De L Influence Des Passions Sur Le Bonheur Des Individus Et Des

Chapter 10

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L'esprit de parti arrive souvent à son but par sa constance et son intrépidité, mais jamais par ses lumières: l'esprit de parti qui calcule n'est déjà plus; c'est alors une opinion, un plan, un intérêt; ce n'est plus la folie, l'aveuglement qui ne pourrait cesser sur un point sans laisser entrevoir tout le reste. Mais si cette passion borne la pensée, quelle influence n'a-t-elle pas sur le coeur!

Je commence par dire qu'il y a une époque de la révolution de France (la tyrannie de Robespierre) dont il me paraît impossible d'expliquer tous les effets par des idées générales, ni sur l'esprit de parti, ni sur les autres passions humaines; ce temps est hors de la nature, au delà du crime; et, pour le repos du monde, il faut se persuader que nulle combinaison ne pouvant conduire à prévoir, à expliquer de semblables atrocités, ce concours fortuit de toutes les monstruosités morales est un hasard inouï dont des milliers de siècles ne peuvent ramener la chance.

Mais en deçà de cet horrible terme, combien en France, combien dans tous les temps l'esprit de parti n'a-t-il pas entraîné d'actions coupables! C'est une passion sans aucune espèce de contre-poids; tout ce qui se rencontre dans sa route doit être sacrifié au but qu'elle se propose. Toutes les autres passions étant égoïstes, il s'établit dans plusieurs occasions une sorte de balance entre les divers intérêts personnels. Un ambitieux peut quelquefois préférer les plaisirs de l'amitié, les avantages de l'estime, à telle ou telle partie du pouvoir; mais dans l'esprit de parti il n'y a rien que d'absolu, parce qu'il n'y a rien de réel, et que la comparaison se faisant toujours du connu à l'inconnu, de ce qui a une borne à ce qui est indéfini, ne permet jamais d'hésiter en cette incommensurable espérance et quelque bien temporel que ce puisse être. Je me sers de l'expression _temporel_, parce que l'esprit de parti déifie la cause qu'il adopte, en espérant de son triomphe des effets au-dessus de la nature des choses.

L'esprit de parti est la seule passion qui se fasse une vertu de la destruction de toutes les vertus, une gloire de toutes les actions qu'on chercherait à cacher si l'intérêt personnel les faisait commettre; et jamais l'homme n'a pu être jeté dans un état aussi redoutable, que lorsqu'un sentiment qu'il croit honnête lui commande des crimes; s'il est capable d'amitié, il est plus fier de la sacrifier; s'il est sensible, il s'enorgueillit de dompter sa peine: enfin la pitié, ce sentiment céleste qui fait de la douleur un lien entre les hommes, la pitié, cette vertu d'instinct, qui conserve l'espèce humaine en préservant les individus de leurs propres fureurs, l'esprit de parti a trouvé le seul, moyen de l'anéantir dans l'âme, en portant l'intérêt sur les nations entières, sur les races futures, pour le détacher des individus. L'esprit de parti efface les traits de sympathie pour y substituer des rapports d'opinion; il présente les malheurs actuels comme le moyen, comme la garantie d'un avenir immortel, d'un bonheur politique au-dessus de tous les sacrifices qu'on peut exiger pour l'obtenir.

Si l'on s'était convaincu d'un principe simple, c'est que les hommes n'ont pas le droit de faire le mal pour arriver au bien, nous n'aurions pas vu tant de victimes humaines immolées sur l'autel même des vertus. Mais depuis que ces transactions ont existé entre le présent et l'avenir, entre le sacrifice de la génération actuelle et les dons à faire à la génération future, il n'y a point eu de bornes, qu'un nouveau degré de passion ne se crût en droit de franchir; et souvent des hommes enclins au crime, croyant s'enivrer des exemples de Brutus, de Manlius, de Pison, ont proscrit la vertu, parce que de grands hommes avaient immolé le crime; ont assassiné ceux qu'ils haïssaient, parce que les Romains savaient sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher; ont massacré de faibles ennemis parce que des âmes généreuses avaient attaqué leurs adversaires dans la puissance; et ne prenant du patriotisme que les sentiments féroces qu'il a pu produire à quelques époques, n'ont eu de grandeur que dans le mal, et ne se sont fiés qu'à l'énergie du crime.

