De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des

Chapter 4

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Si les revers de la fortune désenchantent l'enthousiasme, que sera-ce s'il s'y mêle des torts qui, cependant, se trouvent souvent réunis aux qualités les plus éminentes? Quel vaste champ pour les découvertes des esprits médiocres! comme ils sont sûrs d'avoir prévu ce qu'ils comprennent encore à peine! comme le parti qu'ils auraient pris eût été meilleur! que de lumières ils puisent dans l'événement! que de retours satisfaisants dans la critique d'un autre! Comme personne ne s'occupe d'eux, personne ne songe à les attaquer: eh bien, ils prennent ce silence pour le garant de leur supériorité: parce qu'il y a une bataille perdue, ils pensent qu'ils l'ont gagnée: et les revers d'un grand homme se changent en palmes pour les sots. Quoi donc! l'opinion se composerait-elle de leurs suffrages?... Oui, la gloire contemporaine leur est soumise, car c'est l'enthousiasme de la multitude qui la caractérise; le mérite réel est indépendant de tout, mais la réputation acquise par ce mérite n'obtient le nom de gloire qu'au bruit des acclamations de la foule. Si les Romains sont insensibles à l'éloquence de Cicéron, son génie nous reste; mais où, pendant sa vie, trouvera-t-il sa gloire? Les géomètres, ne pouvant être jugés que par leurs pairs, obtiennent d'un petit nombre de savants des titres incontestables à l'admiration de leurs contemporains; mais la gloire des actions doit être populaire. Les soldats jugent leur général, la nation ses administrateurs: quiconque a besoin du suffrage des autres a mis tout à la fois sa vie sous la puissance du calcul et du hasard, de manière que le travail du calcul ne peut lui répondre des chances du hasard, et que les chances du hasard ne peuvent le dispenser du travail du calcul. Non, pourrait-on dire, le jugement de la multitude est impartial, puisque aucune passion envieuse et personnelle ne l'inspire; son impulsion toujours vraie doit être juste. Mais, par cela même que ses mouvements sont naturels et spontanés, ils appartiennent à l'imagination; un ridicule détruit à ses yeux l'éclat d'une vertu; un soupçon peut la dominer par la terreur; des promesses exagérées l'emportent sur des services prudents; les plaintes d'un seul l'émeuvent plus fortement que la silencieuse reconnaissance du grand nombre; enfin, mobile parce qu'elle est passionnée; passionnée, parce que les hommes réunis ne se communiquent qu'à l'aide de cette électricité, et ne mettent en commun que leurs sentiments: ce ne sont pas les lumières de chacun, mais l'impulsion générale qui produit un résultat, et cette impulsion, c'est l'individu le plus exalté qui la donne. Une idée peut se composer des réflexions de plusieurs; un sentiment sort tout entier de l'âme qui l'éprouve; la multitude qui l'adopte a pour opinion l'injustice d'un homme exercée par l'audace de tous; par cette audace qui se fonde et sur la force, et plus encore sur l'impossibilité d'être atteint par aucun genre de responsabilité individuelle. Le spectacle de la France a rendu ces observations plus sensibles, mais, dans tous les temps, l'amant de la gloire a été soumis au joug démocratique; c'est de la nation seule qu'il recevait ses pouvoirs; c'est par son élection qu'il obtenait sa couronne; et quels que fussent ses droits à la porter, quand le peuple retirait ses suffrages au génie, il pouvait protester, mais il ne régnait plus. N'importe, s'écrieront quelques âmes ardentes, n'existât-il qu'une chance de succès contre mille probabilités de revers, il faudrait tenter une carrière dont le but se perd dans les cieux, et donne à l'homme après lui ce que la mémoire des hommes peut conquérir sur le passé: un jour de gloire est si multiplié par notre pensée qu'il peut suffire à toute la vie. Les plus nobles devoirs s'accomplissent en parcourant la route qui conduit à la gloire; et le genre humain serait resté sans bienfaiteurs si cette émulation sublime n'eût pas encouragé leurs efforts.

