre ce que notre Sauveur lui-même enseignait sur ce point.» Voici un passage qu'il se rappelait. «Il viendra un temps où il croîtra des vignes qui auront chacune dix mille ceps, chaque cep aura dix mille branches, chaque branche aura dix mille rameaux, et chaque rameau portera dix mille grappes composées de dix mille raisins, et chaque grappe pressée fournira vingt-cinq mesures de vin; et lorsqu'un des saints ira cueillir du raisin sur une grappe, une autre grappe criera: _je suis meilleure, prenez-moi, et bénissez le Seigneur_. De même un grain de froment fournira dix mille épis, etc., qui fourniront chacun dix mille grains, dont chacun produira dix mille livres de farine la plus pure, et ainsi des autres semences et fruits.» Le docteur Middleton nous apprend que St. Irénée confirme sa doctrine par le témoignage des prophètes Isaïe, Ézéchiel, Daniel, et par l'Apocalypse de St. Jean, et qu'il prétendait que toutes ces choses n'étaient point allégoriques, mais s'accompliraient à la lettre dans la Jérusalem terrestre.
Mais revenons à quelques-unes des opinions qui ont occasionné des querelles et des persécutions atroces parmi les chrétiens. Dès le tems de St.-Polycarpe qui était disciple de St.-Jean, il y eut une dispute très vive renouvelée plusieurs fois depuis, et qui absorba pendant un grand nombre d'années l'attention du monde chrétien: il s'agissait de savoir si pour la célébration de la Pâque l'on se réglerait sur les juifs qui suivaient la pleine lune, ou si l'on se réglerait sur la résurrection de Jésus-Christ, ou si on la célébrerait un dimanche. Par malheur dans le nouveau testament rien ne semble obliger les chrétiens à observer la Pâque; cependant cette question ne laissa pas d'exciter entre eux de furieuses querelles, et fit même répandre beaucoup de sang.
Il y eut encore une autre question très importante qui occasionna des disputes, des meurtres, et qui fit convoquer le troisième concile écuménique; il s'agissait de savoir si la vierge Marie devait être appellée _mère de dieu_[24]. Nestorius, patriarche de Constantinople, voulut s'y opposer, disant que Marie était une femme, et concluant de là que Dieu n'avait pu naître d'elle; _car_, disait-il, _je ne puis appeller Dieu un enfant qui dans un certain tems n'a eu que deux ou trois mois_. A quoi Nestorius aurait pu ajouter qu'il était impossible que le dieu suprême, le créateur de toutes choses, qui existe par lui-même, pût avoir ni père ni mère. Cependant ce prélat prétendait que c'était blasphémer que de dire que dieu fût né d'une femme, que Dieu eût souffert, que dieu fût mort.
[24] On a donné depuis le titre de _grande-mère de Dieu_ à Ste.-Anne, mère de la vierge. On sait les disputes qui se sont élevées dans l'église au sujet de _l'immaculée conception_ de la vierge. On sait aussi qu'environ vers l'an 400 il fut question de savoir si la vierge Marie ayant conçue sans le secours d'un homme, avait perdu sa virginité. Voyez _Bower, hist. des Papes, vol. I_. On voit à Naples une inscription en l'honneur de la vierge où elle est appelée _Nata, Soror, conjux, eadem genitrixque tonantis_. V. _Les voyages de Keysler_.
Sous le règne de l'empereur Héraclius et de Constance son petit-fils, il s'éleva une violente dispute pour savoir si Jésus-Christ avait eu deux volontés, l'une divine et l'autre humaine. A la sollicitation de Paul, évêque de Constantinople, on persécuta avec fureur pour cet important article; mais Martin, évêque de Rome, assembla un concile composé de cent cinquante évêques, qui décida que quiconque refuserait de reconnaître deux volontés, l'une divine et l'autre humaine, dans le même Jésus-Christ, devait être anathématisé. Est-il rien au monde de plus ridicule que de voir 150 graves prélats assemblés pour une pareille question[25]?
[25] Cette question nous fournit un exemple frappant du jargon métaphysique des théologiens. Les orthodoxes disaient: deux volontés annoncent deux personnes, par conséquent une seule volonté n'annoncerait qu'une personne; mais dans la Trinité il n'y a qu'une seule volonté, vu que le père n'a pas une volonté différente de celle du fils, ni le fils du Saint-Esprit. _Ergo_ dans la Sainte-Trinité il n'y aurait qu'une seule personne, ce qui serait impie, absurde, blasphématoire. Les orthodoxes ajoutaient que dans la Trinité le père voulait en tant que Dieu (_quatenus Deus_) et non comme père; sans cela comme il est une personne distinguée de celle du fils, sa volonté serait une volonté distinguée de celle du fils; d'où ils concluaient que la volonté appartenait à la nature et non à la personnalité; et par conséquent que lorsque la nature était la même il ne pouvait y avoir qu'une volonté, quel que fût le nombre des personnes, et qu'au contraire lorsqu'il y avait plus d'une nature il devait y avoir plus d'une volonté. Voyez _Bower, hist. des Papes_, vol. III, page 109.
