De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations

Part 5

Chapter 53,822 wordsPublic domain

Les places éminentes se perdent aussi par le changement qu'elles produisent sur ceux qui les possèdent. L'orgueil ou la paresse, la défiance ou l'aveuglement, naissent de la possession continue de la puissance; cette situation où la modération est aussi nécessaire que l'esprit de conquête, exige une réunion presque impossible; et l'âme qui se fatigue ou s'inquiète, s'enivre ou s'épouvante, perd la force nécessaire pour se maintenir. Je ne parle ici que des succès réels de l'ambition; il y en a beaucoup d'apparents, et c'est par eux qu'on devrait commencer l'histoire de ses revers. Quelques hommes ont conservé, jusqu'à la fin de la vie, le pouvoir qu'ils avaient acquis; mais pour le retenir, il leur en a coûté tous les efforts qu'il faut pour arriver, toutes les peines que cause la perte: l'un est condamné à suivre le même système de dissimulation qui l'a conduit au poste qu'il occupe; et plus tremblant que ceux qui le prient, le secret de lui-même pèse sur toute sa personne; l'autre se courbe sans cesse devant le maître quelconque, peuple ou roi, dont il tient sa puissance. Dans une monarchie, il est condamné à l'adoption de toutes les idées reçues, à l'importance de toutes les formes établies: s'il étonne, il fait ombrage; s'il reste le même, on croit qu'il s'affaiblit. Dans une démocratie, il faut qu'il devance le voeu populaire, qu'il lui obéisse en répondant de l'événement; qu'il joue chaque jour toute sa destinée, et n'espère rien de la veille pour le lendemain. Enfin, il n'est point d'homme qui ait été possesseur paisible d'une place éminente; le plus grand nombre en a marqué la perte par une chute éclatante; d'autres ont acheté sa possession par tous les tourments de l'incertitude et de la crainte; et cependant, tel était l'effroi que causait le retour à l'existence privée, qu'un seul homme ambitieux, Sylla, ayant volontairement abdiqué le pouvoir, et survécu paisiblement à cette grande résolution, le parti qu'il a pris est encore l'étonnement des siècles, et le problème dont les moralistes se proposent tous la solution. Charles-Quint se plongea dans la contemplation de la mort, alors que, cessant de régner, il crut cesser de vivre. Victor-Amédée voulut remonter sur le trône qu'une imagination égarée lui avait fait abandonner. Enfin, nul n'est descendu sans douleur d'un rang qui le plaçait au-dessus des autres hommes; nul ambitieux du moins, car que sont les destinées sans l'âme qui les caractérise? Les événements sont l'extérieur de la vie; sa véritable source est tout entière dans nos sentiments. Dioclétien peut quitter le trône, Charles II peut le conserver en paix: l'un est un philosophe, l'autre est un épicurien: ils possèdent tous deux cette couronne objet des voeux des ambitieux; mais ils font du trône une condition privée; et leurs qualités, comme leurs défauts, les rendent absolument étrangers à l'ambition dont leur existence serait le but. Enfin, quand il existerait une chance de prolonger la possession des biens offerts par l'ambition, est-il une entreprise dont l'avance soit si énorme? L'âme qui s'y livre se rend à jamais incapable de toute autre manière d'exister: il faut brûler tous les vaisseaux qui pourraient ramener dans un séjour tranquille, et se placer entre la conquête et la mort. L'ambition est la passion qui, dans ses malheurs, éprouve le plus le besoin de la vengeance; preuve assurée que c'est elle qui laisse après elle le moins de consolation. L'ambition dénature le coeur: quand on a tout jugé par rapport à soi, comment se transporter dans un autre? quand on n'a examiné ceux qui nous entouraient que comme des instruments ou des obstacles, comment voir en eux des amis? L'égoïsme, dans le cours naturel de l'histoire de l'âme, est le défaut de la vieillesse, parce que c'est celui dont on ne peut jamais se corriger. Passer de l'occupation de soi à celle de tout autre objet est une sorte de régénération morale dont il existe bien peu d'exemples.

