De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des
Chapter 12
Quel que soit le dévouement des enfants sensibles et respectueux, les nouveaux penchants, les nouveaux devoirs qui les attirent, donnent à leurs parents une humeur secrète qu'ils éprouveront toujours, parce qu'ils ne se l'avoueront jamais. Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que de soi à eux: c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que vous leur teniez compte de ce vague de puissance dont ils n'usent pas après se l'être supposé. Enfin la plupart ont le tort habituel de se fonder toujours sur le seul obstacle qui puisse exister à l'excès de tendresse qu'on aurait pour eux, leur autorité, et de ne pas sentir, au contraire, que dans cette relation, comme dans toutes celles où il existe d'un côté une supériorité quelconque, c'est pour celui à qui l'avantage appartient, que la dépendance du sentiment est la plus nécessaire et la plus aimable. Une très-grande simplicité dans le caractère de vos parents, ou une supériorité si marquée, que leurs enfants soient heureux d'entretenir avec eux plutôt un culte qu'une liaison, peuvent détruire ces observations; mais c'est aux situations les plus communes qu'elles s'appliquent.
Dans la seconde supposition, peut-être la plus naturelle, le sentiment maternel, accoutumé par les soins qu'il donne à la première enfance, à se passer de toute espèce de retour, fait éprouver des jouissances très-vives et très-pures, qui portent souvent tous les caractères de la passion, sans exposer à d'autres orages que ceux du sort, et non des mouvements intérieurs de l'âme; mais il est si tristement prouvé que, dès que le besoin de la réciprocité commence, le bonheur des sentiments s'altère, que l'enfance est l'époque de la vie qui inspire à la plupart des parents l'attachement le plus vif, soit que l'empire absolu qu'on exerce alors sur les enfants les identifie avec vous-mêmes, soit que leur dépendance inspire une sorte d'intérêt qui attache plus que les succès mêmes qu'ils ne doivent qu'à eux; soit que tout ce qu'on attend des enfants alors étant en espérance, on possède à la fois ce qu'il y a de plus doux dans la vérité et dans l'illusion, le sentiment qu'on éprouve, et celui qu'on se flatte d'obtenir. Bientôt les événements dans leur réalité nous présentent nos enfants élevés par nous, pour d'autres que pour nous-mêmes, s'élançant vers la vie, tandis que le temps nous place en arrière d'elle, pensant à nous par le souvenir, aux autres par l'espérance. Quels parents sont alors assez sages pour considérer les passions de la jeunesse comme les jeux de l'enfance, et pour ne pas vouloir occuper plus de place parmi les unes que parmi les autres?
L'éducation, sans doute, influe beaucoup sur l'esprit et le caractère, mais il est plus aisé d'inspirer à son élève ses opinions que ses volontés: le _moi_ de votre enfant se compose de vos leçons, des livres que vous lui avez donnés, des personnes dont vous l'avez entouré: mais quoique vous puissiez reconnaître partout vos traces, vos ordres n'ont plus le même empire; vous avez formé un homme, ce qu'il a pris de vous est devenu lui, et sert autant que ses propres réflexions à composer son indépendance. Enfin, les générations successives étant souvent appelées par la durée de la vie de l'homme à exister simultanément, les pères et les enfants, dans la réciprocité de sentiment qu'ils veulent les uns des autres, oublient presque toujours de quel différent point de vue ils considèrent le monde; la glace qui renverse les objets qu'elle présente, les dénature moins que l'âge qui les place dans l'avenir ou dans le passé.
Il n'est rien qui exige plus de délicatesse de la part des parents que la méthode qu'il faut suivre pour diriger la vie de leurs enfants sans aliéner leur coeur; car il n'est pas même possible de sacrifier leur affection à l'espoir de leur être utile: toute influence durable sur la conduite finissant avec le pouvoir du sentiment, le point juste n'est presque jamais atteint dans cette relation. La tendresse des enfants pour leurs parents se compose, pour ainsi dire, de tous les événements de leur vie: il n'est point d'attachement dans lequel entrent plus de causes étrangères à l'attrait du coeur, il n'en est donc point dont la jouissance soit plus incertaine. La base principale d'un tel lien, l'ascendant du devoir et de la nature, ne peut être anéanti; mais dès qu'on aime ses enfants avec passion, on a besoin de toute autre chose que de ce qu'ils vous doivent; et l'on court, dans son sentiment pour eux, les mêmes chances qu'amènent toutes les affections de l'âme: enfin, ce besoin de réciprocité, cette exigence, germe destructeur du seul don céleste fait à l'homme, la faculté d'aimer, cette exigence est plus fatale dans la relation des parents avec les enfants, parce qu'une idée d'autorité s'y mêle; elle est donc par la même raison plus funeste et plus naturelle. Toute l'égalité qui existe dans le sentiment de l'amour suffit à peine pour éloigner de son exigence l'idée d'un droit quelconque; il semble que celui qui aime le plus, par ce titre seul, porte atteinte à l'indépendance de l'autre: et combien plus cet inconvénient n'existe-t-il pas dans les rapports des parents avec les enfants! Plus ils ont de droits, plus ils doivent éviter de s'en appuyer pour être aimés; et cependant dès qu'une affection devient passionnée, elle ne se repose plus en elle-même, il faut nécessairement qu'elle agisse sur les autres.
