Part 29
Ce fut par un événement aussi simple que commencèrent les malheurs d'Ernestine de S... Le château qu'elle habitait seule, avec son vieil oncle, le comte de S..., bâti dans le moyen âge, près des bords du Drac, sur une des roches immenses qui resserrent le cours de ce torrent, dominait un des plus beaux sites du Dauphiné. Ernestine trouva que le jeune chasseur offert par le hasard à sa vue avait l'air noble. Son image se présenta plusieurs fois à sa pensée: car à quoi songer dans cet antique manoir?--Elle y vivait au sein d'une sorte de magnificence; elle y commandait à un nombreux domestique; mais depuis vingt ans que le maître et les gens étaient vieux, tout s'y faisait toujours à la même heure; jamais la conversation ne commençait que pour blâmer tout ce qui se fait et s'attrister des choses les plus simples. Un soir de printemps, le jour allait finir, Ernestine était à sa fenêtre; elle regardait le petit lac et le bois qui est au delà: l'extrême beauté de ce paysage contribuait peut-être à la plonger dans une sombre rêverie. Tout à coup elle revit ce jeune chasseur qu'elle avait aperçu quelques jours auparavant; il était encore dans le petit bois au delà du lac; il tenait un bouquet de fleurs à la main; il s'arrêta comme pour la regarder; elle le vit donner un baiser à ce bouquet et ensuite le placer avec une sorte de respect dans le creux d'un grand chêne sur le bord du lac.
Que de pensées cette seule action fit naître! et que de pensées d'un intérêt très vif, si on les compare aux sensations monotones qui, jusqu'à ce moment, avaient rempli la vie d'Ernestine! Une nouvelle existence commence pour elle; osera-t-elle aller voir ce bouquet? «Dieu! quelle imprudence, se dit-elle en tressaillant; et si, au moment où j'approcherai du grand chêne, le jeune chasseur vient à sortir des bosquets voisins! Quelle honte! Quelle idée prendrait-il de moi?» Ce bel arbre était pourtant le but habituel de ses promenades solitaires, souvent elle allait s'asseoir sur ses racines gigantesques, qui s'élèvent au-dessus de la pelouse et forment, tout à l'entour du tronc, comme autant de bancs naturels abrités par son vaste ombrage.
La nuit, Ernestine put à peine fermer l'oeil; le lendemain, dès cinq heures du matin, à peine l'aurore a-t-elle paru, qu'elle monte dans les combles du château. Ses yeux cherchent le grand chêne au delà du lac; à peine l'a-t-elle aperçu, qu'elle reste immobile et comme sans respiration. Le bonheur si agité des passions succède au contentement sans objet et presque machinal de la première jeunesse.
Dix jours s'écoulent. Ernestine compte les jours! Une fois seulement, elle a vu le jeune chasseur; il s'est approché de l'arbre chéri, et il avait un bouquet qu'il y a placé comme le premier.--Le vieux comte de S... remarque qu'elle passe sa vie à soigner une volière qu'elle a établie dans les combles du château; c'est qu'assise auprès d'une petite fenêtre dont la persienne est fermée, elle domine toute l'étendue du bois au delà du lac. Elle est bien sûre que son inconnu ne peut l'apercevoir, et c'est alors qu'elle pense à lui sans contrainte. Une idée lui vient et la tourmente. S'il croit qu'on ne fait aucune attention à ses bouquets, il en conclura qu'on méprise son hommage, qui, après tout, n'est qu'une simple politesse, et, pour peu qu'il ait l'âme bien placée, il ne paraîtra plus. Quatre jours s'écoulent encore, mais avec quelle lenteur! Le cinquième, la jeune fille, passant par hasard auprès du grand chêne, n'a pu résister à la tentation de jeter un coup d'oeil sur le petit creux où elle a vu déposer les bouquets. Elle était avec sa gouvernante et n'avait rien à craindre. Ernestine pensait bien ne trouver que des fleurs fanées; à son inexprimable joie, elle voit un bouquet composé des fleurs les plus rares et les plus jolies; il est d'une fraîcheur éblouissante; pas un pétale des fleurs les plus délicates n'est flétri. A peine a-t-elle aperçu tout cela du coin de l'oeil, que, sans perdre de vue sa gouvernante, elle a parcouru avec la légèreté d'une gazelle toute cette partie du bois à cent pas à la ronde. Elle n'a vu personne; bien sûre de n'être pas observée, elle revient au grand chêne, elle ose regarder avec délices le bouquet charmant. O ciel! il y a un petit papier presque imperceptible, il est attaché au noeud du bouquet. «Qu'avez-vous, mon Ernestine? dit la gouvernante alarmée du petit cri qui accompagne cette découverte.--Rien, bonne amie, c'est une perdrix qui s'est levée à mes pieds.»--Il y a quinze jours, Ernestine n'aurait pas eu l'idée de mentir. Elle se rapproche de plus en plus du bouquet charmant, elle penche la tête, et, les joues rouges comme le feu, sans oser y toucher, elle lit sur le petit morceau de papier:
«Voici un mois que tous les matins j'apporte un bouquet. Celui-ci sera-t-il assez heureux pour être aperçu?»
