De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations

Part 15

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Voyez Almont, sa fortune est restreinte, mais jamais un être malheureux ne s'est adressé à lui sans que, dans cet instant, il ne se soit trouvé les moyens de venir à son aide, sans que du moins un secours momentané n'ait épargné à celui qui prie le regret d'avoir imploré en vain; il n'a point de crédit, mais on l'estime; mais son courage est connu: il ne parle jamais que pour l'intérêt d'un autre; il a toujours une ressource à présenter à l'infortune, et il fait plus pour elle que le ministre le plus puissant, parce qu'il y consacre sa pensée tout entière. Jamais il ne voit un homme dans le malheur qu'il ne lui dise ce qu'il a besoin d'entendre, que son esprit, son âme, ne découvrent la consolation directe ou détournée que cette situation rend nécessaire, la pensée qu'il faut faire naître en lui, celle qu'il faut écarter, sans avoir l'air d'y tâcher. Toute cette connaissance du coeur humain, dont est née la flatterie des courtisans envers leurs souverains, Almont l'emploie pour soulager les peines de l'infortuné; plus on est fier, plus on respecte l'homme malheureux, plus on se plie devant lui. Si l'amour-propre est content, Almont l'abandonne; mais s'il est humilié, s'il cause de la douleur, il le replace, il le relève, il en fait l'appui de l'homme que cet amour-propre même avait abattu. Si vous rencontrez Almont quand votre âme est découragée, sa vive attention à vos discours vous persuade que vous êtes dans une situation qui captive l'intérêt, tandis que, fatigué de votre peine, vous étiez convaincu, avant de le voir, de l'ennui qu'elle devait causer aux autres; vous ne l'écouterez jamais sans que son attendrissement pour vos chagrins ne vous rende l'émotion dont votre âme desséchée était devenue incapable; enfin, vous ne causerez point avec lui sans qu'il ne vous offre un motif de courage, et qu'ôtant à votre douleur ce qu'elle a de fixe, il n'occupe votre imagination par un différent point de vue, par une nouvelle manière de considérer votre destinée: on peut agir sur soi par la raison, mais c'est d'un autre que vient l'espérance. Almont ne pense point à faire valoir sa prudence en vous conseillant; sans vous égarer, il cherche à vous distraire; il vous observe pour vous soulager; il ne veut connaître les hommes que pour étudier comment on les console. Almont ne s'écarte jamais, en faisant beaucoup de bien, du principe inflexible qui lui défend de se permettre ce qui pourrait nuire à un autre. En réfléchissant sur la vie, on voit la plupart des êtres se renverser, se déchirer, s'abattre, ou pour leurs intérêts, ou seulement par indifférence pour l'image, pour la pensée de la douleur qu'ils n'éprouvent pas. Que Dieu récompense Almont, et puisse tout ce qui vit le prendre pour modèle! C'est là l'homme, tel que l'homme doit désirer qu'il soit.

Sans vouloir méconnaître le lien sacré de la religion, on peut affirmer que la base de la morale considérée comme principe, c'est le bien ou le mal que l'on peut faire aux autres hommes par telle ou telle action. C'est sur ce fondement que tous ont intérêt au sacrifice de chacun, et qu'on retrouve, comme dans le tribut de l'impôt, le prix de son dévouement particulier dans la part de protection qu'assure l'ordre général. Toutes les véritables vertus dérivent de la bonté; et si l'on voulait faire un jour l'arbre de la morale, comme il en existe un des sciences, c'est à ce devoir, à ce sentiment, dans son acception la plus étendue, que remonterait tout ce qui inspire de l'admiration et de l'estime.

CONCLUSION.

Je termine ici cette première partie; mais, avant de commencer celle qui va suivre, je veux résumer ce que je viens de développer.