D'abord, je crois que l'amour de l'éclat a rendu moins de services aux hommes que la simple impulsion des vertus obscures ou des recherches persévérantes. Les plus grandes découvertes ont été faites dans la retraite de l'homme savant, et les plus belles actions, inspirées par les mouvements spontanés de l'âme, se rencontrent souvent dans l'histoire d'une vie inconnue; c'est donc seulement dans son rapport avec celui qui l'éprouve qu'il faut considérer la passion de la gloire. Par une sorte d'abstraction métaphysique, on dit souvent que la gloire vaut mieux que le bonheur; mais cette assertion ne peut s'entendre que par les idées accessoires qu'on y attache: on met alors en opposition les jouissances de la vie privée avec l'éclat d'une grande existence; mais donner à quelque chose la préférence sur le bonheur, serait un contre-sens moral absolu. L'homme vertueux ne fait de grands sacrifices que pour fuir la peine du remords, et s'assurer des récompenses au dedans de lui: enfin, la félicité de l'homme lui est plus nécessaire que sa vie, puisqu'il se tue pour échapper à la douleur. S'il est donc vrai que choisir le malheur est un mot qui implique contradiction en lui-même, la passion de la gloire, comme tous les sentiments, doit être jugée par son influence sur le bonheur.

Les amants, les ambitieux mêmes peuvent se croire, dans quelques moments, au comble de la félicité; comme le terme de leurs espérances leur est connu, ils doivent être heureux du moins à l'instant où ils l'atteignent: mais cette rapide jouissance même ne peut jamais appartenir à l'homme qui prétend à la gloire; ses limites ne sont fixées par aucun sentiment, ni par aucune circonstance. Alexandre, après la conquête du monde, s'affligeait de ne pouvoir faire parvenir jusqu'aux étoiles l'éclat de son nom. Cette passion ne connaît que l'avenir, ne possède que l'espérance; et si on l'a souvent présentée comme l'une des plus fortes preuves de l'immortalité de l'âme, c'est parce qu'elle semble vouloir régner sur l'infini, de l'espace et l'éternité des temps. Si la gloire est un moment stationnaire, elle recule dans l'esprit, des hommes, et aux yeux même de celui qui s'en voyait l'objet: sa possession émeut l'âme si fortement, exalte à un tel degré toutes les facultés qu'un moment de calme, dans les objets extérieurs, ne sert qu'à diriger sur soi toute l'agitation de sa pensée: le repos est si loin, le vide est si près, que la cessation de l'action est toujours le plus grand malheur à craindre. Comme il n'y a jamais rien de suffisant dans les plaisirs de la gloire, l'âme ne peut être remplie que par leur attente, ceux qu'elle obtient ne servent qu'à la rapprocher de ceux qu'elle désire; et si l'on était parvenu au faîte de la grandeur, une circonstance inaperçue, un obscur hommage refusé, deviendraient l'objet de la douleur et de l'envie. Aman, vainqueur des Juifs, était malheureux de n'avoir pu courber l'orgueil de Mardochée. Cette passion conquérante n'estime que ce qui lui résiste; elle a besoin de l'admiration qu'on lui refuse, comme de la seule qui soit au-dessus de celle qu'on lui accorde; toute la puissance de l'imagination se développe en elle, parce qu'aucun sentiment du coeur ne la ramène par intervalles à la vérité; quand elle atteint à un but, ses tourments s'accroissent; son plus grand charme étant l'activité qu'elle assure à chaque moment du jour, l'un de ses prestiges est détruit quand cette activité n'a plus d'aliment. Toutes les passions, sans doute, ont des caractères communs, mais aucune ne laisse après elle autant de douleurs que les revers de la gloire. Il n'y a rien d'absolu pour l'homme dans la nature, il ne juge que parce qu'il compare; la douleur physique même est soumise à cette loi: ce qu'il y a de plus violent dans le plaisir ou dans la douleur est donc causé par le contraste; et quelle opposition plus terrible que la possession ou la perte de la gloire! Celui dont la renommée parcourait le monde entier ne voit autour de lui qu'un vaste oubli: un amant n'a de larmes à verser que sur les traces de ce qu'il aime; tous les pas d'hommes retracent, à celui qui jadis occupait l'univers, l'ingratitude et l'abandon.

La passion de la gloire excite le sentiment et la pensée au delà de leurs propres forces; mais loin que le retour à l'état naturel soit une jouissance, c'est une sensation d'abattement et de mort: les plaisirs de la vie commune ont été usés sans avoir été sentis; on ne peut même les retrouver dans ses souvenirs; ce n'est point par la raison ou la mélancolie qu'on est ramené vers eux, mais par la nécessité, funeste puissance qui brise tout ce qu'elle courbe. L'un des caractères de ce long malheur est de finir par s'accuser soi-même: tant qu'on en est encore aux reproches que méritent les autres, l'âme peut sortir d'elle-même; mais le repentir concentre toutes les pensées, et, dans ce genre de douleur, le volcan se referme pour consumer en dedans. Tant d'actions composent la vie d'un homme célèbre, qu'il est impossible qu'il ait assez de force dans la philosophie ou dans l'orgueil, pour ne reprocher aucune faute à son esprit: le passé prenant dans sa pensée la place qu'occupait l'avenir, son imagination vient se briser contre ce temps immuable, et lui fait parcourir, en arrière, des abîmes aussi vastes que l'étaient, en avant, les heureux champs de l'espérance.