Il sera vrai, cependant, que l'homme vertueux peut surpasser, en force active et dominante, le coupable le plus audacieux. Il manque encore un beau spectacle au monde, c'est un Sylla dans la route de la vertu, un homme dont le caractère démontre que le crime est une ressource de la faiblesse, et que c'est aux défauts des hommes de bien, mais non à leur moralité, qu'il faut attribuer leurs revers.

Après avoir esquissé le tableau de l'esprit de parti, il entre dans mon sujet de parler du bonheur que cette passion peut promettre. Il y a un moment de jouissance dans toutes les passions tumultueuses: c'est le délire qui agite l'existence et donne au moral l'espèce de plaisir que les enfants, éprouvent dans les jeux qui les enivrent de mouvement et de fatigue. L'esprit de parti peut très-bien suppléer à l'usage des liqueurs fortes; et si le petit nombre se dérobe à la vie par l'élévation de la pensée, la foule lui échappe par tous les genres d'ivresse: mais quand l'égarement a cessé, l'homme qui se réveille de l'esprit de parti est le plus infortuné des êtres.

D'abord l'esprit de parti ne peut jamais obtenir ce qu'il désire; les extrêmes sont dans la tête des hommes, mais point dans la nature des choses. Jamais il n'existe un esprit de parti sans qu'il en fasse naître un autre qui lui soit opposé, et le combat ne finit que par le triomphe de l'opinion intermédiaire.

Il faut de l'esprit de parti pour lutter efficacement avec un autre esprit de parti contraire, et tout ce que la raison trouve absurde est précisément ce qui doit réussir contre un ennemi qui prendra aussi des mesures absurdes: ce qui est au dernier terme de l'exagération transporte sur le terrain où il faut combattre, et donne des armes égales à celles de ses adversaires; mais ce n'est point par calcul que l'esprit de parti prend ainsi des moyens extrêmes, et leur succès n'est point une preuve des lumières de ceux qui les emploient; il faut que les chefs, comme les soldats, marchent en aveugles pour arriver; et celui qui raisonnerait l'extravagance n'aurait jamais, à cet égard, l'avantage d'un véritable fou.

La puissance guerrière est une puissance toute d'impulsion, et il n'y a que la guerre dans l'esprit de parti; car tous ces principes constitués pour l'attaque, ces lois servant d'arme offensive finissent avec la paix, et la victoire la plus complète d'un parti détruit nécessairement toute l'influence de son fanatisme; rien n'est, rien ne peut rester comme il le veut.

C'est sans doute à l'instinct secret de l'empire que doit avoir le vrai sur les événements définitifs, du pouvoir que doit prendre la raison dans les temps calmes; c'est à cet instinct qu'est due l'horreur des combattants pour les partisans des opinions modérées. Les deux factions opposées les considèrent comme leurs plus grands ennemis, comme ceux qui doivent recueillir les avantages de la lutte sans s'être mêlés du combat; comme ceux enfin qui ne peuvent acquérir que des succès durables, alors qu'ils commencent à en obtenir. Les jacobins, les aristocrates, craignent moins leurs succès réciproques, parce qu'ils les croient passagers, et se connaissent des défauts semblables qui donnent toujours autant d'avantage au vaincu qu'au vainqueur. Mais quand la fluctuation des idées ramène les affaires au point juste et possible, la puissance, la considération de l'esprit de parti est finie, le monde se rasseoit sur ses bases, l'opinion publique honore la raison et la vertu, et cette époque inévitable peut se calculer comme les lois de la nature. Il n'y a point de guerre éternelle, et point de paix cependant sous la dictée des passions; point de repos sans accord, point de calme sans tolérance, point de parti donc qui, lorsqu'il a détruit ses ennemis, puisse satisfaire ses enthousiastes.