Quoi! va-t-on me dire, vous condamnez toutes les affections passionnées? quel triste sort nous offrez-vous donc sans _mobile_, sans _intérêt_ et sans _but_? D'abord ce n'est pas du bonheur que j'ai cru offrir le tableau: les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient en conserver l'espoir: j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les grandes douleurs. Chaque instant de la durée des peines morales me fait peur, comme les souffrances physiques épouvantent la plupart des hommes; et s'ils avaient d'avance, je le répète, une idée également précise des chagrins de l'âme, ils éprouveraient le même effroi des passions qui les y exposent. D'ailleurs, on peut trouver dans la vie un _intérêt_, un _mobile_, un _but_, sans être la proie des mouvements passionnés; chaque circonstance mérite une préférence sur telle autre, et toute préférence motive un souhait, une action: mais l'objet des désirs de la passion, ce n'est pas ce qui est, mais ce qu'elle suppose; c'est une sorte de fièvre qui présente toujours un but imaginaire qu'il faut atteindre avec des moyens réels, et mettant sans cesse l'homme aux prises avec la nature des choses, lui rend indispensablement nécessaire ce qui est tout à fait impossible.

Quand on vante le charme que les passions répandent sur la vie, c'est qu'on prend ses goûts pour des passions. Les goûts font mettre un nouveau prix à ce qu'on possède ou à ce qu'on peut obtenir; mais les passions ne s'attachent dans toute leur force qu'à l'objet qu'on a perdu, qu'aux avantages qu'on s'efforce en vain d'acquérir. Les passions sont l'élan de l'homme vers une autre destinée; elles font éprouver l'inquiétude des facultés, le vide de la vie; elles présagent peut-être une existence future, mais en attendant elles déchirent celle-ci.

En peignant les jouissances de l'étude et de la philosophie, je n'ai pas prétendu prouver que la vie solitaire soit celle qu'on doit toujours préférer: elle n'est nécessaire qu'à ceux qui ne peuvent pas se répondre d'échapper à l'ascendant des passions au milieu du monde; car on n'est pas malheureux en remplissant les emplois publics, si l'on n'y veut obtenir que le témoignage de sa conscience; on n'est pas malheureux dans la carrière des lettres, si l'on ne pense qu'au plaisir d'exprimer ses pensées, et qu'à l'espoir de les rendre utiles; on n'est pas malheureux dans les relations particulières, si l'on se contente de la jouissance intime du bien qu'on a pu faire, sans désirer la reconnaissance qu'il mérite; et dans le sentiment même, si, n'attendant pas des hommes la céleste faculté d'un attachement sans bornes, on aime à se dévouer sans avoir aucun but que le plaisir du dévouement même. Enfin si, dans ces différentes situations, on se sent assez fort pour ne vouloir que ce qui dépend de soi seul, pour ne compter que sur ce qu'on éprouve, on n'a pas besoin de se consacrer à des ressources purement solitaires. La philosophie est en nous, et ce qui caractérise éminemment les passions, c'est le besoin des autres; tant qu'un retour quelconque est nécessaire, un malheur est assuré: mais l'on peut trouver dans les carrières diverses où les passions se précipitent, quelque chose de l'intérêt qu'elles inspirent, et rien de leur malheur, si l'on domine la vie au lieu de se laisser emporter par elle, si rien de ce qui est vous enfin ne dépend jamais ni d'un tyran au dedans de vous-même, ni de sujets au dehors de vous.

Les enfants et les sages ont de grandes ressemblances, et le chef-d'oeuvre de la raison est de ramener à ce que fait la nature. Les enfants reçoivent la vie goutte à goutte; ils ne lient point ensemble les trois temps de l'existence: le désir unit bien pour eux le jour avec le lendemain, mais le présent n'est point dévoré par l'attente; chaque heure prend sa part de jouissance dans leur petite vie; chaque heure a un sort tout entier, indépendamment de celle qui la précède ou de celle qui la suit: leur intérêt ne s'affaiblit point cependant par cette subdivision; il renaît à chaque instant, parce que la passion n'a point détruit tous les germes des pensées légères, toutes les nuances des sentiments passionnés, tout ce qui n'est pas elle enfin, et qu'elle anéantit. La philosophie ne peut rendre sans doute les impressions fraîches et brillantes de l'enfance, son heureuse ignorance de la carrière qui se termine par la mort; mais c'est cependant sur ce modèle qu'on doit former la science du bonheur moral; il faut descendre la vie en regardant le rivage plutôt que le but. Les enfants laissés à eux-mêmes sont les êtres les plus libres; le bonheur les affranchit de tout: les philosophes doivent tendre au même résultat par la crainte du malheur.

