De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts

Part 6

Chapter 63,832 wordsPublic domain

Southey, puis-je ajouter, entra profondément dans le sentiment public à cette occasion, et il me dit, une semaine ou deux après le premier assassinat, que c’était bien un événement particulier de cet ordre qui pouvait atteindre à la dignité d’un événement national[54].

Maintenant que j’ai préparé le lecteur à apprécier à sa vraie proportion cet épouvantable tissu d’assassinats (souvenir d’une époque laissée à 42 ans derrière nous, on ne saurait les supposer vraiment connus d’une personne sur quatre de cette génération), je vais passer aux détails circonstanciés de l’affaire.

Avant tout un mot quant à la scène locale des meurtres. Ratcliffe Highway est une grande voie de communication dans un quartier très chaotique du Londres oriental ou nautique. En ce temps-là (c’est-à-dire en 1812), aucune police suffisante n’existait, sauf la police _détective_ de Bow Street--admirable pour son objet particulier, mais absolument disproportionnée au service général de la capitale,--c’était donc un quartier très dangereux. Un homme sur trois, pour le moins, y pouvait être compté comme étranger: Lascars, Chinois, Maures, Nègres, se rencontraient à tous les pas. Et, outre le ruffianisme multiple caché impénétrablement sous les chapeaux mêlés aux turbans de ces gens dont le passé était insaisissable aux yeux des Européens, on ne l’ignore pas, la marine de la chrétienté (spécialement, en temps de guerre, la marine de commerce) est le sûr réceptacle de tous les meurtriers et de tous les ruffians à qui leurs crimes ont donné un motif de se dérober, pour une saison, aux regards du public. Peu de gens de cette catégorie, c’est vrai, sont qualifiés pour se donner comme des hommes de mer capables; en tout temps, et spécialement durant une guerre, seule une petite proportion (un _nucleus_) dans l’équipage d’un bateau comporte des hommes capables--la grande majorité est simplement composée de terriens sans expérience.

Mais John Williams, qui avait été, à plusieurs reprises, compté comme marin à bord de différents navires des Indes, etc., était probablement un marin accompli. C’était, en effet, un homme généralement avisé et adroit, fertile en ressources dans toutes les difficultés soudaines, et qui se pliait avec la plus grande souplesse à toutes les variations de la vie sociale.

Williams était un homme de taille moyenne (de 5 pieds 7 pouces et demi à 5 pieds 8 pouces), d’une complexion dégagée, plutôt mince, mais vibrant, passablement musculeux et net de toute chair superflue.

Une dame qui l’a vu à son interrogatoire (je crois, au bureau de police de la Tamise), m’a assuré que ses cheveux étaient de la couleur la plus extraordinaire et la plus vive,--je veux dire d’un jaune brillant, tenant à peu près le milieu entre la couleur de l’orange et celle du citron. Williams était allé dans l’Inde, principalement au Bengale et à Madras, et il avait été aussi sur l’Indus. Or, il est notoire qu’au Pendjab, les chevaux appartenant aux castes élevées sont souvent peints, cramoisi, bleu, vert, pourpre; et Williams, me semble-t-il, pouvait, dans le dessein possible de se déguiser, avoir pris une idée de cette pratique de Sind et de Lahore, si bien que peut-être cette couleur n’était pas naturelle. Pour le reste, son aspect était assez naturel et--si j’en juge d’après une statuette de lui en plâtre, que j’ai achetée à Londres,--je dirais médiocre en ce qui regarde la structure de son visage.

