Part 12
Un pareil corps d'hommes, ainsi séparés du reste du genre humain, devenu si nombreux, eut des intérêts non-seulement distingués, mais encore très opposés à ceux des nations; le clergé s'occupa donc uniquement du soin de piller et de subjuguer le monde chrétien, et après avoir acquis des biens immenses, il ne songea qu'à les augmenter encore[49]. En conséquence dès que quelqu'un osait douter de la vérité des dogmes enseignés par le clergé, ou de l'efficacité des pratiques et des cérémonies qu'il avait ordonnées, l'église se trouvait en danger. Il fallait donc absolument y remédier; quel moyen employer pour obliger les hommes à croire les choses qu'il était de l'intérêt de l'église ou du clergé que l'on crût? Leur dire qu'ils seraient damnés s'ils osaient en douter, pouvait bien opérer quelque chose; mais ce moyen ne suffisait pas encore; il y a toujours des gens qui doutent, même malgré eux, et qui du doute peuvent passer à l'incrédulité, sans pouvoir s'en empêcher. Il est donc impossible de venir à bout des hommes, sinon en joignant des châtimens futurs, de former des doutes, et encore plus de faire connaître leurs doutes et leur incrédulité; par là l'on parvient à les forcer de professer ce qu'ils ne peuvent ni comprendre ni croire et de se conformer extérieurement aux volontés du clergé.
[49] Je crois devoir rapporter ici un exemple qui prouve le pouvoir tyrannique que le clergé romain posséda jadis dans notre nation, et les moyens qu'il mettait en usage pour conserver ce qu'il nommait les droits et les _immunités de l'église_. En conséquence, le lecteur trouvera ici la formule du serment que le roi Henri III fut obligé de prêter sur les évangiles, qui lui furent présentés par un archevêque, tandis que lui, ainsi que tous les évêques présens, tenaient des cierges allumés. Cette cérémonie est tirée de Mathieu Paris; la voici telle qu'elle est rapportée. _Par l'autorité du Dieu tout-puissant, du Fils et du Saint-Esprit, nous anathématisons et nous chassons des portes de notre Sainte Mère Église, tous ceux qui sciemment et malicieusement priveront les Église de leurs droits. Après cela, sur l'ordre de l'archevêque, on jetta les cierges à terre où ils s'éteignirent en répandant de la fumée; alors l'archevêque dit ces mots: qu'ainsi soient éteintes, périssent et fument les âmes damnées de tout ceux qui violeront ces règles ou qui les interpréteront d'une façon sinistre. Alors tout le monde s'écria, et le roi plus souvent et plus fortement que tous les autres _Amen_! _Amen_! _Amen_! Voilà ce qui se passa dans la chapelle de Sainte-Catherine à Westminster_. Voyez Mathieu Paris dans la vie de Henri III.
Cela peut servir à nous faire découvrir pourquoi les prêtres insistent si fortement sur la nécessité de la foi et y attachent un si grand mérite. Sans la foi, il est impossible de plaire au clergé ni d'avoir pour lui la confiance aveugle dont il a besoin pour piller et tyranniser les peuples: en effet que deviendraient les richesses, la grandeur, le crédit, la puissance des fripons, sans la crédulité des sots?
SECTION IV.
Des moyens employés par le clergé pour exciter les princes à la persécution.
C'est pour s'assurer les avantages résultant de la foi que le clergé appella les princes à son secours, et les obligea d'infliger les punitions les plus cruelles à tous ceux qui refusaient de croire; pour convaincre ces princes, il se servit de deux argument très puissans; l'un fut de leur dire que, quelque inhumains que fussent les moyens qu'ils emploiraient pour convertir les hérétiques, ils rendraient à Dieu un service très agréable, et qu'ils expieraient par là une multitude de péchés; argument, qui, sans doute, dut faire une impression très forte sur des superstitieux méchans et zélés. L'autre fut de leur dire que ceux qui n'étaient point soumis à l'église catholique ne pouvaient être des sujets fidèles d'un gouvernement catholique. Cette calomnie, malgré sa fausseté, produisit son effet, et dans tous les états catholiques romains elle fit de tous les princes des persécuteurs impitoyables de l'hérésie.
