De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des

Chapter 8

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Il est un dernier malheur dont la pensée n'ose approcher, c'est la perte sanglante de ce qu'on aime, c'est cette séparation terrible qui menace chaque jour tout ce qui respire, tout ce qui vit sous l'empire de la mort. Ah! cette douleur sans bornes est la moins redoutable de toutes: comment survivre à l'objet dont on était aimé; à l'objet qu'on avait choisi pour l'appui de sa vie, à celui qui faisait éprouver l'amour tel qu'il anime un caractère tout entier créé pour le ressentir? Quoi! l'on croirait possible d'exister dans un monde qu'il n'habitera plus, de supporter des jours qui ne le ramèneront jamais, de vivre de souvenirs dévorés par l'éternité; de croire entendre cette voix, dont les derniers accents vous furent adressés, rappeler vers elle, en vain, l'être qui fut la moitié de sa vie, et lui reprocher les battements d'un coeur qu'une main chérie n'échauffera plus!

Ce que j'ai dit s'applique presque également aux deux sexes; il me reste à considérer ce qui nous regarde particulièrement. O femmes! vous, les victimes du temple où l'on vous dit adorées, écoutez-moi.

La nature et la société ont déshérité la moitié de l'espèce humaine; force, courage, génie, indépendance, tout appartient aux hommes; et s'ils environnent d'hommages les années de notre jeunesse, c'est pour se donner l'amusement de renverser un trône; c'est comme on permet aux enfants de commander, certains qu'ils ne peuvent forcer d'obéir. Il est vrai, l'amour qu'elles inspirent donne aux femmes un moment de pouvoir absolu; mais c'est dans l'ensemble de la vie, dans le cours même d'un sentiment, que leur destinée déplorable reprend son inévitable empire.

L'amour est la seule passion des femmes; l'ambition, l'amour de la gloire même leur vont si mal, qu'avec raison un très-petit nombre s'en occupent. Je l'ai dit, en parlant de la vanité: pour une qui s'élève, mille s'abaissent au-dessous de leur sexe, en en quittant la carrière. A peine la moitié de la vie peut-elle être intéressée par l'amour, il reste encore trente ans à parcourir quand l'existence est déjà finie. L'amour est l'histoire de la vie des femmes; c'est un épisode dans celle des hommes: réputation, honneur, estime, tout dépend de la conduite qu'à cet égard les femmes ont tenue; tandis que les lois de la moralité même, selon l'opinion d'un monde injuste, semblent suspendues dans les rapports des hommes avec les femmes; ils peuvent passer pour bons, et leur avoir causé la plus affreuse douleur qu'il soit donné à l'être mortel de produire dans l'âme d'un autre; ils peuvent passer pour vrais, et les avoir trompées; enfin, ils peuvent avoir reçu d'une femme les services, les marques de dévouement qui lieraient ensemble deux amis, deux compagnons d'armes, qui déshonoreraient l'un des deux, s'il se montrait capable de les oublier; ils peuvent les avoir reçus d'une femme, et se dégager de tout, en attribuant tout à l'amour, comme si un sentiment, un don de plus diminuait le prix des autres. Sans doute, il est des hommes dont le caractère est une honorable exception; mais telle est l'opinion générale sous ce rapport, qu'il en est bien peu qui osassent, sans craindre le ridicule, annoncer dans les liaisons du coeur la délicatesse de principes qu'une femme se croirait obligée d'affecter, si elle ne l'éprouvait pas.