Les passions ont l'air de l'indépendance, et dans le fait, il n'est point de joug plus asservissant; elles luttent contre tout ce qui existe, elles renversent la barrière de la moralité, cette barrière qui assure l'espace, au lieu de le resserrer; mais c'est pour se briser ensuite contre des obstacles toujours renaissants, et priver l'homme enfin de sa puissance sur lui-même. Depuis la gloire, qui a besoin du suffrage de l'univers, jusqu'à l'amour, qui rend nécessaire le dévouement d'un seul objet, c'est en raison de l'influence des hommes sur nous que le malheur doit se calculer; et le seul système vrai pour éviter la douleur, c'est de ne diriger sa vie que d'après ce qu'on peut faire pour les autres, mais non d'après ce qu'on attend d'eux. Il faut que l'existence parte de soi, au lieu d'y revenir, et que, sans jamais être le centre, on soit toujours la force impulsive de sa propre destinée.

La science du bonheur moral, c'est-à-dire, d'un malheur moindre, pourrait être aussi positive que toutes les autres; on pourrait trouver ce qui vaut le mieux pour le plus grand nombre des hommes dans le plus grand nombre des situations; mais ce qui restera toujours incertain, c'est l'application de cette science à tel ou tel caractère: par quelle chaîne, dans ce genre de code, peut-on lier la minorité, ni même un seul individu à la règle générale? et celui qui ne peut s'y soumettre mérite également l'attention du philosophe. Le législateur prend les hommes en masse, le moraliste un à un; le législateur doit s'occuper de la nature des choses, le moraliste de la diversité des sensations; enfin, le législateur doit toujours examiner les hommes sous le point de vue de leurs relations entre eux, et le moraliste, considérant chaque individu comme un ensemble moral tout entier, un composé de plaisirs et de peines, de passions et de raison, voit l'homme sous différentes formes, mais toujours dans son rapport avec lui-même.

Une dernière réflexion, la plus importante de toutes, reste donc à faire, c'est de savoir jusqu'à quel point il est possible aux âmes passionnées d'adopter le système que j'ai développé. Il faut dans cet examen reconnaître d'abord combien des événements, semblables en apparence, diffèrent selon le caractère de ceux qui les éprouvent. Il ne serait pas juste de vanter autant la puissance intérieure de l'homme, si ce n'était pas par la nature et le degré même de cette force qu'on doit juger de l'intensité des peines de la vie. Tel homme est conduit par ses goûts naturels dans le port, où tel autre ne peut être porté que par les flots de la tempête; et tandis que tout est calculé d'avance dans le monde physique, les sensations de l'âme varient selon la nature de l'objet et de l'organisation morale de celui qui en reçoit l'impression. Il n'y a de justice dans les jugements qui sont relatifs au bonheur, que si on les fonde sur autant de notions particulières qu'il y a d'individus qu'on veut connaître. On peut trouver dans les situations les plus obscures de la vie des combats et des victoires dont l'effort est au-dessus de tout ce que les annales de l'histoire ont consacré. Il faut compter dans chaque caractère les douleurs qui naissent des contrastes de bonheur ou d'infortune, de gloire ou de revers, dont une même destinée offre l'exemple; il faut compter les défauts au rang des malheurs, les passions parmi les coups du sort; et plus même les caractères peuvent être accusés de singularité, plus ils commandent l'attention du philosophe: les moralistes doivent être comme ces religieux placés sur le sommet du mont Saint-Bernard, il faut qu'ils se consacrent à reconduire les voyageurs égarés.

