De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des
Chapter 9
Il est une passion dont l'ardeur est terrible, une passion plus redoutable dans ce temps que dans tous les autres: c'est la vengeance. Il ne peut être question de bonheur positif obtenu par elle, puisqu'elle ne doit sa naissance qu'à une grande douleur, qu'on croit adoucir en la faisant partager à celui qui l'a causée; mais il n'est personne qui, dans diverses circonstances de sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la vengeance. Elle dérive immédiatement de la justice, quoique ses effets y soient souvent si contraires. Faire aux autres le mal qu'ils vous ont fait, se présente d'abord comme une maxime équitable; mais ce qu'il y a de naturel dans cette passion ne rend ses conséquences ni plus heureuses, ni moins coupables: c'est à combattre les mouvements involontaires qui entraînent vers un but condamnable que la raison est particulièrement destinée; car la réflexion est autant dans la nature que l'impulsion.
Il est certain d'abord qu'on soutient difficilement l'idée de savoir heureux l'objet qui vous a plongé dans le désespoir. Ce tableau vous poursuit, comme, par un mouvement contraire, l'imagination de la pitié offre la peinture des douleurs qu'elle excite à soulager. L'opposition de votre peine et de la félicité de votre ennemi produit dans le sang un véritable soulèvement.
Ce qu'on a le plus de peine aussi à supporter dans l'infortune, c'est l'absorbation, la fixation sur une seule idée; et tout ce qui porte la pensée au dehors de soi, tout ce qui excite à l'action trompe le malheur. Il semble qu'en agissant on va changer la situation de son âme; et le ressentiment, ou l'indignation contre le crime, étant d'abord ce qui est le plus apparent dans sa propre douleur, on croit, en satisfaisant ce mouvement, échapper à tout ce qui doit le suivre; mais en observant un coeur généreux et sensible, on découvre qu'on serait plus malheureux encore après s'être vengé qu'auparavant. L'occupation où l'on est de son ressentiment, l'effort qu'on fait sur soi pour le combattre, remplit la pensée de diverses manières; après s'être vengé, l'on reste seul avec sa douleur, sans autre idée que la souffrance. Vous rendez à votre ennemi, par votre vengeance, une espèce d'égalité avec vous; vous le sortez de dessous le poids de votre mépris, vous vous sentez rapproché par l'action même de punir; si l'effort que vous tenteriez pour vous venger était inutile, votre ennemi aurait sur vous l'avantage qu'on prend toujours sur les volontés impuissantes, quels qu'en soient la nature et l'objet. Tous les genres d'égarement sont excusables dans les véritables douleurs; mais ce qui démontre cependant combien la vengeance tient à des mouvements condamnables, c'est qu'il est beaucoup plus rare de se venger par sensibilité que par esprit de parti, ou par amour-propre.
Les âmes généreuses qui se sont abandonnées à des mouvements coupables, ont fait un tort immense à l'ascendant de la moralité; elles ont réuni à des torts graves des motifs élevés, et le sens même des mots s'est trouvé changé par les pensées accessoires que leur exemple y a réunies. Le même terme exprime l'assassinat de César et celui de Henri IV; et les grands hommes qui se sont cru le droit de faire plier une loi de la moralité devant leurs intentions sublimes, ont fait plus de mal par la latitude qu'ils ont donnée à l'idée de la vertu, que les scélérats méprisés dont les actions ont exalté l'horreur qu'inspire le crime. Enfin, par quelque motif qu'on se croie excité à la vengeance, il faut répéter à ceux qui voudraient s'y abandonner, non pas qu'ils n'y trouveraient pas de bonheur, ils ne le savent que trop; mais il faut leur répéter qu'il n'est point de fléau politique plus redoutable.
Cette passion pourrait perpétuer le malheur depuis la première offense jusqu'à la fin de la race humaine: et dans les temps où les fureurs des partis ont emporté tous les hommes dans tous les sens au delà des bornes de la vertu, de la raison et d'eux-mêmes, les révolutions ne cessent que quand chacun n'est plus agité par le besoin de prévenir ou d'éviter les effets de la vengeance.