L'homme, jadis comblé de gloire, qui veut abdiquer ses souvenirs, et se vouer aux relations particulières, ne saurait y accoutumer ni lui, ni les autres; on ne jouit point par effort des idées simples; il faut, pour être heureux par elles, un concours de circonstances qui éloignent naturellement tout autre désir. L'homme accoutumé à compter avec l'histoire ne peut plus être intéressé pour les événements d'une existence commune; on ne retrouve en lui aucun des mouvements qui le caractérisaient; il ne sent plus la vie, il s'y résigne. On confie longtemps les peines du coeur, parce que leur durée même est honorable, parce qu'elles répondent à trop de souvenirs dans l'âme des autres, pour que ce soit parler de soi que d'en entretenir; mais comme la philosophie et la fierté doivent vaincre ou cacher les regrets causés même par la plus noble ambition, l'homme qui les éprouve ne s'abandonne point à les avouer entièrement. L'attention constante sur soi est un détail de jouissance pendant la prospérité, c'est une peine habituelle quand on est retombé dans une situation privée. Enfin, aimer! ce bien dont la nature céleste est seule en disparate avec toute la destinée humaine; aimer! n'est plus un bonheur accordé à celui que la passion de la gloire a dominé longtemps: ce n'est pas que son âme soit endurcie, mais elle est trop vaste pour être remplie par un seul objet; d'ailleurs, les réflexions que l'on est conduit à faire sur les hommes en général, lorsqu'on entretient avec eux des rapports publics, rendent impossible la sorte d'illusion qu'il faut, pour voir un individu à une distance infinie de tous les autres. Loin aussi que de grandes pertes attachent au genre de bien qui reste, elles affranchissent de tout à la fois; on ne se supporte que dans une indépendance absolue, sans aucun point de comparaison entre le présent et le passé. Le génie, qui sut adorer et posséder la gloire, repousse tout ce qui voudrait occuper la place de ses regrets mêmes; il aime mieux mourir que déroger. Enfin, quoique cette passion soit pure dans son origine et noble dans ses efforts, le crime seul dérange plus qu'elle l'équilibre de l'âme; elle la fait sorti violemment de l'ordre naturel, et rien ne peut jamais l'y ramener.

En m'attachant avec une sorte d'austérité à l'examen de tout ce qui doit détourner de l'amour de la gloire, j'ai eu besoin d'un grand effort de réflexion; j'étais distraite par l'enthousiasme; tant de noms célèbres s'offraient à ma pensée, tant d'ombres glorieuses, qui semblaient s'offenser de voir braver leur éclat, pour pénétrer jusqu'à la source de leur bonheur. C'est de mon père enfin, c'est de l'homme de ce temps qui a recueilli le plus de gloire, et qui en retrouvera le plus dans la justice impartiale des siècles, que je craignais surtout d'approcher, en décrivant toutes les périodes du cours éclatant de la gloire. Mais ce n'est pas à l'homme qui a montré, pour le premier objet de ses affections, une sensibilité aussi rare que son génie; ce n'est pas à lui que peut convenir un seul des traits dont j'ai composé ce tableau; et si je m'aidais des souvenirs que je lui dois, ce serait pour montrer combien l'amour de la vertu peut apporter de changement dans la nature et les malheurs de la passion de la gloire.

Poursuivant le projet que j'ai embrassé, je ne cherche point à détourner l'homme de génie de répandre ses bienfaits sur le genre humain; mais je voudrais retrancher des motifs qui l'animent le besoin des récompenses de l'opinion; je voudrais retrancher ce qui est l'essence des passions, l'asservissement à la puissance des autres.

CHAPITRE II.

_De l'ambition._

En parlant de l'amour de la gloire, je ne l'ai considéré que dans sa plus parfaite sublimité, alors qu'il naît du véritable talent, et n'aspire qu'à l'éclat de la renommée. Par l'ambition, je désigne la passion qui n'a pour objet que la puissance, c'est-à-dire la possession des places, des richesses, ou des honneurs qui la donnent; passion que la médiocrité doit aussi concevoir, parce qu'elle peut en obtenir les succès.

