De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des
Chapter 14
Les travaux physiques apportent à une certaine classe de la société, par des moyens absolument contraires, des avantages à peu près-pareils dans leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de l'âme, dérobent le temps; ils font vivre sans souffrir: l'existence est un bien dont on ne cesse pas de jouir; mais l'instant qui succède au travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui occupe les facultés de son esprit obtient de même, par leur exercice, le moyen d'échapper aux tourments du coeur. Les occupations mécaniques calment la pensée en l'étouffant; l'étude, en dirigeant l'esprit vers des objets intellectuels, distrait de même des idées qui dévorent. Le travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'âme des passions dont les chimères se placent au milieu des loisirs de la vie.
La philosophie ne fait du bien que par ce qu'elle nous ôte; l'étude rend une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer à l'action; sa nature lui commande l'exercice des facultés qu'il tient d'elle. On peut proposer au génie de se plaire dans ses propres progrès, au coeur, de se contenter du bien qu'il peut faire aux autres; mais aucun genre de réflexion ne peut donner du bonheur dans le néant d'une éternelle oisiveté.
L'amour de l'étude, loin de priver la vie de l'intérêt dont elle a besoin, a tous les caractères de la passion, excepté celui qui cause tous ses malheurs, la dépendance du sort et des hommes. L'étude offre un but qui cède toujours en proportion des efforts, vers lequel les progrès sont certains, dont la route présente de la variété sans crainte de vicissitude, dont les succès ne peuvent être suivis de revers. Elle vous fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait éprouver une sorte d'événements qui suffisent à la pensée, l'occupent et l'animent sans aucun secours étranger. Ces jours si semblables pour le malheur, si uniformes pour l'ennui, offrent à l'homme dont l'étude remplit le temps beaucoup d'époques variées. Une fois il a saisi la solution d'un problème qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beauté nouvelle l'a frappé dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont marqués entre eux par les différents plaisirs qu'il a conquis par sa pensée: et ce qui distingue surtout cette espèce de jouissance, c'est que l'avoir éprouvée la veille, vaut la certitude de la retrouver le lendemain. Ce qui importe, c'est de donner à son esprit cette impulsion, de se commander les premiers pas; ils entraînent à tous les autres. L'instruction fait naître la curiosité. L'esprit répugne de lui-même à ce qui est incomplet; il aime l'ensemble, il tend au but, et de même qu'il s'élance vers l'avenir, il aspire à connaître un nouvel enchaînement de pensées qui s'offre en avant de ses efforts et de son espérance.
Soit qu'on lise, soit qu'on écrive, l'esprit fait un travail qui lui donne à chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et sans qu'aucune réflexion d'amour-propre se mêle à cette jouissance, elle est réelle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice du corps proportionné à ses forces. Quand Rousseau a peint les premières impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire goûter le bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la sensation du _moi_. C'est surtout en combinant, en développant des idées abstraites, en portant son esprit chaque jour au delà du terme de la veille, que la conscience de son existence morale devient un sentiment heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succéderait à cette exertion de soi-même, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la pensée, au repos enfin, mais non aux peines du coeur, que la fatigue du travail nous livrerait. L'âme trouve de vastes consolations dans l'étude et la méditation des sciences et des idées. Il semble que notre propre destinée se perde au milieu du monde qui se découvre à nos yeux; que des réflexions qui tendent à tout généraliser nous portent à nous considérer nous-mêmes comme l'une des mille combinaisons de l'univers, et qu'estimant plus en nous la faculté de penser que celle de souffrir, nous donnions à l'une le droit de classer l'autre. Sans doute, l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'éprouve, et chacun la ressent d'après soi seul. Cependant il est certain que l'étude de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont été éprouvés avant nous, livrent l'âme à des contemplations philosophiques dont la mélancolie est plus facile à supporter que le tourment de ses propres peines. Le joug d'une loi commune à tous ne fait pas naître ces mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en réfléchissant sur les générations qui se sont succédé au milieu des douleurs, en observant ces mondes innombrables où des milliers d'êtres partagent simultanément avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence, l'intensité même du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction enlève l'homme à lui-même.