Dans le sixième concile écuménique auquel assistèrent deux cent quatre-vingt-neuf évêques, les pères du concile après avoir félicité l'empereur Constantin le fils aîné de Constans, qui venait de faire couper le nez à ses deux frères puînés, afin de les empêcher de prendre part à l'empire, après l'avoir comparé à un autre David suscité par Jésus-Christ, et avoir dit qu'il était _selon le coeur de Dieu_, pour n'avoir point joui du repos jusqu'à ce qu'il les eût assemblés afin de découvrir la vraie règle de la foi: après, dis-je, avoir ainsi complimenté cet indigne empereur et avoir condamné l'hérésie des _Monothélites_, c'est-à-dire de ceux qui n'admettaient qu'une seule volonté en Jésus-Christ, ces prélats déclarèrent qu'ils reconnaissaient deux volontés naturelles et deux opérations, qui se trouvaient indivisiblement, inconvertiblement, sans confusion et inséparables dans le même Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'ils reconnaissaient en lui l'opération divine et l'opération humaine.
Il eût été très heureux s'il n'y avait eu que des ecclésiastiques qui se fussent mêlés dans ces absurdes querelles, mais malheureusement pour la chrétienté les empereurs s'y intéressèrent très vivement et tandis que les Sarrazins assaillaient l'empire de tous côtés et en arrachaient des provinces les unes après les autres, les empereurs au lieu d'assembler des armées pour les repousser, assemblaient des conciles et faisaient faire des canons, des décrets, des ordonnances au sujet de spéculations métaphysiques qui n'avaient aucun rapport avec la religion chrétienne.
Cette dispute mémorable en fit éclore une autre; il s'agissait de savoir si Jésus-Christ était seulement de deux natures et non pas en deux natures. Cette importante question partagea l'an 504 la ville d'Antioche en deux factions: la populace des deux partis fut enivrée de rage et de folie par ses guides spirituels; on se battit sans avoir aucuns égards ni aux liens de l'amitié ni à ceux de la parenté; cependant les orthodoxes, c'est-à-dire les plus entêtés et les plus forts l'emportèrent, et la rivière d'Oronte fut arrêtée dans son cours par le grand nombre de cadavres des Eutychiens qui furent égorgés sans pitié.
La même année il s'éleva une terrible sédition à Constantinople au sujet d'une addition faite à une hymne appellée le _Trisagion_. Les expressions primitives dont on se servait dans cette hymne, étaient _Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, ayez pitié de nous_. Cette hymne était destinée à exprimer la croyance de la Trinité. Tous les troubles furent occasionnés parce qu'on y avait ajouté ces mots _qui a été crucifié pour nous_. Après plusieurs combats qui se livrèrent non seulement dans les rues, mais même dans les églises, la populace orthodoxe, soutenue par une armée de moines, remporta la victoire sur les Eutychiens, qui avaient pourtant les soldats et la cour de leur côté. Alors les orthodoxes donnèrent des ordres pour massacrer, sans distinction de sexe ou de rang, tous ceux qui avaient assisté l'empereur dans la guerre qu'il avait faite _à la très sainte Trinité_. En conséquence dans l'espace de trois jours on égorgea dix mille Eutychiens, leurs maisons furent pillées et brûlées, ainsi qu'une grande partie de la capitale.
Dans la querelle au sujet du culte des images, c'est-à-dire lorsqu'il fut question de savoir si les chrétiens devaient être idolâtres ou non, ceux qui soutenaient l'affirmative l'emportèrent, vû que c'est ordinairement ceux qui ont tort qui se battent avec le plus de zèle et de frénésie. Cette dispute se termina donc par l'établissement de l'idolâtrie, qui subsiste encore aujourd'hui dans l'église romaine, au grand scandale de la chrétienté.