L'amour de la gloire a tant de grandeur dans ses succès, que ses revers en prennent aussi l'empreinte; la mélancolie peut se plaire dans leur contemplation, et la pitié qu'ils inspirent a des caractères de respect qui servent à soutenir le grand homme qui s'en voit l'objet. On sait que son espoir était de s'immortaliser par des services publics, que les couronnes de la renommée furent le seul prix dont il poursuivit l'honneur; il semble que les hommes, en l'abandonnant, courent des risques personnels. Quelques-uns d'eux craignent de se tromper en renonçant au bien qu'il voulait leur faire; aucun ne peut mépriser ni ses efforts, ni son but; il lui reste sa valeur personnelle et l'appel à la postérité; et si l'injustice le renverse, l'injustice aussi sert de recours à ses regrets. Mais l'ambitieux, privé du pouvoir, ne vit plus qu'à ses propres yeux: il a joué, il a perdu; telle est l'histoire de sa vie. Le public a gagné contre lui, car les avantages qu'il possédait sont rendus à l'espoir de tous, et le triomphe de ses rivaux est la seule sensation vive que produise sa retraite. Bientôt celle-là même s'efface, et la meilleure chance de bonheur pour cette situation, c'est la facilité qu'on trouve à se faire oublier; mais, par une réunion cruelle, le monde qu'on voudrait occuper ne se rappelle plus votre existence passée, et ceux qui vous approchent ne peuvent en perdre le souvenir.

La gloire d'un grand homme jette au loin un noble éclat sur ceux qui lui appartiennent; mais les places, les honneurs dont disposait l'ambitieux atteignent à tous les intérêts de tous les instants. Les palmes du génie tiennent à une respectueuse distance de leur vainqueur; les dons de la fortune rapprochent, pressent autour de vous, et comme ils ne laissent après eux aucun droit à l'estime, lorsqu'ils vous sont ravis, tous vos liens sont rompus; ou si quelque pudeur retient encore quelques amis, tant de regrets personnels reviennent à leur pensée, qu'ils reprochent sans cesse à celui qui perd tout, la part qu'ils avaient dans ses jouissances: lui-même ne peut échapper à ses souvenirs; les privations les plus douloureuses sont celles qui touchent à la fois à l'ensemble et aux détails de toute la vie. Les jouissances de la gloire, éparses dans le cours de la destinée, époques dans un grand nombre d'années, accoutument, dans tous les temps, à de longs intervalles de bonheur; mais la possession des places et des honneurs étant un avantage habituel, leur perte doit se ressentir à tous les moments de la vie. L'amant de la gloire a une conscience, c'est la fierté; et quoique ce sentiment rende beaucoup moins indépendant que le dévouement à la vertu, il affranchit des autres, s'il ne donne pas de l'empire sur soi-même. L'ambitieux n'a jamais mis la dignité du caractère au-dessus des avantages du pouvoir; et comme aucun prix ne lui a paru trop cher pour l'acquérir, aucune consolation ne doit lui rester après l'avoir perdu. Pour aimer et posséder la gloire, il faut des qualités tellement éminentes, que si leur plus grande action est au dehors de nous, cependant elles peuvent encore servir d'aliment à la pensée dans le silence de la retraite; mais la passion de l'ambition, les moyens qu'il faut pour réussir dans ses désirs, sont nuls pour tout autre usage: c'est de l'impulsion plutôt que de la véritable force; c'est une sorte d'ardeur qui ne peut se nourrir de ses propres ressources; c'est le sentiment le plus ennemi du passé, de la réflexion, de tout ce qui retombe sur soi-même. L'opinion, blâmant les peines de l'ambition trompée, y met le comble en se refusant à les plaindre: et ce refus est injuste, car la pitié doit avoir une autre destination que l'estime; c'est à l'étendue du malheur qu'il faut la proportionner. Enfin, les malheurs de l'ambition sont d'une telle nature, que les caractères les plus forts n'ont jamais trouvé en eux-mêmes la puissance de s'y soumettre.

Le cardinal Albéroni voulait encore dominer la république de Lucques qu'il avait choisie pour retraite. On voit des vieillards traîner à la cour l'inquiétude qui les agite, bravant le ridicule et le mépris pour s'attacher à la dernière ombre du passé.

La passion de la gloire ne peut être trompée sur son objet; elle veut, ou le posséder en entier, ou rejeter tout ce qui serait un diminutif de lui-même; mais l'ambition a besoin de la première, de la seconde, de la dernière place dans l'ordre du crédit et du pouvoir, et se rattache à chaque degré, cédant à l'horreur que lui inspire la privation absolue de tout ce qui peut combler ou satisfaire, ou même faire illusion à ses désirs.

