Part 11
D'un autre côté, en tourmentant les corps des hommes, en leur faisant éprouver des supplices, peut-on se flatter de changer les sentimens de leurs âmes? Voyons combien ces moyens sont admirablement adaptés à leur fin. Si un homme doute d'un article de foi que l'église a jugé à propos d'établir, son esprit sera-t-il plus éclairé quand on jettera son corps dans un sombre cachot? Si ce premier moyen ne réussit pas, on n'aura qu'à le mettre à la torture, et pour remédier au défaut de son entendement, ne sera-t-on pas bien avancé en lui disloquant les membres? Ne sera-ce pas une méthode sûre de le convaincre, que de lui distendre tous les muscles et les nerfs, et de lui faire éprouver des douleurs recherchées? Si malgré tout cela il continue à ne pas croire ce que vous voulez, par compassion pour son âme, faites-lui souffrir la mort la plus cruelle, par là vous empêcherez que jamais il ne puisse se convertir; d'ailleurs, suivant les idées des inventeurs de ces beaux systèmes, des persécuteurs, des assassins religieux eux-mêmes, vous les précipiterez pour toujours dans des malheurs éternels.
Si ces prétendus moyens de convaincre l'esprit en tourmentant le corps et de propager la religion en détruisant les hommes, sont d'une extravagance et d'une absurdité démontrées, ils ne sont pas moins tyranniques et abominables.
Les hommes ont des priviléges et des droits inhérens à leur nature, que l'on ne peut leur ôter sans leur arracher la vie. Deux de ces principaux droits sont de penser à leur manière en matière de religion et de suivre leur conscience. S'il se trouve des gens qui pensent que d'autres se trompent ou sont dans l'erreur là-dessus, c'est montrer de la charité que de tâcher par ses conseils et ses raisons de les remettre dans le bon chemin. Mais toutes les tentatives que l'on peut faire pour violer ces priviléges sont absurdes, parce qu'elles sont impossibles; elles sont tyranniques, parce qu'elles sont injustes: ni le souverain ni le clergé ne peuvent avoir le droit de persécuter.
C'est une oppression très odieuse que d'emprisonner un homme à cause de sa croyance religieuse, ou, pour parler exactement, personne n'a le droit d'en user de cette manière; le condamner à l'amende ou confisquer ses biens pour ce sujet, c'est un vol; le mettre à mort parce qu'il ne veut point agir contre sa conscience, c'est commettre un assassinat. Est-il rien de plus abominable que cette conduite? Cela posé, l'on voit qu'il est très difficile de décider si la persécution pour cause de religion est plus insensée que criminelle.
Il n'y a qu'une impudence effrénée qui puisse justifier une conduite si criminelle, et la couvrir du prétexte de l'amour du genre humain, et de procurer aux hommes le bien-être, et dans ce monde et dans l'autre. Cette fourberie est si palpable, qu'elle n'est faite pour en imposer qu'à des hommes aveuglés par l'ignorance et la superstition. Il est évident que ces motifs ne peuvent être réels; voyons donc quels peuvent être les motifs véritables.
Un tempéramment cruel et sombre, aigri et envenimé par les passions les plus nuisibles, telles que la méchanceté, l'envie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, le désir de dominer et de tyranniser les autres, auxquelles on peut encore joindre les délires de l'enthousiasme et du fanatisme: voilà les vrais motifs qui excitent à persécuter, et quand ils sont combinés avec un grand fond d'hypocrisie, ils rendent complet le portrait d'un persécuteur.
Il est évident que les plus violens persécuteurs ont été souvent les hypocrites les plus consommés; plusieurs d'entr'eux n'avaient aucune religion. Nous en avons des preuves dans un grand nombre de membres du clergé romain: des papes, des cardinaux, des inquisiteurs et des princes, ont visiblement persécuté pour une religion qu'ils ne croyaient pas. Tout le monde sait le mot de Léon X au cardinal Bembo: _Combien nous est profitable cette fable de Jésus-Christ!_ disait ce prince des persécuteurs et ce vicaire du Christ; cependant de son temps l'on voyait par-tout fumer les bûchers des hérétiques.
