De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des
Chapter 7
De tous les chapitres de cet ouvrage, il n'en est point sur lequel je m'attende à autant de critiques que sur celui-ci. Les autres passions ayant un but déterminé, affectent à peu près de la même manière tous les caractères qui les éprouvent; le mot d'amour réveille dans l'esprit de ceux qui l'entendent, autant d'idées diverses que les impressions dont ils sont susceptibles. Un très-grand nombre d'hommes n'ont connu ni l'amour de la gloire, ni l'ambition, ni l'esprit de parti, etc.; tout le monde croit avoir eu de l'amour, et presque tout le monde se trompe en le croyant: les autres passions sont beaucoup plus naturelles, et par conséquent moins rares que celle-là; car elle est celle où il entre le moins d'égoïsme. Ce chapitre, me dira-t-on, est d'une couleur trop sombre; la pensée de la mort y est presque inséparable du tableau de l'amour: et l'amour embellit la vie, et l'amour est le charme de la nature. Non, il n'y a point d'amour dans les ouvrages gais, il n'y a point d'amour dans les pastorales gracieuses.--Sans doute, et les femmes doivent en convenir, il est assez doux de plaire et d'exercer ainsi sur tout ce qui vous entoure une puissance due à soi seule, une puissance qui n'obtient que des hommages volontaires, une puissance qui ne se fait obéir que parce qu'on l'aime, et disposant des autres contre leur intérêt même, n'obtient rien que de l'abandon, et ne peut se délier du calcul. Mais qu'a de commun le jeu piquant de la coquetterie avec le sentiment de l'amour? Il se peut aussi que les hommes soient très-intéressés, très-amusés surtout, par l'attrait que leur inspire la beauté, par l'espoir ou la certitude de la captiver; mais qu'a de commun ce genre d'impression avec le sentiment de l'amour?--Je n'ai voulu traiter dans cet ouvrage que des passions; les affections communes dont il ne peut naître aucun malheur profond n'entraient point dans mon sujet, et l'amour, quand il est une passion, porte toujours à la mélancolie; il y a quelque chose de vague dans ses impressions, qui ne s'accorde point avec la gaieté; il y a une conviction intime au dedans de soi, que tout ce qui succède à l'amour est du néant, que rien ne peut remplacer ce qu'on éprouve; et cette conviction fait penser à la mort dans les plus heureux moments de l'amour. Je n'ai considéré que le sentiment dans l'amour, parce que lui seul fait de ce penchant une passion. Ce n'est pas le premier volume de la Nouvelle Héloïse, c'est le départ de Saint-Preux, la lettre de la Meillerie, la mort de Julie, qui caractérisent la passion dans ce roman.--Il est si rare de rencontrer le véritable amour du coeur, que je hasarderai de dire que les anciens n'ont pas eu l'idée complète de cette affection. Phèdre est sous le joug de la fatalité, les sensations inspirent Anacréon, Tibulle mêle une sorte d'esprit madrigalique à ses peintures voluptueuses; quelques vers de Didon, Ceyx et Alcyone dans Ovide, malgré la mythologie qui distrait l'intérêt en l'éloignant des situations naturelles, sont presque les seuls morceaux où le sentiment ait toute sa force, parce qu'il est séparé de toute autre influence. Les Italiens mettent tant de poésie dans l'amour, que tous leurs sentiments s'offrent à vous comme des images; vos yeux s'en souviennent plus que votre coeur. Racine, ce peintre de l'amour, dans ses tragédies sublimes à tant d'autres égards, mêle souvent aux mouvements de la passion des expressions recherchées qu'on ne peut reprocher qu'à son siècle: ce défaut ne se trouve point dans la tragédie de Phèdre; mais les beautés empruntées des anciens, les beautés de verve poétique, en excitant le plus vif enthousiasme, ne produisent pas cet attendrissement profond qui naît de la ressemblance la plus parfaite avec les sentiments qu'on peut éprouver. On admire la conception du rôle de Phèdre, on se croit dans la situation d'Aménaïde. La tragédie de Tancrède doit donc faire verser plus de larmes.