De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve

Part 31

Chapter 313,899 wordsPublic domain

Le jour suivant, il apporta un livre; seulement il eût été bien en peine de dire ce qu'il y avait dans les pages qu'il lisait; mais, s'il n'eût pas eu un livre, il en eût souhaité un. Enfin, à son inexprimable plaisir, vers les trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement vers l'allée de platanes sur le bord du lac; il la vit prendre la direction de la chaussée, coiffée d'un grand chapeau de paille d'Italie. Elle s'approcha de l'arbre fatal; son air était abattu. Avec le secours de sa lunette, il s'assura parfaitement de l'air abattu. Il la vit prendre les deux bouquets qu'il y avait placés le matin, les mettre dans son mouchoir et disparaître en courant avec la rapidité de l'éclair. Ce trait fort simple acheva la conquête de son coeur. Cette action fut si vive, si prompte, qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait conservé l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que devait-il penser de cette démarche singulière? Allait-elle montrer les deux bouquets à sa gouvernante? Dans ce cas, Ernestine n'était qu'une enfant, et lui plus enfant qu'elle de s'occuper à ce point d'une petite fille. «Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom; moi seul je sais ma folie, et je m'en suis pardonné bien d'autres.»

Philippe quitta d'un air très froid son réduit, et alla, tout pensif, chercher son cheval, qu'il avait laissé chez un paysan à une demi-lieue de là. «Il faut convenir que je suis encore un grand fou!» se dit-il en mettant pied à terre dans la cour du château de Mme Dayssin. En entrant au salon, il avait une figure immobile, étonnée, glacée. Il n'aimait plus.

Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant sa cravate. Il n'avait d'abord guère d'envie de faire trois lieues pour aller se blottir dans un fourré, afin de regarder un arbre; mais il ne se sentit le désir d'aller nulle autre part. «Cela est bien ridicule», se disait-il. Oui, mais ridicule aux yeux de qui? D'ailleurs, il ne faut jamais manquer à la fortune. Il se mit à écrire une lettre fort bien faite, par laquelle, comme un autre Lindor, il déclarait son nom et ses qualités. Cette lettre si bien faite eut, comme on se le rappelle peut-être, le malheur d'être brûlée sans être lue de personne. Les mots de la lettre que notre héros écrivit en y pensant le moins, la signature _Philippe Astézan_, eurent seuls l'honneur de la lecture. Malgré de fort beaux raisonnements, notre homme raisonnable n'en était pas moins caché dans son gîte ordinaire au moment où son nom produisit tant d'effet; il vit l'évanouissement d'Ernestine en ouvrant sa lettre; son étonnement fut extrême.

Le jour d'après, il fut obligé de s'avouer qu'il était amoureux; ses actions le prouvaient. Il revint tous les jours dans le petit bois, où il avait éprouvé des sensations si vives. Mme Dayssin devant bientôt retourner à Paris, Philippe se fit écrire une lettre et annonça qu'il quittait le Dauphiné pour aller passer quinze jours en Bourgogne auprès d'un oncle malade. Il prit la poste, et fit si bien en revenant par une autre route, qu'il ne se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois. Il s'établit à deux lieues du château du comte de S***, dans les solitudes de Crossey, du côté opposé au château de Mme Dayssin, et de là, chaque jour, il venait au bord du petit lac. Il y vint trente-trois jours de suite sans y voir Ernestine: elle ne paraissait plus à l'église; on disait la messe au château; il s'en approcha sous un déguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir Ernestine. Rien ne lui parut pouvoir égaler l'expression noble et naïve à la fois de ses traits. Il se disait: «Jamais auprès d'une telle femme je ne connaîtrais la satiété.» Ce qui touchait le plus Astézan, c'était l'extrême pâleur d'Ernestine et son air souffrant. J'écrirais dix volumes comme Richardson si j'entreprenais de noter toutes les manières dont un homme, qui d'ailleurs ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait l'évanouissement et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il résolut d'avoir un éclaircissement avec elle, et pour cela de pénétrer dans le château. La timidité, être timide à trente-cinq ans! la timidité l'en avait longtemps empêché. Ses mesures furent prises avec tout l'esprit possible, et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche d'un indifférent l'annonce du départ de Mme Dayssin, toute l'adresse de Philippe était perdue, ou du moins il n'aurait pu voir l'amour d'Ernestine que dans sa colère. Probablement il aurait expliqué cette colère par l'étonnement de se voir aimée par un homme de son âge. Philippe se serait cru méprisé, et, pour oublier ce sentiment pénible, il eût eu recours au jeu ou aux coulisses de l'Opéra, et fût devenu plus égoïste et plus dur en pensant que la jeunesse était tout à fait finie pour lui.