Les peines attachées à cette passion sont d'une autre nature que celles de l'amour de la gloire; son horizon étant plus resserré, et son but positif, toutes les douleurs qui naissent d'un agrandissement de l'âme en disproportion avec le sort de l'humanité, ne sont pas éprouvées par les ambitieux. L'intime pensée des hommes n'est point l'objet de leur inquiétude; le suffrage des étrangers n'enflamme point leurs désirs: le pouvoir, c'est-à-dire, le droit d'influer sur les pensées extérieures et d'être loué partout où l'on commande, voilà ce qu'obtient l'ambition. Elle est, sous beaucoup de rapports, en contraste avec l'amour de la gloire. En les comparant donc, je donnerai naturellement un nouveau développement au chapitre que je viens de finir.

Tout est fixé d'avance dans l'ambition; ses chagrins et ses plaisirs sont soumis à des événements déterminés; l'imagination a peu d'empire sur la pensée des ambitieux, car rien n'est plus réel que les avantages du pouvoir. Les peines donc qui naissent de l'exaltation de l'âme ne sont point connues par les ambitieux; mais si le vague de l'imagination offre un champ à la douleur, elle présente aussi beaucoup d'espace pour s'élever au-dessus de tout ce qui nous entoure, éviter la vie, et se perdre dans l'avenir. Dans l'ambition, au contraire, tout est présent, tout est positif; rien n'apparaît au delà du terme, rien ne reste après le malheur, et c'est par l'inflexibilité du calcul et le néant du passé qu'on doit estimer ses avantages et ses pertes.

Obtenir et conserver le pouvoir, voilà tout le plan d'un ambitieux. Il ne peut jamais s'abandonner à aucun de ses mouvements, car il est rare que la nature soit un bon guide dans la route de la politique; et, par un contraste cruel, cette passion, assez violente pour vaincre tous les obstacles, condamne à la réserve continuelle qu'exige la contrainte de soi-même; il faut qu'elle agisse avec une égale force pour exciter et pour retenir. L'amour de la gloire peut s'abandonner; la colère, l'enthousiasme d'un héros ont quelquefois aidé son génie; et quand ses sentiments étaient honorables, ils le servaient assez; mais l'ambition n'a qu'un seul but. Celui qui prise ainsi le pouvoir est insensible à tout autre genre d'éclat; cette disposition suppose une sorte de mépris pour le genre humain, une personnalité concentrée qui ferme l'âme aux autres jouissances. Le feu de cette passion dessèche; il est âpre et sombre, comme tous les sentiments qui, voués au secret par notre propre jugement sur leur nature, sont d'autant plus puissants que jamais on ne les exprime. L'homme ambitieux sans doute, alors qu'il a atteint ce qu'il recherche, ne ressent point ce désir inquiet qui reste après les triomphes de la gloire, son objet est en proportion avec lui; et comme en le perdant il ne lui restera point de ressources personnelles, en le possédant il ne sent point de vide. Le but de l'ambition est certainement aussi plus facile à obtenir que celui de la gloire; et comme le sort de l'ambitieux dépend d'un moins grand nombre d'individus que celui de l'homme célèbre, sous ce rapport il est moins malheureux. Il importe, cependant bien plus de détourner de l'ambition que de l'amour de la gloire. Ce dernier sentiment est presque aussi rare que le génie, et presque jamais il n'est séparé des grands talents qui font son excuse; comme si la Providence, dans sa bonté, n'avait pas voulu qu'une telle passion pût être unie à l'impossibilité de la satisfaire, de peur que l'âme n'en fut dévorée: mais l'ambition au contraire est à la portée de la majorité des esprits, et ce serait plutôt la supériorité que la médiocrité qui en éloignerait; il y a d'ailleurs une sorte de réflexion philosophique qui pourrait faire illusion aux penseurs mêmes sur les avantages de l'ambition, c'est que le pouvoir est la moins malheureuse de toutes les relations qu'on peut entretenir avec un grand nombre d'hommes.

La connaissance parfaite des hommes doit mener, ou à s'affranchir de leur joug, ou à les dominer par la puissance. Ce qu'ils attendent de vous, ce qu'ils en espèrent, efface leurs défauts, et fait ressortir toutes leurs qualités. Ceux qui ont besoin de vous sont si ingénieusement aimables, leur dévouement est si varié, leurs louanges prennent si facilement un caractère d'indépendance, leur émotion est si vive, qu'en assurant qu'ils aiment, c'est eux-mêmes qu'ils trompent autant que vous. L'action de l'espérance embellit tellement tous les caractères, qu'il faut avoir bien de la finesse dans l'esprit et de la fierté dans le coeur, pour démêler et repousser les sentiments que votre propre pouvoir inspire: si vous voulez donc aimer les hommes, jugez-les pendant qu'ils ont besoin de vous; mais cette illusion d'un instant est payée de toute la vie.