--Voltaire, dans ses tragédies; Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse; Werther, des scènes de tragédies allemandes; quelques poètes anglais, des morceaux d'Ossian, etc., ont transporté la profonde sensibilité dans l'amour. On avait peint la tendresse maternelle, la tendresse filiale, l'amitié avec sensibilité, Oreste et Pylade. Niobé, la piété romaine, toutes les autres affections du coeur nous sont transmises avec les véritables sentiments qui les caractérisent: l'amour seul nous est représenté, tantôt sous les traits les plus grossiers, tantôt comme tellement inséparable ou de la volupté, ou de la frénésie, que c'est un tableau plutôt qu'un sentiment, une maladie plutôt qu'une passion de l'âme. C'est uniquement de cette passion que j'ai voulu parler; j'ai rejeté toute autre manière de considérer l'amour. J'ai recueilli, pour composer les chapitres précédents, ce que j'ai remarqué dans l'histoire ou dans le monde; en écrivant celui-ci, je me suis laissée aller à mes seules impressions; j'ai rêvé plutôt qu'observé: que ceux qui se ressemblent se comprennent.
CHAPITRE IV.
_De l'amour._
Si l'Être tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il conçût l'idée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques instants de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il pût vivre dans un autre, il pût compléter son être en l'unissant à l'objet qui lui était cher. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se sont perdues dans le vague d'un sentiment délicieux; la vie qui pèse était entraînante, et le but qui toujours paraît au-dessous des efforts, semblait les surpasser tous. L'on ne cesse point de mesurer ce qui se rapporte à soi; mais les qualités, les charmes, les jouissances, les intérêts de ce qu'on aime n'ont de terme que dans notre imagination. Ah! qu'il est heureux le jour où l'on expose sa vie pour l'unique ami dont notre âme a fait choix! le jour où quelque acte d'un dévouement absolu lui donne au moins une idée du sentiment qui oppressait le coeur par l'impossibilité de l'exprimer! Une femme, dans ces temps affreux dont nous avons vécu contemporains; une femme condamnée à mort avec celui qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir échappé au tourment de survivre, était fière de partager le sort de son amant, et présageant peut-être le terme où elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle, éprouvait un sentiment féroce et tendre qui lui faisait chérir la mort comme une réunion éternelle. Gloire, ambition, fanatisme, votre enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre chaque instant; rien ne lasse de s'aimer, rien ne fatigue dans cette inépuisable source d'idées d'émotions heureuses; et tant qu'on ne voit, qu'on n'éprouve rien que par un autre, l'univers entier est lui sous des formes différentes; le printemps, la nature, le ciel, ce sont les lieux qu'il a parcourus; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit; ce qui lui a plu, les amusements qu'il a partagés; ses propres succès à soi-même, c'est la louange qu'il a entendue, et l'impression que le suffrage de tous a pu produire sur le jugement d'un seul; enfin, une idée unique est ce qui cause à l'homme le plus grand bonheur ou la folie du désespoir. Rien ne fatigue l'existence autant que ces intérêts divers dont la réunion a été considérée comme un bon système de félicité; en fait de malheur on n'affaiblit pas ce qu'on divise: après la raison qui dégage de toutes les passions, ce qu'il y a de moins malheureux encore, c'est de s'abandonner entièrement à une seule. Sans doute ainsi l'on s'expose à recevoir la mort de ses propres affections; mais le premier but qu'on doit se proposer en s'occupant du sort des hommes, n'est pas la conservation de leur vie; le sceau de leur nature immortelle est de n'estimer l'existence physique qu'avec la possession du bonheur moral.