Un _demi-monsieur_, comme on dit dans le pays, maire d'une commune de la montagne et camarade de Philippe pour la chasse au chamois, consentit à l'amener, sous le déguisement de son domestique, au grand dîner du château de S***, où il fut reconnu par Ernestine.

Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement, eut une idée affreuse: «Il va croire que je l'aime à l'étourdie, sans le connaître; il me méprisera comme un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoindre sa Mme Dayssin; je ne le verrai plus.» Cette idée cruelle lui donna le courage de se lever et de monter chez elle. Elle y était depuis deux minutes quand elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre de son appartement. Elle pensa que c'était sa gouvernante, et se leva, cherchant un prétexte pour la renvoyer. Comme elle s'avançait vers la porte de sa chambre, cette porte s'ouvre: Philippe est à ses pieds.

«Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma démarche, lui dit-il; je suis au désespoir depuis deux mois; voulez-vous de moi pour époux?»

Ce moment fut délicieux pour Ernestine. «Il me demande en mariage, se dit-elle; je ne dois plus craindre Mme Dayssin.» Elle cherchait une réponse sévère, et, malgré des efforts incroyables, peut-être elle n'eût rien trouvé. Deux mois de désespoir étaient oubliés; elle se trouvait au comble du bonheur. Heureusement, à ce moment, on entendit ouvrir la porte de l'antichambre. Ernestine lui dit: «Vous me déshonorez.--N'avouez rien!» s'écria Philippe d'une voix contenue, et, avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la muraille et le joli lit d'Ernestine, blanc et rose. C'était la gouvernante, fort inquiète de la santé de sa pupille, et l'état dans lequel elle la retrouva était fait pour augmenter ses inquiétudes. Cette femme fut longue à renvoyer. Pendant son séjour dans la chambre, Ernestine eut le temps de s'accoutumer à son bonheur; elle put reprendre son sang-froid. Elle fit une réponse superbe à Philippe quand, la gouvernante étant sortie, il risqua de paraître.

Ernestine était si belle aux yeux de son amant, l'expression de ses traits si sévère, que le premier mot de sa réponse donna l'idée à Philippe que tout ce qu'il avait pensé jusque-là n'était qu'une illusion, et qu'il n'était pas aimé. Sa physionomie changea tout à coup et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au désespoir. Ernestine, émue jusqu'au fond de l'âme de son air désespéré, eut cependant la force de le renvoyer. Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulière entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait suppliée de lui permettre de demander sa main, elle avait répondu que ses affaires, comme ses affections, devaient le rappeler à Paris. Il s'était écrié alors que la seule affaire au monde était de mériter le coeur d'Ernestine, qu'il jurait à ses pieds de ne pas quitter le Dauphiné tant qu'elle y serait, et de ne rentrer de sa vie dans le château qu'il avait habité avant de la connaître.