Quand des argument si convaincans n'eûrent pas la force de persuader quelques princes qui osèrent préférer les devoirs de l'humanité, les règles de la saine politique et de la vraie religion aux ordres sanguinaires du pape ou aux conseils abominables des prêtres, l'église eut quelquefois recours aux excommunications, et souvent elle déposa ou fit assassiner les souverains qui manquèrent de complaisance on de zèle pour elle.
Par ces infâmes moyens et par d'autres semblables, la plupart de ces princes qui auraient dû se déclarer les protecteurs de la liberté, des biens et de la vie de leurs sujets, se crurent obligés de les opprimer et même de les détruire, et devinrent, comme on a vu, les instrumens de l'ambition, de l'avarice, de la cruauté des prêtres.
Cependant, quoique les gens d'église fussent parvenus à mettre la puissance civile dans leurs intérêts et à lui faire tirer l'épée pour eux, voyant que la persécution qu'ils avaient l'impiété de nommer _l'oeuvre de Dieu_, ne se pratiquait pas assez vivement à leur gré, et que les laïques n'y donnaient pas toute l'attention qu'ils désiraient, ces ecclésiastiques tâchèrent de se faire donner un pouvoir indépendant et illimité: ce pouvoir les mit en état d'exécuter tous leurs projets, et l'on fut assez aveugle pour les leur accorder dans un grand nombre de pays.
L'usage que firent les ecclésiastiques de ce présent fatal, de cette boîte de Pandore, fut de répandre une infinité de maux sur la terre. Non-seulement ils tyrannisèrent les gens du peuple, et traitèrent avec la dernière fureur tous ceux que leur conscience empêchait de souscrire à leurs dogmes, à leurs cérémonies, à leurs superstitions; mais encore ils firent sentir leur pouvoir à ces princes qui avaient eu la faiblesse et la mauvaise politique de le leur accorder. Par là les rois, les empereurs, les princes furent obligés de plier sous le joug du sacerdoce et de se soumettre eux-mêmes à la tyrannie du clergé.
Nous avons fait connaître d'abord qui sont ceux à qui sont dues les persécutions parmi les chrétiens; nous avons montré en second lieu quels ont été les motifs prétendus et réels de leurs cruautés inouies; nous avons ensuite fait connaître ce qui a rendu le clergé si nombreux, et ce qui lui a fait prendre un ascendant si marqué dans le monde chrétien; enfin nous avons exposé les moyens qui les ont mis à portée de tyranniser et de persécuter avec la dernière barbarie; nous allons chercher les remèdes à ces maux.
SECTION V.
Des remèdes que l'on peut opposer à la persécution.
Les causes de la persécution religieuse ayant été si évidemment exposées, il est aisé d'en découvrir les remèdes; il serait à souhaiter que l'on voulût les appliquer aussi promptement qu'ils sont faciles à connaître.
Les remèdes qui paraîtraient les plus efficaces et les plus naturels seraient premièrement de ramener la religion à ses premiers principes, de la dégager des superfluités dont des imposteurs l'ont surchargée, en vue de leurs propres intérêts. En second lieu, il serait bon de réduire les ecclésiastiques au revenu qui serait absolument nécessaire: l'état en s'emparant de leurs biens énormes pourrait leur accorder une subsistance honnête, sans souffrir jamais qu'ils vécussent dans le luxe et la pompe, qui non-seulement sont peu convenables à leur profession, mais encore qui sont les sources d'une infinité d'abus et de calamités. En troisième lieu, le souverain devrait punir et réprimer avec sévérité comme de vrais criminels, comme des perturbateurs du repos de la société, tous les prêtres qui par leurs sermons ou leurs écrits travailleraient à rendre les hommes odieux les uns aux autres pour leurs opinions religieuses. En quatrième lieu, les princes ne devraient jamais prendre parti dans les démêlés obscurs des théologiens; ils devraient protéger également tous les citoyens utiles et honnêtes et ne jamais s'occuper de leur façon de penser, dans laquelle, sans tyrannie, ils n'ont pas le droit de fouiller; enfin ces princes devraient bien se garder de confier jamais aucun pouvoir à des prêtres.
