De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts
Part 12
[57] Je ne me rappelle pas chronologiquement l’histoire de l’éclairage au gaz. Mais à Londres, bien longtemps après que M. Winsor eût démontré la valeur de l’éclairage au gaz et son applicabilité aux usages de la rue, différents quartiers furent empêchés, durant plusieurs années, de recourir à ce procédé nouveau, en raison de vieux contrats avec les marchands d’huile, lesquels portaient sur un grand nombre d’années. (_Note de De Quincey._)
[58] De Quincey avait dirigé, du 11 juillet 1818 au 5 novembre 1819, un journal tory de province: _the Westmorland Gazette_, et il aimait à en emplir les colonnes de comptes rendus ou de procès d’assassinats. L’auteur d’un opuscule publié sous ce titre _De Quincey’s Editorship of the Westmorland Gazette_, M. Charles Pollitt de Kendal fait la citation suivante d’un avis _éditorial_ paru dans le nº du 8 août 1818: «On remarquera que, cette semaine, nos colonnes sont occupées presque exclusivement par les comptes rendus des assises. Nous avons cru bon de leur donner la préférence sur toutes autres nouvelles tant du pays que de l’extérieur, pour les trois raisons que voici: (1) parce que ces comptes rendus présentent pour toutes les classes de la société un intérêt également puissant; (2) parce qu’ils sont pour les classes les moins instruites d’un bénéfice très spécial en ce qu’ils leur enseignent les devoirs sociaux sous la forme la plus frappante, c’est-à-dire, non pas en tant qu’abstraction de tout ce qui les peut expliquer, illustrer et fortifier (comme les termes dépouillés de la Loi), mais exemplifiés (ou, comme disent les logiciens, _concrétés_) par les détails actuels d’un cas intéressant, rapprochés des pénalités qui frappent celui qui les néglige ou les viole; (3) parce qu’ils offrent les meilleures indications des conditions morales d’une société.»--On pense, au demeurant, que cette pratique de De Quincey ne fut pas pour peu de chose dans la détermination prise par les propriétaires du journal d’en confier à quelque autre la direction. (M)
[59] Que le lecteur disposé à regarder comme exagérée ou romantique la méchanceté diabolique imputée à Williams, veuille bien se souvenir que, sinon le désir luxurieux de se réchauffer et de s’ébattre dans l’angoisse désespérée d’une agonie, il n’avait aucun motif, grand ni petit, pour tenter d’assassiner cette jeune fille. Elle n’avait rien vu, rien entendu; elle dormait profondément, et sa porte était fermée. Il savait donc que, comme témoin contre lui, elle serait aussi inutile qu’aucun des trois cadavres. Et pourtant il s’occupait à préparer cet assassinat quand l’alarme de la rue est venu l’interrompre. (_Note de De Quincey._)
[60] Le roi papiste Jacques II, le dernier Stuart, dans ses entreprises contre l’église alors populaire et constitutionnelle d’Angleterre, cherchait à se faire un appui chez les protestants non-conformistes, presbytériens et autres, dont il eût redouté peu la rivalité, une fois triomphant. C’est dans cette vue qu’il avait publié une déclaration, au reste fort hypocrite, de tolérance. Sept prélats, Lloyde, évêque de St-Asaph, Ken de Bath et Wells, Turner d’Ely, Lake de Chichester, White de Peterborough, et Trelawney de Bristol, sous la présidence de Strange, archevêque de Canterbury, rédigèrent en commun une pétition au roi. Ils l’y suppliaient de ne pas insister sur la lecture publique, qu’il voulait imposer, de cette déclaration, se basant principalement sur le fait que le Parlement avait déclaré illégale la prérogative que le roi prétendait exercer au nom de son pouvoir absolu. Les évêques furent appelés au Conseil, interrogés, arrêtés aussitôt et dirigés sur la Tour de Londres.