Ernestine fut presque au comble du bonheur. Le jour suivant, elle revint au pied du grand chêne, mais bien escortée par la gouvernante et le vieux botaniste. Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout un billet. Au bout de huit jours, Astézan l'avait presque décidée à répondre à ses lettres lorsque, une semaine après, elle apprit que Mme Dayssin était revenue de Paris en Dauphiné. Une vive inquiétude remplaça tous les sentiments dans le coeur d'Ernestine. Les commères du village voisin, qui, dans cette conjoncture, sans le savoir, décidaient du sort de sa vie, et qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui dirent enfin que Mme Dayssin, remplie de colère et de jalousie, était venue chercher son amant, Philippe Astézan, qui, disait-on, était resté dans le pays avec l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer aux austérités de l'ordre, il s'était retiré dans les solitudes de Crossey. On ajoutait que Mme Dayssin était au désespoir.

Ernestine sut quelques jours après que jamais Mme Dayssin n'avait pu parvenir à voir Philippe, et qu'elle était repartie furieuse pour Paris. Tandis qu'Ernestine cherchait à se faire confirmer cette douce certitude, Philippe était au désespoir; il l'aimait passionnément et croyait n'en être point aimé. Il se présenta plusieurs fois sur ses pas, et fut reçu de manière à lui faire penser que, par ses entreprises, il avait irrité l'orgueil de sa jeune maîtresse. Deux fois il partit pour Paris, deux fois, après avoir fait une vingtaine de lieues, il revint à sa cabane, dans les rochers de Crossey. Après s'être flatté d'espérances que maintenant il trouvait conçues à la légère, il cherchait à renoncer à l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie anéantis pour lui.

Ernestine, plus heureuse, était aimée, elle aimait. L'amour régnait dans cette âme que nous avons vue passer successivement par les sept périodes diverses qui séparent l'indifférence de la passion, et au lieu desquelles le vulgaire n'aperçoit qu'un seul changement, duquel encore il ne peut expliquer la nature.

Quant à Philippe Astézan, pour le punir d'avoir abandonné une ancienne amie aux approches de ce qu'on peut appeler l'époque de la vieillesse pour les femmes, nous le laissons en proie à l'un des états les plus cruels dans lesquels puisse tomber l'âme humaine. Il fut aimé d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main. On la maria l'année suivante à un vieux lieutenant général fort riche et chevalier de plusieurs ordres.

EXEMPLE

DE

L'AMOUR EN FRANCE DANS LA CLASSE RICHE[255]

[255] Victor Jacquemont (ce jeune et spirituel écrivain, mort à Bombay le 7 décembre 1832) adressa à Beyle la lettre qu'on va lire; Beyle, après l'avoir fait mettre au net, envoya la copie à V. Jacquemont avec ce billet.

Mon cher colonel,

Il est impossible qu'en relisant ceci il ne vous revienne pas une quantité de petits faits, autrement dits _nuances_. Ajoutez-les à gauche sur la page blanche. Il y a une bonne foi qui touche dans ce récit que j'avais oublié. Il y a aussi quelques phrases inélégantes, que nous rendrons plus rapides. Si j'avais cinquante chapitres comme celui-ci, le mérite de l'_Amour_ serait _réel_. Ce serait une vraie monographie. Ne vous occupez pas de la _décence_, c'est mon affaire.

J'ai trouvé excellent un avis de vous, de septembre 1824, sur la préface du elle est détestable.

TEMPÊTE.

24 décembre 1825

J'ai reçu beaucoup de lettres à l'occasion de l'_Amour_. Voici une des plus intéressantes.

Saint-Dizier, le juin 1825.

Je ne sais trop, mon cher philosophe, si vous pourrez appeler _amour-vanité_ le petit calcul de vanité de la jeune Française que vous avez rencontrée l'été dernier aux eaux d'Aix-en-Savoie, dont je vous ai promis l'histoire; car dans toute cette comédie, très plate d'ailleurs, il n'y a jamais eu l'ombre d'amour; c'est-à-dire de rêverie passionnée, s'exagérant le bonheur de l'intimité.

N'allez pas croire à cause de cela que je n'ai pas compris votre livre; je m'en prends seulement à un mot mal fait.

Dans toutes les espèces du _genre amour_, il devrait y avoir quelque caractère commun: le caractère du genre est proprement le désir de l'intimité parfaite. Or, dans l'_amour-vanité_, ce caractère n'existe pas.