SECTION II.
Des sources de l'insolence et du pouvoir des prêtres de l'église romaine.
Après avoir fait voir que les gens d'église ont toujours été les promoteurs et les trompettes de la persécution parmi les chrétiens; après avoir fait connaître les motifs réels qui les ont animés; nous allons examiner les moyens par lesquels les ecclésiastiques sont devenus si nombreux, et ont pris un si terrible ascendant dans la chrétienté.
Pour considérer la chose dans son vrai point de vue, il faut faire attention que les chrétiens admettent d'une façon bien plus décidée que ne faisaient les juifs le dogme de l'immortalité de l'âme, et celui des peines et des récompenses de la vie future. Les payens sur-tout n'avaient là-dessus que des notions traditionnelles et des idées vagues, qui les laissaient dans une sorte d'incertitude sur ces dogmes obscurs. Mais lorsque l'évangile eut promulgué le dogme de l'immortalité de l'âme, et quand une grande partie du genre humain fut parvenue à croire fermement que l'on pouvait être pour toujours heureux ou malheureux au sortir de la vie présente; cette notion, comme de raison, produisit de grandes inquiétudes dans tous ceux qui l'adoptèrent; pour lors les ignorans s'adressèrent à ceux qu'ils crurent plus instruits qu'eux-mêmes, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire pour être sauvés. Cela aurait pu fournir à ceux qui se voyaient consultés une belle occasion de leur dire que ce monde n'était qu'un passage, un séjour d'épreuves; que les hommes parviendraient à être heureux dans l'autre monde s'ils pratiquaient la justice, la tempérance, la charité, s'ils vivaient en paix les uns avec les autres, s'ils cultivaient leur esprit par la réflexion, s'ils adoraient Dieu en esprit et en vérité, mais qu'ils se rendraient éternellement malheureux s'ils vivaient dans le crime, le désordre et la crapule.
Il est vrai que l'on dit quelque chose de semblable aux hommes, et qu'on leur recommande la pratique de ces devoirs; mais au lieu de s'attacher uniquement à cette religion naturelle, raisonnable, bienfaisante, des fourbes et des pervers, après avoir gagné la confiance des peuples, inventèrent des fables absurdes et improbables, imaginèrent des dogmes incompréhensibles, qu'ils ordonnèrent de croire sous peine de la damnation éternelle. Plus ces dogmes furent incroyables, et incompréhensibles, plus on attacha de mérite à les croire: les mêmes imposteurs y joignirent encore une multitude de rites, de pratiques, de cérémonies, d'inventions dont ils prévirent très bien qu'ils pourraient tirer un grand profit.
La plupart de ces dogmes obscurs, de ces cérémonies, de ces fraudes datent des tems d'ignorance et de superstition. Ce fut alors qu'on enseigna aux hommes des doctrines effrayantes propres à les soumettre sans réserve à l'autorité de leurs prêtres. Ce fut alors qu'on leur parla du _purgatoire_; mais on leur apprit en même temps que l'on pouvait s'en racheter, et qu'en faisant des largesses à l'église, celle-ci pouvait faire cesser les tourmens que la divinité faisait éprouver aux âmes des parens et amis, et s'en délivrer soi-même. Ce fut alors qu'on persuada aux hommes qu'il fallait se _confesser_ de ses péchés à un homme pécheur, qui prétendit avoir reçu du ciel la faculté de les remettre, en vertu du _pouvoir des clefs_ donné à l'église par Jésus-Christ, qui s'est engagé à confirmer toutes ses sentences lorsqu'il promit à ses apôtres que tout ce qu'ils auraient _lié_ ou _délié_ sur la terre, serait _lié_ ou _délié_ dans les cieux. Enfin, pour combler la mesure de l'insolence, de l'effronterie, de l'impiété sacerdotale, ainsi que celle de l'extravagance, de l'imbécilité, de la crédulité des laïques, le clergé imagina une absurdité religieuse qui surpassa toutes celles du paganisme; il persuada à des hommes raisonnables que les prêtres avaient le pouvoir de faire le Tout-Puissant, de créer le créateur de l'Univers, de l'avaler eux-mêmes, et de le donner à manger aux autres: et pour que les prêtres parussent être de la plus grande utilité pour le genre humain, et par-là prendre un grand ascendant sur lui, ces mêmes prêtres enseignèrent qu'à moins que la bonne intention du prêtre ne fût jointe à ce repas céleste, il ne pouvait procurer aucun avantage à ceux qui y participaient[45].