On se persuade que la crainte d'être puni peut empêcher les hommes violents de se porter à de certains excès; ce n'est pas du tout connaître la nature de l'emportement. Quand on est criminel de sang-froid, comme on calcule toujours, tels périls, tels obstacles de plus peuvent arrêter; mais les hommes passionnés qui se précipitent dans les révolutions sont irrités par la crainte même, si l'on parvient à la leur faire éprouver; la peur excite les caractères impétueux, au lieu de les contenir.
Il est une réflexion qui devrait servir de guide à ceux qui se mêlent des grands débats des hommes entre eux; c'est qu'ils doivent considérer leurs ennemis comme étant de leur nature: il y a malheureusement de l'homme jusque dans le scélérat, et l'on ne se sert jamais cependant de la connaissance de soi, pour s'aider à devenir un autre. On dit qu'il faut contraindre, humilier, punir, et l'on sait néanmoins que de pareils moyens ne produiraient dans notre âme qu'une exaspération irréparable; on voit ses ennemis comme une chose physique qu'on peut abattre, et soi-même comme un être moral que sa propre volonté seule doit diriger.
S'il est une passion destructive du bonheur et de l'existence des pays libres, c'est la vengeance; l'enthousiasme qu'inspire la liberté, l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans un plus grand mouvement, fait naître plus d'occasions d'être opposés les uns aux autres. L'amour de la patrie l'emportait tellement chez les Romains sur toute autre passion, que les ennemis servaient ensemble, et d'un commun accord, les intérêts de la république. Si la vengeance n'est pas proscrite par l'esprit public dans une nation où chaque individu existe de toute sa force personnelle, où le despotisme ne comprimant point la masse, chaque homme a une valeur et une puissance particulières, les individus finiront par haïr tous les individus, et le lien de parti se rompant à mesure qu'un nouveau mouvement crée de nouvelles divisions, il n'y aura point d'homme qui n'ait, après un certain temps, des motifs pour détester successivement tout ce qu'il a connu dans sa vie.
Certes, le plus bel exemple qui pût exister de renonciation à la vengeance, ce serait en France, si la haine cessait de renouveler les révolutions; si le nom français, par orgueil et par patriotisme, ralliait tous ceux qui ne sont pas assez criminels pour que le pardon même ne fût pas cru de leur propre coeur. Sans doute, ce serait un héroïque oubli; mais il est tellement nécessaire que, même en jugeant son étonnante difficulté, on a besoin de l'espérer encore. La France ne peut être sauvée que par ce moyen, et les partisans de la liberté, les amateurs des arts, les admirateurs du génie, les amis d'un beau ciel, d'une nature féconde, tout ce qui sait penser, tout ce qui a besoin de sentir, tout ce qui veut vivre, enfin, de la vie des idées ou des sensations fortes, implore à grands cris le salut de cette France.
CHAPITRE VII.
_De l'esprit de parti._
Il faut avoir vécu contemporain d'une révolution religieuse ou politique, pour savoir quelle est la force de cette passion. Elle est la seule dont la puissance ne se démontre pas également dans tous les temps et dans tous les pays. Il faut qu'une fermentation, causée par des événements extraordinaires, développe ce sentiment, dont le germe existe toujours chez un grand nombre d'hommes, mais peut mourir avec eux sans qu'ils aient jamais eu l'occasion de le reconnaître.
Des querelles frivoles, telles que des disputes sur la musique, sur la littérature, peuvent donner quelques idées légères de la nature de l'esprit de parti; mais il n'existe tout entier, mais il n'est l'action dévorante qui consume les générations et les empires, que dans ces grands débats où l'imagination peut puiser sans mesure tous les motifs d'enthousiasme ou de haine.
