Part 10
St. Bazile pousse la patience chrétienne jusqu'à dire qu'il n'est point permis de plaider pour défendre ses droits. Il se fonde sur un passage de l'écriture où il est dit: si quelqu'un plaide contre vous pour avoir votre habit, donnez lui encore votre manteau. Il proscrit de plus l'usage du serment dans toute occasion. D'où l'on voit que les principes des _Quakers_ ou _Trembleurs_ sont plus anciens qu'on ne pense; cependant les hommes qui montrent la plus grande vénération pour les pères, méprisent les _Quakers_, parce qu'ils ont les mêmes sentimens que les pères?
Tertullien, que nous avons déjà cité, fait le procès à tous ceux qui acceptent des emplois publics, sur-tout dans les tribunaux; il les regarde comme incompatibles avec la profession du christianisme qui ne permet point de prendre part à la condamnation ou au châtiment d'aucun criminel, et cela parce que dans l'origine l'habillement des juges, la _Prétexte_, le _Laticlave_, les Faisceaux, etc., étaient en usage chez les idolâtres. Il fait de tous les magistrats les collègues des démons, qui sont, selon lui, les magistrats de ce monde. Quoique les pères fussent assez généralement de l'avis de Tertullien jusqu'au règne de Constantin, ils ne tardèrent pas à changer de style, et ils employèrent toute leur éloquence pour prouver que ce prince, étant chrétien, devait être le souverain légitime de l'univers.
St. Chrysostôme fait de grands éloges de la prudence d'_Abraham_ et de la force qu'il eut de vaincre sa propre jalousie au point d'exposer la vertu de _Sarah_. Il exalte beaucoup la déférence et la complaisance de celle-ci pour son mari en consentant à un adultère pour lui sauver la vie. «Vous voyez, dit ce père, la proposition qu'il hasarde de lui faire et de quelle manière elle l'accepta. Elle ne refuse point, elle ne marque point de répugnance, elle se prête à son rôle admirablement dans cette comédie... Comment assez la louer pour avoir consenti, après une si longue continence et dans un âge si avancé, de livrer son corps à des barbares afin de sauver son mari?» Cependant l'âge avancé de _Sarah_, qui pouvait avoir alors soixante-cinq ans, devrait plutôt diminuer qu'augmenter le mérite de son action; vu que parmi ces _barbares_ il pouvait y en avoir probablement de jeunes. On peut lui appliquer ce qu'un de nos poètes a dit plaisamment de Suzanne, dont la chasteté fut attaquée par des vieillards: _Elle n'eût pas montré tant d'humeur s'ils eussent été plus aimables_.
SECTION III.
Des interprétations absurdes que les plus anciens pères de l'église ont données de l'écriture.
Je me suis étendu plus que je ne comptais d'abord dans la section précédente, ainsi je vais tâcher d'être plus concis dans le présent article; je me bornerai à rapporter deux exemples de la façon dont deux des pères les plus distingués par leur savoir ont interprêté l'écriture.
St. Justin, martyr, nous apprend à plusieurs reprises que le talent d'interprêter les écritures saintes lui avait été accordé par une grâce spéciale de la divinité: voyons quelle preuve il nous fournira de cette faveur divine. «Écoutez, dit-il, comment Jésus-Christ, après avoir été crucifié, accomplit le symbole de l'arbre du paradis terrestre, et tout ce qui devait ensuite arriver aux justes. Car Moïse fut envoyé avec une verge pour délivrer son peuple; avec cette verge il partagea la mer, il fit sortir l'eau du rocher, et avec un morceau de bois il rendit douces les eaux qui étaient amères. Ce fut encore avec des bâtons que Jacob parvint à faire que les brebis de son oncle Laban produisirent des agneaux qui lui appartinrent à lui-même, etc.» Il continue sur le même ton à faire des allusions et il trouve la croix de Jésus-Christ dans tous les endroits de l'ancien testament où il s'agit de morceaux de bois; en suivant le même plan dans un autre endroit où il décrit le combat des Israélites avec Amalec, il dit «que lorsque _Jésus_, fils de Nun, conduisit le peuple à l'ennemi, Moïse fut en prières, ayant ses bras étendus en forme de croix; que tant qu'il demeurait dans cette posture, Amalec avait du dessous; mais que lorsqu'il cessait, son peuple avait le désavantage; car les Israélites ne remportèrent pas la victoire parce que Moïse priait, mais parce que tandis que le nom de _Jésus_ était à la tête des troupes, Moïse représentait la figure de la croix.»