On dira que peu importe au sentiment l'idée du devoir, qu'il n'en a pas besoin tant qu'il existe, et qu'il n'existe plus dès qu'il en a besoin. Il n'est pas vrai du tout que dans la moralité du coeur humain, un lien ne confirme pas un penchant; il n'est pas vrai qu'il n'existe pas plusieurs époques dans le cours d'un attachement où la moralité resserre les noeuds qu'un écart de l'imagination pouvait relâcher. Les liens indissolubles s'opposent au libre attrait du coeur; mais un complet degré d'indépendance rend presque impossible une tendresse durable; il faut des souvenirs pour ébranler le coeur, et il n'y a point de souvenirs profonds, si l'on ne croit pas aux droits du passé sur l'avenir, si quelque idée de reconnaissance n'est pas la base immuable du goût qui se renouvelle: il y a des intervalles dans tout ce qui appartient à l'imagination, et si la moralité ne les remplit pas, dans l'un de ces intervalles passagers on se séparera pour toujours. Enfin, les femmes sont liées par les relations du coeur, et les hommes ne le sont pas: cette idée même est encore un obstacle à la durée de l'attachement des hommes; car là où le coeur ne s'est point fait de devoir, il faut que l'imagination soit excitée par l'inquiétude; et les hommes sont sûrs des femmes, par des raisons même étrangères à l'opinion qu'ils ont de leur plus grande sensibilité; ils en sont sûrs, parce qu'ils les estiment; ils en sont sûrs, parce que le besoin qu'elles ont de l'appui de l'homme qu'elles aiment se compose de motifs indépendants de l'attrait même. Cette certitude, cette confiance, si douce à la faiblesse, est souvent importune à la force; la faiblesse se repose, la force s'enchaîne; et dans la réunion des contrastes dont l'homme veut former son bonheur, plus la nature l'a fait pour régner, plus il aime à trouver d'obstacles: les femmes, au contraire, se défiant d'un empire sans fondement réel, cherchent un maître, et se plaisent à s'abandonner à sa protection; c'est donc presque une conséquence de cet ordre fatal, que les femmes détachent en se livrant, et perdent par l'excès même de leur dévouement.

Si la beauté leur assure des succès, la beauté n'ayant jamais une supériorité certaine, le charme de nouveaux traits peut briser les liens les plus doux du coeur; les avantages d'un caractère élevé, d'un esprit remarquable, attirent par leur éclat, mais détachent à la longue tout ce qui leur serait inférieur. Et comme les femmes ont besoin d'admirer ce qu'elles aiment, les hommes se plaisent à exercer sur leur maîtresse l'ascendant des lumières, et souvent ils hésitent entre l'ennui de la médiocrité et l'importunité de la distinction.

L'amour-propre, que la société, que l'opinion publique a réuni fortement à l'amour, se fait à peine sentir dans la situation des hommes vis-à-vis des femmes: celle qui leur serait infidèle s'avilit en les offensant, et leur coeur est guéri par le mépris. La fierté vient encore aggraver dans une femme les malheurs de l'amour; c'est le sentiment qui fait la blessure, mais l'amour-propre y jette des poisons. Le don de soi, ce sacrifice si grand aux yeux d'une femme, doit se changer en remords, en souvenir de honte, quand elle n'est plus aimée; et lorsque la douleur, qui d'abord n'a qu'une idée, appelle enfin à son secours tous les genres de réflexions, les hommes, condamnés à souffrir l'inconstance, sont consolés par chaque pensée qui les attire vers un nouvel avenir; les femmes sont replongées dans le désespoir par toutes les combinaisons qui multiplient l'étendue d'un tel malheur.

Il peut exister des femmes dont le coeur ait perdu sa délicatesse; elles sont aussi étrangères à l'amour qu'à la vertu; mais il est encore pour celles qui méritent seules d'être comptées parmi leur sexe, il est encore une inégalité profonde dans leurs rapports avec les hommes: les affections de leur coeur se renouvellent rarement; égarées dans la vie, quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer à un sentiment qui ne laisse après lui que l'abîme du néant, ni renaître à l'amour dont leur âme est épouvantée. Une sorte de trouble sans fin, sans but, sans repos, s'empare de leur existence; les unes se dégradent, les autres sont plus près d'une dévotion exaltée que d'une vertu calme; toutes au moins sont marquées du sceau fatal de la douleur; et pendant ce temps les hommes commandent les armées, dirigent les empires, et se rappellent à peine le nom de celles dont ils ont fait la destinée: un seul mouvement d'amitié laisse plus de traces dans leur coeur que la passion la plus ardente; toute leur vie est étrangère à cette époque, chaque instant y rattache le souvenir des femmes; l'imagination des hommes a tout conquis en étant aimés, le coeur des femmes est inépuisable en regrets; les hommes ont un but dans l'amour, la durée de ce sentiment est le seul bonheur des femmes. Les hommes enfin sont aimés, parce qu'ils aiment; les femmes doivent craindre, à chaque mouvement qu'elles éprouvent, et l'amour qui les entraîne, et l'amour qui va détruire le prestige qui enchaînait sur leurs pas.