Quelque chose, cependant, frappait, qui s’accordait bien avec l’impression de son naturel de tigre: son visage portait en tout temps une pâleur exsangue, spectrale. «Vous auriez imaginé, disait mon informatrice, que dans ses veines ne circulait pas le sang rouge de la vie, celui qui s’enflamme par la chaleur de la honte, de la colère ou de la pitié,--mais une sève verte ne jaillissant pas d’un cœur humain.» Les yeux semblaient glacés et vitreux, comme si la lumière en était toute convergée sur quelque victime cachée dans le lointain. En cela, son aspect pouvait être repoussant; mais, d’autre part, la déposition concordante de beaucoup de témoins, et aussi la déposition silencieuse des faits le montrent, ce que sa manière d’être avait d’huileux et d’insinuation serpentine neutralisait le caractère repoussant de son visage spectral, et lui ménageait auprès de jeunes femmes inexpérimentées un accueil des plus favorables. En particulier, une jeune fille de bonne éducation, que Williams avait sans doute le dessein de tuer, déposa qu’une fois, comme il était assis seul à côté d’elle, il lui avait dit: «Eh bien! Mademoiselle R..., supposons que j’apparaisse, vers minuit, à côté de votre lit, armé d’un couteau à découper, que diriez-vous?» Et la jeune fille confiante lui avait répondu: «Oh! Monsieur Williams, si c’était un autre, je serais effrayée. Mais, en entendant _votre_ voix, je me tranquilliserais.» Pauvre petite! que ce tracé de premier jet, M. Williams l’eût rempli et réalisé, et elle aurait vu quelque chose dans le visage cadavérique, entendu quelque chose dans la voix sinistre qui eût dérangé sa tranquillité à jamais. Mais rien moins que de si terribles expériences ne pouvait valoir pour démasquer M. John Williams.

* * * * *

C’était dans la nuit d’un samedi de décembre; M. Williams, nous supposerons qu’il avait fait son _coup d’essai_[55] bien longtemps auparavant, se frayait un chemin à travers les rues encombrées et affairées. Dire c’était agir. Et cette nuit, il s’était dit en secret qu’il allait exécuter un projet déjà ébauché, lequel, une fois fini, était destiné à frapper, le jour suivant, de consternation «tout le puissant cœur» de Londres, du centre à la circonférence. Plus tard on s’en est souvenu, il avait quitté en vue de sa sombre mission son logement, vers onze heures du soir; non qu’il eût l’intention de commencer si tôt; mais il lui était nécessaire de procéder à des reconnaissances. Il portait ses outils serrés sous son ample et spacieux vêtement tout boutonné. C’était en harmonie avec la subtilité générale de son caractère et sa haine élégante de la brutalité, que, par un agrément universel, ses manières fussent distinguées pour leur suavité exquise; le cœur de tigre se masquait sous le raffinement le plus insinuant et le plus onduleux. Toutes ses connaissances dans la suite ont décrit sa dissimulation comme si aisée et si parfaite que, si en suivant son chemin dans les rues toujours encombrées de monde le samedi soir dans les quartiers pauvres, il avait par mégarde coudoyé quelqu’un, il se fût (pour satisfaire tout le monde) arrêté à lui présenter les excuses les plus convenables. Avec son cœur diabolique couvant le plus infernal des projets, il se serait encore interrompu pour exprimer l’aimable souhait que l’énorme maillet qu’il portait sous les boutons de son pardessus élégant, n’eût pas causé de mal à l’étranger avec qui il était venu en collision. Titien, je crois, à coup sûr Rubens, et peut-être Van Dyck s’étaient fait une loi de ne jamais pratiquer leur art qu’en grand costume--manchettes de dentelles, perruque à bourse et épée à poignée de diamant; M. Williams, on a des raisons de le croire, quand il sortait pour un grand massacre compliqué, portait toujours des bas et des escarpins noirs; il n’aurait, sous aucun prétexte, humilié sa condition d’artiste jusqu’à porter une robe de chambre.

Dans sa deuxième grande œuvre, il a été remarqué et rappelé, très particulièrement, par le seul et unique homme tremblant qui, sous les tuantes agonies de la peur, fut contraint (comme va voir le lecteur) de se faire, dans une place cachée, le témoin solitaire de ces atrocités, que M. Williams portait un long habit bleu du drap le plus fin et richement doublé de soie. Parmi les anecdotes qui circulaient à son sujet, on disait dans le temps que M. Williams employait le premier des dentistes et aussi le premier des pédicures. En aucune matière, il n’eût voulu patronner une habileté de second ordre. Et, sans nul doute, dans cette périlleuse petite branche d’industrie qu’il pratiquait, on peut le regarder comme le plus aristocratique et le plus délicat des artistes.