Origène, parlant des offrandes de paix, dit que la graisse est l'âme de Jésus-Christ, qui est l'Église de ses amis pour lesquels il a souffert la mort. Il est donc probable, selon lui, que quand on nous défend de manger de la graisse on veut nous dire la même chose que lorsque le Sauveur disait que nous ne devons point offenser le moindre de ceux qui croient en lui. Selon le même docteur le croupion, étant à l'extrémité du corps, est une figure de la perfection et de la persévérance dans les bonnes oeuvres. L'estomac, qui appartenait aux prêtres, désigne un coeur rempli de sagesse, d'intelligence et de science divine, ou plutôt rempli de Dieu lui-même. Le prophète Jérémie prédisant la captivité de Babylone et ses suites, dit au nom du Seigneur: «Je ferai venir un grand nombre de chasseurs, et ils les chasseront de toutes les montagnes, de toutes les collines, et des creux des rochers.» Par les rochers Origène entend les prophètes, les apôtres et les saints anges. Pourquoi? parce que Jésus-Christ est appelé le roc, et par conséquent tous ceux qui l'imitent sont des rocs. Mais lorsque Dieu dit à Moïse: _je te placerai dans la fente du rocher et tu me verras par derrière, mais tu ne verras pas ma face_. Que croyez-vous, qu'Origène entende par cette fente? C'est la venue de Jésus-Christ, à l'aide de laquelle nous voyons les parties postérieures de la divinité.
Voilà la manière dont ce grand docteur interprète l'ancien testament: on pourrait rapporter un grand nombre d'explications semblables qu'il donne du nouveau testament, mais l'exemple suivant suffira pour en donner une idée. Lorsque le Sauveur opéra le miracle des cinq pains, il fit asseoir le peuple sur l'herbe. Devinerait-on qu'Origène dise qu'il le fit parce qu'Isaïe avait dit que _toute chair n'est que de l'herbe_? Ce n'est pas tout encore; en faisant asseoir le peuple sur l'herbe, le Sauveur voulut indiquer que nous devons soumettre la chair, et subjuguer sa propre sagesse, afin de participer au pain qu'il a béni. Le peuple fut rangé ou par centaines, parce que cent est un nombre sacré et consacré à Dieu à cause de son unité, ou par cinquantaines, parce que cinquante est le symbole de la remission[43], suivant le mystère du jubilé qui se célébrait tous les cinquante ans; ou enfin à cause de la Pentecôte. Les douze corbeilles étaient les douze siéges sur lesquels les douze apôtres devaient s'asseoir pour juger les douze tribus d'Israël.
[43] Voyez Barbeyrac, _Traité de la morale des pères_, chap. VII, § 14 et suivans.
Il est bon d'observer qu'Origène a été durement censuré par plusieurs des pères de l'église pour ces interprétations absurdes de l'écriture; mais il faut remarquer en même tems que ceux qui l'ont le plus blâmé, tels que St. Jérôme, St. Chrysostôme, St. Augustin, St. Hilaire, St. Ambroise et St. Grégoire, sont souvent tombés dans les mêmes absurdités qu'ils reprochent à ce docteur.
Cependant si Origène a souvent allégorisé des passages de l'Écriture qui devaient être pris dans un sens littéral, il est certain qu'il en a pris beaucoup d'autres à la lettre qui auraient dû s'entendre allégoriquement. C'est ainsi que prenant à la lettre le passage de St. Luc où il est dit de ne point songer à la vie, ni de ce que l'on mangera, ni de ce dont on se vêtira, Eusèbe nous apprend qu'Origène n'avait qu'un seul habit, allait toujours nuds pieds, et ne songeait jamais au lendemain. Bien plus, ce pauvre homme prit à la lettre le passage qui se trouve dans le chapitre XIX, vers. 12, de St. Mathieu, où Jésus-Christ dit: _il y a des Eunuques gui se sont faits eux-mêmes Eunuques pour le royaume des cieux_; en conséquence il se priva de sa virilité.
