Part 3
On demandera, peut-être, quel mal ou quelle cruauté il pouvait y avoir à tuer des animaux dans des sacrifices, puisqu'on en tue journellement dans tout l'univers pour la nourriture des hommes? Je réponds que si la chair des animaux est absolument nécessaire à la subsistance de l'homme, il est autorisé à le tuer faute de pouvoir s'en passer; mais cela ne peut point justifier l'usage de les tuer pour des pratiques superstitieuses, qui bien loin d'être nécessaires sont infiniment dangereuses: or il est évident que l'usage de tuer des animaux était une pratique superstitieuse; l'écriture sainte des chrétiens et la raison s'accordent à le prouver; tout ce qui est regardé comme un devoir religieux sans pouvoir opérer l'effet qu'on se propose, doit être traité de pratique superstitieuse, _il est impassible_, dit St.-Paul, _que le sang des taureaux et des boucs ôte les péchés_. La raison est en cela conforme à ce que dit l'apôtre.
Il est à remarquer que, quoique la religion des juifs fît tant de cas des sacrifices sanglans, néanmoins plusieurs de leurs prophètes se sont, ainsi que St.-Paul, déclarés contre cette pratique cruelle et ridicule, et ont reconnu que Dieu ne l'exigeait nullement. Le Psalmiste dit à Dieu: _vous n'avez point désiré le sacrifice ni l'offrande, vous n'avez point exigé d'holocaustes_. Voyez _pseaume 46, vers. 6_. Jérémie parlant au nom de Dieu dit aux juifs: _je n'ai point parlé avec vos pères, ni ne leur ai point donné de commandemens touchant les holocaustes et les sacrifices au jour où je les ai fait sortir d'Égypte_. Voyez _Jérémie, chapitre VII, vers. 22_[15]. Isaïe fait dire à Dieu: _qu'ai-je besoin de la multitude de vos sacrifices? chapitre 1, vers. 11_. Le même prophète avertit les juifs qu'il vaudrait mieux cesser de faire le mal et d'apprendre à faire le bien, de rechercher la droiture, etc. _Ibid. vers. 16, 17._ Les payens ont senti la même vérité par les seules lumières du bon sens. Cicéron dit que le culte le plus agréable aux dieux est de les servir avec un coeur pur. _Cultus autem Deorum est optimus, idemque castissimus, atque sanctissimus, plenissimusque pietatis, ut eos semper pura, integra, incorrupta et mente et voce veneremur. De Natur. Deor. Lib. II._ Perse s'est expliqué de la même manière.
_Compositum jus, fasque animi, sanctoque recessus Mentis, et incoctum generoso pectus honesto: Hæc cedo, ut admoveam templis, et farre litabo._
SATYR. II. vers 73.
[15] Il paraît difficile de concilier ces passages des pseaumes et des prophètes avec le lévitique de Moïse, c'est-à-dire Dieu lui-même paraît fort occupé des sacrifices du peuple d'Israël.
Mais continuons d'examiner l'absurdité et la barbarie de ces pratiques religieuses, et les conséquences fatales qui en sont découlées. Il est évident que l'usage de répandre le sang à grands flots dans les sacrifices a dû contribuer à rendre les hommes cruels ou à fortifier en eux la disposition naturelle qu'ils ont à la cruauté; en effet n'était-ce pas les familiariser avec le sang? Quel déluge ne devait-on pas en répandre lorsqu'on immolait à la fois vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis! quel affreux carnage qu'un pareil sacrifice[16]! si de semblables spectacles étaient propres à disposer à la cruauté le peuple qui n'en était que le témoin, quel effet ces sacrifices ne devaient-ils pas produire sur les prêtres, qui faisaient les fonctions de bouchers, et qui jouaient le principal rôle dans cette scène dégoûtante de carnage et d'horreurs!
[16] Voyez _liv. I des rois, chap. 8, vers. 63_.