C'est par le secours de la réflexion, c'est en écartant de moi l'enthousiasme de la jeunesse, que je considérerai l'amour, ou, pour mieux m'exprimer, le dévouement absolu de son être aux sentiments, au bonheur, à la destinée d'un autre, comme la plus haute idée de félicité qui puisse exalter l'espérance de l'homme. Cette dépendance d'un seul objet affranchit si bien du reste de la terre, que l'être sensible qui a besoin d'échapper à toutes les prétentions de l'amour-propre, à tous les soupçons de la calomnie, à tout ce qui flétrit enfin dans les relations qu'on entretient avec les hommes, l'être sensible trouve dans cette passion quelque chose de solitaire et de concentré qui inspire à l'âme l'élévation de la philosophie et l'abandon du sentiment. On échappe au monde par des intérêts plus vifs que tous ceux qu'il peut donner; on jouit du calme de la pensée et du mouvement du coeur, et, dans la plus profonde solitude, la vie de l'âme est plus active que sur le trône des Césars. Enfin, à quelque époque de l'âge qu'on transportât un sentiment qui vous aurait dominé depuis votre jeunesse, il n'est pas un moment où d'avoir vécu pour un autre ne fût plus doux que d'avoir existé pour soi, où cette pensée ne dégageât tout à la fois des remords et des incertitudes. Quand on n'a pour but que son propre avantage, comment peut-on parvenir à se décider sur rien? le désir échappe, pour ainsi dire, à l'examen qu'on en fait; l'événement amène souvent un résultat si contraire à notre attente, que l'on se repent de tout ce qu'on a essayé, que l'on se lasse de son propre intérêt comme de toute autre entreprise. Mais quand c'est au premier objet de ses affections que la vie est consacrée, tout est positif, tout est déterminé, tout est entraînant: _il le veut, il en a besoin, il en sera plus heureux; un instant de sa journée pourra s'embellir au prix de tels efforts_. C'est assez pour diriger le cours entier de la destinée; plus de vague, plus de découragement, c'est la seule jouissance de l'âme qui la remplisse en entier, s'agrandisse avec elle, et, se proportionnant à nos facultés, nous assure l'exercice et la jouissance de toutes. Quel est l'esprit supérieur qui ne trouve pas dans un véritable sentiment le développement d'un plus grand nombre de pensées que dans aucun écrit, dans aucun ouvrage qu'il puisse ou composer ou lire? Le plus grand triomphe du génie c'est de deviner la passion; qu'est-ce donc qu'elle-même? Les succès de l'amour-propre, le dernier degré des jouissances de la personnalité, la gloire, que vaut-elle auprès d'être aimé? Qu'on se demande ce que l'on préférerait d'être Aménaïde ou Voltaire. Ah! tous ces écrivains, ces grands hommes, ces conquérants s'efforcent d'obtenir une seule des émotions que l'amour jette comme par torrent dans la vie; des années de peines et d'efforts leur valent un jour, une heure de cet enivrement qui dérobe l'existence; et le sentiment fait éprouver, pendant toute sa durée, une suite d'impressions aussi vives et plus pures que le couronnement de Voltaire, ou le triomphe d'Alexandre.
C'est hors de soi que sont les seules jouissances indéfinies. Si l'on veut sentir le prix de la gloire, il faut voir celui qu'on aime honoré par son éclat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir donné la sienne; enfin, si l'on veut bénir le don inconnu de la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence, et que vous puissiez considérer en vous le soutien de son bonheur.