Si à toutes ces interprétations ridicules des écritures que nous donnent les pères de l'église, aux faux miracles qu'ils rapportent, aux opinions extravagantes qu'ils débitent, nous joignons encore qu'ils ont presque toujours enseigné ou pratiqué la persécution toutes les fois qu'ils en ont eu le pouvoir et que les intérêts de leur parti l'exigeait, nous sentirons pourquoi les prêtres de l'église romaine se font un devoir de persécuter. Nous avons fait voir ci-devant jusqu'où les Athanases, les Cyrilles, les Chrysostômes ont porté l'esprit d'intolérance, la cruauté religieuse, la sédition. Dans certaines occasions St. Augustin s'est montré humain et pacifique, il disait aux Manichéens: «que ceux-là sévissent contre vous qui ignorent avec quelle difficulté l'on parvient à guérir l'oeil intérieur de l'homme au point de pouvoir envisager son soleil». Mais depuis, ce grand saint a bien changé de ton; il prit l'esprit des évêques ses confrères et se déclara comme eux pour la violence et la persécution; en conséquence, Barbeyrac le qualifie de _patriarche des chrétiens persécuteurs_, vû qu'il fut le premier qui fit l'apologie de la persécution, et qu'il est l'auteur de tous les sophismes dont les théologiens se sont servis depuis pour défendre une conduite et des sentimens si contraires aux lumières du bon sens, à l'équité naturelle, à la charité chrétienne, à la bonne politique, à l'esprit évangélique. Ainsi c'est avec raison que Barbeyrac dit des saints pères, _à Dieu ne plaise que nous prenions de tels docteurs pour nos maîtres et nos guides en matière de morale_.
Il est aisé de sentir les effets que doit produire l'étude des ouvrages de ces hommes révérés sur les ecclésiastiques de la communion romaine et sur d'autres qui ont le même respect pour leurs décisions. Ne soyons point étonnés que ces pères soient regardés comme des oracles par les adhérens du pape, c'est à eux que sont dus la plupart des dogmes ridicules, des opinions abominables et des cérémonies superstitieuses dont la religion romaine est remplie: l'on a donc lieu d'être surpris de voir des théologiens protestans montrer pour eux la même déférence; cette façon de penser peut à la longue faire adopter aux protestans les mêmes illusions, les mêmes doctrines pernicieuses lorsqu'elles seront inculquées par des hommes stupides ou fripons. En conséquence, nous voyons que les protestans qui ont été les partisans les plus zélés des pères et qui ont voulu que l'on eût la plus aveugle soumission pour leur autorité, ont été généralement parlant les plus portés à la superstition, à des dogmes inintelligibles, à la persécution.
Il est encore facile de voir combien ces pères si vantés sont propres à étouffer, dans ceux qui les étudient, le goût de la vraie science, que la plupart de ces saints ont fortement décriée. Les théologiens, toujours animés du désir de dominer, n'ont en effet rien de mieux à faire que de détourner les esprits des hommes des objets importans, dont l'intérêt du clergé veut les occuper uniquement. Leur empire serait bientôt détruit si les laïques venaient à s'éclairer. En conséquence, nous voyons les plus grandes lumières de l'église s'élever avec force contre les sciences mondaines; S. Jérôme, dans son commentaire sur l'épître de S. Paul, montre un souverain mépris pour la géométrie, l'arithmétique, la musique; il veut qu'on s'en tienne _à la science de la piété_. S. Augustin dit pareillement que les bons chrétiens doivent mépriser l'astronomie et la géométrie, parce que ces sciences ne contribuent point au salut et ne servent qu'à jetter dans l'erreur. Ces deux sciences ont encore le malheur de déplaire à S. Ambroise, elles n'apprennent, selon lui, qu'à s'égarer. S. Grégoire, pape, s'est sur-tout signalé par un zèle vraiment barbare contre les ouvrages des anciens, qu'il a détruit, peut-être, plus encore que le calife Musulman, qui fit brûler les livres de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie. Enfin le clergé romain, imbu des idées de ces pères, a suivi leurs traces, et par-tout où il en eut le pouvoir, il éteignit toutes les sciences, les arts et l'industrie, comme on peut sur-tout s'en convaincre en voyant la situation de l'Espagne et du Portugal.