Mais qui était la victime vers la demeure de laquelle il se hâtait? A coup sûr, il ne pouvait pas avoir l’imprudence de mettre à la voile pour tenir une course aventureuse à la recherche d’une personne de hasard à tuer? Oh! non; il s’était, quelque temps d’avance, assuré de la personne, je veux dire d’un ancien ami très intime. Il semble, en effet, qu’il ait établi comme maxime que la personne la meilleure à tuer est un ami, ou, à défaut d’un ami, article qu’on ne saurait toujours avoir à sa disposition, une connaissance: dans ces deux cas, lorsqu’on approche de son sujet, la suspicion se trouve désarmée, tandis qu’un étranger prendrait l’alarme et trouverait, dans l’aspect même de son meurtrier élu, l’avertissement d’avoir à se tenir sur ses gardes.

Dans le cas présent, on a regardé sa victime prétendue comme réunissant la double condition: originellement ç’avait été un ami, qui, par la suite, sur quelque bon motif survenu, s’était transformé en ennemi. Ou, plus probablement, disaient d’autres, les sentiments depuis longtemps s’étaient assoupis qui avaient donné la vie à des rapports soit d’amitié, soit d’inimitié.

Marr, tel est le nom de cet homme infortuné, choisi (pour sa qualité d’ami ou d’ennemi) comme l’objet du travail de la présente nuit du samedi. L’histoire qui courait en ce temps-là, au sujet de la liaison de Williams et de Marr--et qui jamais, vraie ou fausse, n’a été démentie par l’autorité--c’est qu’ils avaient navigué sur la même malle des Indes jusqu’à Calcutta, et qu’ils s’étaient pris de querelle en mer. Une autre version de l’histoire disait:--Non, ils se sont disputés après être revenus de la mer, et l’objet de leur querelle était Mme Marr, très jolie jeune femme, aux faveurs de laquelle ils s’étaient trouvés candidats rivaux, et ils s’étaient pris soudain l’un pour l’autre de la plus amère inimitié. Certains détails donnaient une couleur de probabilité à cette histoire. Au demeurant, il est parfois advenu, à l’occasion d’un assassinat qui s’expliquait insuffisamment, que, pure bonté de cœur ne tolérant pas un motif simplement sordide à un assassinat éclatant, quelqu’un ait forgé et que le public ait accrédité une histoire pour représenter l’assassin comme ayant agi sous quelque impulsion d’un ordre plus élevé. Dans cette affaire, le public, trop choqué par l’idée que Williams, pour un simple motif de lucre, eût pu consommer une tragédie si complexe, accueillit volontiers le conte qui le représentait sous l’empire d’une malveillance mortelle, accrue par la rivalité la plus passionnée et la plus noble au sujet des faveurs d’une femme. Le cas demeure, jusqu’à un certain point, douteux,--mais certainement la probabilité est que Mme Marr avait été la juste cause, _causa teterrima_, de la discorde des deux hommes.

Mais les minutes se font nombreuses, les sables du sablier s’écoulent qui mesurent la durée de cette discorde sur la terre. Cette nuit, elle va cesser. Demain est le jour qu’en Angleterre on nomme dimanche, qu’en Écosse on nomme de son nom judaïque de Sabbat. Pour les deux nations, sous les noms différents, le jour a la même fonction: c’est pour toutes les deux le jour du repos. Pour toi aussi, Marr, ce sera le jour du repos, cela est écrit; et toi encore, jeune Marr, tu vas trouver le repos--toi et ta famille, et l’étranger qui est sous ton toit. Mais ce repos sera dans le monde qui se trouve au delà de la tombe. De ce côté de la tombe, vous allez dormir tous votre sommeil dernier.

