Part 9
Dans ces moments décisifs, l'une gagne autant que l'autre perd; l'âme prosaïque reçoit justement le degré de chaleur qui lui manque habituellement, tandis que la pauvre âme tendre devient folle par excès de sentiment, et, qui plus est, a la prétention de cacher sa folie. Tout occupée à gouverner ses propres transports, elle est bien loin du sang-froid qu'il faut pour prendre ses avantages, et elle sort brouillée d'une visite où l'âme prosaïque eût fait un grand pas. Dès qu'il s'agit des intérêts trop vifs de sa passion, une âme tendre et fière ne peut pas être éloquente auprès de ce qu'elle aime; ne pas réussir lui fait trop de mal. L'âme vulgaire, au contraire, calcule juste les chances de succès, ne s'arrête pas à pressentir la douleur de la défaite, et, fière de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de l'âme tendre, qui, avec tout l'esprit possible, n'a jamais l'aisance nécessaire pour dire les choses les plus simples et du succès le plus assuré. L'âme tendre, bien loin de pouvoir rien arracher par force, doit se résigner à ne rien obtenir que de la _charité_ de ce qu'elle aime. Si la femme qu'on aime est vraiment sensible, l'on a toujours lieu de se repentir d'avoir voulu se faire violence pour lui parler d'amour. On a l'air honteux, on a l'air glacé, on aurait l'air menteur, si la passion ne se trahissait pas à d'autres signes certains. Exprimer ce qu'on sent si vivement et si en détail, à tous les instants de la vie, est une corvée qu'on s'impose, parce qu'on a lu des romans, car, si l'on était naturel, on n'entreprendrait jamais une chose si pénible. Au lieu de vouloir parler de ce qu'on sentait il y a un quart d'heure, et de chercher à faire un tableau général et intéressant, on exprimerait avec simplicité le détail de ce qu'on sent dans le moment; mais non, l'on se fait une violence extrême pour réussir moins bien, et comme l'évidence de la sensation actuelle manque à ce qu'on dit, et que la mémoire n'est pas libre, on trouve convenables dans le moment et l'on dit des choses du ridicule le plus humiliant.
Quand enfin, après une heure de trouble, cet effort extrêmement pénible est fait de se retirer des jardins enchantés de l'imagination, pour jouir tout simplement de la présence de ce qu'on aime, il se trouve souvent qu'il faut s'en séparer.
Tout ceci paraît une extravagance. J'ai vu mieux encore, c'était un de mes amis qu'une femme, qu'il aimait à l'idolâtrie, se prétendant offensée de je ne sais quel manque de délicatesse qu'on n'a jamais voulu me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la force de caractère de Salviati pour qu'elle ne parût pas au dehors.
Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente pour qu'on puisse trouver du plaisir. L'on parle beaucoup sans s'écouter; souvent l'on dit le contraire de ce qu'on pense. On s'embarque dans des raisonnements qu'on est obligé de couper court, à cause de leur ridicule, si l'on vient à se réveiller et à s'écouter. L'effort qu'on se fait est si violent, qu'on a l'air froid. L'amour se cache par son excès.
Loin d'elle l'imagination était bercée par les plus charmants dialogues; l'on trouvait les transports les plus tendres et les plus touchants. On se croit ainsi pendant dix ou douze jours l'audace de lui parler; mais, l'avant-veille de celui qui devrait être heureux, la fièvre commence et redouble à mesure qu'on approche de l'instant terrible.
Au moment d'entrer dans son salon, l'on est réduit, pour ne pas dire ou faire des sottises incroyables, à se cramponner à la résolution de garder le silence, et de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir de sa figure. A peine en sa présence, il survient comme une sorte d'ivresse dans les yeux. On se sent porté comme un maniaque à faire des actions étranges, on a le sentiment d'avoir deux âmes: l'une pour faire, et l'autre pour blâmer ce qu'on fait. On sent confusément que l'attention forcée donnée à la sottise rafraîchirait le sang un moment, en faisant perdre de vue la fin de la visite et le malheur de la quitter pour quinze jours.