SECTION IV.
Questions odieuses, ridicules et indécentes qui ont été agitées.--De la théologie scholastique.
Saint Thomas d'Aquin, communément nommé le docteur angélique, l'aigle de la théologie, parmi une infinité de questions impertinentes, a proposé les suivantes: _Pourquoi Jésus-Christ ne s'était pas fait hermaphrodite? Pourquoi le Sauveur n'avait pas pris le sexe féminin? Si les saints ressusciteraient avec leurs intestins? Si Jésus-Christ est ressuscité avec la vésicule du fiel? S'il y aurait des excrémens en paradis?_
Albert-le-Grand, qui fut le maître de Saint Thomas d'Aquin, emploie dans ses oeuvres vingt-quatre chapitres à discuter les questions suivantes qui ont jadis grandement occupé les théologiens scholastiques: Si l'ange Gabriel est apparu à la vierge Marie sous la forme d'un serpent, d'un pigeon, d'un homme, ou d'une femme? Si cet ange se montra sous la forme d'un jeune homme ou d'un vieillard? Comment il était vêtu? Si son habillement était blanc ou de deux couleurs; si son linge était blanc ou sale? En quel moment il s'est montré? Si c'était le matin, à midi, ou le soir? Quelle était la couleur des cheveux de la vierge Marie? Si Marie était versée dans les arts libéraux ou mécaniques? Si elle avait des connaissances dans la grammaire, la réthorique, la logique, la musique, l'astronomie? etc., etc., etc.
S. Antonin, autre théologien scholastique du premier ordre, se propose les questions suivantes: Si la mère de Dieu, étant un homme, aurait pu devenir le père naturel de Jésus-Christ? Si Marie, étant enceinte et assise, Jésus-Christ était assis comme elle? S'il était couché lorsqu'elle-même était couchée?
L'on peut joindre à ces questions un grand nombre d'autres qui ont occupé les théologiens scholastiques; elles ne le cèdent point à celles qui ont été rapportées, en impertinence et en indécence, au point que nous nous croyons obligés de les rapporter en latin. Les voici:
_Utrum semen Christi potuerit generare?_
_Utrum verbum potuit hypostaticè uniri naturæ irrationali, puta equi, asini, etc.?_
_Utrum potuit uniri hypostaticè naturæ diabolicæ, naturæ humanæ damnatæ peccato, etc.?_
_In quo casu veræ essent hæ propositiones, Deus est equus, asinus, diabolus, damnatus, peccatum?_
_Utrum Christus resurgendo resumpsit præputium, si porro resumpsit, quo pacto, quove modo servatur in terris?_[44]
[44] Le lecteur observera que Sainte Brigitte, au VIe livre de ses _révélations_ ou rêveries, dit que la vierge Marie lui a dit que peu de temps avant son assomption elle avait confié le saint prépuce de son fils à St. Jean. On dit que cette précieuse relique est actuellement gardée dans l'église de St. Jean de Latran, à Rome, où tout les ans, durant la semaine de Pâque, on l'expose à la vénération des fidèles. Cependant le cardinal Tolet assure que ce prépuce fut jadis volé de cette église et fut transporté à _Calcata_, en Italie, où il fit de grands miracles. Plusieurs villes d'Allemagne prétendent néanmoins le posséder, et le pape Innocent III n'osa pas décider cette importante question. Voyez _le IIe discours du docteur Stillingfleet_.
Telles sont les questions impudentes qui ont long-tems occupé les théologiens!