Il est d'ailleurs une autre observation, c'est que, dans ces sortes de guerres, le parti vaincu se venge toujours sur les hommes du triomphe qu'il cède aux choses. Les principes ressortent avec éclat des attaques de leurs antagonistes; les individus succombent sous les attaques de leurs adversaires. Tout homme extrême dans son parti n'est jamais propre à gouverner les affaires de ce parti, lorsqu'il cesse d'être en guerre; et la haine que les opposants portaient à la cause prend la forme du mépris pour ses plus criminels défenseurs. Ce qu'ils ont fait pour le triomphe de leur parti a perdu leur réputation individuelle; ceux même qui les applaudissaient, lorsqu'ils croyaient être préservés par eux de quelques dangers, veulent l'honneur de les juger, lorsque le péril est passé. La vertu est tellement l'idée primitive de tous les hommes, que les complices sont aussi sévères que les juges, lorsque la solidarité n'existe plus; et les vaincus et les vainqueurs sont réconciliés ensemble, quand les uns renoncent à leur absurde cause, et les autres à leurs coupables chefs.

Les triomphes d'un parti ne servent donc jamais à ceux qui s'y sont montrés les plus violents et les plus injustes.

Mais quand l'esprit de parti, dans toute sa bonne foi, rendrait indifférent aux succès de l'ambition personnelle, jamais cette passion, considérée d'une manière générale, n'est complètement satisfaite par aucun résultat durable; et si elle pouvait l'être, si elle atteignait ce qu'elle appelle son but, il n'est point d'espoir qui fût plus détrompé, qui cessât plus sûrement au moment de la jouissance; car il n'en est point dont les illusions aient moins de rapport avec la réalité: il y a quelque chose de vrai dans les satisfactions que donnent la puissance, la gloire; mais lorsque l'esprit de parti triomphe, par cela même il est détruit.

Eh! quel réveil que cet instant! Le malheur qu'il cause serait encore possible à supporter, s'il venait uniquement de la perte d'une grande espérance; mais par quels moyens racheter les sacrifices qu'elle a coûtés, et que devient un homme honnête, alors qu'il se reconnaît coupable d'actions qu'il condamne en recouvrant sa raison?

Il en coûte de le dire, de peur de modifier l'horreur que doit inspirer le crime; il y a, dans la révolution, des hommes dont la conduite publique est détestable, et qui, dans les relations privées, s'étaient montrés pleins de vertus. Je le répète, en examinant tous les effets du fanatisme, on acquiert la démonstration, que c'est le seul sentiment qui puisse réunir ensemble des actions coupables et une âme honnête; de ce contraste doit naître le plus effroyable supplice dont l'imagination puisse se faire l'idée. Les malheurs qui sont causés par le caractère ont leur remède en lui-même; il y a, jusque dans l'homme profondément criminel, une sorte d'accord qui seul peut faire qu'il existe, et reste lui-même; les sentiments qui l'ont conduit au crime lui en dérobent horreur: il supporte le mépris par le même mouvement qui l'a porté à le mériter. Mais quel supplice que la situation qui permet à un homme estimable de se juger, de se voir, ayant commis de grands crimes!... C'est d'une telle supposition que les anciens ont tiré les plus terribles effets de leurs tragédies: ils attribuent à la fatalité les actions coupables d'une âme vertueuse. Cette invention poétique, qui fait du rôle d'Oreste le plus déchirant de tous les spectacles, l'esprit de parti peut la réaliser. La main de fer du destin n'est pas plus puissante que cet asservissement à l'empire d'une seule idée, ce délire que toute pensée unique fait naître dans la tête de celui qui s'y abandonne: c'est la fatalité, pour ces temps-ci, que l'esprit de parti, et peu d'hommes sont assez forts pour lui échapper.