Excluant jusqu'au mot de pardon, qui semble détruire la douce égalité qui doit exister entre le consolateur et l'infortuné, ce n'est pas des torts, mais de la douleur qu'il importe de s'occuper; c'est donc au nom du bonheur seul que j'ai combattu les passions. Considérant, comme je l'ai dit ailleurs, le crime et ses effets comme un fléau de la nature qui dépravait tellement l'homme, que ce n'était plus par la philosophie, mais par la force réprimante, des lois qu'il devait être arrêté, je n'ai examiné dans les passions, que leur influence sur celui même qu'elles dominent. Sous le rapport de la morale, sous le rapport de la politique, il existera beaucoup de distinctions à faire entre les passions viles et généreuses, entre les passions sociales et antisociales; mais, en ne calculant que les peines qu'elles causent, elles sont presque toutes également funestes au bonheur.

Je dis à l'homme qui ne veut se plaindre que du sort, qui croit voir dans sa destinée un malheur sans exemple avant lui, et ne s'attache qu'à lutter contre les événements; je lui dis: Parcourez avec moi toutes les chances des passions humaines; voyez si ce n'est pas de leur essence même, et non d'un coup du sort inattendu, que naissent vos tourments. S'il existe une situation dans l'ordre des choses possibles qui puisse vous en préserver, je la chercherai avec vous, je tâcherai de contribuer à vous l'assurer; mais le plus grand argument à présenter contre les passions, c'est que leur prospérité est peut-être plus fatale au bonheur de celui qui s'y livre que l'adversité même. Si vous êtes traversé dans vos projets pour acquérir et conserver la gloire, votre esprit peut s'attacher à l'événement qui, tout à coup, a interrompu votre carrière, et se repaître d'illusions, plus faciles encore dans le passé que dans l'avenir. Si l'objet qui vous est cher vous est enlevé par la volonté de ceux dont il dépend, vous pouvez ignorer à jamais ce que votre propre coeur aurait ressenti, si votre amour, en s'éteignant dans votre âme, vous eût fait éprouver ce qu'il y a de plus amer au monde, l'aridité de ses propres impressions; il vous reste encore un souvenir sensible, seul bien des trois quarts de la vie; je dirai plus, si c'est par des fautes réelles dont le regret occupe à jamais votre pensée, que vous croyez avoir manqué le but où tendait votre passion, votre vie est plus remplie, votre imagination a quelque chose où se prendre, et votre âme est moins flétrie que si, sans événements malheureux, sans obstacles insurmontables, sans démarches à se reprocher, la passion, par cela seulement qu'elle est elle, eût, au bout d'un certain temps, décoloré la vie, après être retombée sur le coeur qui n'aurait pu la soutenir. Qu'est-ce donc qu'une destinée qui entraîne avec elle, ou l'impossibilité d'arriver à son but, ou l'impuissance d'en jouir?

Loin de moi cependant ces axiomes impitoyables des âmes froides et des esprits médiocres: _on peut toujours se vaincre, on est toujours le maître de soi_; et qui donc a l'idée non-seulement de la passion, mais même d'un degré de plus de passion qu'il n'aurait pas éprouvé, qui peut dire: Là finit la nature morale? Newton n'eût pas osé tracer les bornes de la pensée, et le pédant que je rencontre veut circonscrire l'empire des mouvements de l'âme! il voit qu'on en meurt, et croit encore qu'on se serait sauvé en l'écoutant! Ce n'est point en assurant aux hommes que tous peuvent triompher de leurs passions, qu'on rend cette victoire plus facile. Fixer leur pensée sur la cause de leur malheur, analyser les ressources que la raison et la sensibilité peuvent leur présenter, est un moyen plus sûr, parce qu'il est bien plus vrai. Quand le tableau des douleurs est vivement retracé, quelles leçons peuvent ajouter à la force du besoin qu'on a de cesser de souffrir? Tout ce que vous pouvez pour l'homme infortuné, c'est d'essayer de le convaincre qu'il respirerait un air plus doux dans l'asile où vous l'invitez; mais si ses pieds sont attachés à la terre de feu qu'il habite, vous paraîtra-t-il moins digne d'être plaint?