La tendresse conjugale, lorsqu'elle existe, donne ou les jouissances de l'amour ou celles de l'amitié, et je crois avoir déjà analysé les unes et les autres: il y a dans ce lien cependant quelque chose de particulier, en bien et en mal, qu'il faut examiner. Il est heureux, dans la route de la vie, d'avoir inventé des circonstances qui, sans le secours même du sentiment, confondent deux égoïsmes au lieu de les opposer; il est heureux d'avoir commencé l'association d'assez bonne heure pour que les souvenirs de la jeunesse aident à supporter, l'un avec l'autre, la mort qui commence à la moitié de la vie; mais indépendamment de ce qu'il est si aisé de concevoir sur la difficulté de se convenir, la multiplicité des rapports de tout genre qui dérivent des intérêts communs, offre mille occasions de se blesser, qui ne naissent pas du sentiment, mais finissent par l'altérer. Personne ne sait à l'avance combien peut être longue l'histoire de chaque journée; si l'on observe la vérité des impressions qu'elle produit, et dans ce qu'on appelle, avec raison, le _ménage_, il se rencontre à chaque instant de certaines difficultés qui peuvent détruire pour jamais ce qu'il y avait d'exalté dans le sentiment: c'est donc de tous les liens celui où il est le moins probable d'obtenir le bonheur romanesque du coeur; il faut, pour maintenir la paix dans cette relation, une sorte d'empire sur soi-même, de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des plaisirs de la vertu que des jouissances de la passion.
Sans cesse la main de fer de la destinée repousse l'homme dans l'incomplet; il semble que le bonheur est possible par la nature même des choses, qu'avec telle réunion de ce qui est épars dans le monde, on aurait la perfection désirée; mais dans le travail de cet édifice, une pierre renverse l'autre, un avantage exclut celui qui doublait son prix; le sentiment dans sa plus grande force est exigeant par sa nature, et l'exigence détruit l'affection qu'elle veut obtenir. Souvent l'homme, inconséquent dans ses voeux, s'éloigne seulement parce qu'il est trop aimé, et se voyant l'objet de tous les dévouements et de toutes les qualités, confesse que l'excès même de l'attachement suffit pour effacer la trace de ses bienfaits. Quel conseil, quel résultat tirer de ces réflexions? La conclusion que j'ai annoncée; c'est que les âmes ardentes éprouvent par l'amitié, par les liens de la nature, plusieurs des peines attachées à la passion, et que par delà la ligne du devoir et des jouissances qu'on peut puiser dans ses propres affections, le sentiment, de quelque nature qu'il puisse être, n'est jamais une ressource qu'on trouve en soi; il met toujours le bonheur dans la dépendance de la destinée, du caractère et de l'attachement des autres.
CHAPITRE IV.
_De la religion._
Je ne peindrai point la religion dans les excès du fanatisme; les siècles et la philosophie ont épuisé ce sujet, et ce que j'ai dit sur l'esprit de parti est applicable à cette frénésie comme à toutes celles causées par l'empire d'une opinion. Ce n'est pas non plus de ces idées religieuses, seul espoir de la fin de l'existence, que je veux parler. Le théisme des hommes éclairés, des âmes sensibles, est de la véritable philosophie; et c'est en considérant toutes les ressources que l'homme peut tirer de sa raison, qu'il faut compter cette idée, trop grande en elle-même pour n'être pas d'un poids immense encore, malgré ses incertitudes.