On ne finirait point si l'on voulait entrer dans le détail de toutes les contestations qui se sont élevées au sujet de la grace, des oeuvres, de la justification, du libre arbitre, etc. L'on a disputé pour savoir si l'on devait recevoir la communion debout ou à genoux; si le pain sacramental devait être levé, ou non levé; si le vin devait être pur ou mêlé avec de l'eau; si le baptême devait être administré aux enfans ou aux adultes; si pour purifier l'âme il fallait plonger le corps dans l'eau ou s'il suffisait de jetter de l'eau sur la face ou sur la tête. L'on se battit pour savoir laquelle de ces deux méthodes était la plus avantageuse au salut; si le surplis et quelques autres habillemens des prêtres étaient décens, nécessaires et pieux, ou s'ils étaient indécens, impies, anti-chrétiens, abominables. En un mot ce serait fatiguer la patience du lecteur que de rapporter une infinité de contestations également intelligibles et intéressantes, qui ont néanmoins occasionné des débats très violens et des persécutions affreuses entre les chrétiens. Je me bornerai donc à parler des querelles qui se sont élevées au sujet du _péché originel_, sur l'élection et la réprobation, sur la nature de l'eucharistie, enfin sur la Trinité; je tâcherai cependant d'être le plus concis qu'il me sera possible.
L'on a beaucoup disputé pour savoir en quoi consistait le péché originel, s'il fallait entendre à la lettre la manducation du fruit défendu, ou s'il fallait entendre par là le commerce illicite entre les deux sexes. Quoique le genre humain eût été créé mâle et femelle et indubitablement avec ses passions naturelles, cependant on supposa qu'il lui était défendu de jouir. L'on a de plus imaginé des opinions diverses pour rendre compte de la façon dont le péché d'Adam s'est transmis à sa postérité, si ce fut par _imputation_ ou par une sorte de contagion, de corruption, de transfusion, d'infection, etc.
Il y eut de tout tems des disputes interminables, et il y en aura toujours suivant les apparences au sujet de _l'élection_ et de la _réprobation_; on a allégué un grand nombre de passages pour et contre, et chacun a, comme de raison, prétendu qu'ils étaient clairs et décisifs en sa faveur; mais comme mon dessein n'est point d'entrer dans ces sortes de discussions, je me contenterai d'exposer ici en peu de mots l'état de la question qui a la réprobation pour objet.
Dieu, qui sait et prévoit tout, a créé tous les hommes en conséquence d'un acte de sa volonté; il les a forcés d'exister, quoique suivant l'opinion de ceux qui soutiennent la réprobation, il sût ou prévît très bien, et même eût ordonné que la plus grande partie des hommes serait éternellement malheureuse. Tel est selon eux le décret d'un Dieu infiniment juste, infiniment bon, infiniment miséricordieux. Il est certain que si l'on voulait soumettre cette question au tribunal de la raison, elle ne prêterait guère à la dispute, elle deviendrait plutôt un objet d'horreur.
Le lecteur intelligent pourra probablement pousser où il voudra ses réflexions là-dessus: mais il ne peut les pousser trop loin, s'il se laisse uniquement guider par la vérité.
Dans les disputes sur l'eucharistie, il fut question de savoir si le pain et le vin, administrés à ceux qui les reçoivent dignement et avec foi, les font participer au corps et au sang de Jésus-Christ, ou si les espèces ou élémens sont consubstanciés avec ce corps et ce sang, ou enfin si, suivant la doctrine de l'église romaine qui est la plus nombreuse des sectes chrétiennes, le pain et le vin sont _transubstanciés_, c'est-à-dire changés dans le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, dans le corps et le sang de Dieu, du créateur de l'univers[26].
[26] Il y a eu de grandes contestations dans l'église romaine pour savoir si le pain et le vin reçus dans le sacrement d'Eucharistie se changeaient par la digestion en excrémens comme les autres alimens; on donna le nom de _Stercoranistes_ à ceux qui soutenaient l'affirmative, mot qui vient de _Stercus_. Le cardinal Humbert, dans sa réponse à Nicetas Pectoratus, le traite de Stercoraniste pour avoir soutenu que l'Eucharistie rompait le jeûne.