Les peines de la carrière de l'ambition commencent dès ses premiers pas, et son terme vaut encore mieux que la route qui doit y conduire. Si c'est avec un esprit borné qu'on veut atteindre à une place élevée, est-il un état plus pénible que ces avertissements continuels donnés par l'intérêt à l'amour-propre? Dans les situations communes de la vie, on se fait illusion sur son propre mérite; mais un sentiment actif fait découvrir à l'ambitieux la mesure de ses moyens, et sa passion l'éclaire sur lui-même, non comme la raison qui détache, mais comme le désir qui s'inquiète; alors, il n'est plus occupé qu'à tromper les autres, et pour y parvenir il ne se perd pas de vue: l'oubli d'un instant lui serait fatal; il faut qu'il arrange avec art ce qu'il sait et ce qu'il pense, que tout ce qu'il dit ne soit destiné qu'à indiquer ce qu'il est censé cacher; il faut qu'il cherche des instruments habiles qui le secondent, sans trahir ce qui lui manque, et des supérieurs pleins d'ignorance et de vanité, qu'on puisse détourner du jugement par la louange; il doit faire illusion à ceux qui dépendent de lui par de la réserve, et tromper ceux dont il espère par de l'exagération; enfin, il faut qu'il évite sans cesse tous les genres de démonstrations du vrai: aussi agité qu'un coupable qui craint la révélation de son secret, il sait qu'un homme d'un esprit fin peut découvrir dans le silence de la gravité, l'ignorance qui se compose, et dans l'enthousiasme de la flatterie, la froideur qui s'exalte. La pensée d'un ambitieux est constamment tendue à la recherche des symptômes d'un talent supérieur; il éprouve tout à la fois et les peines de ce travail et son humiliation; et pour arriver au terme de ses espérances, il doit constamment réfléchir sur les bornes de ses facultés.

Si vous supposez, au contraire, à l'homme ambitieux un génie supérieur, une âme énergique, sa passion lui commande de réussir; il faut qu'il courbe, qu'il enchaîne tous les sentiments qui lui feraient obstacle; il n'a pas seulement à craindre la peine des remords qui suivent l'accomplissement des actions qu'on peut se reprocher, mais la contrainte même du moment présent est une véritable douleur. On ne brave pas impunément ses propres qualités; et celui que son ambition entraîne à soutenir à la tribune une opinion que sa fierté repousse, que son humanité condamne, que la justesse de son esprit rejette, celui-là éprouve alors un sentiment pénible, indépendant encore de la réflexion qui peut l'absoudre ou le blâmer. Il se soutient, peut-être, par l'espoir de se montrer lui-même alors qu'il aura atteint son but; mais s'il faisait naufrage avant d'arriver au port, s'il était banni, pendant qu'à l'imitation de Brutus il contrefait l'insensé, vainement voudrait-il expliquer quelle fut son intention, son espérance: les actions sont toujours plus en relief que les commentaires, et ce qu'on a dit sur le théâtre n'est jamais effacé par ce qu'on écrit dans la retraite. C'est dans la lutte de leurs intérêts, et non dans le silence de leurs passions qu'on croit découvrir les véritables opinions des hommes: et quel plus grand malheur que d'avoir mérité une réputation opposée à son propre caractère!

L'homme qui s'est jugé comme la voix publique, qui conserve au dedans de lui tous les sentiments élevés qui l'accusent, et peut à peine s'oublier dans l'enivrement du succès, que deviendra-t-il à l'époque du malheur? C'est par la connaissance intime des traces que l'ambition laisse dans le coeur après ses revers, et de l'impossibilité de fixer sa prospérité, qu'on peut juger surtout de l'effroi qu'elle doit inspirer.

Il ne faut qu'ouvrir l'histoire pour connaître la difficulté de maintenir les succès de l'ambition; ils ont pour ennemis la majorité des intérêts particuliers, qui tous demandent un nouveau tirage, n'ayant point eu de lots dans le résultat actuel du sort. Ils ont pour ennemi le hasard, qui a une marche très-régulière quand on le calcule dans un certain espace de temps et avec une vaste application; le hasard qui ramène à peu près les mêmes chances de succès et de revers, et semble s'être chargé de répartir également le bonheur entre les hommes. Ils ont pour ennemi le besoin qu'a le public de juger et de créer de nouveau, d'écarter un nom trop répété, d'éprouver l'émotion d'un nouvel événement. Enfin, la multitude, composée d'hommes obscurs, veut que d'éclatantes chutes relèvent de temps en temps le prix des conditions privées, et prêtent une force agissante aux raisonnements abstraits qui vantent les paisibles avantages des destinées communes.