Mais la religion, dans l'acception générale, suppose une inébranlable foi; et lorsqu'on a reçu du ciel cette profonde conviction, elle suffit à la vie et la remplit tout entière: c'est sous ce rapport que l'influence de la religion est véritablement puissante, et c'est sous ce même rapport qu'on doit la considérer comme un don aussi indépendant de soi, que la beauté, le génie, ou tout autre avantage qu'on tient de la nature, et qu'aucun effort ne peut obtenir.
Comment serait-il au pouvoir de la volonté de diriger nos dispositions à cet égard? Aucune action sur soi-même n'est possible en matière de foi; la pensée est indivisible, l'on ne peut en détacher une partie pour travailler sur l'autre: on espère ou l'on craint; on doute ou l'on croit, selon la nature de l'esprit et des combinaisons qu'il fait naître.
Après avoir bien établi que la foi est une faculté qu'il ne dépend point de nous d'acquérir, examinons avec impartialité ce qu'elle peut pour le bonheur, et présentons d'abord ses principaux avantages.
L'imagination est la plus indomptable des puissances morales de l'homme; ses désirs et ses incertitudes le tourmentent tour à tour. La religion ouvre une longue carrière à l'espérance, et trace une route précise à la volonté: sous ces deux rapports elle soulage la pensée. Son avenir est le prix du présent; tout se rapportant au même but, a le même degré d'intérêt. La vie se passe au dedans de soi, les circonstances extérieures ne sont qu'une manière d'exercer un sentiment habituel; l'événement n'est rien, le parti qu'on a pris est tout; et ce parti, toujours commandé par une loi divine, n'a jamais pu coûter un instant d'incertitude. Dès qu'on est à l'abri du remords, on ignore ces repentirs du coeur ou de l'esprit qui s'accusent du hasard même, et jugent de la résolution par ses effets. Les succès ou les revers ne donnent à la conscience des dévots ni contentement ni regret; la morale religieuse ne laissant aucun vague sur aucune des actions de la vie, leur décision est toujours simple. Quand le vrai chrétien s'est acquitté de ses devoirs, son bonheur ne le regarde plus; il ne s'informe pas quel sort lui est échu, il ne sait pas ce qu'il faut désirer ou craindre, il n'est certain que de ses devoirs. Les meilleures qualités de l'âme, la générosité, la sensibilité, loin de faire cesser tous les combats intérieurs, peuvent, dans la lutte des passions, opposer l'une à l'autre des affections d'une égale force; mais la religion donne pour guide un code où, dans toutes les circonstances, ce qu'on doit faire est résolu par une loi. Tout est fixe dans le présent, tout est indéfini dans l'avenir; enfin, l'âme éprouve une sorte de bien-être jamais plus vif, mais toujours calme; elle est environnée d'une auréole qui l'éclaire au moins dans les ténèbres, si elle n'est pas aussi éclatante que le jour, et cet état la dérobant au malheur, sauve après tout plus des deux tiers de la vie.
S'il en est ainsi pour les destinées communes, si la religion compense les jouissances qu'elle ôte, elle est d'une utilité souveraine dans les situations désespérées. Lorsqu'un homme, après avoir commis de grands crimes, en éprouve un vrai remords, cette situation de l'âme est si violente qu'on ne peut la supporter qu'à l'aide d'idées surnaturelles. Sans doute le plus efficace des repentirs serait des actions vertueuses; mais à la fin de la vie, même dans la jeunesse, quel coupable peut espérer de faire autant de bien qu'il a causé de mal? quelle somme de bonheur équivaut à l'intensité de la peine? qui est assez puissant pour expier du sang ou des pleurs? Une dévotion ardente suffit à l'imagination exaltée des criminels repentants; et dans ces solitudes profondes où les chartreux et les trappistes adoptaient une vie si contraire à la raison, les coupables convertis trouvaient la seule existence qui convînt à l'agitation de leur âme; peut-être même des hommes dont la nature véhémente les eût appelés dans le monde à commettre de grands crimes, livrés, dès leur enfance, au fanatisme religieux, ont enseveli dans les cloîtres l'imagination qui bouleverse les empires. Ces réflexions ne suffisent pas pour encourager de semblables institutions; mais on voit que, sous toutes les formes, l'ennemi de l'homme c'est la passion, et qu'elle seule fait la grande difficulté de la destinée humaine.