Aussi se réveilleront-ils un jour ceux qui seuls sont sincères, ceux qui seuls méritent les regrets; accablés de mépris, tandis qu'ils auraient besoin de considération; accusés du sang et des pleurs, tandis qu'ils seront encore capables de pitié; isolés dans l'univers sensible, tandis qu'ils pensaient s'unir à toute la race humaine. Ils éprouveront ces douleurs alors que les motifs qui les ont entraînés auront perdu toute réalité, même à leurs yeux, et ils ne conserveront de la funeste identité qui ne leur permet pas de se séparer de leur vie passée, que les remords pour garants: les remords, seuls liens des deux êtres les plus contraires, celui qu'ils se sont montré sous le joug de l'esprit de parti, celui qu'ils devaient être par les dons de la nature.

CHAPITRE VIII.

_Du crime._

Il faut le dire, quoiqu'on en frémisse, l'amour du crime en lui-même est une passion. Sans doute, ce sont toutes les autres qui conduisent à cet excès; mais quand elles ont entraîné l'homme à un certain terme de scélératesse, l'effet devient la cause, et le crime, qui n'était d'abord que le moyen, devient le but.

Cet horrible état demande une explication particulière, et peut-être faut-il avoir été témoin d'une révolution pour comprendre ce que je vais dire sur ce sujet.

Deux liens retiennent les hommes sous l'empire de la moralité, l'opinion publique et l'estime d'eux-mêmes. Il y a beaucoup d'exemples de braver la première en respectant la seconde; alors le caractère prend une sorte d'amertume et de misanthropie qui exclut beaucoup des bonnes actions que l'on fait pour être regardé, sans anéantir toutefois les sentiments honnêtes qui décident de l'accomplissement des principaux devoirs. Mais dès qu'on a rompu tout ce qui mettait de la conséquence dans sa conduite, dès qu'on ne peut plus rattacher sa vie à aucun principe, quelque facile qu'il soit, la réflexion, le raisonnement étant alors impossibles à supporter, il passe dans le sang une sorte de fièvre qui donne le besoin du crime.

C'est une sensation physique transportée dans l'ordre moral, et même cette frénésie se manifeste assez ordinairement par des symptômes extérieurs. Robespierre et la plupart de ses complices avaient habituellement des mouvements convulsifs dans les mains, dans la tête; on voyait en eux l'agitation d'un constant effort. On commence à se livrer à un excès par entraînement; mais, à son comble, il amène toujours une sorte de tension involontaire et terrible; hors des lignes de la nature, dans quelque sens que ce soit, ce n'est plus la passion qui commande, mais la contraction qui soutient.

Certainement l'homme criminel croit toujours, d'une manière générale, marcher vers un objet quelconque; mais il y a un tel égarement dans son âme, qu'il est impossible d'expliquer toutes ses actions par l'intérêt du but qu'il veut atteindre: le crime appelle le crime, le crime ne voit de salut que dans de nouveaux crimes; il fait éprouver une rage intérieure qui force à agir sans autre motif que le besoin d'action. On ne peut guère comparer cet état qu'à l'effet du goût du sang sur les bêtes féroces, alors même qu'elles n'éprouvent ni la faim, ni la soif. Si, dans le système du monde, les diverses natures des êtres, des espèces, des choses, des sensations, se tiennent par des intermédiaires, il est certain que la passion du crime est le chaînon entre l'homme et les animaux; elle est à quelques égards aussi involontaire que leur instinct, mais elle est plus dépravée; car c'est la nature qui a créé le tigre, et c'est l'homme qui s'est fait criminel; l'animal sanguinaire a sa place marquée dans le monde, et il faut que le criminel le bouleverse pour y dominer.