On doit d'abord distinguer l'esprit de parti, de l'amour-propre qui fait tenir à l'opinion qu'on a soutenue; il en diffère tellement, qu'on peut même quelquefois mettre ces deux penchants en opposition. Un homme diversement célèbre, M. de Condorcet, avait précisément le caractère de l'esprit de parti. Ses amis assurent qu'il aurait écrit contre son opinion, qu'il l'aurait et désavouée et combattue ouvertement, sans confier à personne le secret de ses efforts, s'il avait cru que ce moyen pût servir à faire triompher la cause de cette opinion même. L'orgueil, l'émulation, la vengeance, la crainte, prennent le masque de l'esprit de parti; mais cette passion à elle seule est plus ardente: elle est du fanatisme et de la foi, à quelque objet qu'elle s'applique.
Eh! qu'y a-t-il au monde de plus violent et de plus aveugle que ces deux sentiments? Pendant les siècles déchirés par les querelles religieuses, on a vu des hommes obscurs, sans aucune idée de gloire, sans aucun espoir d'être connus, employer tous les moyens, braver tous les dangers pour servir la cause qu'ils avaient adoptée. Un beaucoup plus grand nombre d'hommes se mêle aux querelles politiques, parce que, dans les intérêts de ce genre, toutes les passions se joignent à l'esprit de parti, et décident à suivre l'un ou l'autre étendard; mais le pur fanatisme, dans tous les temps, et pour quelque but que ce soit, n'existe que dans un certain nombre d'hommes, qui auraient été catholiques ou protestants dans le quinzième siècle, et se font aujourd'hui aristocrates ou jacobins. Ce sont des esprits crédules, soit qu'ils se passionnent pour ou contre les vieilles erreurs; et leur violence, sans arrêt, leur donne le besoin de se placer à l'extrême de toutes les idées, pour y mettre à l'aise leur jugement et leur caractère.
L'exaltation de ce qu'on appelle la philosophie est une superstition comme le culte des préjugés; les mêmes défauts conduisent aux deux excès contraires, et c'est la différence des situations ou le hasard d'un premier mot, qui, dans la classe commune, fait de deux hommes de parti, deux ennemis ou deux complices.
L'homme éclairé qui d'abord adopta la cause des principes, parce que sa pensée n'avait pu s'astreindre à respecter des préjugés absurdes, alors qu'il embrasse une vérité avec l'esprit de parti, perd la faculté de raisonner, ainsi que le partisan de l'erreur, et bientôt emploie des moyens semblables. De même qu'on a vu prêcher l'athéisme avec l'intolérance de la superstition, l'esprit de parti commande la liberté avec la fureur du despotisme.
On a dit souvent, dans le cours de la révolution de France, que les aristocrates et les jacobins tenaient le même langage, étaient aussi absolus dans leurs opinions, et, selon la diversité des situations, adoptaient un système de conduite également intolérant. Cette remarque doit être considérée comme une simple conséquence du même principe. Les passions rendent les hommes semblables entre eux, comme la fièvre jette dans le même état des tempéraments divers; et de toutes les passions, la plus uniforme dans ses effets c'est l'esprit de parti.
Elle s'empare de vous comme une espèce de dictature, qui fait taire toutes les autorités de l'esprit, de la raison et du sentiment: sous cet asservissement, pendant qu'il dure, les hommes sont moins malheureux que par le libre arbitre qui reste encore aux autres passions; dans celle-là, la route qu'il faut suivre est commandée comme le but qu'on doit atteindre: les hommes dominés par cette passion sont inébranlables jusque dans le choix de leurs moyens; ils ne voudraient pas les modifier, même pour arriver plus sûrement à leur objet: les chefs, comme dans toutes les religions, sont plus adroits, parce qu'ils sont moins enthousiastes; mais les disciples se font un article de foi de la route autant que du but. Il faut que les moyens soient de la nature de la cause, parce que cette cause, paraissant la vérité même, doit triompher seulement par l'évidence et la force. Je vais rendre cette idée sensible par des exemples.