Tout est ravissant dans ce joli billet; l'écriture anglaise qui traça ces mots est de la forme la plus élégante. Depuis quatre ans qu'elle a quitté Paris et le couvent le plus à la mode du faubourg Saint-Germain, Ernestine n'a rien vu d'aussi joli. Tout à coup elle rougit beaucoup, elle se rapproche de sa gouvernante, et l'engage à retourner au château. Pour y arriver plus vite, au lieu de remonter dans le vallon et de faire le tour du lac comme de coutume, Ernestine prend le sentier du petit pont qui mène au château en ligne droite. Elle est pensive, elle se promet de ne plus revenir de ce côté; car enfin elle vient de découvrir que c'est une espèce de billet qu'on a osé lui adresser. Cependant, il n'était pas fermé, se dit-elle tout bas. De ce moment sa vie est agitée par une affreuse anxiété. Quoi donc! ne peut-elle pas, même de loin, aller revoir l'arbre chéri? Le sentiment du devoir s'y oppose. «Si je vais sur l'autre rive du lac, se dit-elle, je ne pourrai plus compter sur les promesses que je me fais à moi-même.» Lorsqu'à huit heures elle entendit le portier fermer la grille du petit pont, ce bruit qui lui ôtait tout espoir sembla la délivrer d'un poids énorme qui accablait sa poitrine; elle ne pourrait plus maintenant manquer à son devoir, quand même elle aurait la faiblesse d'y consentir.
Le lendemain, rien ne peut la tirer d'une sombre rêverie; elle est abattue, pâle; son oncle s'en aperçoit; il fait mettre les chevaux à l'antique berline, on parcourt les environs, on va jusqu'à l'avenue du château de Mme Dayssin, à trois lieues de là. Au retour, le comte de S... donne l'ordre d'arrêter dans le petit bois, au delà du lac; la berline s'avance sur la pelouse, il veut revoir le chêne immense qu'il n'appelle jamais que le _contemporain de Charlemagne_. «Ce grand empereur peut l'avoir vu, dit-il, en traversant nos montagnes pour aller en Lombardie, vaincre le roi Didier;» et cette pensée d'une vie si longue semble rajeunir un vieillard presque octogénaire Ernestine est bien loin de suivre les raisonnements de son oncle; ses joues sont brûlantes; elle va donc se trouver encore une fois auprès du vieux chêne; elle s'est promis de ne pas regarder dans la petite cachette. Par un mouvement instinctif, sans savoir ce qu'elle fait, elle y jette les yeux, elle voit le bouquet, elle pâlit. Il est composé de roses panachées de noir.--«Je suis bien malheureux, il faut que je m'éloigne pour toujours. Celle que j'aime ne daigne pas apercevoir mon hommage.»--Tels sont les mots tracés sur le petit papier fixé au bouquet. Ernestine les a lus avant d'avoir le temps de se défendre de les voir. Elle est si faible, qu'elle est obligée de s'appuyer contre l'arbre; et bientôt elle fond en larmes. Le soir, elle se dit: «Il s'éloignera pour toujours, et je ne le verrai plus!»