Quelles que soient les opinions que l'on professe, personne ne peut nier qu'il ne soit doux de croire à l'immortalité de l'âme; et lorsqu'on s'abandonne à la pensée, qu'on parcourt avec elle les conceptions les plus métaphysiques, elle embrasse l'univers, et transporte la vie bien loin au delà de l'espace matériel que nous occupons. Les merveilles de l'infini paraissent plus vraisemblables. Tout, hors la pensée, parle de destruction: l'existence, le bonheur, les passions sont soumises aux trois grandes époques de la nature, _naître, croître, et mourir;_ mais la pensée, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne voit pas le terme; et, pour elle, l'éternité semble avoir déjà commencé. Plusieurs écrivains se sont servis des raisonnements les plus intellectuels pour prouver le matérialisme; mais l'instinct moral est contre cet effort, et celui qui attaque avec toutes les ressources de la pensée la spiritualité de l'âme rencontre toujours quelques instants où ses succès mêmes le font douter de ce qu'il affirme. L'homme donc qui se livre sans projet à ses impressions reçoit par l'exercice des facultés intellectuelles un plus vif espoir de l'immortalité de l'âme.
L'attention qu'exige l'étude en détournant de songer aux intérêts personnels, dispose à les mieux juger. En effet, une vérité abstraite s'éclaircit toujours, davantage en y réfléchissant; mais une affaire, un événement qui nous affecte, s'exagère, se dénature lorsqu'on s'en occupe perpétuellement. Comme le jugement qu'on doit porter sur de telles circonstances dépend d'un petit nombre d'idées simples et promptement aperçues, le temps qu'on y donne par delà est tout entier rempli par les illusions de l'imagination et du coeur. Ces illusions, devenant bientôt inséparables de l'objet même, absorbent l'âme par l'immense carrière qu'elles offrent aux craintes et aux regrets. La sage modération des philosophes studieux dépend, peut-être, du peu de temps qu'ils consacrent à rêver aux événements de leur vie, autant que du courage qu'ils mettent à les supporter. Cet effet naturel de la distraction que donne l'étude, est le secours le plus efficace qu'elle puisse apporter à la douleur; car aucun homme ne saurait vivre à l'aide d'une continuelle suite d'efforts. Il faut une grande puissance de caractère pour se déterminer aux premiers essais, mais les succès qu'ils assurent deviennent une sorte d'habitude qui amortit lentement les peines de l'âme.
Si les passions renaissaient sans cesse de leurs cendres, il faudrait y succomber; car on ne peut pas livrer beaucoup de ces combats qui coûtent tant au vainqueur: mais bientôt on s'accoutume à trouver de vraies jouissances ailleurs que dans les passions qu'on a surmontées, et l'on est heureux, et par les occupations de l'esprit, et par l'indépendance parfaite qu'on leur doit. Trouver dans soi seul une noble destinée, être heureux, non par la personnalité, mais par l'exercice de ses facultés, est un état qui flatte l'âme en la calmant.
Plusieurs traits de la vie des anciens philosophes, d'Archimède, de Socrate, de Platon, ont dû même faire croire que l'étude était une passion; mais si l'on peut s'y tromper par la vivacité de ses plaisirs, la nature de ses peines ne permet pas de s'y méprendre. Le plus grand chagrin qu'on puisse éprouver, c'est l'obstacle de quelques difficultés qui ajoutent au plaisir du succès. Le pur amour de l'étude ne met jamais en relation avec la volonté des hommes; quel genre de douleur pourrait-il donc faire éprouver?
Dans cette sorte de goût, il n'y a de naturel que ses plaisirs. L'espérance et la curiosité, seuls mobiles nécessaires à l'homme, sont suffisamment excitées par l'étude dans le silence des passions. L'esprit est plus agité que l'âme; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est lui qu'on peut animer sans danger; le mouvement dont il a besoin se trouve tout entier dans les occupations de l'étude, et, à quelque degré qu'on porte l'action de cet intérêt, ce sont des jouissances qu'on augmente, mais jamais des regrets qu'on se prépare. Quelques anciens, exaltés sur les jouissances de l'étude, se sont persuadé que le paradis consistait seulement dans le plaisir de connaître les merveilles du monde; celui qui s'instruit chaque jour, qui s'empare du moins de ce que la Providence a abandonné à l'esprit humain, semble anticiper sur ces éternelles délices et déjà spiritualiser son être.