Êtres malheureux! êtres sensibles! vous vous exposez, avec des coeurs sans défense, à ces combats où les hommes se présentent entourés d'un triple airain; restez dans la carrière de la vertu, restez sous sa noble garde; là il est des lois pour vous, là votre destinée, a des appuis indestructibles: mais si vous vous abandonnez au besoin d'être aimées, les hommes sont maîtres de l'opinion, les hommes ont de l'empire sur eux-mêmes; les hommes renverseront votre existence pour quelques instants de la leur.

Ce n'est pas en renonçant au sort que la société leur a fixé, que les femmes peuvent échapper au malheur; c'est la nature qui a marqué leur destinée, plus encore que les lois des hommes; et pour cesser d'être leurs maîtresses, faudrait-il devenir leurs rivaux, et mériter leur haine, parce qu'il faut sacrifier leur amour? Il reste des devoirs, il reste des enfants, il reste aux mères ce sentiment sublime dont la jouissance est dans ce qu'il donne, et l'espoir dans ses bienfaits.

Sans doute, celle qui a rencontré un homme dont l'énergie n'a point effacé la sensibilité; un homme qui ne peut supporter la pensée du malheur d'un autre, et met l'honneur aussi dans la bonté; un homme fidèle aux serments que l'opinion publique ne garantit pas, et qui a besoin de la constance pour jouir du vrai bonheur d'aimer; celle qui serait l'unique amie d'un tel homme, pourrait triompher, au sein de la félicité, de tous les systèmes de la raison. Mais s'il est un exemple qui puisse donner à la vertu même des instants de mélancolie, quelle femme toutefois, quand l'époque des passions est passée, ne s'applaudit pas de s'être détournée de leur route? Qui pourrait comparer le calme qui suit le sacrifice, et le regret des espérances trompées? À quel prix ne voudrait-on pas n'avoir jamais aimé, n'avoir jamais connu ce sentiment dévastateur, qui, semblable au vent brûlant d'Afrique, sèche dans la fleur, abat dans la force, courbe enfin vers la terre la tige qui devait et croître et dominer!

CHAPITRE V.

_Du jeu, de l'avarice, de l'ivresse, etc._

Après ce sentiment malheureux et sublime qui fait dépendre d'un seul objet le destin de notre vie, je vais parler des passions qui soumettent l'homme au joug des sensations égoïstes. Ces passions ne doivent point être rangées dans la classe des ressources qu'on trouve en soi; car rien n'est plus opposé aux plaisirs qui naissent de l'empire sur soi-même que l'asservissement à ses désirs personnels. Dans cette situation, toutefois, si l'on dépend de la fortune, on n'attend rien de l'opinion, de la volonté, des sentiments des hommes; et sous ce rapport, comme on a plus de liberté, on devrait obtenir plus de bonheur: néanmoins ces penchants avilissants ne valent aucune véritable jouissance; ils livrent à un instinct grossier, et cependant exposent aux mêmes chances que des désirs plus relevés.

L'on peut trouver dans ces passions honteuses la trace des affections morales dégénérées en impulsions physiques. Il y a dans les libertins, dans ceux qui s'enivrent, dans les joueurs, dans les avares, les deux espèces de mouvement qui font les ambitieux en tout genre, le besoin d'émotion et la personnalité; mais, dans les passions morales, on ne peut être ému que par les sentiments de l'âme, et ce qu'on a d'égoïsme n'est satisfait que par le rapport des autres avec soi; tandis que le seul avantage de ces passions physiques, c'est l'agitation qui suspend le sentiment et la pensée; elles donnent une sorte de personnalité matérielle qui part de soi pour revenir à soi, et fait triompher ce qu'il y a d'animal dans l'homme sur le reste de sa nature.