Le lendemain, en plein midi, par le soleil du mois d'août, comme elle se promenait avec son oncle sous l'allée de platanes le long du lac, elle voit sur l'autre rive le jeune homme s'approcher du grand chêne; il saisit son bouquet, le jette dans le lac et disparaît. Ernestine a l'idée qu'il y avait du dépit dans son geste, bientôt elle n'en doute plus. Elle s'étonne d'avoir pu en douter un seul instant; il est évident que, se voyant méprisé, il va partir; jamais elle ne le reverra.
Ce jour-là on est fort inquiet au château, où elle seule répand quelque gaieté. Son oncle prononce qu'elle est décidément indisposée; une pâleur mortelle, une certaine contraction dans les traits, ont bouleversé cette figure naïve, où se peignaient naguère les sensations si tranquilles de la première jeunesse. Le soir, quand l'heure de la promenade est venue, Ernestine ne s'oppose point à ce que son oncle la dirige vers la pelouse au delà du lac. Elle regarde en passant, et d'un oeil morne où les larmes sont à peine retenues, la petite cachette à trois pieds au-dessus du sol, bien sûre de n'y rien trouver; elle a trop bien vu jeter le bouquet dans le lac. Mais, ô surprise! elle en aperçoit un autre.--«Par pitié pour mon affreux malheur, daignez prendre la rose blanche.» Pendant qu'elle relit ces mots étonnants, sa main, sans qu'elle le sache, a détaché la rose blanche qui est au milieu du bouquet.--«Il est donc bien malheureux, se dit-elle!»--En ce moment son oncle l'appelle, elle le suit, mais elle est heureuse. Elle tient sa rose blanche dans son petit mouchoir de batiste, et la batiste est si fine, que tout le temps que dure encore la promenade, elle peut apercevoir la couleur de la rose à travers le tissu léger. Elle tient son mouchoir de manière à ne pas faner cette rose chérie.
A peine rentrée, elle monte en courant l'escalier rapide qui conduit à sa petite tour, dans l'angle du château. Elle ose enfin contempler sans contrainte cette rose adorée et en rassasier ses regards à travers les douces larmes qui s'échappent de ses yeux.
Que veulent dire ces pleurs? Ernestine l'ignore. Si elle pouvait deviner le sentiment qui les fait couler, elle aurait le courage de sacrifier la rose qu'elle vient de placer avec tant de soin dans son verre de cristal, sur sa petite table d'acajou. Mais, pour peu que le lecteur ait le chagrin de n'avoir plus vingt ans, il devinera que ces larmes, loin d'être de la douleur, sont les compagnes inséparables de la vue inopinée d'un bonheur extrême; elles veulent dire: «_Qu'il est doux d'être aimé!_»--C'est dans un moment où le saisissement du premier bonheur de sa vie égarait son jugement qu'Ernestine a eu le tort de prendre cette fleur. Mais elle n'en est pas encore à voir et à se reprocher cette inconséquence.
Pour nous, qui avons moins d'illusions, nous reconnaissons la troisième période de la naissance de l'amour: l'apparition de l'espoir. Ernestine ne sait pas que son coeur se dit, en regardant cette rose: «Maintenant, il est certain qu'il m'aime.»
Mais peut-il être vrai qu'Ernestine soit sur le point d'aimer? Ce sentiment ne choque-t-il pas toutes les règles du plus simple bon sens? Quoi! elle n'a vu que trois fois l'homme qui, dans ce moment, lui fait verser des larmes brûlantes! Et encore elle ne l'a vu qu'à travers le lac, à une grande distance, à cinq cents pas peut-être. Bien plus, si elle le rencontrait sans fusil et sans veste de chasse, peut-être qu'elle ne le reconnaîtrait pas. Elle ignore son nom, ce qu'il est, et pourtant ses journées se passent à se nourrir de sentiments passionnés, dont je suis obligé d'abréger l'expression, car je n'ai pas l'espace qu'il faut pour faire un roman. Ces sentiments ne sont que des variations de cette idée: «Quel bonheur d'en être aimée!» Ou bien elle examine cette autre question bien autrement importante: «Puis-je espérer d'en être aimée véritablement? N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime?» Quoique habitant un château bâti par Lesdiguières, et appartenant à la famille d'un des plus braves compagnons du fameux connétable, Ernestine ne s'est point fait cette autre objection: «Il est peut-être le fils d'un paysan du voisinage.» Pourquoi? Elle vivait dans une solitude profonde.