Lorsqu'on est habitué à l'exactitude irréprochable du langage des sciences physiques, on est facilement choqué par l'imperfection du langage des sciences métaphysiques.

Mme Félicie Féline est une jeune Française de vingt-cinq ans, qui a des terres superbes et un château délicieux en Bourgogne. Quant à elle, elle est, comme vous savez, laide, mais assez bien faite (tempérament nerveux-lymphatique). Elle est à mille lieues d'être bête, mais, certes, elle n'a pas d'esprit; de sa vie elle ne trouva une idée forte ou piquante. Comme elle a été élevée par une mère spirituelle et dans une société fort distinguée, elle a beaucoup de _métier_ dans l'esprit; elle répète parfaitement les phrases des autres, et avec un air de propriété étonnant. En les répétant, elle joue même le petit étonnement qui accompagne l'invention. Elle passe ainsi, auprès des gens qui l'ont vue rarement, ou des gens bornés qui la voient souvent, pour une personne charmante et très spirituelle.

Elle a en musique précisément le même genre de talent que dans la conversation. A dix-sept ans, elle jouait parfaitement du piano, assez pour donner des leçons à huit francs (non pas qu'elle en donne, sa position de fortune est très belle). Quand elle a vu un opéra nouveau de Rossini, le lendemain, à son piano, elle s'en rappelle au moins la moitié. Très musicienne d'instinct, elle joue avec infiniment d'expression, et à la première vue, les partitions les plus difficiles. Avec cette espèce de facilité, elle ne _comprend_ pas les _choses_ difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa musique. Mme Gherardi, en deux mois, eût compris, j'en suis sûr, la théorie des proportions chimiques de Berzelius. Mme Féline est, au contraire, incapable de comprendre un des premiers chapitres de Say ou la théorie des fractions continues.

Elle a pris un maître d'harmonie fort célèbre en Allemagne, et n'en a jamais compris un mot.

Pour avoir eu quelques leçons de Redouté, elle surpasse, à quelques égards, le talent de son maître. Ses roses sont plus légères encore que celles de cet artiste. Je l'ai vue plusieurs années s'amuser de ses couleurs, et jamais elle n'a regardé d'autres tableaux que ceux de l'exposition; jamais, lorsqu'elle apprenait à peindre des fleurs, et quand alors nous possédions encore les chefs-d'oeuvre de la peinture italienne, elle n'eut la curiosité de les aller voir. Elle ne comprend pas la perspective dans un paysage ni le clair-obscur (_chiaroscuro_).

Cette inhabileté de l'esprit à saisir les choses difficiles est un trait de la femme française; dès qu'une chose est malaisée, elle ennuie et on la plante là.

C'est ce qui fait que votre livre de l'_Amour_ n'aura jamais de succès parmi elles. Elles liront les anecdotes et passeront les conclusions, et elles se moqueront de tout ce qu'elles auront passé. Je suis bien poli de mettre tout cela au futur.

Mme Féline, à dix-huit ans, fit un mariage de convenance. Elle se trouva unie à un bon jeune homme de trente ans, un peu lymphatique et sanguin, tout à fait antibilieux et nerveux, bon, doux, égal et très bête. Je ne sais pas d'homme plus complètement dépourvu d'esprit. Le mari pourtant avait eu beaucoup de succès dans ses études à l'École polytechnique, où je l'avais connu et l'on avait bien fait mousser son _mérite_ dans la société où était élevée Félicie, pour lui dérober sa bêtise, qui s'étend à tout, hors le talent de conduire supérieurement ses mines et ses fonderies.

Le mari la fêta de son mieux, ce qui veut dire ici très bien; mais il avait affaire à un être glacé auquel rien ne faisait. Cette espèce de reconnaissance tendre que les maris inspirent ordinairement aux filles les plus indifférentes ne dura pas huit jours chez elle.