Quelque nécessaire qu'il soit d'avoir des hommes dont la profession soit de tuer des animaux pour notre nourriture, l'expérience nous prouve constamment que ce métier est très propre à les rendre bien plus cruels que d'autres[17]. Notre législation s'en est aperçue, car elle ne veut point que les bouchers soient admis à être juges en matière criminelle. Au reste, il n'est pas douteux que bien des personnes s'en tiendraient au régime Pythagoricien si elles ne pouvaient se procurer de la chair qu'en tuant elles-mêmes des animaux. J'en appelle à tout lecteur sensible; et je lui demande s'il n'a pas éprouvé un sentiment très douloureux quand par hazard ses yeux se sont portés sur un innocent agneau léchant la main de celui qui lui enfonçait le couteau dans la gorge, ou même quand il a vu un boeuf succomber sous des coups de massue, et montrer par ses mouvemens convulsifs qu'il luttait contre la mort? Si des exemples de ce genre sont si propres à affecter une âme sensible, à quel point n'eût-elle pas été touchée à la vue du carnage inutile dont nous avons parlé plus haut, qui n'avait pour objet que des pratiques superstitieuses?
[17] Thomas Morus, dans son _Utopie_, liv. 2, dit que c'était la fonction des esclaves de tuer les animaux, qu'aucun citoyen ne pouvait le faire, vu que les _Utopiens_ croyaient cette profession propre à étouffer la pitié. Quoique ces _Utopiens_ soient un peuple imaginaire, ce passage sert à faire connaître la façon de penser de l'auteur.
Quelque révoltant que fût l'usage de sacrifier des animaux, il n'est pas à beaucoup près le plus cruel de ceux que les hommes ont pratiqué dans leurs cultes religieux; nous trouvons en effet que c'était une très ancienne coutume chez plusieurs nations, telles que les Cananéens ou Phéniciens, les Carthaginois, les Scythes, les Gaulois et même les Grecs et les Romains plus civilisés, de sacrifier des êtres de leur espèce; et même chez quelques peuples on immolait aux dieux ses propres enfans.
Bochart et quelques autres auteurs assurent que les Cananéens tenaient cette coutume d'Abraham; mais l'évêque Cumberland croit que cet usage était antérieur au déluge, et se pratiquait par les peuples de Canaan long-tems avant qu'Abraham vînt s'établir chez eux. En supposant la raison du côté de l'évêque, qui paraît appuyer très bien son sentiment, pourquoi n'imaginerions-nous pas qu'Abraham fut déterminé à immoler son fils en conséquence de la coutume établie dans le pays où il vivait, plutôt que de penser que ce fût Dieu qui l'engagea à commettre une action, qu'humainement parlant l'on doit regarder comme un crime abominable? En partant de cette supposition ne pourrait-on pas présumer que l'ange qui mit obstacle à cette action n'était autre chose qu'un sentiment de raison et d'humanité qui, s'élevant dans le coeur d'Abraham, l'empêcha de commettre une cruauté familière aux Cananéens stupides et cruels parmi lesquels il vivait? Ne put-il pas, en réfléchissant à ce qu'il allait faire, imaginer qu'il était impossible que Dieu pût ordonner un crime aussi affreux que le meurtre de son fils[18]? Je n'insisterai point sur cette façon d'expliquer un passage, qui a fort embarrassé les théologiens, quand ils ont voulu concilier cet ordre de la divinité avec les opinions raisonnables que l'on doit s'en former; j'observerai seulement que les Égyptiens furent si opiniâtrement attachés à cet usage d'immoler des victimes humaines, que quand les Phéniciens, de qui ils le tenaient, furent chassés d'Égypte par _Tethmosis_ ou _Amois_, roi de Thèbes qui défendit cet usage, ce prince fut obligé de céder à la coutume en substituant des hommes de cire à des hommes réels.
[18] Selon la Genèse Abraham était sur le point d'immoler son fils. Peut-être le lecteur ne sera-t-il par fâché de comparer avec la conduite d'Abraham celle d'un roi payen dans une circonstance à-peu-près pareille. Le Dieu tutélaire de Thèbes étant apparu à Sabbacon, l'un des rois pasteurs de l'Égypte, et lui ayant ordonné de mettre à mort tous les prêtres du pays, ce prince jugea que les dieux ne voulaient plus qu'il demeurât sur le trône, puisqu'il lui ordonnaient des actions contraires à leurs volontés ordinaires. En conséquence il se retira en Éthiopie. Voyez _Diodore de Sicile_, _lib._ II. Cependant il n'est pas douteux que ce prince n'eût agi d'une façon plus sensée s'il eût regardé l'apparition de son dieu comme une rêverie ou une illusion, comme elle était effectivement, et alors il n'aurait pas abandonné son trône et son pays.