Certainement Ernestine était bien loin de reconnaître la nature des sentiments qui régnaient dans son coeur. Si elle eût pu prévoir où ils la conduisaient, elle aurait eu une chance d'échapper à leur empire. Une jeune Allemande, une Anglaise, une Italienne, eussent reconnu l'amour; notre sage éducation ayant pris le parti de nier aux jeunes filles l'existence de l'amour, Ernestine ne s'alarmait que vaguement de ce qui se passait dans son coeur; quand elle réfléchissait profondément, elle n'y voyait que de la simple amitié. Si elle avait pris une seule rose, c'est qu'elle eût craint, en agissant autrement, d'affliger son nouvel ami et de le perdre. «Et, d'ailleurs, se disait-elle, après y avoir beaucoup songé, il ne faut pas manquer à la politesse.»
Le coeur d'Ernestine est agité par les sentiments les plus violents. Pendant quatre journées, qui paraissent quatre siècles à la jeune solitaire, elle est retenue par une crainte indéfinissable, elle ne sort pas du château. Le cinquième jour son oncle, toujours plus inquiet de sa santé, la force à l'accompagner dans le petit bois; elle se trouve près de l'arbre fatal; elle lit sur le petit fragment de papier caché dans le bouquet:
«Si vous daignez prendre ce camellia panaché, dimanche je serai à l'église de votre village.»
Ernestine vit à l'église un homme mis avec une simplicité extrême, et qui pouvait avoir trente-cinq ans. Elle remarqua qu'il n'avait pas même de croix. Il lisait, et, en tenant son livre d'heures d'une certaine manière, il ne cessa presque pas un instant d'avoir les yeux sur elle. C'est dire que, pendant tout le service, Ernestine fut hors d'état de penser à rien. Elle laissa choir son livre d'heures, en sortant de l'antique banc seigneurial, et faillit tomber elle-même en le ramassant. Elle rougit beaucoup de sa maladresse. «Il m'aura trouvée si gauche, se dit-elle aussitôt, qu'il aura honte de s'occuper de moi.» En effet, à partir du moment où ce petit accident était survenu, elle ne vit plus l'étranger. Ce fut en vain qu'après être montée en voiture elle s'arrêta pour distribuer quelques pièces de monnaie à tous les petits garçons du village, elle n'aperçut point, parmi les groupes de paysans qui jasaient auprès de l'église, la personne que, pendant la messe, elle n'avait jamais osé regarder. Ernestine, qui jusqu'alors avait été la sincérité même, prétendit avoir oublié son mouchoir. Un domestique rentra dans l'église et chercha longtemps dans le banc du seigneur ce mouchoir qu'il n'avait garde de trouver. Mais le retard amené par cette petite ruse fut inutile, elle ne revit plus le chasseur, «C'est clair, se dit-elle; Mlle de C... me dit une fois que je n'étais pas jolie et que j'avais dans le regard quelque chose d'impérieux et de repoussant; il ne me manquait plus que de la gaucherie; il me méprise sans doute.»
Les tristes pensées l'agitèrent pendant deux ou trois visites que son oncle fit avant de rentrer au château.
A peine de retour, vers les quatre heures, elle courut sous l'allée de platanes, le long du lac. La grille de la chaussée était fermée à cause du dimanche; heureusement, elle aperçut un jardinier; elle l'appela et le pria de mettre la barque à flot et de la conduire de l'autre côté du lac. Elle prit terre à cent pas du grand chêne. La barque côtoyait et se trouvait toujours assez près d'elle pour la rassurer. Les branches basses et à peu près horizontales du chêne immense s'étendaient presque jusqu'au lac. D'un pas décidé et avec une sorte de sang-froid sombre et résolu, elle s'approcha de l'arbre, de l'air dont elle eût marché à la mort. Elle était bien sûre de ne rien trouver dans la cachette; en effet, elle n'y vit qu'une fleur fanée qui avait appartenu au bouquet de la veille:--«S'il eût été content de moi, se dit-elle; il n'eût pas manqué de me remercier par un bouquet.»