Examinons cependant, malgré le dégoût qu'un tel sujet inspire, les deux principes de ces passions, le besoin d'émotion et l'égoïsme. Le premier produit l'amour du jeu, et le second l'avarice. Quoiqu'on puisse supposer qu'il faut aimer l'argent pour aimer le jeu, ce n'est point là la source de ce penchant effréné; la cause élémentaire, la jouissance unique peut-être de toutes les passions, c'est le besoin et le plaisir de l'émotion. On ne trouve de bon dans la vie que ce qui la fait oublier; et si l'émotion pouvait être un état durable, bien peu de philosophes se refuseraient à convenir qu'elle serait le souverain bien. Il est, et je tâcherai de le prouver dans la troisième partie de cet ouvrage, il est des distractions utiles et constantes pour l'homme qui sait se dominer; mais la foule des êtres passionnés qui veulent échapper à leur ennemi commun, la sensation douloureuse de la vie, se précipite dans une ivresse qui, confondant les objets, fait disparaître la réalité de tout. Dans un moment d'émotion, il n'y a plus de jugement, il n'y a que de l'espérance et de la crainte: on éprouve quelque chose du plaisir des rêves, les limites s'effacent, l'extraordinaire paraît possible, et les bornes ou les chaînes de ce qui est et de ce qui sera s'éloignent ou se soulèvent à vos yeux. Dans le tumulte et la succession rapide des sensations qui s'emparent d'une âme violemment émue, le danger, même sans but, est un plaisir pendant la durée de l'action. Sans doute c'est un sentiment très-pénible que de craindre à l'avance le péril qui menace, c'est de la souffrance dans le calme; mais l'instant de la décision, mais le jeu, quelque cher qu'il soit dans le moment où il se hasarde, est une espèce de jouissance, c'est-à-dire, d'étourdissement. Cet état devient quelquefois tellement nécessaire à ceux qui l'ont éprouvé, qu'on voit des marins traverser de nouveau les mers, seulement pour ressentir l'émotion des dangers auxquels ils ont échappé.

Le grand jeu de la gloire est difficile à préparer; un tapis vert, des dés y suppléent. L'agitation de l'âme est un besoin trompeur auquel la plupart des hommes se livrent, sans penser à ce qui succède à cette agitation. Ils hasardent la fortune qui les fait vivre; ils se précipitent dans les batailles où la mort, ou plus encore les souffrances les menacent, pour retrouver ce mouvement qui les sépare des souvenirs et de la prévoyance, donne à l'existence quelque chose d'instantané, fait vivre et cesser de réfléchir.

Quel triste cachet de la destinée humaine! quelle irrécusable preuve de malheur, que ce besoin d'éviter le cours naturel de la vie, d'enivrer les facultés qui servent à la juger! Le monde est agité par l'inquiétude de chaque homme, et ces armées innombrables qui couvrent la surface de la terre sont l'invention cruelle des soldats, des officiers, des rois, pour chercher dans la destinée quelque, chose que la nature n'y a point mis, ou tout au moins pour obtenir cette interruption momentanée de la durée successive des idées habituelles, cette émotion qui soulage du poids de la vie.

Mais, indépendamment de tout ce qu'il faut hasarder et perdre pour se mettre dans une situation qui vous procure de telles sortes de jouissances, il n'existe rien de plus pénible que l'instant qui succède à l'émotion; le vide qu'elle laisse après elle est un plus grand malheur que la privation même de l'objet dont l'attente vous agitait. Ce qu'il y a de plus difficile à supporter pour un joueur, ce n'est pas d'avoir perdu, mais de cesser de jouer. Les mots qui servent aux autres passions sont très-souvent empruntés de celle-là, parce qu'elle est une image matérielle de tous les sentiments qui s'appliquent à de plus grandes circonstances; ainsi l'amour du jeu aide à comprendre l'amour de la gloire, et l'amour de la gloire à son tour explique l'amour du jeu.