Ne peut-on pas, dira-t-on, vivre après avoir possédé de grandes places, comme avant de les avoir obtenues? Non; jamais un effort impuissant ne laisse revenir au point dont il voulait vous sortir, la réaction fait redescendre plus bas; et le grand et cruel caractère des passions, c'est d'imprimer leur mouvement à toute la vie, et leur bonheur à peu d'instants.

Si ces considérations générales suffisent pour montrer l'influence certaine de l'ambition sur le bonheur, les auteurs, les témoins, les contemporains de la révolution de France, doivent trouver au fond de leur coeur de nouveaux motifs d'éloignement pour toutes les passions politiques.

Dans les temps de révolution, c'est l'ambition seule qui peut obtenir des succès. Il reste encore des moyens d'acquérir du pouvoir, mais l'opinion qui distribue la gloire n'existe plus; le peuple commande au lieu de juger; jouant un rôle actif dans tous les événements, il prend parti pour ou contre tel ou tel homme. Il n'y a plus dans une nation que des combattants; l'impartial pouvoir, qu'on appelle le public, ne se montre nulle part. Ce qui est grand et juste, d'une manière absolue, n'est donc plus reconnu; tout est évalué suivant son rapport avec les passions du moment; les étrangers n'ont aucun moyen de connaître l'estime qu'ils doivent à une conduite que tous les témoins ont blâmée; aucune voix même, peut-être, ne la rapportera fidèlement à la postérité. Au milieu d'une révolution, il faut en croire ou l'ambition ou la conscience; nul autre guide ne peut conduire à son but. Et quelle ambition! quel horrible sacrifice elle impose! quelle triste couronne elle promet! Une révolution suspend toute autre puissance que celle de la force; l'ordre social établit l'ascendant de l'estime, de la vertu; les révolutions mettent tous les hommes aux prises avec leurs moyens physiques; la sorte d'influence morale qu'elles admettent, c'est le fanatisme de certaines idées qui n'étant susceptibles d'aucune modification, ni d'aucune borne, sont des armes de guerre, et non des calculs de l'esprit. Pour être donc ambitieux dans une révolution, il faut marcher toujours en avant de l'impulsion donnée; c'est une descente rapide où l'on ne peut s'arrêter; vainement on voit l'abîme; si l'on se jette à bas du char, on est brisé par cette chute: éviter le péril, est plus dangereux que de l'affronter: il faut conduire soi-même dans le sentier qui doit vous perdre, et le moindre pas rétrograde renverse l'homme sans détourner l'événement. Il n'est rien de plus insensé que de se mêler dans des circonstances tout à fait indépendantes de la volonté individuelle; c'est attacher bien plus que sa vie, c'est livrer toute la moralité de sa conduite à l'entraînement d'un pouvoir matériel. On croit influer dans les révolutions, on croit agir, être cause, et l'on n'est jamais qu'une pierre de plus lancée par le mouvement de la grande roue; un autre aurait pris votre place, un moyen différent eût amené le même résultat; le nom de chef signifie le premier précipité par la troupe qui marche derrière, et pousse en avant.