Elle se fit ramener au château, monta chez elle en courant, et, une fois dans sa petite tour, bien sûre de n'être pas surprise, fondit en larmes. «Mlle de C... avait bien raison, se dit-elle; pour me trouver jolie, il faut me voir à cinq cents pas de distance. Comme dans ce pays de libéraux, mon oncle ne voit personne que des paysans et des curés, mes manières doivent avoir contracté quelque chose de rude, peut-être de grossier. J'aurai dans le regard une expression impérieuse et repoussante.»--Elle s'approche de son miroir pour observer ce regard, elle voit des yeux d'un bleu sombre noyés de pleurs.--«Dans ce moment, dit-elle, je ne puis avoir cet air impérieux qui m'empêchera toujours de plaire.»
Le dîner sonna; elle eut beaucoup de peine à sécher ses larmes. Elle parut enfin dans le salon; elle y trouva M. Villars, vieux botaniste, qui, tous les ans, venait passer huit jours avec M. de S..., au grand chagrin de sa bonne, érigée en gouvernante, qui, pendant ce temps, perdait sa place à la table de M. le comte. Tout se passa fort bien jusqu'au moment du Champagne; on apporta le seau près d'Ernestine. La glace était fondue depuis longtemps. Elle appela un domestique et lui dit: «Changez cette eau et mettez-y de la glace, vite.--Voilà un petit ton impérieux qui te va fort bien, dit en riant son bon grand-oncle.» Au mot d'_impérieux_, les larmes inondèrent les yeux d'Ernestine, au point qu'il lui fut impossible de les cacher; elle fut obligée de quitter le salon, et comme elle fermait la porte, on entendit que ses sanglots la suffoquaient. Les vieillards restèrent tout interdits.
Deux jours après, elle passa près du grand chêne; elle s'approcha et regarda dans la cachette, comme pour revoir les lieux où elle avait été heureuse. Quel fut son ravissement en y trouvant deux bouquets! Elle les saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir, et partit en courant pour le château, sans s'inquiéter si l'inconnu, caché dans le bois, n'avait point observé ses mouvements, idée qui, jusqu'à ce jour, ne l'avait jamais abandonnée. Essoufflée et ne pouvant plus courir, elle fut obligée de s'arrêter vers le milieu de la chaussée. A peine eut-elle repris un peu sa respiration, qu'elle se remit à courir avec toute la rapidité dont elle était capable. Enfin, elle se trouva dans sa petite chambre; elle prit ses bouquets dans son mouchoir et, sans lire ses petits billets, se mit à baiser ces bouquets avec transport, mouvement qui la fit rougir, quand elle s'en aperçut. «Ah! jamais je n'aurai l'air impérieux, se disait-elle; je me corrigerai.»
Enfin, quand elle eut assez témoigné toute sa tendresse à ces jolis bouquets, composés des fleurs les plus rares, elle lut les billets (Un homme eût commencé par là). Le premier, celui qui était daté du dimanche, à cinq heures, disait: «Je me suis refusé le plaisir de vous voir après le service; je ne pouvais être seul; je craignais qu'on ne lût dans mes yeux l'amour dont je brûle pour vous.»--Elle relut trois fois ces mots: _l'amour dont je brûle pour vous_, puis elle se leva pour aller voir à sa psyché si elle avait l'air impérieux; elle continua: «_l'amour dont je brûle pour vous_. Si votre coeur est libre, daignez emporter ce billet, qui pourrait nous compromettre.»
Le second billet, celui du lundi, était au crayon, et même assez mal écrit; mais Ernestine n'en était plus au temps où la jolie écriture anglaise de son inconnu était un charme à ses yeux; elle avait des affaires trop sérieuses pour faire attention à ces détails.