Jettons maintenant un coup d'oeil sur les pieuses extravagances et les notions fanatiques dont les personnages les plus dévôts de l'église romaine ont rempli leurs ouvrages; je n'en rapporterai que quelques exemples choisis, tirés du livre des _maximes des saints_, dont le célèbre Fénélon, archevêque de Cambray, est l'auteur.
«La pureté de l'amour divin, selon S. François de Sales, consiste à ne rien vouloir pour soi-même, à ne chercher que le bon plaisir de Dieu, au point de préférer, si c'était son plaisir, les tourmens éternels à la gloire.» Le même saint dit que, s'il savait que sa propre damnation plût un peu plus à Dieu que son salut, il quitterait son salut pour courir à la damnation... Il dit encore ailleurs: «Je n'ai presqu'aucuns désirs, mais si j'avais à renaître, je voudrais n'en avoir point du tout. Si Dieu venait à moi, j'irais aussi à lui, s'il ne voulait point venir à moi, je me tiendrais tranquille et je n'irais point à lui».
Fénélon nous apprend que les ouvrages des saints les plus estimés des derniers siècles se sont remplis de semblables expressions, qui toutes se réduisent à dire que l'on ne doit plus avoir de désirs intéressés, pas même pour le mérite, la perfection ni pour le salut éternel; il ajoute qu'il n'y a point d'équivoques là-dessus, et que c'est le langage des pères, des docteurs de l'école et de tous les saints.
Une âme désintéressée, dit S. François de Sales, n'aime point les vertus, parce qu'elles sont belles et pures, ni parce qu'elles sont aimables, ni parce qu'elles ornent et rendent aimables ceux qui les pratiquent, ni parce qu'elles sont méritoires et rendent l'homme digne des récompenses éternelles, mais uniquement parce qu'elles sont la volonté de Dieu.
Le mariage spirituel, dit Fénélon, unit immédiatement l'épouse avec l'époux, essence avec essence, substance avec substance, c'est-à-dire, la volonté à la volonté à l'aide de cet amour pur dont il est question. Alors Dieu et l'âme ne font qu'un même esprit, de même que dans le mariage l'époux et l'épouse ne font qu'une même chair.
Les Soliloques de S. Augustin, sont remplis d'un pareil langage enthousiaste et inintelligible que le fanatisme prend pour de la dévotion, et qui n'est réellement qu'un galimathias extravagant. S. Antoine, hermite, avait coutume de dire que _pour que la prière fût parfaite, il fallait que celui qui prie ne s'entendît pas lui-même_.
Que dirons-nous des dévotions mystiques d'une sainte Thérèse, qui s'est rendue fameuse par sa ferveur, ses visions et ses extases, ses amours avec Jésus-Christ? Il est vrai que cette sainte nous apprend elle-même la vraie cause de sa dévotion. Elle nous dit que ceux qui l'environnaient, craignaient souvent qu'elle ne fût folle, tant était grande sa mélancolie et ses vapeurs, qui l'empêchaient souvent de prendre aucun repos, soit la nuit, soit le jour.
L'on peut en dire autant de la fameuse sainte Catherine de Sienne, et de sainte Marie-Madelaine de Pazzi, qui toutes deux ont prétendu avoir eu l'avantage d'épouser Jésus-Christ. Au reste, il est aisé de sentir de quelle nature était le mal qui tourmentait ces malheureuses créatures. L'état de vapeurs et de mélancolie où ces saintes se trouvaient fréquemment était un effet très naturel de leurs austérités, de leurs jeûnes, de la retraite où elles vivaient enfermées dans leurs couvens: il n'en faut pas davantage pour rendre parfaitement insensées de pauvres filles que la nature avait sans doute pourvues d'un tempéramment ardent et d'une cervelle très faible, empoisonnée par des instructions fanatiques et des exemples qui leur faisaient prendre l'enthousiasme le plus insensé pour la vraie piété.