[45] Si quelqu'un doutait que l'église de Rome enseigne réellement cette doctrine de la nécessité de l'intention du prêtre pour que le sacrement de l'Eucharistie sortisse son effet, il n'aura qu'à consulter _l'Histoire du concile de Trente, par Dupin_, tome I, page 156, où l'on voit que cet article de foi fut établi aux conciles de Florence et de Trente. Cependant quelques catholiques français, ainsi que Dupin lui-même, ne sont point de cet avis.
Ces opinions, crues malheureusement par le vulgaire, subordonnèrent entièrement les laïques au clergé dans tout ce qui concernait le salut éternel[46]. Cette soumission des laïques pour les prêtres ne pouvait manquer de rendre ceux-ci très orgueilleux et très insolens. Ne soyons donc point surpris du propos qu'un jésuite espagnol tint au duc de Lerme. _C'est vous_, lui dit-il, _qui me devez du respect, puisque j'ai tout les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine à mes pieds_. Un évêque, qui sans doute a le droit d'être plus insolent qu'un prêtre du commun, fit savoir à une impératrice qu'il n'irait pas la voir à moins qu'elle ne promît de se prosterner devant lui pour recevoir sa bénédiction, de se tenir debout pendant qu'il serait assis, jusqu'à ce qu'il lui eût donné la permission de s'asseoir elle-même. V. _les remarques du Dr. Jortin sur l'histoire ecclésiastique, vol. I, pag. 234_. Nous trouvons encore que des prêtres ont osé dire qu'un évêque _est un Dieu sur terre_, qu'il est un roi bien au-dessus des rois temporels, auxquels il a le droit de commander. Nous voyons un pape assurer «qu'il est lui-même juge de tous les hommes et qu'il ne peut être jugé par personne; que les grands monarques ne sont que ses esclaves, tandis qu'il est le roi des rois, le monarque du monde, le seul, seigneur et gouverneur des choses temporelles et spirituelles; qu'il est établi souverain de tous les royaumes et de toutes les nations; que son pouvoir est au-dessus de tout pouvoir, qu'il fallait indispensablement lui être soumis pour pouvoir être sauvé.» Voyez _Bower, hist. des papes, vol. I, pag. 215_.
[46] On fait croire aux Moscovites que, lorsqu'ils meurent, pour être admis dans le ciel, il est bon qu'ils prennent un certificat signé ou scellé par le patriarche ou l'évêque: en conséquence lorsqu'on enterre un mort on lui met entre les mains un passeport pour le ciel, dans lequel on atteste qu'il a vécu et qu'il est mort en bon chrétien de la religion grecque, qu'il s'est confessé, qu'il a été absous et a reçu le sacrement de l'Eucharistie; qu'il a rendu à Dieu et à ses saints le culte qui leur était dû. V. _la Religion ancienne et moderne des Moscovites_, page 139. Les jésuites et beaucoup d'autres moines de l'église romaine sont dans l'usage d'expédier de semblables passeports à ceux qui veulent bien les acheter.