Dans l'assemblée constituante, les membres du côté droit auraient pu faire passer quelques-uns des décrets qui les intéressaient, s'ils eussent laissé la parole à des hommes plus modérés qu'eux, et par conséquent plus agréables au parti populaire; mais ils aimaient mieux perdre leur cause en la faisant soutenir par l'abbé Maury, que de la gagner en la laissant défendre par un orateur qui ne fût pas précisément de leur opinion sous tous les autres rapports. Un triomphe acquis par une condescendance est une défaite pour l'esprit de parti.
Lorsque les constitutionnels luttaient contre les jacobins, si les aristocrates avaient adopté le système des premiers, s'ils avaient conseillé au roi de se livrer à eux, ils auraient alors renversé l'ennemi commun, sans perdre l'espoir de se défaire un jour de leurs alliés. Mais dans l'esprit de parti, l'on aime mieux tomber en entraînant ses ennemis, que triompher avec quelqu'un d'entre eux.
Lorsqu'en étant assidu aux élections, on pouvait influer sur le choix des hommes dont allait dépendre le sort de la France, les aristocrates aimaient mieux l'exposer au joug des scélérats que de reconnaître quelques-uns des principes de la révolution en votant dans les assemblées primaires.
L'intégrité du dogme importe davantage encore que le succès de la cause. Plus l'esprit de parti est de bonne foi, moins il admet de conciliation ou de traité d'aucun genre; et comme ce ne serait pas croire véritablement à l'existence efficace de sa religion que de recourir à l'art pour l'établir, dans un parti l'on se rend suspect en raisonnant, en reconnaissant même la force de ses ennemis, en faisant le moindre sacrifice pour assurer la plus grande victoire.
Quel exemple de cet esprit impliable, dans chaque détail comme dans l'ensemble, le parti populaire aussi n'a-t-il pas donné? Combien de fois n'a-t-il pas refusé tout ce qui pouvait ressembler à une modification? L'ambition sait se plier à chacune des circonstances pour profiter de toutes; la vengeance même peut retarder ou détourner sa marche; mais l'esprit de parti est comme les forces aveugles de la nature, qui vont toujours dans la même direction: cette impulsion une fois donnée à la pensée, elle prend un caractère de roideur qui lui ôte, pour ainsi dire, ses attributs intellectuels: on croit se heurter contre quelque chose de physique lorsqu'on parle à des hommes qui se précipitent dans la ligne de leur opinion; ils n'entendent, ni ne voient, ni ne comprennent: avec deux ou trois raisonnements ils font face à toutes les objections; et lorsque ces traits lancés n'ont pas convaincu, ils ne savent plus avoir recours qu'à la persécution.
L'esprit de parti unit les hommes entre eux par l'intérêt d'une haine commune, mais non par l'estime ou l'attrait du coeur; il anéantit les affections qui existent dans l'âme, pour y substituer des liens formés seulement par les rapports d'opinion. L'on sait moins de gré à un homme de ce qu'il fait pour vous que pour votre cause. Vous avoir sauvé la vie est un mérite beaucoup moins grand à vos yeux que de penser comme vous; et, par un code singulier, l'on n'établit les relations d'attachement et de reconnaissance qu'entre les personnes du même avis. La limite de son opinion est aussi celle de ses devoirs; et si l'on reçoit, dans quelque circonstance, des secours d'un homme qui suit un parti contraire au sien, il semble que la confraternité humaine n'existe plus avec lui, et que le service qu'il vous a rendu soit un hasard qu'on doit totalement séparer de celui qui l'a fait naître. Les grandes qualités d'un homme qui n'a pas la même religion politique que vous ne peuvent être comptées par ses adversaires: les torts, les crimes mêmes de ceux qui partagent votre opinion, ne vous détachent pas d'eux. Le grand caractère de la véritable passion est d'anéantir tout ce qui n'est pas elle, et une idée dominante absorbe toutes les autres.