Tout ce qui établit des analogies, des ressemblances, est un garant de plus de la vérité du système. Si l'on parvenait à rallier la nature morale à la nature physique, l'univers entier à une seule pensée, on aurait presque dérobé le secret de la Divinité.

La plupart des hommes cherchent donc à trouver le bonheur dans l'émotion, c'est-à-dire, dans une sensation rapide qui gâte un long avenir: d'autres se livrent par calcul, et surtout par caractère, à la personnalité; mécontents de leurs relations avec les autres, ils croient avoir trouvé un secret sûr pour être heureux, en se consacrant à eux-mêmes, et ils ne savent pas que ce n'est pas seulement de la nature du joug, mais de la dépendance en elle-même, que naît le malheur de l'homme. L'avarice est de tous les penchants celui qui fait le mieux ressortir la personnalité. Aimer l'argent, pour arriver à tel ou tel but, c'est le regarder comme un moyen, et non comme l'objet; mais il est une espèce d'hommes qui, considérant en général la fortune comme une manière d'acquérir des jouissances, ne veulent cependant en goûter aucune: les plaisirs, quels qu'ils soient, vous associent aux autres, tandis que la possibilité de les obtenir est en soi seul, et l'on dissipe quelque chose de son égoïsme en le satisfaisant au dehors. L'avenir inquiète tellement les avares, qu'ils aiment à sacrifier le présent comme pourrait le faire la vertu la plus relevée: la personnalité de l'avare va si loin, qu'il finit par immoler lui à lui-même; il s'aime tant demain, qu'il se prive de tout chaque jour pour embellir le jour suivant; et comme tous les sentiments qui ont le caractère de la passion, qui dévorent jusqu'à l'objet même qu'ils chérissent, l'égoïsme devient destructeur du bien-être qu'il veut conserver, et l'avarice interdit tous les avantages que l'argent pourrait valoir.

Je ne m'arrêterai point à parler des malheurs causés par l'avarice; on ne voit point de gradation ni de nuance dans cette singulière passion; tout y paraît également douloureux et vil. Comment avoir l'idée de cette fureur de personnalité? Quel but que soi pour sa propre vie! Quel homme peut se choisir pour l'objet de sa pensée, sans admettre d'intermédiaire entre sa passion et lui-même?

Il y a tant d'incertitude dans ce qu'on désire, de dégoût dans ce qu'on éprouve, qu'on ne peut concevoir comment on aurait le courage d'agir, si ses actions retournant à ses sensations, et ses sensations à ses actions, on savait si positivement le prix de ce qu'on fait, la récompense de ses efforts. Comment exister sans être utile, et se donner la peine de vivre quand personne ne s'affligerait de nous voir mourir!

Si l'avare, si l'égoïste sont incapables de ces retours sensibles, il est un malheur particulier à de tels caractères auquel ils ne peuvent jamais échapper; ils craignent la mort, comme s'ils avaient su jouir de la vie: après avoir sacrifié leurs jours présents à leurs jours à venir, ils éprouvent une sorte de rage en voyant s'approcher le terme de l'existence. Les affections du coeur augmentent le prix de la vie en diminuant l'amertume de la mort; tout ce qui est aride fait mal vivre et mal mourir. Enfin les passions personnelles sont de l'esclavage autant que celles qui mettent dans la dépendance des autres; elles rendent également impossible l'empire sur soi-même, et c'est dans le libre et constant exercice de cette puissance qu'est le repos et ce qu'il y a de bonheur.