Dans la classe de la société qui est livrée aux travaux matériels, l'imagination est encore la faculté dont il faut le plus craindre les effets. Je ne sais si l'on a détruit la foi religieuse du peuple en France; mais on aura bien de la peine à remplacer pour lui toutes les jouissances réelles dont cette idée lui tenait lieu: la révolution y a suppléé pendant quelque temps; un de ses grands attraits pour le peuple a été d'abord l'intérêt, l'agitation même qu'elle répandait sur sa vie. La rapide succession des événements, les émotions qu'elle faisait naître, causaient une sorte d'ivresse qui hâtait le temps, et ne laissait plus sentir le vide, ni l'inquiétude de l'existence. On s'est trop accoutumé à penser que les hommes du peuple bornaient leur ambition à la possession des biens physiques: on les a vus ardemment attachés à la révolution, parce qu'elle leur donnait le plaisir de connaître les affaires, d'influer sur elles, de s'occuper de leurs succès. Toutes ces passions des hommes oisifs ont été découvertes par ceux qui n'avaient connu que le besoin du travail et le prix de son salaire; mais lorsque l'établissement d'un gouvernement quelconque fait rentrer nécessairement les trois quarts de la société dans les occupations qui chaque jour assurent la subsistance du lendemain, lorsque le bouleversement d'une révolution n'offrira plus à chaque homme la chance d'obtenir tous les biens que l'opinion et l'industrie ont entassés depuis des siècles dans un empire de vingt-cinq millions d'hommes, quel trésor pourra-t-on ouvrir à l'espérance, qui se proportionne, comme la foi religieuse, aux désirs de tous ceux qui veulent y puiser? Quelle idée, magique qui, tout à la fois, contienne, resserre les actions dans le cercle le plus circonscrit, et satisfasse la passion dans son besoin indéfini d'espoir, d'avenir et de but?
Si ce siècle est l'époque où les raisonnements ont le plus ébranlé la possibilité d'une croyance implicite, c'est dans ce temps aussi que les plus grands exemples de la puissance de la religion ont existé. On a sans cesse présentes à sa pensée ces victimes innocentes qui, sous un régime de sang, périssaient, entraînant après elles ce qu'elles avaient de plus cher: jeunesse, beauté, vertus, talents; une puissance plus arbitraire que le destin, et non moins irrévocable, précipitait tout dans le tombeau. Les anciens ont bravé la mort par le dégoût de l'existence; mais nous avons vu des femmes nées timides, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance, des époux qui, s'aimant, avaient dans cette vie ce qui peut seul la faire regretter, s'avancer vers l'éternité, sans croire être séparés par elle, ne pas reculer devant cet abîme où l'imagination frémit de tout ce qu'elle invente, et, moins lassés que nous des tourments de la vie, supporter mieux l'approche de la mort.
Enfin un homme avait vu toutes les prospérités de la terre se réunir sur sa tête, la destinée humaine semblait s'être agrandie pour lui, et avoir emprunté quelque chose des rêves de l'imagination; roi de vingt-cinq millions d'hommes, tous leurs moyens de bonheur étaient réunis dans ses mains pour valoir à lui seul la jouissance de les dispenser de nouveau; né dans cette éclatante situation, son âme s'était formée pour la félicité; et le hasard qui, depuis tant de siècles, avait pris en faveur de sa race un caractère d'immutabilité, n'offrait à sa pensée aucune chance de revers, n'avait pas même exercé sa réflexion sur la possibilité de la douleur; étranger au sentiment du remords, puisque dans sa conscience il se croyait vertueux, il n'avait éprouvé que des impressions paisibles; sa destinée et son caractère ne le préparant point à s'exposer aux coups du sort, il semblait que son âme devait succomber au premier trait du malheur. Cet homme cependant, qui manqua de la force nécessaire pour préserver son pouvoir, et fit douter de son courage, tant qu'il en eut besoin pour repousser ses ennemis; cet homme, dont l'esprit naturellement incertain et timide, ne sut ni croire à ses propres idées, ni même adopter en entier celles d'un autre; cet homme s'est montré tout à coup capable de la plus étonnante des résolutions, celle de souffrir et de mourir. Louis XVI s'est trouvé roi pendant le premier orage d'une révolution sans exemple dans l'histoire. Les passions se disputaient son existence; il représentait à lui seul toutes les idées contre lesquelles on était armé. À travers tant de dangers, il persista à ne prendre pour guide que les maximes d'une piété superstitieuse; mais c'est à l'époque où la religion seule triomphe encore, c'est à l'instant où le malheur est sans espoir, que la puissance de la foi se développa tout entière dans la conduite de Louis. La force inébranlable de cette conviction ne permit plus d'apercevoir dans son âme l'ombre d'une faiblesse; l'héroïsme de la philosophie fut contraint à se prosterner devant sa simple résignation. Il reçut passivement tous les arrêts du malheur, et se montra cependant sensible pour ce qu'il aimait, comme si les facultés de sa vie avaient doublé à l'instant de sa mort. Il compta, sans frémir, tous les pas qui le menèrent du trône à l'échafaud; et dans l'instant terrible où il lui fut encore prononcé cette sublime expression: _Fils de saint Louis, montez au ciel_, telle était son exaltation religieuse, qu'il est permis de croire que ce dernier moment même n'appartint point dans son âme à l'épouvante de la mort.