Toutes les époques de la vie sont également propres à ce genre de bonheur, d'abord, parce qu'il est assez démontré par l'expérience que quand on exerce constamment son esprit, on peut espérer d'en prolonger la force; et parce que, dût-on ne pas y parvenir, les facultés intellectuelles baissent en même temps que le goût qui sert à les mesurer, et ne laissent à l'homme aucun juge intérieur de son propre affaiblissement. Dans la carrière de l'étude tout préserve donc de souffrir; mais il faut avoir agi longtemps sur son âme avant qu'elle cesse de troubler le libre exercice de la pensée.
L'homme passionné qui, sans efforts préalables, imaginerait de se livrer à l'étude, n'y trouverait aucune des ressources que je viens de présenter. Combien l'instruction lui paraîtrait froide et lente auprès de ces rêveries du coeur, qui, plongeant dans l'absorption d'une pensée dominante, font de longues heures un même instant! La folie des passions, ce n'est pas l'égarement de toutes les idées; mais la fixation sur une seule. Il n'est rien qui puisse distraire l'homme soumis à l'empire d'une idée unique. Ou il ne voit rien, ou ce qu'il voit la lui rappelle. Il parle, il écrit sur des sujets divers; mais pendant ce temps son âme continue d'être la proie d'une même douleur. Il accomplit les actions ordinaires de la vie comme dans un état de somnambulisme; tout ce qui pense, tout ce qui souffre en lui, appartient à un sentiment intérieur, dont la peine n'est pas un moment suspendue. Bientôt il est saisi d'un insurmontable dégoût pour les pensées étrangères à celle qui l'occupe; elles ne s'enchaînent point dans sa tête, elles ne laissent point de trace dans sa mémoire. L'homme passionné et l'homme stupide éprouvent par l'étude le même degré d'ennui; l'intérêt leur manque à tous les deux; car, par des causes différentes, les idées des autres ne trouvent en eux aucune idée correspondante: l'âme fatiguée s'abandonne enfin à l'impulsion qui l'entraîne, et consacre sa solitude à la pensée qui la poursuit; mais elle ne tarde pas à se repentir de sa faiblesse; la méditation de l'homme passionné enfante des monstres, comme celle du savant crée des prodiges. Le malheureux alors revient à l'étude pour échapper à la douleur; il arrache un quart d'heure d'attention à travers de longs efforts; il se commande telle occupation pendant un temps limité, et consacre ce temps à l'impatience de le voir finir; il se captive non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et ne trouve dans l'existence que l'effort qu'il fait pour la supporter.
Ce tableau ne prouve point l'inutilité des ressources de l'étude, mais il est impossible à l'homme passionné d'en jouir, s'il ne se prépare point, par de longues réflexions, à retrouver son indépendance; il ne peut, alors qu'il est encore esclave, goûter des plaisirs dont la liberté de l'âme donne seule la puissance d'approcher.
Je relis sans cesse quelques pages d'un livre intitulé: _La Chaumière indienne_; je ne sais rien de plus profond en moralité sensible que le tableau de la situation du Paria, de cet homme d'une race maudite, abandonné de l'univers entier, errant la nuit dans les tombeaux, faisant horreur à ses semblables sans l'avoir mérité par aucune faute; enfin, le rebut de ce monde où l'a jeté le don de la vie. C'est là que l'on voit l'homme véritablement aux prises avec ses propres forces. Nul être vivant ne le secourt, nul être vivant ne s'intéresse à son existence; il ne lui reste que la contemplation de la nature, et elle lui suffit. C'est ainsi qu'existe l'homme sensible sur cette terre; il est aussi d'une caste proscrite, sa langue n'est point entendue, ses sentiments l'isolent, ses désirs ne sont jamais accomplis, et ce qui l'environne ou s'éloigne de lui, ou ne s'en rapproche que pour le blesser. Oh Dieu! faites qu'il s'élève au-dessus de ces douleurs dont les hommes ne cesseront de l'accabler! faites qu'il s'aide du plus beau de vos présents, de la faculté de penser, pour juger la vie au lieu de l'éprouver! et lorsque le hasard a pu combiner ensemble la réunion la plus fatale au bonheur, l'esprit et la sensibilité, n'abandonnez pas ces malheureux êtres destinés à tout apercevoir, pour souffrir de tout; soutenez leur raison à la hauteur de leurs affections et de leurs idées, éclairez-les du même feu qui servait à les consumer!