Le dogme de la trinité, étant un des plus abstraits de la religion chrétienne, et par conséquent celui qui est le moins intelligible, a excité les plus grandes et les plus opiniâtres disputes. Il s'éleva deux antagonistes qui se querellèrent sur cette matière; l'un fut _Alexandre_ évêque d'Alexandrie, et l'autre fut un prêtre nommé _Arius_. L'évêque Alexandre, en parlant de la Trinité, avança que le fils était coéternel et _consubstanciel_ avec le père et son égal en dignité. Arius lui opposa cet argument; _si le père a engendré le fils, celui qui est engendré doit avoir eu un commencement de son existence; d'où il suit qu'il y eut un temps où le fils n'existait pas_. Arius en concluait que le fils tenait sa substance de choses non existantes. D'un autre côté Arius, au dire de l'évêque Alexandre, prétendait qu'il y avait eu un tems où il n'y avait pas de fils de Dieu, et que celui qui n'existant pas auparavant avait existé par la suite, devait être regardé sur le pied des hommes ordinaires, et par conséquent était d'une nature changeante et susceptible de vices ainsi que de vertus. Selon Arius la doctrine d'Alexandre était que Dieu a toujours été et que son fils a toujours été, que le père et le fils sont coéternels, que le fils coexiste avec Dieu sans être engendré, ayant été engendré de toute éternité, c'est-à-dire, engendré, sans être engendré; que Dieu n'était point avant son fils, pas même en idée ou dans aucun point du tems, étant toujours Dieu et toujours fils. V. _Chandler dans son introduction, pag. 22 et 23_.
Cette dispute, également intelligible de part et d'autre, également édifiante et instructive, fut l'occasion des violences, des persécutions, des massacres les plus atroces, et fit verser des flots de sang. De notre temps on a vu encore bien des combats au sujet de la Trinité, mais les combattans, quoique très acharnés les uns contre les autres, n'ayant point d'autres armes que leurs langues et leurs plumes, n'ont guère pu se faire d'autre mal que de s'injurier, de se calomnier, de s'outrager réciproquement.
Le lecteur pourra facilement imaginer combien les disputans pouvaient être éclairés sur les matières pour lesquelles ils s'entrégorgeaient les uns les autres. Cependant il est bon de faire voir combien leurs disputes étaient entendues par le peuple qui y prenait un très vif intérêt: il est pourtant à présumer que le vulgaire le plus grossier était pour l'ordinaire autant au fait des questions que ses théologiens les plus profonds.
Après que quelques évêques eurent pieusement condamné Dioscore, évêque d'Alexandrie, ils s'occupèrent du soin d'établir la foi, conformément au symbole de Nicée, aux opinions des pères, à la doctrine de Saint Athanase, de Saint Cyrille, de Saint Basile, de Saint Grégoire, de Saint Léon; en conséquence il fut décidé que «Jésus-Christ était vrai Dieu et vrai homme, consubstanciel au père quant à sa divinité, et consubstanciel à nous quant à son humanité; qu'il fallait reconnaître qu'il était composé de deux natures sans mélange qui ne pouvaient se convertir l'une dans l'autre, et pourtant indivisibles et inséparables; qu'il n'était point permis à personne d'avancer, d'écrire, de penser, d'enseigner aucune doctrine contraire; etc.» Cette décision fut suivie des acclamations du peuple, qui cria «_que Dieu bénisse l'empereur, que Dieu bénisse l'impératrice! Nous croyons ce que croit le pape Léon. Nous condamnons et nous damnons ceux qui divisent ou qui confondent les deux natures. Nous croyons comme Cyrille; que le nom de Cyrille soit immortel. C'est ainsi que croient les Orthodoxes; anathême à quiconque ne croit pas de même_». Voyez l'_introduction de M. Chandler, pag. 47_.
Il suffira de rapporter encore un exemple de cette nature que nous fournit le commencement de ce siècle. Une portion du clergé de quelques cantons de la Suisse ayant dressé les articles d'un formulaire appelé _le Consensus_, il s'éleva de grands débats et des troubles à son sujet. «Il est constant, dit l'auteur que je cite, que la plupart des fauteurs ainsi que des ennemis de ce formulaire ne l'avaient ni vu ni lu, et que, s'ils en eussent pris lecture, ils ne l'auraient point entendu; cependant on en fut si allarmé dans le pays de Vaud que l'effroi n'eût pas été plus grand si l'ennemi eût été sur la frontière. Le peuple croyait que ce _Consensus_ était un homme de la Suisse Allemande qui venait pour déposer les prédicans du pays de Vaud, et pour introduire une nouvelle doctrine. Durant ce trouble on envoya quelques députés de Berne à Lausanne pour rétablir la paix, et ceux-ci ayant pris pour secrétaire un homme fort grand et fort maigre, on prit celui-ci pour le _Consensus_, et il fut souvent en danger d'être assommé par la populace des villages qui ne faisaient que le huer en disant, _voilà le Consensus; c'est ce grand vilain-là qui est le Consensus_. Les femmes pleuraient dans les rues, comme si elles eussent perdu tous leurs biens et leur liberté. Dans la ville de Lausanne, la consternation fut aussi grande que si tous les habitans eussent été condamnés à la mort.» Voy. _l'état et les délices de la Suisse, tome IV, pag. 355 et suivantes_.