Il n'est point de passion qui doive plus entraîner à tous les crimes, par cela même que celui qui l'éprouve est enivré de meilleure foi, et que le but de cette passion n'étant pas personnel à l'individu qui s'y livre, il croit se dévouer en faisant le mal, conserve le sentiment de la vertu en commettant les plus grands crimes, et n'éprouve ni les craintes, ni les remords inséparables des passions égoïstes, des passions qui sont coupables aux yeux de celui même qui s'y abandonne.
L'esprit de parti n'a point de remords. Son premier caractère est de voir son objet tellement au-dessus de tout ce qui existe, qu'il ne peut se repentir d'aucun sacrifice quand il s'agit d'un tel but. La dépopulation de la France était conçue par la féroce ambition de Robespierre, exécutée par la bassesse de ses agents; mais cette affreuse idée était admise par l'esprit de parti lui seul, et l'on a dit, sans être un assassin, _Il y a deux millions d'hommes de trop en France._
L'esprit de parti est exempt de crainte, non pas seulement par l'exaltation de courage qu'il peut inspirer, mais par la sécurité qu'il fait naître: les jacobins et les aristocrates, depuis le commencement de la révolution, n'ont pas un instant désespéré du triomphe de leur opinion; et au milieu des revers qui ont frappé si constamment les aristocrates, il y avait quelque chose de béat dans la certitude avec laquelle ils débitaient des nouvelles que la foi la plus superstitieuse aurait à peine adoptées.
Il y a cependant quelques nuances générales qui, sans application particulière à la révolution de France, distinguent l'esprit de parti de ceux qui défendent les anciens préjugés, d'avec l'esprit de parti de ceux qui veulent établir de nouveaux principes. L'esprit de parti des premiers est de meilleure foi, celui des novateurs est plus habile; la haine des premiers est plus profonde, celle des autres est plus agissante; les premiers s'attachent plus aux hommes, les novateurs davantage aux choses; les premiers sont plus implacables, les seconds plus meurtriers; les premiers regardent leurs adversaires comme des impies, les seconds les considèrent comme des obstacles; en sorte que les premiers détestent par sentiment, tandis que les autres détruisent par calcul, et qu'il y a moins de paix à espérer des partisans des anciens préjugés, et plus à redouter de la guerre faite par leurs ennemis.
Malgré ces différences cependant, les caractères généraux sont toujours pareils. L'esprit de parti est une sorte de frénésie de l'âme qui ne tient point à la nature de son objet. C'est ne plus voir qu'une idée, lui rapporter tout, et n'apercevoir que ce qui peut s'y réunir: il y a une sorte de fatigue à l'action de comparer, de balancer, de modifier, d'excepter, dont l'esprit de parti délivre entièrement. Les violents exercices du corps, l'attaque impétueuse qui n'exige aucune retenue, donnent une sensation physique très-vive et très-enivrante: il en est de même au moral de cet emportement de la pensée, qui, délivrée de tous ses liens, voulant seulement aller en avant, s'élance sans réflexion aux opinions les plus extrêmes.
Jamais il ne peut en coûter à l'esprit de parti d'abandonner des avantages individuels dont on sait la mesure, pour un but tel que cette passion le fait concevoir, pour un but qui n'a jamais rien de réel, de jugé, ni de connu, et que l'imagination revêt de toutes les illusions dont la pensée est susceptible. La démocratie ou la royauté sont le paradis de leurs vrais enthousiastes; ce qu'elles ont été, ce qu'elles peuvent devenir n'a aucun rapport avec les sensations que leurs partisans éprouvent à leur nom; à lui seul il remue toutes les affections ardentes et crédules dont l'homme est susceptible.
Par cette analyse, on voit que la source de l'esprit de parti est tout à fait étrangère au sentiment du crime; mais si cet examen philosophique inspire un moment d'indulgence, combien les effets affreux de cette passion ne ramènent-ils pas à l'effroi qu'elle doit inspirer!