César nous dit que les Gaulois étant très superstitieux, ceux qui se sentaient attaqués de quelque maladie dangereuse, ou qui se voyaient exposés aux dangers de la guerre, offraient des sacrifices humains, ou bien s'immolaient eux-mêmes au pied des autels, croyant que les dieux immortels ne pouvaient être appaisés que lorsqu'on leur sacrifiait la vie d'un homme pour celle d'un autre. Les Druides étaient chargés de ces sacrifices; ils préparaient pour cet effet de grandes figures d'osier dans lesquelles ils renfermaient des hommes vivans; après quoi ils mettaient le feu à ces figures: les malheureuses victimes périssaient ainsi dans les flammes. Il est vrai que les Gaulois croyaient que les voleurs et les malfaiteurs étaient les victimes les plus agréables à leurs dieux, mais à leur défaut ils prenaient des hommes innocens[19].
[19] Voyez _de Bello Gallico, lib. VI, § 16_. Ils avaient toujours pour maxime que la vie d'un homme devait être expié par la vie d'un autre homme; _quod pro vita hominis, nisi vita hominis redditur, non posse Deorum immortalium numen placari_. IBIDEM.
C'était l'usage à Tyr dans les grandes calamités que les rois immolassent leurs fils pour appaiser la colère des dieux. Les particuliers qui se piquaient de n'être pas moins dévots que leurs souverains, sacrifiaient pareillement leurs enfans quand il leur arrivait quelque grand malheur; lorsqu'ils n'avaient point d'enfans ils achetaient ceux des pauvres, afin de ne pas perdre les avantages d'une oeuvre si méritoire.
Voici la méthode pratiquée dans ces sortes de sacrifices; il y avait une statue colossale de bronze représentant _Saturne_ qui est le même Dieu que le _Moloch_ dont il est parlé dans l'écriture. Cette statue était creuse, les enfans destinés aux sacrifices y étaient enfermés après qu'elle avait été rougie au feu; d'où l'on voit que ces victimes infortunées étaient consumées dans des tourmens affreux. Pour étouffer leurs cris, on faisait un grand bruit de tambours et de trompettes; les mères se faisaient un devoir religieux et un point d'honneur d'assister à ces horribles spectacles sans verser des larmes ou sans pousser aucuns soupirs; elles auraient craint que leurs regrets ne rendissent le sacrifice moins agréable aux dieux et moins utile pour elles-mêmes.
Les Carthaginois avaient appris cette coutume des Tyriens leurs ancêtres; quand il régnait chez eux quelque maladie contagieuse, ils sacrifiaient sans pitié un grand nombre d'enfans; sans égard pour des êtres infortunés dont l'âge tendre excite la compassion dans les âmes les plus féroces, ces superstitieux abrutis cherchaient dans leurs crimes des remèdes contre leurs malheurs; ils devenaient barbares pour exciter la pitié des dieux.
Diodore de Sicile nous dit que lorsqu'Agatocle assiégeait Carthage, les habitans de cette ville se voyant réduits à l'extrémité, imputèrent leurs maux à la juste colère de Saturne, parce qu'au lieu d'immoler, suivant l'usage, les enfans des personnes les plus distinguées, on leur avait frauduleusement substitué des enfans d'étrangers et d'esclaves. Pour réparer cette faute, ils sacrifièrent à leur dieu deux cents enfans des familles les plus nobles et les plus qualifiées de Carthage; de plus, trois cents citoyens qui se sentirent coupables de ce crime imaginaire, firent à leur divinité le sacrifice de leur vie.