Seulement, à vivre ainsi avec lui, elle s'aperçut bientôt qu'on lui avait donné une bête pour le tête-à-tête; et, ce qui est bien plus affreux, une bête quelquefois _ridicule_ dans le monde. Elle trouva plus que compensé par là le plaisir d'avoir épousé un homme fort riche et de recevoir souvent des compliments sur le mérite de son mari.

Alors elle le prit en déplaisance.

Le mari, qui n'était pas si bien né qu'elle, crut qu'elle faisait la duchesse. Il s'éloigna aussitôt de son côté. Cependant, comme c'était un homme excessivement occupé et très peu difficile, et comme il n'y avait rien de plus commode pour lui que sa femme entre un compte de contre-maître à relire et une machine à éprouver, il essayait quelquefois de lui faire un petit bout de cour. Cette idée ne manquait pas de changer en aversion la déplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait cette cour devant un tiers, devant moi, par exemple, tant il y était gauche, commun et de mauvais goût.

Je crois que j'aurais eu l'idée de l'interrompre par des soufflets, s'il eût dit et fait ces choses-là devant moi à une autre femme. Mais je connaissais à Félicie une âme si sèche, une absence si complète de toute vraie sensibilité, j'étais si souvent impatienté de sa vanité, que je me contentais de la plaindre un peu quand je la voyais souffrir dans cette vanité, de par son mari, et je m'éloignais.

Le ménage alla ainsi quelques années (Félicie n'a jamais eu d'enfants). Pendant ce temps-là, le mari, vivant en bonne compagnie lorsqu'il était à Paris (et il ne passait que six semaines de l'été à ses forges de Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux; en restant toujours bête, il cessa presque entièrement d'être ridicule, et continua toujours d'avoir de grands succès dans son état, comme vous avez pu en juger par les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le dernier rapport du jury sur l'exposition des produits de l'industrie nationale.

A force d'être rebuté par sa femme, M. Féline imagina, à cinq ou six reprises, d'en être un peu amoureux et de bonne foi. Elle lui tenait la dragée haute. La coquetterie de Félicie, dans ce temps-là, consistait à lui dire des choses aimables en public, et à trouver des prétextes pour lui tenir rigueur dans le tête-à-tête. Elle augmentait ainsi les désirs de son mari; et quand elle daignait lui permettre... il payait tous les mémoires de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait encore très modérée dans ses dépenses, qui étaient absurdes.

Pendant les deux ou trois premières années, jusqu'à vingt ou vingt et un ans, Félicie n'avait cherché le plaisir que dans la satisfaction des vanités suivantes:

«Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes femmes de sa société.

«Donner de meilleurs dîners.

«Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle joue du piano.

«Passer pour avoir plus d'esprit qu'elles.»

A vingt et un ans commença la _vanité du sentiment_.

Elle avait été élevée par une mère athée, et dans une société de philosophes athées. Elle avait été tout juste une fois à l'église, pour se marier; encore ne le voulait-elle pas. Depuis son mariage, elle lisait toutes sortes de livres. Rousseau et Mme de Staël lui tombèrent entre les mains: ceci fait époque, et prouve combien ces livres sont dangereux.

Elle lut d'abord l'_Émile_; après quoi elle se crut le droit de bien mépriser intellectuellement toutes les jeunes femmes de sa connaissance. Notez bien qu'elle n'avait pas compris un mot de la métaphysique du vicaire savoyard.

Mais les phrases de Rousseau sont très travaillées, subtiles et très malaisées à retenir. Elle se contentait de risquer quelquefois une pointe de religiosité, pour _faire effet_ dans une société sans religiosité, et où il n'était pas plus question de ces choses que du roi de Siam.

Elle lut _Corinne_, c'est le livre qu'elle a le plus lu. Les phrases sont à l'effet et se retiennent bien. Elle s'en mit un bon nombre dans la tête. Le soir elle choisissait dans son salon les hommes jeunes et un peu bêtes, et, sans leur dire gare, elle leur répétait très proprement sa leçon du matin.