C’était une nuit d’extraordinaires ténèbres; dans cet humble quartier de Londres, quelle que puisse être la nuit, lumineuse ou obscurcie, calme ou orageuse, toutes les boutiques restaient ouvertes les nuits du samedi jusqu’à minuit au moins, et beaucoup une bonne demi-heure en plus. Là, il n’y avait pas de superstition pédante et judaïque au sujet des limites exactes du dimanche. Au pis aller, le dimanche s’étendait depuis une heure du matin, le premier jour, jusqu’à huit heures du matin, le jour suivant, et accomplissait de la sorte un cercle de trente et une heures. C’était, assurément, bien assez long. Marr, particulièrement dans la soirée de ce samedi-là, eût été satisfait même qu’il fût plus court, à condition qu’il vînt plus tôt; car il avait peiné derrière son comptoir pendant seize heures.

Voici quelle était la situation de Marr dans la vie:--il tenait une petite boutique de bonneterie, et avait placé dans son fonds et dans la fourniture de sa boutique environ 180 livres sterling. Comme tous les hommes engagés dans le commerce, il éprouvait certaines inquiétudes. Il n’était qu’un tout nouveau débutant, et déjà de mauvaises dettes l’avaient alarmé, des effets venaient à maturité qui, vraisemblablement, ne coïncideraient pas avec des ventes en rapport. Mais, de par sa constitution, il était, comme sanguin, plein d’espérances. En ce temps-là c’était un jeune homme de 27 ans, robuste et de fraîche couleur, que ne gênaient qu’à un très faible point ses perspectives commerciales; toujours de belle humeur, se promettant (bien en vain!) pour cette nuit et la nuit suivante tout au moins, de reposer sa tête lasse et ses soucis sur le sein fidèle de sa douce, aimable jeune femme.

La famille de Marr se composait de cinq personnes, à savoir:

D’abord, lui-même, qui, si lui devait advenir la ruine dans les limites du langage commercial, aurait bien assez d’énergie pour se relever de nouveau, pareil à une pyramide de feu, et pour planer bien haut par-dessus la ruine plusieurs fois répétée. Oui, pauvre Marr, ce pourrait être ainsi, pourvu que tu fusses laissé à ton énergie native sans encombre; mais voici qu’à présent se tient de l’autre côté de la rue quelqu’un né de l’enfer et qui oppose son péremptoire refus à toutes tes perspectives les plus flatteuses.

La deuxième sur la liste de la famille se trouve sa jolie et aimable femme, laquelle est heureuse à la manière des épouses adolescentes, car elle n’a que 22 ans, et inquiète seulement (quand elle l’est) au sujet de son enfant adoré.

En troisième lieu, en effet, il y a dans un berceau, à moins de neuf pieds plus bas que la rue, je veux dire dans une cuisine chaude et agréable, et bercé à intervalles par la jeune mère, un bébé de huit mois. Depuis dix-neuf mois, Marr et elle sont mariés et c’est là leur premier né. Ne vous affligez pas pour l’enfant qui va devoir observer le profond repos du dimanche dans un autre monde; car pourquoi un orphelin, plongé jusqu’aux lèvres dans la pauvreté, une fois privé de ses père et mère, traînerait-il sur une terre étrangère et assassine?

En quatrième lieu, il y a un brave garçon, un apprenti, mettons de treize ans,--un garçon du Devonshire[56], d’une belle figure, tels que le sont pour la plupart les jeunes gens du Devonshire; content de sa place, pas surmené, traité avec bonté par son maître et par sa maîtresse.

Cinquièmement, et pour finir, fermant la marche de cette paisible famille, une servante, jeune femme adulte qui, très remarquable par la bonté de son cœur, occupait (comme il arrive souvent dans les familles de prétentions modestes quant au rang) une sorte de situation de sœur dans ses relations avec sa maîtresse.