J'aurai rempli mon but, si j'ai donné quelque espoir de repos à l'âme agitée; si, en ne méconnaissant aucune de ses peines, en avouant la terrible puissance des sentiments qui la gouvernent, en lui parlant sa langue, enfin, j'ai pu m'en faire écouter. La passion repousse tous les conseils qui ne supposent pas la douloureuse connaissance d'elle-même, et vous dédaigne aisément comme appartenant à une autre nature. Je le crois cependant, mon accent n'a pas dû lui paraître étranger; c'est mon seul motif pour espérer qu'à travers tant de livres sur la morale, celui-ci peut encore être utile.

Que je me repentirais néanmoins de cet écrit, si, venant se briser, comme tant d'autres, contre la puissance terrible des passions, il ajoutait seulement à la certitude que croient avoir les âmes froides de la facilité qu'on doit trouver à vaincre les sentiments qui troublent la vie! Non, ne condamnez pas ces infortunés qui ne savent pas cesser de l'être; vous, de qui leurs destinées dépendent, secourez-les comme ils veulent être secourus: celui qui peut soulager le malheur ne doit plus penser à le juger, et les idées générales sont cruelles à l'homme qui souffre, si c'est un autre, et non pas lui, qui les applique à sa situation personnelle.

En composant cet ouvrage, où je poursuis les passions comme destructives du bonheur, où j'ai cru présenter des ressources pour vivre sans le secours de leur impulsion, c'est moi-même aussi que j'ai voulu persuader; j'ai écrit pour me retrouver, à travers tant de peines, pour dégager mes facultés de l'esclavage des sentiments, pour m'élever jusqu'à une sorte d'abstraction qui me permit d'observer la douleur en mon âme, d'examiner dans mes propres impressions les mouvements de la nature morale, et de généraliser ce que la pensée me donnait d'expérience. Une distraction absolue étant impossible, j'ai essayé si la méditation même des objets qui nous occupent ne conduisait pas au même résultat, et si, en approchant du fantôme, il ne s'évanouissait pas plutôt qu'en s'en éloignant. J'ai essayé si ce qu'il y a de poignant dans la douleur personnelle ne s'émoussait pas un peu, quand nous nous placions nous-mêmes comme une part du vaste tableau des destinées, où chaque homme est perdu dans son siècle, le siècle dans le temps, et le temps dans l'incompréhensible. Je l'ai essayé, et je ne suis pas sûre d'avoir réussi dans la première épreuve de ma doctrine sur moi-même; serait-ce donc à moi qu'il conviendrait d'affirmer son absolu pouvoir? Hélas! en s'approchant, par la réflexion, de tout ce qui compose le caractère de l'homme, on se perd dans le vague de la mélancolie. Les institutions politiques, les relations civiles vous présentent des moyens presque certains de bonheur ou de malheur public; mais les profondeurs de l'âme sont si difficiles à sonder! Tantôt la superstition défend de penser, de sentir, déplace toutes les idées, dirige tous les mouvements en sens inverse de leur impulsion naturelle, et sait vous attacher à votre malheur même, dès qu'il est causé par un sacrifice ou peut en devenir l'objet; tantôt la passion ardente, effrénée, ne sait pas supporter un obstacle, consentir à la moindre privation, dédaigne tout ce qui est avenir, et, poursuivant chaque instant comme le seul, ne se réveille qu'au but ou dans l'abîme. Inexplicable phénomène que cette existence spirituelle de l'homme, qui, en la comparant à la matière, dont tous les attributs sont complets et d'accord, semble n'être encore qu'à la veille de sa création, au chaos qui la précède!