On ne m'accusera point, je crois, d'avoir affaibli le tableau de l'influence de la religion; cependant je ne pense pas qu'indépendamment de l'inutilité des efforts qu'on pourrait faire à cet égard sur soi-même, on doive compter l'absorbation de la foi au rang des meilleurs moyens de bonheur pour les hommes. Il n'est pas de mon sujet, dans cette première partie, de considérer la religion dans ses relations politiques, c'est-à-dire, dans l'utilité dont elle doit être à la stabilité et au bonheur de l'état social; mais je l'examine sous le rapport de ses effets individuels.
D'abord la disposition qu'il faut donner à son esprit pour admettre les dogmes de certaines religions, est souvent, en secret, pénible à celui qui, né avec une raison éclairée, s'est fait un devoir de ne s'en servir qu'à de telles conditions; ramené, par intervalles, à douter de tout ce qui est contraire à la raison, il éprouve des scrupules de ses incertitudes, ou des regrets d'avoir tellement livré sa vie à ces incertitudes mêmes, qu'il faut ou reconnaître l'inutilité de son existence passée, ou dévouer encore ce qu'il en reste. Le coeur est aussi borné que l'esprit par la dévotion proprement dite: ce genre d'exaltation a divers caractères.
Alors qu'il naît du malheur, alors que l'excès des peines a jeté l'âme dans une sorte d'affaiblissement qui ne lui permet plus de se relever par elle-même, la sensibilité fait admettre ce qui conduit à la destruction de la sensibilité, ou du moins ce qui interdit d'aimer de tout l'abandon de son âme. On se fait défendre ce dont on ne pouvait se garantir. La raison combat, avec désavantage, contre les affections passionnées. Quelque chose d'enthousiaste comme elle, des pensées qui, comme elle aussi, dominent l'imagination, servent de recours aux esprits qui n'ont pas eu la force de soutenir ce qu'ils avaient de passionné dans le caractère. Cette dévotion se sent toujours de son origine; on voit, comme dit Fontenelle, _que l'amour a passé par là_; c'est encore aimer sous des formes différentes, et toutes les inventions de la faiblesse pour moins souffrir, ne peuvent ni mériter le blâme, ni servir de règle générale. Mais la dévotion exaltée qui fait partie du caractère au lieu d'en être seulement la ressource, cette dévotion, considérée comme le but auquel tous doivent tendre, et comme la base de la vie, a un tout autre effet sur les hommes.
Elle est presque toujours destructive des qualités naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration de la bonté, et même il est plusieurs circonstances où la sévérité de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un véritable sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous les instants qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime. Les qualités naturelles, développées par les principes, par les sentiments de la moralité, sont de beaucoup supérieures aux vertus de la dévotion. Celui qui n'a jamais besoin de consulter ses devoirs, parce qu'il peut se fier à tous ses mouvements; celui qu'on pourrait trouver, pour ainsi dire, une créature moins rationnelle, tant il paraît agir involontairement et comme forcé par sa nature; celui qui exerce toutes les vertus véritables, sans se les être nommées d'avance, et se prise d'autant moins, que, ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'idée du triomphe, celui-là est l'homme vraiment vertueux. Suivant une expression de Dryden, différemment appliquée, la dévotion élève un mortel jusqu'aux cieux, la moralité naturelle fait descendre un ange sur la terre:
_He raised a mortal to the skies She drew an angel down._
On peut encore penser, en reconnaissant l'avantage des caractères inspirés par leurs propres penchants, que la dévotion, étant d'un effet général et positif, donne des résultats plus semblables et plus certains dans l'association universelle des hommes; mais d'abord la dévotion a de grands inconvénients pour les caractères passionnés, et n'en eût-elle point, ce serait, comme je l'ai dit, au nombre des événements heureux, et non des conseils efficaces, qu'il serait possible de la classer.