Un grand changement démocratique s’effectue en ce moment précis (1854) et depuis vingt ans s’est effectué dans la société britannique. Des multitudes de personnes ont trouvé honteux de dire les mots «mon maître» et «ma maîtresse»; le terme qui vient les déposséder lentement est «mon employeur». Or, aux États-Unis, une telle expression hautement démocratique, encore que désagréable en tant qu’elle est l’inutile proclamation d’une indépendance que personne ne conteste, ne comporte, cependant, aucun mauvais effet durable. Les auxiliaires domestiques s’y trouvent assez généralement dans un état de transition qui aboutit si sûrement et si vite à les mettre eux-mêmes à la tête d’un établissement domestique leur appartenant en propre, qu’en effet ils ignorent, au moment présent, un rapport qui, tout compte fait, devra se dissoudre dans un an ou deux. Mais en Angleterre, où n’existe pas la même réserve de terres perpétuellement en excédent, la tendance de ce changement est pénible. Elle porte en soi l’expression affligeante et grossière de l’immunité quant à un joug, qui était en tout cas bien souvent léger et bénin. Ailleurs je développerai ce que je prétends dire.

Ici, apparemment, au service de Mme Marr, le principe en question se démontrait lui-même par la pratique. Mary, la servante, éprouvait un respect sincère et simple pour une maîtresse qu’elle voyait si fermement occupée de ses devoirs domestiques, et qui, si jeune, investie d’une légère autorité, ne l’exerçait jamais par caprice, mais la manifestait toujours d’une façon remarquable. D’après le témoignage de tous les voisins, elle se comportait, vis-à-vis de sa maîtresse, avec une nuance de respect discret, tout en se montrant ardente à la soulager, chaque fois que c’était possible, du poids de ses devoirs maternels, par les services joyeux et volontaires d’une vraie sœur.

Telle était la jeune femme que tout à coup, trois ou quatre minutes avant minuit, Marr appela du bord de l’escalier, la chargeant d’aller acheter des huîtres pour le souper de la famille. De quels minces hasards dépendent bien souvent de sérieux résultats qui durent la vie! Marr, occupé par les affaires de sa boutique, Mrs Marr, occupée par quelque indisposition et un réveil de son bébé, avaient oublié l’un et l’autre de s’inquiéter du souper. Le temps, de moment en moment, restreignait la possibilité d’un choix varié; et l’on commanda des huîtres, sans doute comme la chose la plus probable à trouver après que minuit aurait sonné. Et voilà que de cette circonstance insignifiante allait dépendre la vie de Mary! Qu’on l’eût envoyée chercher le souper comme à l’ordinaire entre dix et onze heures, il est bien certain qu’elle, le seul membre de la famille entière qui ait échappé à la tragique extermination, n’y eût pas échappé, il n’est que trop certain qu’elle aurait partagé la destinée commune.

Maintenant il était devenu nécessaire de faire vite, hâtivement; donc, ayant reçu de l’argent de Marr, un panier à la main, tête nue, Mary courut hors de la boutique. Ce fut dans la suite, à se le remémorer, un souvenir qui lui glaçait le cœur que, précisément en passant le seuil de la boutique, elle avait remarqué de l’autre côté de la rue, à la lumière des réverbères, la figure d’un homme, stationnaire à ce moment, mais qui l’instant d’après avait lentement bougé.

C’était Williams, ainsi qu’un petit incident, tout juste avant ou tout juste après (il est à présent impossible de dire lequel des deux) l’a prouvé suffisamment. Or, si l’on considère le désordre et la hâte inévitables de Mary dans les conjonctures posées, le temps à peine suffisant pour avoir chance de faire sa commission, il devient évident qu’elle a dû sentir se rattacher un sentiment profond de malaise mystérieux aux mouvements de cet inconnu, sans quoi, assurément, son attention ne se fût pas trouvée disponible pour si peu de chose.

Sur ce point même elle a jeté un peu de lumière pour ce qui pouvait, à demi consciemment, se passer alors dans son esprit. Elle disait que, nonobstant l’obscurité qui ne lui aurait pas permis de reconnaître les traits de l’homme ni de s’assurer de l’exacte direction de ses yeux, elle avait pourtant remarqué que, d’après son maintien quand il se mit en marche, et d’après la visible allure de sa personne, il devait être en train de regarder vers le nº 29.