Les Mexicains semblent avoir surpassé toutes les autres nations dans l'usage infernal de sacrifier des victimes humaines. L'auteur de l'_histoire civile et morale des Indes-Occidentales_, dit que ces peuples ne sacrifiaient jamais que les prisonniers qu'ils faisaient à la guerre. Montézuma ne voulut point conquérir la province de Tlascala afin qu'elle pût fournir constamment aux sacrifices. Ceux qui aidaient à immoler les victimes étaient regardés comme des hommes sacrés, leurs fonctions étaient considérées, elles étaient héréditaires. Leur chef était un prélat, un évêque, ou un pape à qui seul était réservé le droit de porter le coup fatal.
Les Mexicains avaient de plus un sacrifice particulier d'un esclave, que l'on traitait pendant une année de la façon la plus honorable; il était superbement vêtu, on lui donnait le nom de l'idole du pays, on lui assignait un logement dans le temple, on lui servait les mets les plus exquis qui lui étaient présentés par les principaux d'entre les prêtres; il était gardé par les plus grands seigneurs, afin d'empêcher qu'il n'échappât. Quand il passait dans les rues il était suivi par des grands, le peuple sortait des maisons pour le voir, et les femmes lui présentaient leurs enfans pour recevoir sa bénédiction. A la suite de ces honneurs, ou plutôt de cette farce cruelle, lorsque le tems de la fête était venu, on lui ouvrait l'estomac, dont on arrachait le coeur que l'on offrait tout fumant au soleil et l'on mangeait son corps.
Acosta nous dit que les Mexicains sacrifiaient tous les ans à deux de leurs idoles deux mille cinq cents hommes engraissés avec soin, et que lorsque leurs prêtres les avertissaient de faire honneur à leurs dieux, on leur disait que ces dieux _avaient faim_; ils envoyaient des armées pour chercher des prisonniers destinés aux sacrifices, dont ils mangeaient la chair ensuite. Le même auteur assure que Montézuma sacrifiait communément vingt mille hommes par an, et que ce nombre allait quelquefois jusqu'à cinquante mille.
Il paraît que les prêtres de ce peuple étaient si sanguinaires et avaient un tel ascendant sur les princes, qu'ils leur persuadaient que leurs dieux étaient en colère et ne s'appaiseraient qu'en cas qu'on leur immolât quatre ou cinq mille hommes en un jour dans des tems marqués; ainsi pour les satisfaire il fallait, à tort ou à raison, faire la guerre aux voisins pour se procurer un nombre suffisant de victimes.
Telles ont été les cruautés que la religion a fait exercer; Les hommes ont commis les plus grands crimes pour expier leurs péchés, pour détourner la colère et se concilier la faveur de leurs dieux; mais sans le penchant qu'ils ont naturellement à la cruauté et les impostures de leurs prêtres, les hommes n'auraient jamais imaginé que la divinité exigeât d'eux d'autre sacrifice que celui de leurs passions déréglées. Un honnête payen a dit avec raison: si tu veux rendre les dieux propices, sois vertueux. _Vis Deos propitiare? bonus esto._ Je terminerai ce sujet si révoltant des sacrifices humains par les vers que Racine met dans la bouche de Clytemnestre parlant à son époux Agamemnon à l'occasion du sacrifice d'Iphigénie; les horribles cérémonies de ces odieux sacrifices y sont décrites de la manière la plus forte.
Un prêtre environné d'une foule cruelle, Portera sur ma fille une main criminelle, Déchirera son sein, et d'un oeil curieux Dans son coeur palpitant consultera les Dieux!
SECTION V.
Des traitemens cruels que les hommes se font éprouver les uns aux autres à cause de la différence de leurs opinions religieuses et de la diversité de leur culte.
Le troisième et le dernier point de vue sous lequel on se propose d'envisager la cruauté religieuse, a pour objet les traitemens inhumains que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de leurs différens sentimens en matière de religion, et des diverses formes de leurs cultes. Toutes les religions qui n'avaient pas totalement la superstition pour base, ou qui n'étaient pas de pures inventions politiques, ou qui n'avaient pas pour objet de tromper le plus grand nombre pour l'avantage du plus petit, ont dû se proposer le bien-être du genre humain; elles ont dû surtout avoir pour but de leur apprendre à réprimer quelques passions, d'en régler d'autres, de rendre les hommes paisibles, humains, indulgens, bienfaisans, sensibles à la pitié; pour qu'une religion fût bonne, on aurait droit de s'attendre à lui voir produire ces fruits avantageux; une religion que l'on nous donne comme instituée par la divinité même devrait surtout ne jamais perdre ces grands objets de vue. Cependant dans le fait toutes les religions ont produit des effets tout contraires; elles ont fait éclore des disputes, des jalousies, des animosités, des guerres, des persécutions, des meurtres et des carnages, et celle qui passe pour la meilleure de toutes est précisément celle qui a produit les plus grands désordres; à en juger par ses effets, il semblerait que la religion chrétienne, loin d'apporter la paix sur la terre, n'est venue y apporter que le glaive et la destruction.