Dans quelque situation qu'une profonde passion nous place, jamais je ne croirai qu'elle éloigne de la véritable route de la vertu; tout est sacrifice, tout est oubli de soi dans le dévouement exalté de l'amour, et la personnalité seule avilit; tout est bonté, tout est pitié dans l'être qui sait aimer, et l'inhumanité seule bannit toute moralité du coeur de l'homme. Mais s'il est dans l'univers deux êtres qu'un sentiment parfait réunisse, et que le mariage ait liés l'un à l'autre, que tous les jours, à genoux, ils bénissent l'Être suprême; qu'ils voient à leurs pieds l'univers et ses grandeurs; qu'ils s'étonnent, qu'ils s'inquiètent même d'un bonheur qu'il a fallu tant de chances diverses pour assurer, d'un bonheur qui les place à une si grande distance du reste des hommes; oui, qu'ils s'effrayent d'un tel sort. Peut-être, pour qu'il ne fût pas trop supérieur au nôtre, ont-ils déjà reçu tout le bonheur que nous espérons dans l'autre vie; peut-être que pour eux il n'est pas d'immortalité.
J'ai vu, pendant mon séjour en Angleterre, un homme du plus rare mérite, uni depuis vingt-cinq ans à une femme digne de lui: un jour, en nous promenant ensemble, nous rencontrâmes ce qu'on appelle en anglais des _Gipsies_, des Bohémiens, errant souvent au milieu des bois, dans la situation la plus déplorable: je les plaignais de réunir ainsi, tous les maux physiques de la nature. _Eh bien_, me dit alors M. L., _si, pour passer ma vie avec elle, il avait fallu me résigner à cet état, j'aurais mendié depuis trente ans, et nous aurions encore été bien heureux!--Ah! oui_, s'écria sa femme, _même ainsi nous aurions été les plus heureux des êtres!_ Ces mots ne sont jamais sortis de mon coeur. Ah! qu'il est beau ce sentiment qui, dans l'âge avancé, fait éprouver une passion peut-être plus profonde encore que dans la jeunesse; une passion qui rassemble dans l'âme tout ce que le temps enlève aux sensations; une passion qui fait de la vie un seul souvenir, et, dérobant à sa fin tout ce qu'a d'horrible l'isolement et l'abandon, vous assure de recevoir la mort dans les mêmes bras qui soutinrent votre jeunesse et vous entraînèrent aux liens brûlants de l'amour! Quoi! c'est dans la réalité des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en est privée; et presque jamais l'on ne peut rassembler les circonstances qui le donnent! Cette réunion est possible, et l'obtenir pour soi ne l'est pas! Il est des coeurs qui s'entendent et le hasard, et les distances, et la nature, et la société, séparent sans retour ceux qui se seraient aimés pendant tout le cours de leur vie; et les mêmes puissances attachent l'existence à qui n'est pas digne de vous, ou ne vous entend pas, ou cesse de vous entendre!
Malgré le tableau que j'ai tracé, il est certain que l'amour est de toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Si l'on savait mourir, on pourrait encore se risquer à l'espérance d'une si heureuse destinée; mais l'on abandonne son âme à des sentiments qui décolorent le reste de l'existence; on éprouve, pendant quelques instants, un bonheur sans aucun rapport avec l'état habituel de la vie, et l'on veut survivre à sa perte: l'instinct de la conservation l'emporte sur le mouvement du désespoir, et l'on existe, sans qu'il puisse s'offrir dans l'avenir une chance de retrouver le passé, une raison même de ne pas cesser, de souffrir, dans la carrière des passions, dans celle surtout d'un sentiment qui, prenant sa source, dans tout ce qui est vrai, ne peut être consolé par la réflexion même. Il n'y a que les hommes capables de la résolution de se tuer[3] qui puissent, avec quelque ombre de sagesse, tenter cette grande route de bonheur: mais qui veut vivre et s'expose à rétrograder; mais qui veut vivre et renonce, d'une manière quelconque, à l'empire de soi-même; se voue comme un insensé au plus cruel des malheurs.