Les passions qui dégradent l'homme, en resserrant son égoïsme dans ses sensations, ne produisent pas sans doute ces bouleversements de l'âme où l'homme éprouve toutes les douleurs que ses facultés lui permettent de ressentir; mais il ne reste aux peines causées par des penchants méprisables aucun genre de consolation; le dégoût qu'elles inspirent aux autres passe jusqu'à celui qui les éprouve. Il n'y a rien de plus amer dans l'adversité que de ne pas pouvoir s'intéresser à soi; l'on est malheureux sans trouver même de l'attendrissement dans son âme; il y a quelque chose de desséché dans tout votre être, un sentiment d'isolement si profond, qu'aucune idée ne peut se joindre à l'impression de la douleur: il n'y a rien dans le passé, il n'y a rien dans l'avenir, il n'y a rien autour de soi; on souffre à sa place, mais sans pouvoir s'aider de sa pensée, sans oser méditer sur les différentes causes de son infortune, sans se relever par de grands souvenirs où la douleur puisse s'attacher.

CHAPITRE VI.

_De l'envie et de la vengeance._

Il est des passions qui n'ont pas précisément de but, et cependant remplissent une grande partie de la vie; elles agissent sur l'existence sans la diriger, et l'on sacrifie le bonheur à leur puissance négative: car, par leur nature, elles n'offrent pas même l'illusion d'un espoir et d'un avenir, mais seulement elles donnent le besoin de satisfaire l'âpre sentiment qu'elles inspirent: il semble que de telles passions ne soient composées que du mauvais succès de toutes; de ce nombre, mais avec des nuances différentes, sont l'envie et la vengeance.

L'envie ne promet aucun genre de jouissances, même de celles qui amènent du malheur à leur suite. L'homme qui a cette disposition voit, dans le monde beaucoup plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe réellement; et pour se croire à la fois heureux et supérieur, il faudrait juger de son sort par l'envie que l'on inspire: c'est un mobile dont l'objet est une souffrance, et qui n'exerce l'imagination, cette faculté inséparable de la passion, que sur une idée pénible. La passion de l'envie n'a point de terme, parce qu'elle n'a point de but; elle ne se refroidit point, parce que ce n'est d'aucun genre d'enthousiasme, mais de l'amertume seule qu'elle s'alimente, et que chaque jour accroît ses motifs par ses effets: celui qui commence par haïr inspire une irritation propre à faire mériter sa haine qui d'abord était injuste. Les poètes se sont exercés sur tous les emblèmes de malheur qu'il fallait attachera l'envie. Quel triste sort, en effet, que celui d'une passion qui se dévore elle-même, et, poursuivie sans cesse par l'image de ce qui la blesse, ne peut se représenter une circonstance quelconque où elle trouverait du repos! Il y a tant de maux sur la terre cependant, qu'il semblerait que tout ce qui arrive dans le monde dût être une jouissance pour l'envie; mais elle est si difficile en malheurs, que s'il reste de la considération à côté des revers, un sentiment à travers mille infortunes, une qualité parmi des torts, si le souvenir de la prospérité relève dans la misère, l'envieux souffre et déteste encore: il démêle, pour haïr, des avantages inconnus à celui qui les possède; il faudrait, pour qu'il cessât de s'agiter, qu'il crût tout ce qui existe inférieur à sa fortune, à ses talents, à son bonheur même; et il a la conscience, au contraire, que nul tourment ne peut égaler l'impression aride et desséchante que sa passion dominatrice produit sur lui. Enfin l'envie prend sa source dans ce terrible sentiment de l'homme qui lui rend odieux le spectacle du bonheur qu'il ne possède pas, et lui ferait préférer l'égalité de l'enfer aux gradations dans le paradis. La gloire, la vertu, le génie viennent se briser contre cette force destructive; elle met une borne aux efforts, aux élans de la nature humaine: son influence est souveraine; car qui blâme, qui déjoue, qui s'oppose, qui renverse, qui se saisit enfin de la force destructive, finit toujours par triompher.

Mais le mal que l'envieux sait causer ne lui compose pas même un bonheur selon ses voeux; chaque jour la fortune ou la nature lui donnent de nouveaux ennemis; vainement il en fait ses victimes, aucun de ses succès ne le rassure, il se sent inférieur à ce qu'il détruit, il est jaloux de ce qu'il immole; enfin, à ses yeux mêmes, il est toujours humilié, et ce supplice s'augmente par tout ce qu'il fait pour l'éviter.