«Un de nos théologiens reconnaît qu'il est aussi surprenant qu'affligeant de considérer le peu de bien que le christianisme a produit, quand on le compare avec celui qu'il aurait pu faire depuis son établissement dans le monde»[20]. Il dit ailleurs... «à force d'abus et de perversité il est arrivé que l'évangile, bien loin de produire les bons effets que l'on pouvait en attendre, a produit des maux sans nombre... au lieu d'éclairer les hommes, de les rendre indulgens et bienfaisans, il n'a servi qu'à faire naître des querelles, des erreurs, des opinions; il a produit des haines invétérées inconnues avant lui; il a causé des tumultes et des désordres que l'autorité civile n'a pu souvent ni réprimer ni calmer».
[20] V. le livre intitulé: _a reply, etc., par Ralph Heathcoate_, pages 172 et 174.
Nous ferons voir par la suite les causes de ces maux. Depuis le meurtre du juste Abel jusqu'à nous, l'histoire nous montre la façon cruelle dont les hommes se sont traités réciproquement, en vue de la diversité de leurs opinions religieuses et de leurs cultes; elle nous prouve que ces choses ont en tout tems et en tous pays fait naître des persécutions humaines.
M. Chandler a observé, dans l'excellente introduction qu'il a mise à la tête de l'_histoire de l'inquisition_, par Limborch, que l'on a tout lieu de conclure d'un passage du livre de _Judith_ que les anciens juifs ont été persécutés pour cause de religion. «Ce peuple, dit Achior à Holopherne, est descendu des Chaldéens, et il habitait ci-devant la Mésopotamie, parce qu'il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères qui vivaient en Chaldée; car il quitta les voies de ses ancêtres, et adora le Dieu du ciel, le Dieu qu'il connaissait: ainsi il s'est détourné de la face de ces dieux, et il se sauva dans la Mésopotamie, où il séjourna long-tems».
Les juifs furent encore cruellement persécutés par Antiochus Épiphane, qui, quoiqu'il fût un prince très méchant, ne laissait pas, comme il arrive très souvent, d'avoir beaucoup de zèle pour sa religion: ceux d'entre les juifs qui ne voulaient pas renoncer au culte du vrai Dieu pour adorer ses idoles, furent par les ordres de ce tyran cruellement battus, tourmentés, mis en croix; il fit mourir les femmes qui contre ses ordres circoncisaient leurs enfans, il fit attacher ceux-ci au col de leurs parens crucifiés. Les supplices qu'il fit endurer à Éléazar et aux frères Machabées, parce qu'ils refusèrent de renoncer à leur religion et de sacrifier aux dieux des Grecs, sont des exemples affreux de la cruauté religieuse de ce monarque pervers.
Socrate, l'un des hommes les plus sages et les plus vertueux qui aient jamais existé, fut mis à mort par les Athéniens, ses compatriotes, à cause de sa façon de penser sur la religion. Ce que Juvenal nous dit dans sa XVe satire prouve que les Égyptiens étaient souvent en querelle, en venaient même aux coups, se massacraient les uns et les autres à l'occasion de leurs différentes divinités.
Lorsque la religion chrétienne fit son entrée dans le monde, les juifs et les payens lui déclarèrent la guerre et se réunirent pour l'étouffer. Les juifs soumis eux-mêmes à une nation étrangère, quoiqu'ils eussent la volonté de l'extirper, n'en avaient pas le pouvoir; mais les Romains persécutèrent les chrétiens pendant près de trois cents ans; ils usèrent souvent contre eux de cruautés inouies, qui ne furent surpassées que par celles que les chrétiens ont depuis exercées les uns contre les autres.