La plupart des hommes, et même un grand nombre de femmes, n'ont aucune idée du sentiment tel que je viens de le peindre, et Newton a plus de juges que la véritable passion de l'amour. Une sorte de ridicule s'est attaché à ce qu'on appelle des sentiments romanesques; et ces pauvres esprits, qui mettent tant d'importance à tous les détails de leur amour-propre, ou de leurs intérêts, se sont établis comme d'une raison supérieure à ceux dont le caractère a transporté dans un autre l'égoïsme, que la société considère assez dans l'homme qui s'occupe exclusivement de lui-même. Des têtes fortes regardent les travaux de la pensée, les services rendus au genre humain, comme seuls dignes de l'estime des hommes. Il est quelques génies qui ont le droit de se croire utiles à leurs semblables; mais combien peu d'êtres peuvent se flatter de quelque chose de plus glorieux que d'assurer à soi seul la félicité d'un autre! Des moralistes sévères craignent les égarements d'une telle passion. Hélas! de nos jours, heureuse la nation, heureux les individus qui dépendraient des hommes susceptibles d'être entraînés par la sensibilité! Mais, en effet, tant de mouvements passagers ressemblent à l'amour, tant d'attraits d'un tout autre genre prennent, ou chez les femmes par vanité, ou chez les hommes dans leur jeunesse, l'apparence de ce sentiment, que ces ressemblances avilies ont presque effacé le souvenir de la vérité même. Enfin, il est des caractères aimants, qui, profondément convaincus de tout ce qui s'oppose au bonheur de l'amour, des obstacles que rencontre et sa perfection, et surtout sa durée; effrayés des chagrins de leur propre coeur, des inconséquences de celui d'un autre; repoussent, par une raison courageuse, et par une sensibilité craintive, tout ce qui peut entraîner à cette passion: c'est de toutes ces causes que naissent et les erreurs adoptées, même par les philosophes, sur la véritable importance des attachements du coeur, et les douleurs sans bornes qu'on éprouve en s'y livrant.
Il n'est pas vrai, malheureusement, qu'on ne soit jamais entraîné que par les qualités qui promettent une ressemblance certaine entre les caractères et les sentiments: l'attrait d'une figure séduisante, cette espèce d'avantage qui permet à l'imagination de supposer à tous les traits qui la captivent, l'expression qu'elle souhaite, agit fortement sur un attachement qui ne peut se passer d'enthousiasme; la grâce des manières, de l'esprit, de la parole, la grâce, enfin, comme plus indéfinissable que tout autre charme, inspire ce sentiment qui, d'abord, ne se rendant pas compte de lui-même, naît souvent de ce qu'il ne peut s'expliquer. Une telle origine ne garantit ni le bonheur, ni la durée d'une liaison; cependant dès que l'amour existe, l'illusion est complète; et rien n'égale le désespoir que fait éprouver la certitude d'avoir aimé un objet indigne de soi. Ce funeste trait de lumière frappe la raison avant d'avoir détaché le coeur; poursuivi par l'ancienne opinion à laquelle il faut renoncer, on aime encore en mésestimant; on se conduit comme si l'on espérait, en souffrant, comme s'il n'existait plus d'espérance; on s'élance vers l'image qu'on s'était créée; on s'adresse à ces mêmes traits qu'on avait regardés jadis comme l'emblème de la vertu, et l'on est repoussé par ce qui est bien plus cruel que la haine, par le défaut de toutes les émotions, sensibles et profondes: on se demande si l'on est d'une autre nature, si l'on est insensé dans ses mouvements; on voudrait croire à sa propre folie pour éviter de juger le coeur de ce qu'on aimait. Le passé même ne reste plus pour faire vivre de souvenirs; l'opinion qu'on est forcé de concevoir se rejette sur les temps où l'on était déçu, on se rappelle ce qui devait éclairer: alors le malheur s'étend sur toutes les époques de la vie; les regrets tiennent du remords, et la mélancolie, dernier espoir des malheureux, ne peut plus adoucir ces repentirs qui vous agitent, qui vous dévorent, et vous font craindre la solitude sans vous rendre capable de distraction.