«Je suis venu. J'ai été assez heureux pour que quelqu'un parlât de vous en ma présence. On m'a dit qu'hier vous avez traversé le lac. Je vois que vous n'avez pas daigné prendre le billet que j'avais laissé. Il décide mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait de la folie, à mon âge, à m'attacher à une fille du vôtre. Adieu pour toujours. Je ne joindrai pas le malheur d'être importun à celui de vous avoir trop longtemps occupée d'une passion peut être ridicule à vos yeux.»--_D'une passion!_ dit Ernestine en levant les yeux au ciel. Ce moment fut bien doux. Cette jeune fille, remarquable par sa beauté, et à la fleur de la jeunesse, s'écria avec ravissement: «Il daigne m'aimer: ah! mon Dieu! que je suis heureuse!» Elle tomba à genoux devant une charmante madone de Carlo Dolci rapportée d'Italie par un de ses aïeux.--«Ah! oui, je serai bonne et vertueuse! s'écria-t-elle les larmes aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer mes défauts, pour que je puisse m'en corriger, maintenant, tout m'est possible.»
Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le second surtout la jeta dans des transports de bonheur. Bientôt elle remarqua une vérité établie dans son coeur depuis fort longtemps: c'est que jamais elle n'aurait pu s'attacher à un homme de moins de quarante ans (L'inconnu parlait à son âge). Elle se souvint qu'à l'église, comme il était un peu chauve, il lui avait paru avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais elle ne pouvait être sûre de cette idée; elle avait si peu osé le regarder! et elle était si troublée! Durant la nuit, Ernestine ne ferma pas l'oeil. De sa vie, elle n'avait eu l'idée d'un semblable bonheur. Elle se releva pour écrire en anglais sur son livre d'honneur: _N'être jamais impérieuse._ Je fais ce voeu le 30 septembre 18...
Pendant cette nuit, elle se décida de plus en plus sur cette vérité: il est impossible d'aimer un homme qui n'a pas quarante ans. A force de rêver aux bonnes qualités de cet inconnu, il lui vint dans l'idée qu'outre l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement encore celui d'être pauvre. Il était mis d'une manière si simple à l'église, que sans doute il était pauvre. Rien ne peut égaler sa joie à cette découverte. «Il n'aura jamais l'air bête et fat de nos amis, MM. tels et tels, quand ils viennent, à la Saint-Hubert, faire l'honneur à mon oncle de tuer ses chevreuils, et qu'à table ils nous comptent leurs exploits de jeunesse, sans qu'on les en prie.
«Se pourrait-il bien, grand Dieu! qu'il fût pauvre! En ce cas, rien ne manque à mon bonheur!» Elle se leva une seconde fois pour allumer sa bougie à la veilleuse, et rechercher une évaluation de sa fortune qu'un jour un de ses cousins avait écrite sur un de ses livres. Elle trouva dix-sept mille livres de rente en se mariant, et, par la suite, quarante ou cinquante. Comme elle méditait sur ce chiffre, quatre heures sonnèrent; elle tressaillit. «Peut-être fait-il assez de jour pour que je puisse apercevoir mon arbre chéri.» Elle ouvrit ses persiennes; en effet elle vit le grand chêne et sa verdure sombre; mais, grâce au clair de lune, et non point par le secours des premières lueurs de l'aube, qui était encore fort éloignée.
En s'habillant le matin, elle se dit: «Il ne faut pas que l'amie d'un homme de quarante ans soit mise comme une enfant.» Et pendant une heure elle chercha dans ses armoires une robe, un chapeau, une ceinture, qui composèrent un ensemble si original, que, lorsqu'elle parut dans la salle à manger, son oncle, sa gouvernante et le vieux botaniste ne purent s'empêcher de partir d'un éclat de rire. «Approche-toi donc, dit le vieux comte de S..., ancien chevalier de Saint-Louis, blessé à Quiberon; approche-toi, mon Ernestine; tu es mise comme si tu avais voulu te déguiser ce matin en femme de quarante ans.» A ces mots elle rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur les traits de la jeune fille. «Dieu me pardonne! dit le bon oncle à la fin du repas en s'adressant au vieux botaniste, c'est une gageure; n'est-il pas vrai, monsieur, que Mlle Ernestine a, ce matin, toutes les manières d'une femme de trente ans? Elle a surtout un petit air paternel en parlant aux domestiques qui me charme par son ridicule; je l'ai mise deux ou trois fois à l'épreuve pour être sûr de mon observation.» Cette remarque redoubla le bonheur d'Ernestine, si l'on peut se servir de ce mot en parlant d'une félicité qui déjà était au comble.