CHAPITRE IV.
_De la bienfaisance._
La philosophie exige de la force dans le caractère, l'étude, de la suite dans l'esprit; mais malheur à ceux qui ne pourraient pas adopter la dernière consolation, ou plutôt la sublime jouissance qui reste encore à tous les caractères dans toutes les situations!
Il m'en a coûté de prononcer qu'aimer avec passion n'était pas le vrai bonheur; je cherche donc dans les plaisirs indépendants, dans les ressources qu'on trouve en soi, la situation la plus analogue aux jouissances du sentiment; et la vertu, telle que je la conçois, appartient beaucoup au coeur; je l'ai nommée bienfaisance, non dans l'acception très-bornée qu'on donne à ce mot, mais en désignant ainsi toutes les actions de la bonté.
La bonté est la vertu primitive, elle existe par un mouvement spontané; et comme elle seule est véritablement nécessaire au bonheur général, elle seule est gravée dans le coeur; tandis que les devoirs qu'elle n'inspire pas sont consignés dans des codes que la diversité des pays et des circonstances peut modifier ou présenter trop tard à la connaissance des peuples. L'homme bon est de tous les temps et de toutes les nations; il n'est pas même dépendant du degré de civilisation du pays qui l'a vu naître; c'est la nature morale dans sa pureté, dans son essence; c'est comme la beauté dans la jeunesse, où tout est bien sans effort. La bonté existe en nous comme le principe de la vie, sans être l'effet de notre propre volonté; elle semble un don du ciel comme toutes les facultés, elle agit sans se connaître, et ce n'est que par la comparaison qu'elle apprend sa propre valeur. Jusqu'à ce qu'il eût rencontré le méchant, l'homme bon n'a pas dû croire à la possibilité d'une manière d'être différente de la sienne propre. La triste connaissance du coeur humain fait, dans le monde, de l'exercice de la bonté un plaisir plus vif; on se sent plus nécessaire, en se voyant si peu de rivaux, et cette pensée anime à l'accomplissement d'une vertu à laquelle le malheur et le crime offrent tant de maux à réparer.
La bonté recueille aussi toutes les véritables jouissances du sentiment; mais elle diffère de lui par cet éminent caractère où se retrouve toujours le secret du bonheur ou du malheur de l'homme: elle ne veut, elle n'attend rien des autres, et place sa félicité tout entière dans ce qu'elle éprouve. Elle ne se livre pas à un seul mouvement personnel, pas même au besoin d'inspirer un sentiment réciproque, et ne jouit que de ce qu'elle donne. Lorsqu'on est fidèle à cette résolution, ces hommes mêmes qui troubleraient le repos de la vie, si l'on se rendait dépendants de leur reconnaissance, vous donnent cependant des jouissances momentanées par l'expression de ce sentiment. Les premiers mouvements de la reconnaissance ne laissent rien à désirer, et, dans l'émotion qui les accompagne, tous les caractères s'embellissent; on dirait que le présent est un gage certain de l'avenir; et lorsque le bienfaiteur reçoit la promesse, sans avoir besoin de son accomplissement, l'illusion même qu'elle lui cause est sans danger, et l'imagination peut en jouir, comme l'avare des biens que lui procurerait son trésor, si jamais il le dépensait.
Il y a des vertus toutes composées de craintes et de sacrifices, dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très-relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont procurée.
S'il était vrai que dans la nature des choses il se fût rencontré des obstacles à la félicité parfaite que l'Être suprême aurait voulu donner à ses créatures, la bonté continuerait l'intention de la Providence, elle ajouterait pour ainsi dire à son pouvoir.
Qu'il est heureux celui qui a sauvé la vie d'un d'homme! il ne peut plus croire à l'inutilité de son existence, il ne peut plus être fatigué de lui-même. Qu'il est plus heureux encore celui qui a assuré la félicité d'un être sensible! on ne sait pas ce qu'on donne en sauvant la vie; mais en vous arrachant à la douleur, en renouvelant la source de vos jouissances, on est certain d'être votre bienfaiteur.