Alain de la Roche, moine dominicain, ne fait pas difficulté de dire que le pouvoir d'un prêtre surpasse celui de Dieu lui-même; il se fonde sur ce que Dieu employa une semaine entière à la création du monde et à son arrangement, tandis qu'un prêtre à chaque fois qu'il dit la messe à l'aide de deux ou trois paroles peut produire non une créature, mais l'être suprême et incréé qui est l'origine de toutes choses. Voyez son traité _de dignitate et excellentiis sacerdotum_.
SECTION III.
De la crédulité.--Les gens d'esprit sont souvent dupes des préjugés du vulgaire.
Quoique le dogme de la _Transubstantiation_ dont nous venons de parler, ainsi que plusieurs autres articles de foi de la même trempe, ait pris naissance dans des temps d'ignorance et de ténèbres[47], cependant le monde en s'éclairant n'a pas renoncé à ses anciennes folies, et cette doctrine est encore reçue par un très grand nombre d'hommes et même de personnes savantes et raisonnables sur toute autre matière qui ne cessent d'être les dupes de leurs honteux préjugés; ce qui nous prouve combien peu l'on doit compter sur les hommes en matière d'opinions religieuses.
[47] Pascase Rabbert, abbé de Corbie en France, au commencement du neuvième siècle, fut le premier qui soutint le dogme de la _transubstantiation_. Mais ce ne fut que vers le milieu du onzième siècle que cette doctrine fut confirmée par l'autorité du pape, qui décida que ceux qui refusaient de l'admettre, étaient des hérétiques à brûler. Cette opinion fut vivement combattue par _Béranger_, archidiacre d'Angers: depuis elle est unanimement adoptée par tous les catholiques romains.
L'église romaine, outre le privilége de faire son Dieu, se vante aussi de faire des miracles; mais le plus grand des miracles qu'elle ait jamais opéré est celui d'être parvenue à faire croire aux hommes une absurdité aussi palpable et aussi grossière que le dogme de la _Transubstantiation_. Cependant essayons si l'on ne pourrait pas rendre raison de ce phénomène surprenant sans recourir au miracle.
Rien n'agit si fortement sur l'esprit des hommes que l'éducation, le fanatisme, le préjugé. La crainte de faire de mauvaises affaires en ce monde et d'être damné dans l'autre, empêche souvent d'examiner ce qu'on dit de croire, et même de douter des prétendues vérités que l'église enseigne. En effet si des personnes, je ne dis pas éclairées, mais même douées du bon sens le plus ordinaire, osaient réfléchir à cette doctrine ainsi qu'à beaucoup d'autres impostures sacerdotales, elles ne manqueraient pas d'en démêler la fausseté. Mais les gens qui ont les yeux les plus perçans consentent souvent à fermer les yeux, et à les laisser couvrir d'un bandeau, ils cessent de voir et ne distinguent pas plus les objets que s'ils étaient aveugles-nés.
De plus ce serait bien peu connaître la nature humaine que d'imaginer que les personnes les plus éclairées soient exemptes de faiblesses; celles-ci ne se montrent jamais d'une façon plus marquée que dans la cruauté religieuse, pour laquelle les hommes du plus grand génie ne sont souvent que des insensés et des stupides. Que de preuves étonnantes de science, de sagesse, de jugement, ne trouvons-nous pas dans un grand nombre de payens? Cependant beaucoup d'entre eux étaient aussi esclaves de la superstition que le peuple imbécille, et adoraient comme lui le bois et la pierre, ils croyaient, comme lui, les fables les plus ridicules; ils se soumettaient, comme lui, aux rites et aux cérémonies les plus extravagantes de la religion.