Les revers et les succès de tout ce qu'on voit dominer dans une révolution, ne sont que la rencontre heureuse ou malheureuse de tel homme avec telle période de la nature des choses. Il n'est point de factieux de bonne foi qui puisse prédire ce qu'il fera le lendemain; car c'est la puissance qu'il importe à une faction d'obtenir, plutôt que le but d'abord poursuivi: on peut triompher en faisant le contraire de ce qu'on a projeté, si c'est retiennent les factieux dans la même route: ces derniers ne cherchent que le pouvoir, et jamais ambition ne coûta tant au caractère. Dans ces temps, pour dominer à un certain degré les autres hommes, il faut qu'ils n'aient pas de données sûres pour calculer à l'avance votre conduite; dès qu'ils vous savent inviolablement attaché à tels principes de moralité, ils se postent en attaque sur la route que vous devez suivre. Pour obtenir, pour conserver quelques moments le pouvoir dans une révolution, il ne faut écouter ni son âme, ni son esprit même. Quel que soit le parti qu'on ait embrassé, la faction est démagogue dans son essence; elle est composée d'hommes qui ne veulent pas obéir, qui se sentent nécessaires, et ne se croient point liés à ceux qui les commandent; elle est composée d'hommes prêts à choisir de nouveaux chefs chaque jour, parce qu'il n'est question que de leur intérêt, et non d'une subordination antérieure, naturelle ou politique: il importe plus aux chefs de n'être pas suspects à leurs soldats, que d'être redoutables à leurs ennemis. Des crimes de tout genre, des crimes inutiles aux succès de la cause, sont commandés par le féroce enthousiasme de la populace; elle craint la pitié, quel que soit le degré de sa force; c'est par de la fureur, et non de la clémence, qu'elle sent son pouvoir. Un peuple qui gouverne ne cesse jamais d'avoir peur, il se croit toujours au moment de perdre son autorité; et disposé, par sa situation, au mouvement de l'envie, il n'a jamais pour les vaincus l'intérêt qu'inspire la faiblesse opprimée, il ne cesse pas de les redouter. L'homme donc qui veut acquérir une grande influence dans ces temps de crise, doit rassurer la multitude par son inflexible cruauté. Il ne partage point les terreurs que l'ignorance fait éprouver, mais il faut qu'il accomplisse les affreux sacrifices qu'elle demande; il faut qu'il immole des victimes qu'aucun intérêt ne lui fait craindre, que son caractère souvent lui inspirait le désir de sauver; il faut qu'il commette des crimes sans égarement, sans fureur, sans atrocité même, suivant l'ordre d'un souverain dont il ne peut prévoir les commandements, et dont son âme éclairée ne saurait adopter aucune des passions. Eh! quel prix pour de tels efforts! quelle sorte de suffrage on obtient! combien est tyrannique la reconnaissance qui couronne! On voit si bien les bornes de son pouvoir; on sent si souvent qu'on obéit alors même qu'on a l'air de commander; les passions des hommes sont tellement mises en dehors dans un temps de révolution, qu'aucune illusion n'est possible; et la plus magique des émotions, celle que font éprouver les acclamations de tout un peuple, ne peut plus se renouveler pour celui qui a vu ce peuple dans les mouvements d'une révolution. Comme Cromwell, il dit en traversant la foule dont les suffrages le couronnent: «Ils applaudiraient de même si l'on me conduisait à l'échafaud.» Cet avenir n'est séparé de vous par aucun intervalle: demain peut en être le jour; vos juges, vos assassins sont dans la multitude qui vous entoure, et le transport qui vous exalte est l'impulsion même qui peut vous renverser. Quel danger vous menace, quelle rapidité dans la chute, quelle profondeur dans l'abîme! Sans que le succès soit élevé plus haut, le revers vous fait tomber plus bas, vous enfonce plus avant dans le néant de votre destinée.

La diversité des opinions empêche aucune gloire de s'établir, mais ces mêmes opinions se réunissent toutes pour le mépris; il prend un caractère d'acclamation, et le peuple, quand il abandonne l'ambitieux, s'éclairant sur les crimes qu'il lui a fait commettre, l'accable pour s'en absoudre: celui qui prend pour guide sa conscience est sûr de son but; mais malheur à l'homme avide de pouvoir, qui s'est élancé dans une révolution! Cromwell est resté usurpateur, parce que le principe des troubles qu'il avait fait naître était la religion, qui soulève sans déchaîner; était un sentiment superstitieux, qui portait à changer de maître, mais non à détester tous les jougs. Mais quand la cause des révolutions est l'exaltation de toutes les idées de liberté, il ne se peut pas que les premiers chefs de l'insurrection conservent de la puissance; il faut qu'ils excitent le mouvement qui les renversera les premiers; il faut qu'ils développent les principes qui servent à les juger; enfin, ils peuvent servir leur opinion, mais jamais leur intérêt; et dans une révolution le fanatisme est plus sensé que l'ambition.

CHAPITRE III.

_De la vanité._

On se demande si la vanité est une passion. En considérant l'insuffisance de son objet, on serait tenté d'en douter; mais en observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconnaît tous les caractères des passions, et l'on retrouve tous les malheurs qu'elles entraînent dans la dépendance servile où ce sentiment vous met du cercle qui vous entoure. L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y a de plus élevé dans la nature de l'homme; l'ambition tient à ce qu'il y a de plus positif dans les relations des hommes entre eux; la vanité s'attache à ce qui n'a de valeur réelle ni dans soi, ni dans les autres, à des avantages apparents, à des effets passagers; elle vit du rebut des deux autres passions: quelquefois cependant elle se réunit à leur empire; l'homme atteint aux extrêmes par sa force et par sa faiblesse, mais plus habituellement la vanité l'emporte surtout dans les caractères qui l'éprouvent. Les peines de cette passion sont assez peu connues, parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le monde étant convenu de mépriser ce sentiment, jamais on n'avoue les souvenirs ou les craintes dont il est l'objet.