Il n'est au pouvoir d'aucun événement de rien retrancher au plaisir que nous a valu la bonté. L'amour pleure souvent ses propres sacrifices, l'ambition voit en eux la cause de ses malheurs; la bonté, n'ayant voulu que le plaisir même de son action, ne peut jamais s'être trompée dans ses calculs. Elle n'a rien à faire avec le passé ni l'avenir; une suite d'instants présents composent sa vie; et son âme, constamment en équilibre, ne se porte jamais avec violence sur une époque, ni sur une idée; ses voeux et ses efforts se répandent également sur chacun de ses jours, parce qu'ils appartiennent à un sentiment toujours le même et toujours facile à exercer.
Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il en est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune; mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les peines des autres peuvent aisément émouvoir un coeur déjà ébranlé par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans son idée; les jouissances que quelques actes de bienfaisance pourraient procurer sont à peine senties par le coeur passionné qui les accomplit. Prométhée, sur son rocher, s'apercevait-il du retour du printemps, des beaux jours de l'été? Quand le vautour est au coeur, quand il dévore le principe de la vie, c'est là qu'il faut porter ou le calme ou la mort. Aucune consolation partielle, aucun plaisir détaché ne peut donner du secours; cependant, comme l'âme est toujours plus capable de vertus et de jouissances relevées alors qu'elle a été trempée dans le feu des passions, alors que son triomphe a été précédé d'un combat, la bonté même n'est une source vive de bonheur que pour l'homme qui a porté dans son coeur le principe des passions.
Celui qui s'est vu déchiré par des affections tendres, par des illusions ardentes, par des désirs même insensés, connaît tous les genres d'infortunes, et trouve à les soulager un plaisir inconnu à la classe des hommes qui semblent à moitié créés, et doivent leur repos seulement à ce qui leur manque; celui qui, par sa faute, ou par le hasard, a beaucoup souffert, cherche à diminuer la chance de ces cruels fléaux, qui ne cessent d'errer sur nos têtes, et son âme, encore ouverte à la douleur, a besoin de s'appuyer par le genre de prière qui lui semble le plus efficace.
La bienfaisance remplit le coeur comme l'étude occupe l'esprit; le plaisir de sa propre perfectibilité s'y trouve également, l'indépendance des autres, le constant usage de ses facultés: mais ce qu'il y a de sensible dans tout ce qui tient à l'âme fait de l'exercice de la bonté une jouissance qui peut seule suppléer au vide que les passions laissent après elles; elles ne peuvent se rabattre sur des objets d'un ordre inférieur, et l'abîme que ces volcans ont creusé ne saurait être comblé que par des sentiments actifs et doux qui transportent hors de vous-même l'objet de vos pensées, et vous apprennent à considérer votre vie sous le rapport de ce qu'elle vaut aux autres et non à soi: c'est la ressource, la consolation la plus analogue aux caractères passionnés, qui conservent toujours quelques traces des mouvements qu'ils ont domptés. La bonté ne demande pas, comme l'ambition, un retour à ce qu'elle donne; mais elle offre cependant aussi une manière d'étendre son existence et d'influer sur le sort de plusieurs; la bonté ne fait pas, comme l'amour, du besoin d'être aimé son mobile et son espoir; mais elle permet aussi de se livrer aux douces émotions du coeur, et de vivre ailleurs que dans sa propre destinée: enfin, tout ce qu'il y a de généreux dans les passions se trouve dans l'exercice de la bonté, et cet exercice, celui de la plus parfaite raison, est encore quelquefois l'ombre des illusions de l'esprit et du coeur.
Dans quelque situation obscure ou destituée que le hasard nous ait jetés, la bonté peut étendre l'existence, et donner à chaque individu un des attributs du pouvoir, l'influence sur le sort des autres. La multitude de peines que savent causer les hommes les plus médiocres en tous genres conduit à penser qu'un être généreux, quelle que fût sa position, se créerait, en se consacrant uniquement à la bonté, un intérêt, un but, un gouvernement, pour ainsi dire, malgré les bornes de sa destinée.