Quelque pitoyables ou ridicules que ces disputes doivent paraître à tout lecteur sensé; quelque inintelligibles qu'elles paraissent à d'autres, elles n'ont pas laissé ainsi que bien d'autres querelles tout aussi obscures, de servir de prétextes à des cruautés atroces depuis la fondation du christianisme. Pour peu que l'on soit au fait de l'histoire ecclésiastique, l'on saura que les chefs de la dispute dans ces controverses insensées, et que les principaux acteurs des sanglantes tragédies qui se passèrent dans l'église primitive au sujet des opinions religieuses et de la diversité des formes du culte, ont communément mérité le titre de _Saints_ et de _Pères de l'église_. Si nous examinons impartialement et sans préjugé la conduite de la plupart de ces grands saints et bien d'autres qui ont passé pour des lumières de l'église, tandis qu'on aurait dû les regarder comme les brandons de la discorde; nous serons forcés de reconnaître qu'ils étaient des hommes très pervers et très méchans à tous égards, et sur-tout des persécuteurs très virulens; leur prétendu zèle pour la religion, loin d'amortir en eux l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie, la noirceur et la cruauté, ne faisait qu'enflammer ces passions en eux et les faire éclater sans pudeur et sans retenue. Il y a tout lieu de croire que ces grands hommes, ainsi que la plupart de leurs successeurs, ont plutôt regardé la religion comme un moyen de satisfaire leur vanité et leur cupidité que de se procurer la sainteté.
On nous dira peut-être que beaucoup de ces querelleurs ou de ces saints ont souffert le martyre. Nous en conviendrons; mais il paraît évident qu'ils manquaient de charité et de beaucoup d'autres vertus chrétiennes; dans ce cas à quoi pouvait-il leur servir de laisser brûler leur corps? Le martyre seul ne prouve point qu'ils aient été des gens de bien; il y a tout lieu de croire que l'orgueil et le désir de passer pour des saints ou d'acquérir une haute réputation furent les motifs de leur conduite; ou bien peut-être espéraient-ils que leurs souffrances les aideraient à expier les crimes dont ils se sentaient coupables et leur vaudraient des récompenses. Il peut encore se faire que la chaleur de leur tempéramment eût beaucoup de part à leur conduite; en effet beaucoup d'hommes très méchans sont devenus martyrs, même pour des bagatelles ou dans de mauvaises causes. L'athéisme lui-même eut ses martyrs, et l'on rapporte de Philoxène que les menaces des tourmens les plus rigoureux ne purent jamais l'engager à louer les mauvais vers d'un tyran. M. de la Loubere nous apprend que lorsque le prince Tartare qui régnait à la Chine en 1687, voulut forcer les Chinois à se raser la tête à la façon des Tartares, un grand nombre de ces Chinois aima mieux mourir que de se conformer à cet ordre. Les Bonzes de ce même pays s'enferment dans des chaises à porteurs remplies de cloux dont la pointe est tournée en dedans, et s'infligent beaucoup de tourmens semblables, uniquement pour exciter l'admiration et la charité du vulgaire.
Des philosophes indiens se sont brûlés eux-mêmes pour acquérir de la réputation; les femmes de l'Indostan vont avec la plus grande gaîté se brûler vives sur les corps de leurs maris décédés, le tout parce que c'est une coutume établie dans ces contrées.
Joignez à cela que nous ne devons pas supposer que tous les saints qui furent mis à mort sous les empereurs romains aient été à proprement parler des martyrs du christianisme; on sait très bien que plusieurs d'entre eux ont été punis pour des attentats contre le gouvernement, et que beaucoup d'autres le furent parce qu'ils avaient excité la populace à démolir les temples des païens ou à commettre d'autres désordres très contraires au repos de la société.
SECTION VII.
De plusieurs saints très orthodoxes et pères de l'église qui ont été de violens persécuteurs.
Après avoir rapporté quelques-uns des articles sur lesquels les chrétiens ont eu de violentes disputes; après avoir montré combien ces articles ont été entendus par les disputeurs et par ceux qui se sont crus intéressés dans ces querelles; après avoir fait voir quelle espèce d'hommes étaient les chefs les plus zélés et les plus dévots qui les excitaient, nous allons continuer à mettre sous les yeux du lecteur quelques exemples des persécutions atroces et des cruautés révoltantes, qu'un grand nombre de ceux qui s'appellent des chrétiens ont exercé les uns contre les autres à l'occasion de leurs opinions diverses.