S'il se trouve là quelque ennuyeux qui conte une histoire plate, dans son inexplicable folie, le pauvre amant, comme s'il était curieux de perdre des moments si rares, y devient tout attention. Cette heure, qu'il se promettait si délicieuse, passe comme un trait brûlant, et cependant il sent, avec une indicible amertume, toutes les petites circonstances qui lui montrent combien il est devenu étranger à ce qu'il aime. Il se trouve au milieu d'indifférents qui font visite, et il se voit le seul qui ignore tous les petits détails de sa vie de ces jours passés. Enfin il sort; et, en lui disant froidement adieu, il a l'affreux sentiment d'être à quinze jours de la revoir; nul doute qu'il souffrirait moins à ne jamais voir ce qu'il aime. C'est dans le genre, mais bien plus noir, du duc de Policastro, qui tous les six mois faisait cent lieues pour voir un quart d'heure, à Lecce, une maîtresse adorée et gardée par un jaloux.
On voit bien ici la volonté sans influence sur l'amour: outré contre sa maîtresse et contre soi-même, comme l'on se précipiterait dans l'indifférence avec fureur! Le seul bien de cette visite est de renouveler le trésor de la cristallisation.
La vie pour Salviati était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la soirée où il lui avait été permis de voir Mme ***; par exemple, il fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne rentrait pas chez lui de peur de céder à la tentation de se brûler la cervelle.
J'ai vu ce soir-là que les romanciers ont très mal peint le moment du suicide. «Je suis altéré, me disait Salviati d'un air simple, j'ai besoin de prendre ce verre d'eau.» Je ne combattis point sa résolution, je lui fis mes adieux; et il se mit à pleurer.
D'après le trouble qui accompagne les discours des amants, il ne serait pas sage de tirer des conséquences trop pressées d'un détail isolé de la conversation. Ils n'accusent juste leurs sentiments que dans les mots imprévus; alors c'est le cri du coeur. Du reste, c'est de la physionomie de l'ensemble des choses dites que l'on peut tirer des inductions. Il faut se rappeler qu'assez souvent un être très ému n'a pas le temps d'apercevoir l'émotion de la personne qui cause la sienne.
CHAPITRE XXV
La présentation.
A la finesse, à la sûreté de jugement avec lesquelles je vois les femmes saisir certains détails, je suis plein d'admiration; un instant après, je les vois porter au ciel un nigaud, se laisser émouvoir jusqu'aux larmes par une fadeur, peser gravement comme trait de caractère une plate affectation. Je ne puis concevoir tant de niaiserie. Il faut qu'il y ait là quelque loi générale que j'ignore.
Attentives à _un_ mérite d'un homme, et entraînées par _un_ détail, elles le sentent vivement et n'ont plus d'yeux pour le reste. Tout le fluide nerveux est employé à jouir de cette qualité, il n'en reste plus pour voir les autres.
J'ai vu les hommes les plus remarquables être présentés à des femmes de beaucoup d'esprit; c'était toujours un grain de prévention qui décidait de l'effet de la première vue.
Si l'on veut me permettre un détail familier, je conterai que l'aimable colonel L. B... allait être présenté à Mme Struve de Koenigsberg; c'est une femme du premier ordre. Nous nous disions: _Farà colpo?_ (fera-t-il effet?) Il s'engage un pari. Je m'approche de Mme de Struve, et lui conte que le colonel porte deux jours de suite ses cravates; le second jour, il fait la lessive du Gascon; elle pourra remarquer sur sa cravate des plis verticaux. Rien de plus évidemment faux.
Comme j'achevais, on annonce cet homme charmant. Le plus petit fat de Paris eût produit plus d'effet. Remarquez que Mme de Struve aimait; c'est une femme honnête, et il ne pouvait être question de galanterie entre eux.
Jamais deux caractères n'ont été plus faits l'un pour l'autre. On blâmait Mme de Struve d'être romanesque, et il n'y avait que la vertu, poussée jusqu'au romanesque, qui pût toucher L. B... Elle l'a fait fusiller très jeune.
Il a été donné aux femmes de sentir, d'une manière admirable, les nuances d'affection, les variations les plus insensibles du corps humain, les mouvements les plus légers des amours-propres.
Elles ont à cet égard un organe qui nous manque; voyez-les soigner un blessé.
Mais peut-être aussi ne voient-elles pas ce qui est esprit, combinaison morale. J'ai vu les femmes les plus distinguées se charmer d'un homme d'esprit qui n'était pas moi, et tout d'un temps, et presque du même mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais attrapé comme un connaisseur qui voit prendre les plus beaux diamants pour des strass, et préférer les strass s'ils sont plus gros.