Quoiqu'il en soit, il faut avouer que, quand les hommes sont imbus de maximes d'une religion fanatique, et veulent la professer, ils ne peuvent se dispenser de devenir des fanatiques et des fous, et que la lecture des vies des saints révérés par une religion absurde, cruelle et persécutante, est très propre à corrompre et l'esprit et le coeur de ceux qui s'en nourrissent. Tels sont les effets que doivent produire sur les ecclésiastiques et les moines de l'église romaine, les légendes, la lecture de l'histoire ecclésiastique, la théologie scholastique et les ouvrages des pères.
RÉFLEXIONS SUR LES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES ET SUR LES MOYENS DE LES PRÉVENIR.
SECTION PREMIÈRE.
De l'absurdité et de l'injustice de la persécution.
On peut voir par tout ce qui a été dit précédemment de la cruauté religieuse, que sur-tout les ecclésiastiques ont été continuellement les boutefeux du christianisme, et ont allumé parmi les chrétiens les bûchers de la persécution; l'histoire et l'expérience journalière confirment suffisamment cette vérité; un grand nombre qui prétendaient se dévouer entièrement au service de la religion, ont fait de ce qu'ils appellent _la maison du Seigneur_ une caverne de voleurs et de meurtriers; ils ont pillé et détruit les peuples; ils ont ravagé des villes opulentes, ils ont changé des pays fertiles en de vastes déserts.
Il est vrai que les souverains et les magistrats, contre toutes les règles du bon sens, de la saine politique, de l'humanité, de la religion même, se sont laissés persuader, ou même, ce qui est plus honteux, se sont trouvés forcés de leur prêter des secours pour opprimer, tourmenter et détruire leurs propres sujets, des citoyens, des chrétiens. N'est-il pas bien étrange que les princes et ceux qui exercent leur autorité, ne voient pas que dans l'oeuvre infernal de la persécution, ils ne sont que les vils instrumens des prêtres avides et sans pitié?
Quels motifs ont induit les gens d'église à jouer un rôle si fameux? Par quels moyens sont-ils devenus assez nombreux pour prendre un si grand ascendant dans le monde chrétien? Qu'est-ce qui les a mis en état de persécuter et de tyranniser d'une façon si cruelle? C'est ce que nous avons suffisamment développé ci-devant; cependant nous allons encore analyser ces causes d'une façon plus particulière, dans l'espérance que cet examen pourra conduire à la découverte des remèdes que l'on pourrait opposer à un mal aussi terrible que la persécution pour cause de religion.
Avant d'aller plus loin, il est bon de remarquer que comme le clergé catholique romain s'est sur-tout distingué par ses persécutions atroces et _anti-chrétiennes_, c'est lui que nous aurons principalement en vue dans les choses que nous dirons par la suite.
Quant aux motifs qui excitent les prêtres à la persécution, il est très nécessaire de distinguer les motifs fictifs et prétendus de ceux qui sont réels: leurs motifs prétendus sont un grand amour pour le bien-être du genre humain, qui les porte à contraindre tous ceux qu'ils ne peuvent persuader d'entrer dans le giron de l'église, et de les forcer de croire et de penser uniformément sur la religion, et de la pratiquer de la même manière; projet bien sensé (sans doute), et dont il est très facile de se promettre l'exécution! Les prêtres prétendent par là rendre les hommes agréables à Dieu et les conduire au salut éternel.
Il est difficile de décider si ce projet ou ce système est plus absurde et plus insensé, que tyrannique et méchant. En effet est-il rien de plus extravagant que d'imaginer qu'il soit possible d'amener tous les hommes à la même façon de penser sur des points abstraits, métaphysiques, inintelligibles, tels que sont la plupart des dogmes de la religion, ou telle qu'on s'est efforcé de la rendre? En supposant la chose possible, la violence serait-elle donc un moyen d'y parvenir? La force et la compulsion ne sont-elles donc pas propres à faire naître l'aversion plutôt que la confiance? La violence peut bien faire et fait souvent des hypocrites; mais a-t-elle jamais opéré des conversions sincères? L'hypocrisie et la mauvaise loi peuvent-elles être agréables au Dieu de la vérité?