La trace de raisonnement qu'on peut apercevoir à travers le chaos des sensations d'un homme coupable, c'est la crainte des dangers auxquels ses crimes l'exposent. Quelle que soit l'horreur qu'inspire un scélérat, il surpasse toujours ses ennemis dans l'idée qu'il se fait de la haine qu'il mérite; par delà les actions atroces qu'il commet à nos yeux, il sait encore quelque chose de plus que nous qui l'épouvante; il hait dans les autres l'opinion que, sans se l'avouer, il a de son propre caractère; et le dernier terme de sa fureur serait de détester en lui-même ce qu'il lui reste de conscience, et de se déchirer s'il vivait seul.

On s'étonne de l'inconséquence des scélérats; et c'est précisément ce qui prouve que le crime n'est plus pour eux l'instrument d'un désir, mais une frénésie sans motifs, sans direction fixe, une passion qui se meurt sur elle-même. L'ambition, la soif du pouvoir, ou tout autre sentiment excessif, peut faire commettre des forfaits; mais lorsqu'ils sont arrivés à un certain excès, il n'est aucun but qu'ils ne dépassent; l'action du lendemain est commandée par l'atrocité même de celle de la veille: une force aveugle pousse les hommes dans cette pente une fois qu'ils s'y sont placés; le terme, quel qu'il soit, recule à leurs yeux à mesure qu'ils avancent. L'objet de toutes les autres passions est connu, et le moment de la possession promet du moins le calme de la satiété; mais dans cette horrible ivresse, l'homme se sent condamné à un mouvement perpétuel; il ne peut s'arrêter à aucun point limité, puisque la fin de tout est du repos, et que le repos est impossible pour lui; il faut qu'il aille en avant, non qu'au-devant de lui l'espérance apparaisse, mais parce que l'abîme est derrière, et que, comme pour s'élever au sommet de la montagne Noire, décrite dans les _Contes Persans_, les degrés sont tombés à mesure qu'il les a montés.

Le sentiment dominant de la plupart de ces hommes est sans doute la crainte d'être punis de leurs forfaits; cependant il y a en eux une certaine fureur qui ne leur permettrait pas d'adopter les moyens les plus sûrs, s'ils étaient en même temps les plus doux: ce n'est que dans les crimes présents qu'ils cherchent la garantie des crimes passés; car toute résolution qui tendrait à la paix, à la réconciliation, fût-elle réellement utile à leurs intérêts, ne serait jamais adoptée par eux; il y aurait dans de telles mesures une sorte de relâchement, de calme incompatible avec l'agitation intérieure, avec l'âpreté convulsive des hommes de cette nature.

Plus ils étaient nés avec des facultés sensibles, plus l'irritation qu'ils éprouvent est horrible. Il vaut mieux, en fait de crimes, avoir affaire à ces êtres corrompus, pour qui la moralité n'a jamais été rien, qu'à ceux qui ont eu besoin de se dépraver, de vaincre quelques qualités naturelles. Ils sont plus offensés du mépris, ils sont plus inquiets d'eux-mêmes, ils s'élancent plus loin, pour mieux se séparer des combinaisons ordinaires, qui leur rappelleraient les anciennes traces de ce qu'ils ont senti et pensé.

Quand une fois les hommes sont arrivés à cet horrible période, il faut les rejeter hors des nations, car ils ne peuvent que les déchirer. L'ordre social qui placerait un tel criminel sur le trône du monde, ne l'apaiserait pas envers les hommes ses esclaves. Rien de restreint dans des bornes fixes, fût-ce le plus haut point de prospérité, ne peut convenir à ces êtres furieux, qui détestent les hommes comme des témoins de leur vie.

Le plus énergique d'entre ces monstres finit par devenir avide de la haine, comme on l'est de l'estime. La nature morale dans les esprits ardents tend toujours à quelque chose de complet; et l'on veut étonner par le crime, quand il n'y a plus de grandeur possible que dans son excès. L'agrandissement de soi, ce désir qui, d'une manière quelconque, est toujours le principe de toute action au dehors, l'agrandissement de soi se retrouve dans l'effroi qu'on fait naître. Les hommes sont là pour craindre, s'ils ne sont pas là pour aimer; la terreur qu'on inspire flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble absoudre leur tyran.