J'en concluais qu'il faut tout oser auprès des femmes. Là, où le général Lassale a échoué, un capitaine à moustaches et à jurements réussit[60]. Il y a sûrement dans le mérite des hommes tout un côté qui leur échappe.
[60] Posen, 1807.
Pour moi, j'en reviens toujours aux lois physiques. Le fluide nerveux, chez les hommes, s'use par la cervelle, et chez les femmes par le coeur; c'est pour cela qu'elles sont plus sensibles. Un grand travail obligé et dans le métier que nous avons fait toute la vie, console, et pour elles rien ne peut les consoler que la distraction.
Appiani, qui ne croit à la vertu qu'à la dernière extrémité, et avec lequel j'allais ce soir à la chasse des idées, en lui exposant celles de ce chapitre, me répond:
«La force d'âme qu'Éponine employait avait un dévouement héroïque à faire vivre son mari dans la caverne sous terre, et à l'empêcher de tomber dans le désespoir, s'ils eussent vécu tranquillement à Rome, elle l'eût employée à lui cacher un amant, il faut un aliment aux âmes fortes.»
CHAPITRE XXVI
De la pudeur.
Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est peut-être la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du bonheur.
On a observé que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c'est qu'obligés de plonger la tête dans l'eau, ils sont sans défense en ce moment. Après avoir considéré ce qui se passe à Otaïti[61], je ne vois pas d'autre base naturelle à la pudeur.
[61] Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques animaux, la femelle semble se refuser au moment où elle se donne. C'est à l'anatomie comparée que nous devons demander les plus importantes révélations sur nous-mêmes.
L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares.
Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination, c'est lui donner la vie.
La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant qu'elles auront.
Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croit devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l'homme qu'on aime, donne un moment de plaisir vif[62]; s'il a l'air de la blâmer ou seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n'est pas égal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de paraître un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un sentiment de honte qui doit rendre même l'amant moins cher. Une soirée passée gaiement, à l'étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée à ce prix. La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu ce genre de torts doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s'étonner de la force d'une habitude à laquelle les plus légères infractions sont punies par la honte la plus atroce?
[62] Fait voir son amour d'une façon nouvelle.
Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de l'amour; on ne saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment, rien n'est plus simple; l'âme s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à désirer; on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.
Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces deux choses étant cause et effet vont difficilement l'une sans l'autre, doit contracter des habitudes de froideur que les gens qu'elles déconcertent appellent de la pruderie.
L'accusation est d'autant plus spécieuse, qu'il est très difficile de garder un juste milieu; pour peu qu'une femme ait peu d'esprit et beaucoup d'orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu'en fait de pudeur on n'en saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit insultée si l'on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une Anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir quittant le salon avec son mari; et, ce qui est plus grave, elle croit blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre que ce mari[63]. C'est peut-être à cause d'une attention si délicate que les Anglais, gens d'esprit, laissent voir tant d'ennui de leur bonheur domestique. A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil[64]?
[63] Voir l'admirable peinture de ces moeurs ennuyeuses à la fin de _Corinne_; et Mme de Staël a flatté le portrait.
[64] La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens qui croient leur devoir tout.
En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler touchantes, m'inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n'est plus pénible.
Il faut s'attendre à trouver _incalculable_ la force des habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se faire l'égale d'une femme distinguée.
L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.
La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que Mme M... eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui disais-je.--«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres[65].»
[65] On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez pour une femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.»
Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus digne d'être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s'il se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte l'histoire de Mme M... Nous raisonnons là-dessus: «Écoutez, me dit-elle, si l'homme qui se permet cette action était aimable auparavant aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on l'aimera.»--J'avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue jetée sur les profondeurs du coeur humain. Je lui ai répondu au bout d'un silence:--«Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences?»
Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à l'orgueil féminin, à l'habitude de la pudeur et de ses excès, à certaines _délicatesses_, la plupart dépendant uniquement d'_associations de sensations_[66], qui ne peuvent pas exister chez les hommes, et souvent _délicatesses_ non fondées dans la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici qu'autant qu'on se serait permis d'écrire sur ouï-dire.
[66] La pudeur est une des sources du goût pour la parure; par tel ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que la parure est déplacée dans la vieillesse.
Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait trente ans.
Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque chose qui revient à ceci:
«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais à préférer apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours été avare même des préférences les plus légères.» C'est en faveur de cet amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable montre de la froideur à l'homme qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde vient de l'orgueil des femmes; la troisième source d'exagération, c'est l'orgueil des maris.
Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.
La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami, dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.»
Vive satisfaction de _Constance_, s'écriant après la victoire de son amant: «Que je suis heureuse de ne m'être donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée avec mon mari!»
Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble pleine de fraîcheur.
Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets d'une dame de Séville abandonnée par son amant. J'ai besoin qu'on se rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien accorder un peu d'indulgence à mon style[67].
[67] Note 65.
* * * * *
Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularités dans la _pudeur_.
1º L'on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement réservée, donc souvent affectation; l'on ne rit pas, par exemple, des choses qui amusent le plus; donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce qu'il faut de pudeur[68]. C'est pour cela que beaucoup de femmes n'en ont pas assez en petit comité, ou, pour parler plus juste, n'exigent pas que les contes qu'on leur fait soient assez gazés, et ne perdent leurs voiles qu'à mesure du degré d'ivresse et de folie[69].
[68] Voir le ton de la société à Genève, surtout dans les familles _du haut_; utilité d'une cour pour corriger par le ridicule la tendance à la pruderie; Duclos faisant des contes à Mme de Rochefort: «En vérité, vous nous croyez trop honnêtes femmes.» Rien n'est ennuyeux au monde comme la pudeur non sincère.
[69] Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne entre le conte que tu nous commences et ce que nous disons à cette heure.
Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu'elle doit imposer à plusieurs femmes, que la plupart d'entre elles n'estiment rien tant dans un homme que l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie pour du caractère?
2º Deuxième loi: mon amant m'en estimera davantage.
3º La force de l'habitude l'emporte même dans les instants les plus passionnés.
4º La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à l'amant: elle lui fait sentir quelles lois l'on transgresse pour lui.
5º Et aux femmes des plaisirs plus _enivrants_; comme ils font vaincre une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l'âme. Le comte de Valmont se trouve à minuit dans la chambre à coucher d'une jolie femme, cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être une fois tous les deux ans; la rareté et la pudeur doivent donc préparer aux femmes des plaisirs infiniment plus vifs[70].
[70] C'est l'histoire du tempérament mélancolique comparé au tempérament sanguin. Voyez une femme vertueuse, même de la vertu mercantile de certains dévots (vertueuse moyennant récompense centuple dans un paradis), et un roué de quarante ans blasé. Quoique le Valmont des _Liaisons dangereuses_ n'en soit pas encore là, la présidente de Tourvel est plus heureuse que lui tout le long du livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit, en eût eu davantage, telle eût été la moralité de son ingénieux roman.
6º L'inconvénient de la pudeur, c'est qu'elle jette sans cesse dans le mensonge.
7º L'excès de la pudeur et sa sévérité découragent d'aimer les âmes tendres et timides[71], justement celles qui sont faites pour donner et sentir les délices de l'amour.
[71] Le tempérament mélancolique, que l'on peut appeler le tempérament de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distinguées et les plus faites pour aimer donner la préférence, faute d'esprit, au prosaïque tempérament sanguin. Histoire d'Alfred, Grande Chartreuse, 1810.
Je ne connais pas d'idée qui m'engage plus à voir ce qu'on appelle mauvaise compagnie.
(Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)
Toutes les femmes sont les mêmes pour le fond des mouvements de coeur et des passions; les _formes_ des passions sont différentes. Il y a la différence que donne une plus grande fortune, une plus grande culture de l'esprit, l'habitude de plus hautes pensées, et par-dessus tout, et malheureusement, un orgueil plus irritable.
Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins du monde une bergère des Alpes. Mais, une fois en colère, la princesse et la bergère ont les mêmes mouvements de passion.
(_Note unique de l'éditeur._)
8º Chez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs amants, la pudeur est un obstacle à l'aisance des manières, c'est ce qui les expose à se laisser un peu mener par leurs amies qui n'ont pas le même manque[72] à se reprocher. Elles donnent de l'attention à chaque cas particulier, au lieu de s'en remettre aveuglément à l'habitude. Leur pudeur délicate communique à leurs actions quelque chose de contraint; à force de naturel, elles se donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette gaucherie tient à la grâce céleste.
[72] Mot de M...
Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse, c'est que ces âmes angéliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse d'interrompre leur rêverie, pour s'éviter la peine de parler, et de trouver quelque chose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement sur son bras[73].
[73] Vol. _Guarna_.