Il n'en est point qui puisse à cet excès borner la pensée et dépraver la moralité. L'esprit humain ne peut avoir son développement, ne peut faire de véritables progrès qu'en arrivant à l'impartialité la plus absolue, en effaçant au dedans de soi la trace de toutes les habitudes, de tous les préjugés, en se faisant, comme Descartes, une méthode indépendante de toutes les routes déjà tracées. Or, quand la pensée est une fois saisie de l'esprit de parti, ce n'est pas des objets à soi, mais de soi vers les objets que partent les impressions; on ne les attend pas, on les devance, et l'oeil donne la forme au lieu de recevoir l'image. Les hommes d'esprit qui, dans toute autre circonstance, cherchent à se distinguer, ne se servent jamais alors que du petit nombre d'idées qui leur sont communes avec les plus bornés d'entre ceux de la même opinion. Il y a une sorte de cercle magique tracé autour du sujet de ralliement, que tout le parti parcourt, et que personne ne peut franchir: soit qu'on redoute, en multipliant ses raisonnements, d'offrir un plus grand nombre de points d'attaque à ses ennemis; soit que la passion ait également dans tous les hommes plus d'identité que d'étendue, plus de force que de variété. Placés à l'extrême d'une idée, comme des soldats à leur poste, jamais vous ne pourrez les décider à venir à la découverte d'un autre point de vue de la question; et tenant à quelques principes comme à des chefs, à des opinions comme à des serments, on dirait que vous leur proposez une trahison, quand vous voulez les engager à examiner, à s'occuper d'une idée nouvelle, à combiner de nouveaux rapports.
Cette manière de ne considérer qu'un seul côté dans tous les objets, et de les présenter toujours dans le même sens, est ce que l'on peut imaginer de plus fatigant dès qu'on n'est pas susceptible de l'esprit de parti; et l'homme le plus impartial, témoin d'une révolution, finit par ne plus savoir comment retrouver le vrai, au milieu des tableaux imaginaires où chaque parti croit montrer la vérité avec évidence. Les géomètres appellent à eux la certitude par des moyens assurés; mais dans cette sphère d'idées où les sensations, les réflexions, les paroles même, s'aident mutuellement à former le corps des vraisemblances, quand les mots les plus nobles ont été déshonorés, les raisonnements les plus justes faussement enchaînés, les sentiments les plus vrais opposés les uns aux autres, on se croit dans ce chaos que Milton aurait rendu mille fois plus horrible s'il l'avait pu représenter, dans le monde intellectuel, confondant aux yeux de l'homme le juste et l'injuste, le crime et la vertu.
Un siècle, une nation, un homme, sous le seul rapport des lumières, sont très-longtemps à se relever du fléau de l'esprit de parti. Les réputations n'ayant plus de rapport avec le mérite réel, l'émulation se ralentit en perdant son objet. L'injustice décourage de la recherche de la vérité; la gloire est rarement contemporaine, et la renommée elle-même est tellement investie par l'esprit de parti, que l'homme vertueux et grand peut ne pas obtenir son recours sur les siècles.
Cette passion étouffe dans les hommes supérieurs les facultés qu'ils tenaient de la nature; et cette carrière de vérité, indéfinie comme l'espace et le temps, dans laquelle l'homme qui pense jouit d'un avenir sans bornes, atteint un but toujours renaissant; cette carrière se referme à la voix de l'esprit de parti, et tous les désirs comme toutes les craintes vouent à la servitude de la foi les têtes formées pour concevoir, découvrir et juger. Enfin, l'esprit de parti doit être de toutes les passions celle qui s'oppose le plus au développement de la pensée, puisque, comme nous l'avons déjà dit, ce fanatisme ne laisse pas même le choix des moyens pour assurer sa victoire, et que son propre intérêt ne l'éclaire point, quand il est entièrement de bonne foi.