Mais lorsque le peuple «les vit emmenés sous une garde, embarqués sur la rivière et conduits vers la tour, toute son affection pour la liberté, tout son zèle pour la religion, éclatèrent à la fois, et de toutes parts on le vit courir en foule à ce spectacle attendrissant. Les rives de la Tamise furent couvertes de spectateurs prosternés qui demandaient la bénédiction de leurs pasteurs, et qui imploraient la protection du ciel dans le danger dont leur religion et leur patrie étaient menacées. Les soldats, saisis de la contagion du même esprit, se jetèrent à genoux devant leurs prélats, et implorèrent la bénédiction des criminels dont on leur avait confié la garde. Quelques anglicans des plus zélés entrèrent dans l’eau, pour recevoir de plus près les bénédictions que ces illustres captifs distribuaient autour d’eux!... etc.» (DAVID HUME, _Hist. d’Angleterre_.)
On peut juger si, après l’acquittement unanime des évêques, la joie fut grande: même dans le camp de Hounslow, où le roi en personne se trouvait, les soldats donnèrent les plus éclatantes marques d’une joie tumultueuse, sans se soucier de sa présence.
[61] _Révolte de l’Islam_, (_Laon and Cythna_) chant XII.
[62] Un _furlong_, mesure valant exactement: mètres 201,16437.
[63] En français, dans le texte.
[64] En publiant «de l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts», je me suis cru obligé de revenir sur Williams, le redoutable assassin de Londres, de la génération précédente, non seulement parce que les amateurs ont tant insisté sur ses mérites d’artiste suprême aussi bien pour la grandeur du dessein que pour l’ampleur du style, non-seulement parce que, mis à part l’intérêt momentané qu’y attache mon ouvrage, l’homme en lui-même méritait un souvenir pour son audace incomparable combinée avec une telle subtilité de serpent et aussi l’amabilité insinuante de ses façons;--mais encore parce que, outre l’homme, les _œuvres_ de l’homme (les deux, surtout qui firent une si grande impression sur la nation en 1812) furent par elles-mêmes les plus impressionnantes dont on se souvienne. Southey en exprimait bien la supériorité, lorsqu’il m’a dit qu’elles prenaient place au nombre des rares événements domestiques qui, pour la profondeur et l’étendue de l’horreur, s’étaient haussés à la dignité d’un intérêt _national_. Je dois ajouter que cet intérêt était accrû par le mystère qui enveloppait ces assassinats: mystère touchant plusieurs points, mais spécialement en ce qui concernait une question importante: l’assassin avait-il des complices?[65] Il y a donc de nombreux motifs tant dans le caractère infernal de l’homme que dans le mystère qui l’environne, pour justifier ce post-scriptum à l’écrit original. De plus, après un laps de quarante-deux années, l’homme et ses actes se sont effacés de la connaissance de la génération présente. Néanmoins, je sens que ma relation est beaucoup trop prolixe. Je l’ai senti au moment même où je l’écrivais, mais il m’a été impossible d’y rien corriger, tant je pouvais peu exercer de contrôle sur les agitations affligeantes et l’impatience insurmontable de ma maladie nerveuse. (_Note de De Quincey._)
[65] D’après excédent des probabilités, les amateurs sont définitivement tombés d’accord que Williams a dû commettre, tout seul, ces atrocités. Cependant, au nombre des présomptions qui rendent plausible l’opinion contraire, se trouve celle-ci: quelques heures après le dernier assassinat, un homme fut arrêté à Barnet (le premier relais sur une des routes du Nord), porteur d’une certaine quantité d’argenterie. Il refusa avec fermeté de dire comment il se l’était procurée et où il allait. Il lut avec empressement dans les journaux quotidiens qu’on lui laissa voir les interrogatoires de Williams devant la police, et, le jour même où fut annoncée la fin de Williams, lui aussi se suicidait dans sa cellule. (De Q.)
Chartres.--Imp. GARNIER, rue du Grand-Cerf, 15.