L'un des premiers chagrins de la vanité est de trouver en elle-même et les causes de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanité se nourrit de succès trop peu relevés pour qu'il existe aucune dignité dans ses revers.

La gloire, l'ambition se nomment. La vanité règne quelquefois à l'insu même du caractère qu'elle gouverne; jamais du moins sa puissance n'est publiquement reconnue par celui qui s'y soumet: il voudrait qu'on le crût supérieur aux succès qu'il obtient, comme à ceux qui lui sont refusés; mais le public, dédaignant son but, et remarquant ses efforts, déprise la possession en rendant amère la perte. L'importance de l'objet auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait éprouver la privation; c'est à la violence du désir qu'il inspirait, c'est surtout à l'opinion que les autres se sont formée de l'activité de nos souhaits, que cette douleur se proportionne.

Ce qui caractérise les peines de la vanité, c'est qu'on apprend par les autres, bien plus que par son sentiment intime, le degré de chagrin qu'on doit en ressentir: plus on vous croit affligé, plus on se trouve de raisons de l'être. Il n'est aucune passion qui ramène autant à soi, mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement; toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non-seulement à la réunion des hommes en société que ce sentiment est dû mais c'est à un degré de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont les effets seraient presque impossibles à concevoir pour un peuple dont les institutions et les moeurs seraient simples; car la nature éloigne des mouvements de la vanité, et l'on ne peut comprendre comment des malheurs si réels naissent de mouvements si peu nécessaires.

Avez-vous jamais rencontré Damon? Il est d'une naissance obscure, il le sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de dédaigner cet avantage par intérêt et par raison, il n'a qu'un but dans l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il a passé sa vie; il les protège, de peur d'en être protégé; il les appelle par leur nom, tandis que leurs égaux y joignent leurs titres, et se fait reconnaître subalterne par l'inquiétude même de le paraître. Sa conversation est composée de parenthèses, principal objet de toutes ses phrases; il voudrait laisser échapper ce qu'il a le plus grand besoin de dire; il essaye de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; pour se faire croire à son aise, il tombe dans les manières familières; il s'y confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser; et tout ce dont il est flatté dans le monde est un composé du peu d'importance qu'on met à lui, et du soin qu'on a de ménager ses ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-être même il s'en doute, mais la vanité s'exerce pour elle-même; en voulant détromper l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'espérance renaît à l'instant même du dégoût, ou plutôt, comme il arrive souvent dans la plupart des passions, sans concevoir précisément de l'espérance, on ne peut se résigner au sacrifice.

Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre une idée, sans atteindre à un résultat; cependant il se croit l'esprit des places qu'il a occupées; il vous confie ce qu'ont imprimé les gazettes; il parle avec circonspection même des ministres du siècle dernier; il achève ses phrases par une mine concentrée, qui ne signifie pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres, d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent une preuve de confiance; il frémit à l'aspect de ce qu'il appelle une mauvaise tête, et donne assez volontiers ce nom à tout homme supérieur; il a une diatribe contre l'esprit, à laquelle la majorité d'un salon applaudit presque toujours: _C'est_, vous dit-il, _un obstacle à bien voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires_. Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas prouvé pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire.

On tire très-souvent vanité des qualités qu'on n'a pas; on voit des hommes se glorifier des facultés spirituelles ou sensibles qui leur manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-même indistinctement: _C'est moi, c'est encore moi_, s'écrie-t-il; cet enthousiasme d'égoïsme fait un charme à ses yeux de chacun de ses défauts.

Cléon est encore à cet égard un bien plus brillant spectacle; toutes les prétentions à la fois sont entrées dans son âme: il est laid, il se croit aimé; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on l'oublie, il pense qu'on le persécute; il n'attend pas que vous l'ayez loué, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans que vous l'interrogiez; il ne vous écoute pas si vous lui répondez; il aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais égaler ce qu'il va dire de lui-même. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on pouvait appeler précisément un homme orgueilleux et vain, _En le voyant j'éprouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon ménage; son amour-propre et lui vivent si bien ensemble!_ En effet, quand l'amour-propre est arrivé à un certain excès, il se suffit assez à lui-même pour ne pas s'inquiéter, pour ne pas douter de l'opinion des autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en son propre mérite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes fondés sur une ferme croyance.