Combien parmi les modernes d'hommes habiles, distingués par leurs connaissances et leur savoir, ont-ils écrit et sonné le tocsin de la persécution, pour forcer les nations à croire des doctrines opposées au bon sens? Quel scandale ne résulte-t-il pas pour le christianisme qui leur faisait ainsi renoncer aux lumières de la nature, de la raison, de l'humanité! Nous avons fait voir que ce furent communément de très grands saints qui furent les plus grands incendiaires; ce furent des saints qui jouèrent dans l'église le rôle de la discorde et des furies. Il est vrai que dans plusieurs de ces saints la plus grande preuve de leur délire fut d'avoir voulu écrire; à moins qu'on ne supposât que des fripons ont pris leurs noms pour faire passer des opinions absurdes et détestables qu'ils avaient intérêt de faire croire aux hommes: dans ce cas il faut convenir qu'ils ont parfaitement réussi.
Est-il donc surprenant que des hommes savans et de beaucoup d'esprit puissent déraisonner comme les ignorans et les sots, quand ils s'occupent de choses qui ne sont point fondées sur la nature, et dans lesquelles la science ou la raison ne peuvent point les guider? Ou bien si des gens sensés veulent bien se laisser guider par des fripons, est-il bien étonnant de les voir s'égarer? En effet parmi les savans théologiens nous en voyons beaucoup qui sont bien plus occupés de se remplir la tête des opinions des autres, que du soin de penser par eux-mêmes; les personnes qui ont beaucoup de science et d'érudition et peu de jugement et d'esprit, se suivent communément les uns les autres comme les bêtes de somme; et nous trouvons pour l'ordinaire qu'ils ne savent tirer aucun fruit des connaissances dont ils se sont vainement surchargés.
Comme les hommes qui ont le plus de talens et de lumières sont sujets à des faiblesses, ne sont point exempts des préjugés dont les autres sont imbus, tombent dans des erreurs grossières et les poussent même plus loin, il est plus difficile de les remettre dans le bon chemin que les ignorens eux-mêmes. Fontenelle dit avec raison, que «quand les philosophes s'entêtent une fois d'un préjugé, ils sont plus incurables que le peuple lui-même parce qu'ils s'entêtent également et du préjugé et des fausses raisons dont ils le soutiennent.» Il rapporte à ce sujet l'histoire connue de la _dent d'or_ d'un enfant de Silésie, sur laquelle les savans disputèrent beaucoup, jusqu'à ce qu'un orfèvre eût découvert que cette dent avait été, par fraude, recouverte d'une feuille d'or. V. _l'histoire des oracles, chap. 4 et 8_. L'histoire de cette dent d'or est celle de toutes les disputes de controverse qui s'élèvent dans la religion.
Quel exemple plus frappant du pouvoir de l'illusion sur les hommes les plus sensés que les oracles du Paganisme, et la croyance à la magie, qui furent jadis adoptés également par les grands et les petits, les savans et les ignorans, les philosophes et les femmelettes! Ces oracles partaient de divinités qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination des poètes, et les opinions sur la magie dans l'imagination des sots ou dans l'adresse des imposteurs. Les chrétiens reconnaissent que les oracles des payens n'étaient point dus à la divinité, mais plusieurs d'entre eux les attribuent au démon, tandis qu'il est évident qu'ils étaient dus à la fourberie des prêtres. Beaucoup de chrétiens dévots ont bien de la peine à se dégager du préjugé des revenans, des esprits, des apparitions, des visions, etc.; ils y voient des preuves de la résurrection, de l'existence d'un Dieu et de la distinction des deux substances dans l'homme.