Si, au contraire, il a existé dans la vie un heureux moment où l'on était aimé; si l'être qu'on avait choisi était sensible, était généreux, était semblable à ce qu'on croit être, et que le temps, l'inconstance de l'imagination, qui détache même le coeur, qu'un autre objet, moins digne de sa tendresse, vous ait ravi cet amour dont dépendait toute votre existence, qu'il est dévorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait éprouver! Le premier instant où ces caractères, qui tant de fois avaient tracé les serments les plus sacrés de l'amour, gravent en traits d'airain que vous avez cessé d'être aimée; alors que, comparant ensemble les lettres de la même main, vos yeux peuvent à peine croire que l'époque, elle seule, en explique la différence; lorsque cette voix dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient à votre âme ébranlée, et semblaient rendre présents encore les plus doux souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans émotion, sans être brisée, sans trahir un mouvement du coeur, ah! pendant longtemps encore la passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cessé d'intéresser l'objet de sa tendresse. Il semble que l'on éprouve un sentiment qui doit se communiquer; il semble qu'on ne soit séparé que par une barrière qui ne vient point de sa volonté; qu'en lui parlant, en le voyant, il ressentira le passé; il retrouvera ce qu'il a éprouvé; que des coeurs qui se sont tout confié, ne sauraient cesser de s'entendre;... et rien ne peut faire renaître l'entraînement dont une autre a le secret, et vous savez qu'il est heureux loin de vous, qu'il est heureux souvent par l'objet qui vous rappelle le moins: les traits de sympathie sont restés en vous seule, leur rapport est anéanti. Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste. Le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher; on n'attire la pitié par aucun malheur apparent; seule, en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer? Mais dans cette situation le secours même de cet acte terrible est privé de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir d'intéresser après soi, cette immortalité si nécessaire aux âmes sensibles est ravie pour jamais à celle qui n'espère plus de regrets. C'est là mourir en effet que n'affliger, ni punir, ni rattacher dans son souvenir l'objet qui vous a trahi; et le laisser à celle qu'il préfère, est une image de douleur qui se place au delà du tombeau, comme si cette idée devait vous y suivre.
La jalousie, cette passion terrible dans sa nature, alors même qu'elle n'est pas excitée par l'amour, rend l'âme frénétique, quand toutes les affections du coeur sont réunies aux ressentiments les plus vifs de l'amour-propre. Tout n'est pas amour dans la jalousie comme dans le regret de n'être plus aimé: la jalousie inspire le besoin de la vengeance; le regret ne fait naître que le désir de mourir. La jalousie est une situation plus pénible, parce qu'elle se compose de sensations opposées, parce qu'elle est mécontente d'elle-même; elle se repent, elle se dévore, et la douleur n'est supportable que lorsqu'elle jette dans l'abattement. Les affections qui forcent à s'agiter dans le malheur accroissent la peine par chaque mouvement qu'on fait pour l'éviter. Les affections qui mêlent ensemble l'orgueil et la tendresse sont les plus cruelles de toutes; ce que vous éprouvez de sensible affaiblit le ressort que vous trouveriez dans l'orgueil, et l'amertume qu'il inspire empoisonne la douceur que portent avec elles les peines du coeur alors même qu'elles tuent.
À côté des malheurs causés par le sentiment, c'est peu que les circonstances extérieures qui peuvent troubler l'union des coeurs; quand on n'est séparé que par des obstacles étrangers au sentiment réciproque, on souffre, mais l'on peut et rêver et se plaindre: la douleur n'est point attachée à ce qu'il y a de plus intime dans la pensée, elle peut se prendre au dehors de soi. Cependant des âmes d'une vertu sublime ont trouvé en elles-mêmes des combats insurmontables: Clémentine peut se rencontrer dans la réalité, et mourir au lieu de triompher. C'est ainsi que, dans des degrés différents, l'amour bouleverse le sort des coeurs sensibles qui l'éprouvent.