Mais je m'aperçois qu'en parlant du crime je n'ai pensé qu'à la cruauté; la révolution de France concentre toutes les idées dans cette horrible dépravation: et, après tout, quel crime y a-t-il au monde, si ce n'est ce qui est cruel, c'est-à-dire, ce qui fait souffrir les autres? Eh! de quelle nature est celui qui, pour son ambition, a pu donner la mort? de quelle nature est celui qui sait braver tout ce que cette idée a de solennel et de terrible, cette idée dont le retour immédiat sur soi-même devrait effrayer tout ce qui veut vivre? Cet acte irréparable, cet acte qui seul donne à l'homme un pouvoir sur l'éternité, et lui fait exercer une faculté qui n'est sans bornes que dans l'empire du malheur; cet acte, quand on a pu, dans la réflexion, le concevoir et l'ordonner, jette l'homme dans un monde nouveau: le sang est traversé; de ce jour, il sent que le repentir est impossible, comme le mal est ineffaçable; il ne se croit plus de la même espèce que tout ce qui traite du passé avec l'avenir. Si l'on pouvait encore avoir quelque prise sur un tel caractère, ce serait en lui persuadant tout à coup qu'il est absolument pardonné.

Il n'est peut-être point de tyran, même le plus prospère, qui ne voulût recommencer avec la vertu, s'il pouvait anéantir le souvenir de ses crimes: mais, d'abord, il est presque impossible, quand on le voudrait, de persuader à un coupable qu'on l'absout de ses forfaits. L'opinion qu'un criminel a de lui-même est d'une morale plus sévère que la pitié qu'il pourrait inspirer à un honnête homme; et, d'ailleurs, il est contre la nature des choses qu'une nation pardonne, quand même son intérêt le plus évident devrait l'y engager.

Il faudrait accueillir la première lueur du repentir comme un engagement éternel, et lier par leurs premiers pas ceux qui, peut-être, les commençaient au hasard; mais à peine un individu a-t-il assez de force sur lui-même pour suivre une telle conduite sans se démentir. Par quels moyens peut-on confier à la foule un plan qui ne peut réussir que s'il n'a jamais l'air d'en être un? Comment faire adopter au grand nombre une marche combinée, qui doit avoir l'apparence d'un mouvement involontaire, et mouvoir la multitude à l'aide du secret de chacun?

Un homme véritablement criminel ne peut donc point être ramené; il possède encore moins de moyens en lui-même pour recourir aux leçons de la philosophie et de la vertu. L'ascendant de l'ordre et du beau moral perd tout son effet sur une imagination dépravée. Au milieu des égarements qui n'ont pas atteint cet excès, il reste toujours une portion de soi qui peut servir à rappeler la raison; on a senti dans tous les moments une arrière-pensée qu'on est sûr de retrouver quand on le voudra: mais le criminel s'est élancé tout entier; s'il a du remords, ce n'est pas de celui qui retient, mais de celui qui excite de plus en plus à des actions violentes; c'est une sorte de crainte qui précipite les pas: et, d'ailleurs, tous les sentiments, toutes les sources d'émotion, tout ce qui peut enfin produire une révolution dans le fond du coeur de l'homme, n'existant plus, il doit suivre éternellement la même route.

Je n'ai pas besoin de parler de l'influence d'une telle frénésie sur le bonheur; le danger de tomber d'un tel état est le malheur même qui menace l'homme abandonné à ses passions; et ce danger seul suffit pour épouvanter de tout ce qui pourrait y conduire. Il n'y a que des nuances à côté de cette couleur; et les poëtes anciens ont si bien senti ce que cette situation avait d'épouvantable, que, s'aidant, pour la peindre, de tous les contes allégoriques de la mythologie, ce n'est pas la souffrance seule du remords, mais la douleur même de la passion qu'ils ont exprimée dans leurs tableaux des enfers.