Que dirons-nous, en effet, d'un de nos grands théologiens (le dr. Barrow), qui se sert de ces apparitions pour prouver l'existence de la divinité et celle de l'âme distinguée du corps? «Ces choses, dit-il, sont prouvées par les opinions et les témoignages du genre humain sur les apparitions dont les anciens poètes et les historiens ont parlé si souvent, et sur le pouvoir que l'on supposait aux charmes et aux enchantemens, qui devaient être les effets de quelque puissance invisible; c'est de là que sont venues toutes les idées sur la magie, les sortiléges, sur les pactes avec les esprits malins; vouloir les regarder comme des illusions, ce serait accuser le genre humain d'une stupidité et d'une crédulité très extravagante pour lui. Ce serait accuser la plupart des législateurs de fourberie et d'extravagance; ce serait accuser un grand nombre de tribunaux de cruauté et de sottise; enfin ce serait accuser un trop grand nombre de témoins ou de folie ou d'une malice extrême». Voyez _Barrow's Works, vol. I, p. 398 et suiv._
D'où l'on voit que les théologiens ne sont pas difficiles sur le choix des preuves dont ils se servent pour appuyer leurs opinions. En effet, n'en déplaise au docteur Barrow, on pourrait légitimement et sans faire tort aux personnes dont il cite le témoignage, les accuser ou de friponnerie, ou de sottise, ou de malice, ou de mauvaise foi. On pourrait lui dire que toutes les opinions et les témoignages en faveur des conjurations, des enchantemens, des sortiléges, ne sont dus qu'à l'ignorance, à une crédulité excessive, à des prestiges, à de mauvais desseins. Ne voyons-nous pas qu'une multitude de créatures innocentes à la honte des tribunaux qui les jugent et des souverains qui font des loix, ont été injustement mises à mort pour des crimes prétendus dont il était impossible qu'elles fussent coupables? Ces infamies n'ont-elles pas continué même dans notre nation, jusqu'à ce que notre parlement, par un acte récent, eût anéanti ces loix aussi folles que cruelles[48]?
[48] Keyffler, dans ses _Voyages_, dit que ce sont les Génevois qui les premiers dans l'Europe ont aboli l'usage des procédures criminelles contre les sorciers; depuis 1652 personne n'a été chez eux condamné à la mort pour sorcellerie. Voyez tome I, p. 174.
A l'égard de la preuve que l'on tire des sortiléges pour prouver l'influence des esprits malins sur les esprits des hommes; les méchancetés que ceux-ci exercent, sur-tout en faveur de la religion, prouvent qu'ils n'ont pas besoin du diable pour pousser le crime à l'excès. L'on prétend encore que les contes d'apparitions et de revenans servent à appuyer le dogme de la résurrection, de l'immortalité de l'âme, etc.; mais nous répondrons à ceux qui se servent de pareilles preuves, que c'est affaiblir une cause, quelque bonne qu'elle puisse être, que de l'étayer par de semblables puérilités.
Si tant d'absurdités ont été presque universellement adoptées par le genre humain et crues par des personnes sages, éclairées et sensées d'ailleurs, nous ne devons trouver ni miraculeux ni surnaturel que des dogmes tels que celui de la _Transubstantiation_, ainsi, que beaucoup d'autres pareils, aient trouvé dans des génies profonds des défenseurs ardens, et dans les peuples stupides, des adhérens aveugles, capables de se prêter à toutes les extravagances et à toutes les cruautés qui leur étaient conseillées par leurs prêtres, sans jamais entendre un mot du fond de la question.
Quand on eut vu que les hommes embrassaient avec tant d'ardeur les dogmes et les cérémonies, à l'aide desquelles on leur disait qu'ils obtiendraient la félicité éternelle et se garantiraient des châtimens de l'avenir; quand on vit le respect et la vénération profonde que montraient aux inventeurs de ces doctrines et de ces pratiques les souverains crédules autant que leurs sujets; quand on vit les priviléges et les immunités accordés aux gens d'église; les honneurs et les richesses que l'on accumulait sur leurs têtes; leur nombre dut naturellement s'accroître: voilà sans doute pourquoi nous voyons les prêtres si multipliés chez les chrétiens jusqu'à ce jour. Comme l'église devenait si lucrative et procurait de si grands avantages, une foule d'hommes paresseux, avides, orgueilleux s'empressa d'entrer à son service; on entrevit des moyens de bien vivre sans rien faire, d'acquérir des richesses sans aucun travail, des dignités et des honneurs sans mérite ni talens. Une ruche remplie de miel ne peut manquer d'attirer les guêpes et les frélons.