Nous ne doutons pas que la méthode que l'on propose ne déplaise au plus grand nombre des membres du clergé, mais nous ne pouvons douter qu'elle ne soit applaudie par tous ceux en qui l'intérêt et les passions n'auront pas totalement éclipsé les sentimens de la raison et de l'humanité. Il est certain que l'opposition de ceux qui méconnaissent des sentimens si légitimes, ne servirait qu'à prouver de plus en plus la nécessité de limiter leur pouvoir.
Une raison très forte semble encore devoir y déterminer, elle est dictée par l'expérience. A-t-on jamais vu un corps de gens d'église jouir du pouvoir sans en abuser? Il n'est pas douteux que dans le clergé protestant de l'église anglicane il se trouve quelques hommes éminens par le savoir et la piété; cependant ne voyons-nous pas que ce clergé toutes les fois qu'il a joui du pouvoir en a fait un usage très criminel? J'en appelle à ceux de ses membres qui ont de la bonne foi et de l'humanité; ils rougiront pour leurs confrères des actes de tyrannie qu'ils ont tant de fois évidemment exercés. Souvent ils ont persécuté les hommes les plus distingués, par leurs vertus et leurs lumières; au point que l'on aurait lieu de soupçonner que ce sont ces qualités mêmes qui les rendaient odieux à leurs confrères.
Si un clergé aussi bien composé que celui-là s'est souvent rendu coupable d'excès révoltans, n'est-il pas évident que le pouvoir n'est nullement fait pour les prêtres? Une nation libre ne doit avoir des tyrans d'aucune espèce; la tyrannie sacerdotale n'est faite que pour des esclaves de la tyrannie politique; un citoyen honnête doit jouir de la liberté de penser ainsi que de celle qui regarde sa personne et ses biens. Dans un état bien constitué tout homme qui agit bien doit jouir de la sûreté.
J'observerai encore qu'un excellent moyen d'empêcher la persécution serait d'obliger les prêtres à prêcher la morale, l'humanité, la charité, la concorde, au lieu d'entretenir les peuples de questions obscures de théologie, qui, n'étant point comprises par ceux-mêmes qui les débitent, le sont encore bien moins par ceux qui les entendent. Que les ministres du Dieu de paix ne soient plus les trompettes de la fureur, les organes de la discorde, qu'ils apportent _la paix sur la terre_ et qu'il ne leur soit plus permis de sonner le tocsin de la sédition, d'allumer des haines inextinguibles, d'apprendre aux hommes à se détester pour des opinions inutiles aux moeurs et au bien-être des nations. En un mot que les guides des peuples n'aient plus le droit de les conduire à l'erreur, ni de leur persuader que pour plaire à la divinité ils doivent violer les loix les plus saintes de l'humanité.
Quand nos prêtres se tenant dans les bornes du pouvoir spirituel se conduiront d'une façon propre à servir d'exemple aux autres ils n'en seront que plus respectés; on les regardera comme les bienfaiteurs du genre humain; privés du pouvoir de nuire ils n'auront que celui de faire du bien. Quel service plus essentiel et plus réel peut-on rendre au genre humain que de lui persuader de renoncer pour toujours à ses haines, à ses animosités, à la persécution, et de vivre dans l'union, la concorde et la paix?
FIN.
NOTE SUR LA TRANSCRIPTION
On a conservé l'orthographe de l'original, incluant ses incohérences (par exemple tems/temps, blé/bled, enfants/enfans).