Quelques-uns y furent pris, ils la crurent une personne susceptible de passion, et lui rendirent des soins.

Cependant, elle n'avait amené là que les gens les plus communs et les plus niais de son salon; elle n'était pas bien sûre que les autres ne se moquaient pas un peu d'elle. Le mari, tenu sans cesse hors de chez lui par ses affaires et d'ailleurs un bon homme, _What then_ (que m'importe?), ne s'apercevait pas, ou ne s'occupait en rien de ces coquetteries d'esprit.

Félicie lut la _Nouvelle Héloïse_. Elle trouva alors qu'il y avait dans son âme des trésors de sensibilité; elle confia ce secret à sa mère et à un vieil oncle qui lui avait servi de père; ils se moquèrent d'elle comme d'un enfant. Elle n'en persista pas moins à trouver qu'on ne pouvait vivre sans un amant, et sans un amant dans le genre de Saint-Preux.

Il y avait dans sa société un jeune Suédois, qui est un homme assez bizarre. En sortant de l'Université, quand il n'avait que dix-huit ans, il fit plusieurs actions d'éclat dans la campagne de 1812, et il obtint un grade élevé dans les milices de son pays, ensuite il partit pour l'Amérique et vécut six mois parmi les Indiens. Il n'est ni bête ni spirituel; mais il a un grand caractère; il a quelques côtés sublimes de vertu et de grandeur. D'ailleurs, l'homme le plus lymphatique que j'aie connu; avec une assez belle figure, des manières simples, mais prodigieusement graves. De là, de grandes démonstrations d'estime et de considération autour de lui.

Félicie se dit: «Voilà l'homme qu'il me faut faire semblant d'avoir pour amant. Comme c'est le plus froid de tous, c'est celui dont la passion me fera le plus d'honneur.»

Le Suédois Weilberg était tout à fait ami de la maison. Il y a cinq ans, dans l'été, on arrangea un voyage avec lui et le mari.

Comme c'était un homme de moeurs excessivement sévères, surtout comme il n'était nullement amoureux de Félicie, il la voyait telle qu'elle était, fort laide. D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant à quoi on le destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui désirait aussi retirer de l'utilité pour lui d'un voyage entrepris pour plaire à sa femme, la plantait là dès qu'ils arrivaient quelque part; il allait courir les fabriques, il visitait les usines, les mines, en disant à Weilberg: «Gustave, je vous laisse ma femme.»

Weilberg parlait très mal français; il n'avait jamais lu Rousseau ni Mme de Staël, circonstance admirable pour Félicie.

La petite femme fit donc bien la malade, pour écarter son mari par l'ennui, et pour exciter la pitié du bon jeune homme, avec qui elle restait sans cesse en tête-à-tête. Pour l'attendrir en sa faveur, elle lui parlait de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son chagrin de l'y voir répondre si peu.

Cette musique n'amusait pas Weilberg; il l'écoutait par simple politesse. Elle se crut plus avancée; elle lui parla de la sympathie qui existait entre eux. Gustave prit son chapeau et alla se promener.

Quand il rentra, elle se fâcha contre lui: elle lui dit qu'il l'avait injuriée en regardant comme un commencement de déclaration une simple parole de bienveillance.

La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle appuyait sa tête sur l'épaule de Gustave, qui le souffrait par politesse.

Ils voyagèrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup d'argent, s'ennuyant plus encore.

Quand ils furent de retour, Félicie changea toutes ses habitudes. Si elle avait pu envoyer des lettres de faire part, elle eût fait savoir à tous ses amis et connaissances qu'elle avait une passion violente pour M. Weilberg le Suédois, et que M. Weilberg était son amant.

Plus de bals, plus de toilettes: elle néglige ses anciens amis, fait des impertinences à ses anciennes connaissances. Enfin elle se condamne au sacrifice de tous ses goûts, pour faire croire qu'elle aime profondément ce M. Weilberg, cette espèce de sauvage indien, colonel dans les milices suédoises à dix-huit ans, et que cet homme est fou d'elle.