M. Chandler observe dans l'_introduction_ que nous avons déjà citée que les chrétiens dès le berceau de l'église eurent des dissensions et des querelles, et qu'il s'en éleva même entre les chefs des Apôtres. St.-Paul nous apprend lui-même qu'il avait résisté en face à Céphas ou St.-Pierre. Le même St.-Paul reproche aux Corinthiens leur esprit de parti, vu que chez eux les uns se disaient adhérens de Paul, d'autres d'Apollon, d'autres de Céphas, et d'autres de Jésus-Christ. V. _Épitre aux Corinthiens, chap. I, vers. 11, 12_[21]. En conséquence de ces querelles beaucoup de chrétiens en vinrent bientôt à s'injurier, à se diffamer, et à se faire tout le mal dont ils furent capables: dès qu'ils eurent du pouvoir, qu'ils virent un empereur de leur religion à leur tête, dès que de riches évêchés et de grands revenus furent devenus les objets de leur ambition et de leurs contentions, avec quelle inhumanité ne se sont-ils pas traités les uns les autres! On ne voit alors que des emprisonnemens, des exils, des combats, des meurtres, des persécutions; et pour lors ils levèrent le masque et montrèrent à l'univers l'esprit qui les animait.
[21] Il est évident que ces Corinthiens regardaient _Paul_, _Apollo_ et _Cephas_ comme des chefs de secte; mais ce qui est bien plus étrange, il semblerait que quelques-uns d'entr'eux ont regardé pareillement _Jésus_ comme un chef de secte.
SECTION VI.
En quoi consistent quelques-unes des querelles religieuses qui ont divisé les chrétiens, et combien les matières en dispute ont été inintelligibles pour les disputans.
Avant d'entrer dans l'examen de la manière dont un grand nombre de chrétiens se sont traités les uns les autres à l'occasion de leurs querelles religieuses, il est à propos de jetter un coup-d'oeil sur les objets de leurs disputes et de montrer combien peu les questions disputées étaient entendues par ceux qui se croyaient intéressés dans ces démélés; en effet les choses qui n'étaient point regardées comme des points essentiels ne méritaient pas qu'on y mît tant de chaleur; quant à celles que l'on n'entendait pas, il était, sans doute, inutile et ridicule d'en disputer[22].
[22] Si les hommes ne disputaient que sur les matières qu'ils entendent, il est certain que les disputes sur la religion se réduiraient à bien peu de choses; si l'on venait à détruire tous les livres qui traitent des matières ou qui renferment les disputes dont les auteurs eux-mêmes n'ont point eu d'idées claires, on détruirait un bien plus grand nombre de livres que ceux qui furent consumés dans la bibliothèque d'Alexandrie, où néanmoins l'on comptait jusqu'à 500,000 volumes.
Une des premières disputes qui s'éleva parmi les chrétiens, fut pour savoir s'il fallait pratiquer la circoncision et quelques autres cérémonies judaïques que l'on voulait incorporer dans la religion chrétienne. Il paraît que ce fut là l'occasion de la querelle qui divisa les apôtres St.-Pierre et St.-Paul, et qui subsista dans l'église encore long-tems après eux.
Dès les premiers tems du christianisme, et même du vivant de plusieurs d'entre les apôtres, il y eut des disputes très vives relativement à la personne du Christ. «Quelques-uns, dit Laurent Échard, niaient sa divinité, le croyant simplement fils de Joseph et de Marie, et le regardant comme un personnage éminent. D'autres enseignaient que comme _Jésus_ n'était qu'un homme, le _Christ_ était descendu sur lui sous la forme d'une colombe, et que ce fut alors que _Jésus-Christ_ fit connaître le père, inconnu jusque-là; et qu'à la fin le _Christ_, qui était impassible, quitta _Jésus_ et lui laissa souffrir la mort. Enfin il y en avait qui pensaient que son royaume subséquent serait terrestre, qu'il régnerait dans la ville de Jérusalem, où les hommes jouiraient pendant mille ans de toutes sortes de plaisirs charnels.» Voyez _Échard's ecclesiastic history, vol. II, page 391_.