Un seul sentiment peut servir de guide dans toutes les situations, peut s'appliquer à toutes les circonstances, c'est la pitié: avec quelle disposition plus efficace pourrait-on supporter et les autres et soi-même? L'esprit observateur et assez fort pour se juger découvre dans lui-même la source de toutes les erreurs. L'homme est tout entier dans chaque homme. Dans quels égarements ne s'est pas souvent perdue la pensée qui précède les actions, la pensée, ou quelque chose encore de plus fugitif qu'elle! Il faut que ce secret intime, qu'on ne pourrait revêtir de paroles sans lui donner, une existence qu'il n'a pas, il faut que ce secret intime serve à rendre inépuisable le sentiment de la pitié[4].

On dit qu'en s'abandonnant à la pitié, les individus et les gouvernements peuvent être injustes: d'abord les individus d'une condition privée ne sont presque jamais dans une situation qui commande de résister à la bonté; les rapports avec les autres sont si peu étendus, les événements qui offrent quelque bien à faire sont dépendants d'un si petit nombre de chances, qu'en se rendant difficile sur les occasions qu'on peut saisir, on condamne sa vie à l'inutile insensibilité. Je ne sais pas une délibération plus importante que celle qui conduirait à se faire un devoir de causer une peine, ou de refuser un service en sa puissance; il faut avoir si présents à la pensée la chaîne des idées morales, l'ensemble de la nature humaine! il faut être si sûr de voir un bien dans un mal, un mal dans un bien! Non: loin de réprimer, à cet égard, les imprudences des hommes, on devrait plutôt les détourner de calculer autant les inconvénients des sentiments généreux, et de s'arroger ainsi un jugement que Dieu seul a droit de prononcer; car c'est à la Providence que semble appartenir cette sublime balance où sont pesés les effets relatifs du bonheur et du malheur. Les hommes, pour lesquels il n'existe que des unités, des moments, des occasions, doivent rarement se refuser aux biens partiels qu'ils peuvent répandre.

Les législateurs eux-mêmes gouvernent souvent à l'aide d'idées trop générales; ce grand principe, que l'intérêt de la minorité doit toujours céder à celui de la majorité, dépend absolument du genre de sacrifices qu'on impose à la minorité; car en le poussant à l'extrême, on arriverait au système de Robespierre. Ce n'est pas le nombre des individus, mais les douleurs qu'il faut compter; et si l'on pouvait supposer la possibilité de faire souffrir un innocent pendant plusieurs siècles, il serait atroce de l'exiger pour le salut même d'une nation entière; mais ces alternatives effrayantes n'existent point dans la réalité. Les vérités d'un certain ordre sont à la fois conseillées par la raison et inspirées par le coeur; il est presque toujours de la politique d'écouter la pitié; il n'y a pas de milieu entre elle et le dernier terme de la cruauté, et Machiavel, dans le code même de la tyrannie, a dit, _qu'il fallait savoir s'attacher ceux qu'on ne pouvait faire périr_.

On n'obéit pas longtemps aux lois trop sévères, mais l'état qui les maintient, sans pouvoir les faire exécuter, a tous les inconvénients de la rigueur et de la faiblesse. Rien n'use la force d'un gouvernement comme la disproportion entre les délits et les peines: il se présente alors comme un ennemi, tandis qu'il doit paraître comme le chef, comme le principe régulateur de l'empire. Au lieu de se confondre, pour ainsi dire, dans votre esprit avec la nature des choses, il semble un obstacle qu'il faut renverser; et l'agitation de quelques-uns, l'espoir qu'ils conservent, tout insensé qu'il est, de détruire ce qui les opprime, ébranle la confiance de ceux même qui sont contents du gouvernement. Enfin, de quelque manière qu'on réfléchisse sur le sentiment de la pitié, on le trouve fécond en résultats prospères pour les individus et pour les nations, et l'on se persuade que c'est la seule idée primitive qui soit attachée à la nature de l'homme, parce que c'est la seule dont il ait besoin pour toutes les vertus comme pour toutes les jouissances.