Le petit incident auquel j’ai fait allusion et qui confirme l’opinion de Mary c’est que, à un moment très rapproché de minuit, le _watchman_, le veilleur de nuit, avait particulièrement remarqué cet étranger. Il l’avait observé qui regardait continuellement dans la fenêtre de la boutique de Marr, et il avait trouvé cette action, en la rapprochant des apparences de l’homme, tellement suspecte qu’il entra dans la boutique de Marr pour lui communiquer ce qu’il avait vu.

Il établit ce fait, plus tard, devant les magistrats, en ajoutant que, dans la suite, c’est-à-dire très peu de minutes après minuit (huit ou dix minutes, probablement, après le départ de Mary), comme il repassait, selon sa tournée ordinaire d’une demi-heure, Marr lui avait demandé de l’aider à fermer ses volets. Ce fut là la dernière communication entre eux; et le watchman avertit Marr que le mystérieux étranger semblait, cette fois, s’être éloigné et qu’il ne s’était plus fait voir depuis le premier avis donné par le watchman à Marr.

Il est hors de doute que Williams avait observé la visite du watchman à Marr, et qu’ainsi son attention avait été attirée sur l’indiscrétion de son propre maintien, si bien que l’avertissement, donné inefficacement à Marr, c’est Williams qui en avait tenu compte.

Et, c’est à peine si on peut le mettre davantage en doute, le _chien sanguinaire_ avait commencé son œuvre dans la minute qui suivit celle où le watchman aida Marr à poser ses volets, en voici la raison:

Ce qui empêchait Williams de commencer plus tôt, c’était l’exposition de tout l’intérieur de la boutique aux regards des passants de la rue. Il était indispensable que les volets fussent fermés avec soin pour que Williams pût, en sécurité, se mettre à l’ouvrage. Mais, dès que cette précaution préliminaire serait prise et qu’il se serait assuré un abri contre la vue du public, ne perdre aucun moment par un retard devenait dès lors d’une bien plus grande importance qu’il ne l’avait été primitivement de ne rien hasarder par de la précipitation. Tout dépendait de ce fait, pénétrer avant que Marr eût clos la porte.

Toute autre manière d’entrer (par exemple, en attendant le retour de Mary pour faire son entrée en même temps qu’elle), on le verra, Williams y aurait compromis un précieux avantage que, si on lit ses actions muettes dans leur exacte ordonnance, il a dû, le lecteur va le comprendre, mettre à profit.

Williams attendit, par nécessité, que le bruit des pas du watchman se fût éloigné; il attendit peut-être trente secondes; passé ce danger, le danger prochain était que Marr se mît à clore sa porte: un tour de clé, et l’entrée était fermée à l’assassin. C’est pourquoi il s’élança au dedans, et d’un mouvement adroit de la main gauche il tourna, sans doute, la clé, sans laisser Marr s’apercevoir de ce stratagème fatal. Il est en vérité admirable et des plus intéressants de suivre la marche successive du monstre, et de noter l’absolue certitude avec laquelle les silencieux hiéroglyphes de l’affaire nous décèlent tout le processus et les mouvements du drame sanglant, non moins sûrement et aussi pleinement que si nous avions été nous-mêmes cachés dans la boutique de Marr ou que si nous avions contemplé du haut des cieux de pitié, ce vautour infernal qui ne savait pas ce que pitié veut dire.

Qu’il ait caché à Marr son artifice secret et rapide quant à la serrure, cela est évident; parce que sinon, Marr eût aussitôt pris l’alarme, surtout après ce que le watchman lui avait communiqué! Or on verra bientôt que Marr ne s’était pas alarmé. Certes, pour le plein succès de Williams, il importait, au plus haut degré, d’empêcher et de prévenir tout hurlement, tout cri d’agonie de Marr. De telles clameurs et dans une situation si légèrement défendue contre la rue, je veux dire par les murs les plus minces, se font entendre du dehors à peu près aussi clairement que si elles s’élevaient dans la rue. Ces clameurs, il était donc indispensable de les étouffer. Elles furent étouffées; et le lecteur va comprendre comment.